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(in Le Monde illustré, soixante-dix-neuvième année, n° 4046, samedi 6 juillet 1935)
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(in Le Monde illustré, soixante-dix-neuvième année, n° 4046, samedi 6 juillet 1935)
On imagine aisément, sur la seule foi de ce nom, un cow-boy dans un décor d’Absolu photographique.
Au fait, c’est avec beaucoup plus de simplicité que Man Ray vous accueille dans son studio de la rue Campagne-Première. Que son nom ait quitté Montparnasse pour un tour du monde ne le touche pas outre-mesure ; car la renommée n’a jamais bouleversé un homme d’expériences. Il y a autour de lui son petit monde de bois et de fer, d’échiquiers, de cubes, de cônes, de pyramides et de crosses. Sur les murs, quelques tableaux et des photographies abstraites se proposent à votre étonnement ; à deux extrémités opposées de la pièce, un admirable profil perdu de femme chante un conte bleu et un dur escalier conduit à la voie des songes. Sur ce fond – générateur de tous les possibles magiques et, cependant, sec comme un coup de trique – les moindres objets attendent leur révélation lumineuse.
« Bonjour ! » a murmuré Man Ray. Puis il s’est tu. Il a repris son sourire en coin et croisé ses bras sur sa poitrine. On nous a averti : « Vous savez qu’il est taciturne. » Appuyé à une table aux angles nets, il paraît épier des rythmes cinématiques et assister à la représentation de la vie courante, sans s’y mêler. Vous auriez aussi le droit de penser que, s’exprimant difficilement en français, il préfère rester en dehors de la conversation, ou encore – tant pis ! – que vous l’importunez. Mais son regard, sous les paupières lourdes, s’est dirigé vers vous. Alors, d’instinct, vous cherchez la pose photogénique.
Emak Bakia était un film riche de virtuosité et d’imagination ; d’aucuns le tiennent pour le chef-d’œuvre de Man Ray. Nous plaçons pourtant plus haut Étoile de Mer, qu’il réalisa d’après un poème de Robert Desnos.
Il semble bien, a-t-on déjà dit, que « tout le possible du cinéma tienne en des séries de déformations. » Dans Étoile de Mer, en déformant l’apparente réalité, Man Ray atteint plus profondément les choses. D’innombrables contours cernent, pour les multiplier et ainsi les préciser, les formes autour desquelles son intelligence se plaît à jouer. Et puis, soudain, un trait brutal limite des cheminées, des rues, un yatagan, un bras. Installés au centre d’un monde de féerie, nous subissons le charme étrange d’images qui vont du documentaire à la poésie. Dans cette atmosphère de réel et de merveilleux, nous espérons le miracle. Des chocs visuels stimulent l’imagination ou brisent un élan. Film abstrait ? Oui, si l’on veut, avec ce que les mathématiques contiennent de puissance créatrice de rêve. Car les équations de lumière sont de Robert Desnos et les solutions de Man Ray…

« Avez-vous d’autres projets de films ? lui avons-nous demandé.
– Quelque chose va mourir, répond-il d’abord ; le cinéma d’aujourd’hui doit céder la place au cinéma parlant, sonore, en couleur, en relief. Lui, c’est fini. Ne prenons pas le deuil.
– …
– Non ; je travaille une dernière fois selon les procédés moribonds. Cependant, mon prochain film sera sonore. Je ne connais pas encore son titre. Je vais dans Paris, au hasard, un appareil sous le bras. Sans le secours d’éclairages spéciaux, à la seule lumière de l’endroit, je saisis des vues de la rue, des vues de machines, de boxeurs, de cirque, de music-hall…
– Un film sur Paris ?
– Pas du tout. Paris, New-York, Londres, Berlin, peu importe. Une ville, quelque part. Quelques mesures sur une vision – et je passe à une autre. Il y en aura ainsi pour trois mille mètres. »
Il rit, avant d’ajouter : « En résumé, un film comme il ne faut pas en faire. En voici quelques morceaux. »
Il nous tend des photographies : un boxeur s’accroche à la corde du ring ; des acrobates en maillot sont les anges d’un nouveau paradis ; une femme se balance sur un trapèze ; une lumière sans tache baigne des roues dentées, des engrenages, des sphères, des figures géométriques. En nous, un système se déclenche : l’appel de l’aventure magique.
