INTERVIEW MAN RAY IMAGE
 

On imagine aisément, sur la seule foi de ce nom, un cow-boy dans un décor d’Absolu photographique.

Au fait, c’est avec beaucoup plus de simplicité que Man Ray vous accueille dans son studio de la rue Campagne-Première. Que son nom ait quitté Montparnasse pour un tour du monde ne le touche pas outre-mesure ; car la renommée n’a jamais bouleversé un homme d’expériences. Il y a autour de lui son petit monde de bois et de fer, d’échiquiers, de cubes, de cônes, de pyramides et de crosses. Sur les murs, quelques tableaux et des photographies abstraites se proposent à votre étonnement ; à deux extrémités opposées de la pièce, un admirable profil perdu de femme chante un conte bleu et un dur escalier conduit à la voie des songes. Sur ce fond – générateur de tous les possibles magiques et, cependant, sec comme un coup de trique – les moindres objets attendent leur révélation lumineuse.

« Bonjour ! » a murmuré Man Ray. Puis il s’est tu. Il a repris son sourire en coin et croisé ses bras sur sa poitrine. On nous a averti : « Vous savez qu’il est taciturne. » Appuyé à une table aux angles nets, il paraît épier des rythmes cinématiques et assister à la représentation de la vie courante, sans s’y mêler. Vous auriez aussi le droit de penser que, s’exprimant difficilement en français, il préfère rester en dehors de la conversation, ou encore – tant pis !  – que vous l’importunez. Mais son regard, sous les paupières lourdes, s’est dirigé vers vous. Alors, d’instinct, vous cherchez la pose photogénique.

Emak Bakia était un film riche de virtuosité et d’imagination ; d’aucuns le tiennent pour le chef-d’œuvre de Man Ray. Nous plaçons pourtant plus haut Étoile de Mer, qu’il réalisa d’après un poème de Robert Desnos.

Il semble bien, a-t-on déjà dit, que « tout le possible du cinéma tienne en des séries de déformations. » Dans Étoile de Mer, en déformant l’apparente réalité, Man Ray atteint plus profondément les choses. D’innombrables contours cernent, pour les multiplier et ainsi les préciser, les formes autour desquelles son intelligence se plaît à jouer. Et puis, soudain, un trait brutal limite des cheminées, des rues, un yatagan, un bras. Installés au centre d’un monde de féerie, nous subissons le charme étrange d’images qui vont du documentaire à la poésie. Dans cette atmosphère de réel et de merveilleux, nous espérons le miracle. Des chocs visuels stimulent l’imagination ou brisent un élan. Film abstrait ? Oui, si l’on veut, avec ce que les mathématiques contiennent de puissance créatrice de rêve. Car les équations de lumière sont de Robert Desnos et les solutions de Man Ray…
 
 
MAN RAY AUTOPORTRAIT
 

« Avez-vous d’autres projets de films ? lui avons-nous demandé.

– Quelque chose va mourir, répond-il d’abord ; le cinéma d’aujourd’hui doit céder la place au cinéma parlant, sonore, en couleur, en relief. Lui, c’est fini. Ne prenons pas le deuil.

– …

– Non ; je travaille une dernière fois selon les procédés moribonds. Cependant, mon prochain film sera sonore. Je ne connais pas encore son titre. Je vais dans Paris, au hasard, un appareil sous le bras. Sans le secours d’éclairages spéciaux, à la seule lumière de l’endroit, je saisis des vues de la rue, des vues de machines, de boxeurs, de cirque, de music-hall…

– Un film sur Paris ?

– Pas du tout. Paris, New-York, Londres, Berlin, peu importe. Une ville, quelque part. Quelques mesures sur une vision – et je passe à une autre. Il y en aura ainsi pour trois mille mètres. »

Il rit, avant d’ajouter : « En résumé, un film comme il ne faut pas en faire. En voici quelques morceaux. »

Il nous tend des photographies : un boxeur s’accroche à la corde du ring ; des acrobates en maillot sont les anges d’un nouveau paradis ; une femme se balance sur un trapèze ; une lumière sans tache baigne des roues dentées, des engrenages, des sphères, des figures géométriques. En nous, un système se déclenche : l’appel de l’aventure magique.

Mais Man Ray, ayant ouvert cette fenêtre sur le rêve, examine un ruban de pellicules qu’on lui soumet. Puis il se penche sur un portrait extraordinaire de ressemblance. Car, c’est ainsi : photographe, il « fait ressemblant. » Ce n’est pas la moindre surprise que cet homme extraordinaire aura réservée à ses contemporains moyens, déroutés par des recherches picturales dont ils n’ont pas toujours compris le sens.

Poursuivant la lumière, se battant avec le flou et les surimpressions, Man Ray est un des personnages du conte de fées d’aujourd’hui.
 

FERNAND POUEY

 
 

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(in L’Européen, hebdomadaire économique, artistique et littéraire, première année, « Les hommes & les œuvres, » n° 19, 21 août 1928 ; la caricature de Paul [Pol] Ferjac illustre l’article. Photographie de Man Ray, c. 1930)