Mais Man Ray, ayant ouvert cette fenêtre sur le rêve, examine un ruban de pellicules qu’on lui soumet. Puis il se penche sur un portrait extraordinaire de ressemblance. Car, c’est ainsi : photographe, il « fait ressemblant. » Ce n’est pas la moindre surprise que cet homme extraordinaire aura réservée à ses contemporains moyens, déroutés par des recherches picturales dont ils n’ont pas toujours compris le sens.
Poursuivant la lumière, se battant avec le flou et les surimpressions, Man Ray est un des personnages du conte de fées d’aujourd’hui.
FERNAND POUEY
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(in L’Européen, hebdomadaire économique, artistique et littéraire, première année, « Les hommes & les œuvres, » n° 19, 21 août 1928 ; la caricature de Paul [Pol] Ferjac illustre l’article. Photographie de Man Ray, c. 1930)
UN ÉPISODE DE LA VIE DE CHARLES CROS
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Charles Cros ne fut pas seulement, comme on aurait tendance à le croire, l’auteur du Hareng saur et du Bilboquet. C’est un divin poète. Ses poèmes sont parmi les plus beaux qu’on ait pu entendre. Lisez l’Orgue, lisez l’Archet, puisez dans le Coffret de santal, et dites s’il est possible de sertir des sentiments plus délicats, en des vers plus émus et plus chantants.
M. David Dautresme l’a bien compris, et cette finesse de goût ajoute encore, selon notre sentiment, aux éminentes qualités du préfet, qui en des jours encore peu éloignés, on s’en souvient, fit preuve d’un courage civique si exceptionnel. M. Dautresme est de ceux qui, quand ils croient en péril la vérité, n’hésitent pas un instant à lui sacrifier leur destinée, leur vie s’il le faut. L’espèce devient rare, de tels caractères. Vous souvient-il que certains prélats le dénoncèrent et crièrent haro parce qu’il avait défendu la laïcité ; et encore qu’on voulut le griller parce qu’il osa dire qu’il pourrait y avoir intérêt à planter ici ou là autre chose que des vignes. Toute vérité n’est pas bonne à dire, hélas ! en notre pays, mais Dautresme ne connaît pas cette prudence dont le vrai nom est la lâcheté.
Il est quelqu’un. On le sait déjà, on le saura plus encore dans l’avenir. Et je m’excuse de faire ici cet éloge, qui ne me regarde pas, mais il me semble que la délicatesse de sens artistique ajoute une parure de plus à l’âme fougueuse et incapable de compromissions de Dautresme. Il me plaît de penser que c’est un tel homme qui admire Charles Cros.
Or donc, l’admiration de Dautresme pour le bon poète (qui ne sut jamais habilement ménager sa renommée, comme d’autres aujourd’hui coulés dans le bronze et érigés en place publique) l’a porté à chercher quels furent les débuts de Charles Cros. Sur cette période peu connue de la vie de l’aède du Chat-Noir, il vient de relater dans la Revue Mondiale un épisode fort caractéristique et que nul encore n’avait songé à retenir. Il s’agit du temps que Charles Cros a passé comme répétiteur à l’Institut des Sourds-Muets : Charles avait alors 18 ans. Il voulait vivre à Paris.
« Comment vivre, (et nous laissons ici la parole à M. Dautresme, regrettant seulement de faire à son étude quelques coupures,) comment vivre pour suivre ses penchants et conserver en même temps sa dignité morale ? Un jour, Charles avise une affiche annonçant un concours pour l’emploi d’aspirant répétiteur pour l’enseignement des sourds-muets. Il se présente, il est reçu et, le 15 septembre 1860, un arrêté le nomme aspirant répétiteur et lui accorde un traitement annuel de 400 francs et les « avantages en nature » Voilà donc le jeune Cros assuré du lendemain. Il en fait part à sa famille, si bien que son frère aîné prend à son tour le chemin de Paris, et demande l’autorisation de subir lui aussi les épreuves d’aptitude aux fonctions d’aspirant. Le jeune Henry fut admis.
La réunion des deux frères ne paraît pas avoir confirmé chez Charles l’ambition de suivre les traces de l’abbé de l’Épée, bien qu’il eût passé avec succès un nouvel examen qui lui valut sa nomination d’aspirant de première classe aux appointements de 600 francs par an. Quant à Henry, il ne tarda pas à trouver la discipline pesante et à rimailler au détriment de divers personnes de l’établissement.

De son côté, le directeur, un ancien chef de bureau nommé de Col – qui n’aurait sans doute pas été surpris de voir les « aspirants » Cros porter les noms de César et d’Hortensius, car lui-même se prénommait Volney – avait rapidement classé les deux frères parmi les « fortes têtes » de la maison. Et puis tous leurs collègues n’avaient pas l’imagination méridionale ; l’un d’eux, nommé Dutrénit, ayant entendu Henry Cros lire un jour sur le mode ironique un sonnet consacré à un professeur, manifesta vertement une indignation vertueuse.
Qu’advint-il de cette querelle d’étudiants ? Le rapport du directeur au ministre va nous le dire. Ce rapport, du 15 juin 1862, signale d’abord que l’attitude de certains aspirants laisse beaucoup à désirer, car ils découchent « sans motif avouable » et sans autorisation ; en conséquence « des avertissements ont dû être souvent renouvelés, notamment à l’égard des frères Cros. »
« Telle était la situation des choses, continue le directeur, lorsque, dans la soirée de lundi, MM. Dutrénit, Henry et Charles Cros découchèrent tous les trois. Charles rentra mardi matin. Son frère Henry ne revint que l’après-midi. Les frères Cros refusèrent toute explication. Le même jour me parvint une lettre de Dutrénit d’après laquelle un accident l’avait contraint de se faire transporter dans un hôtel garni et devait le forcer d’y rester au lit. Le lendemain, le censeur voulut bien aller voir. Il le trouva couché et celui-ci finit par avouer qu’il s’était battu en duel. Il me parut dès ce moment y avoir lieu d’ouvrir une enquête ; voici ce qu’elle m’a révélé.
Henry Cros, étant à table avec les aspirants Comte et Coldefy, lut des vers qu’il avait écrits sur M. Chomat, le plus zélé de tous les employés secondaires de l’Institution. Dutrénit lui dit que c’était une lâcheté d’attaquer un homme qui ne pouvait se défendre. Cros releva l’observation en envoyant à Dutrénit les épithètes d’impertinent et de grossier personnage. À la suite de cette scène, Henry Cros provoqua Dutrénit en duel. Il se rendit sur le terrain accompagné de son frère, mardi dans la journée, et le combat eut lieu avec l’assistance de témoins étrangers à l’Institution. »
Le rapport conclut en demandant une répression énergique.
Quatre jours plus tard, le ministre prenait une décision excluant de l’établissement MM. Henry et Charles Cros et Dutrénit, répétiteurs.

Saisi de la fatale nouvelle, le père Cros se décida à intervenir. Henry, le duelliste, s’était mis dans un très mauvais cas ; pour Charles, au contraire, simple témoin, les circonstances atténuantes devaient être admises.
Le ministre ne resta pas insensible ; il invita le directeur à « examiner si les motifs allégués par M. Cros père en faveur de son fils Charles méritaient considération. » Les intentions bienveillantes de son chef se laissant deviner, le directeur n’osa pas refuser de s’y associer. Le ministre rapporta sa décision, et Charles Cros resta à l’Institution des Sourds-Muets.
Mais la divine fantaisie hantait le cerveau du jeune homme. De son côté, le directeur était bien décidé à ne supporter aucune défaillance. Le résultat fut qu’au bout de six mois un nouvel acte d’accusation était dressé contre l’aspirant réintégré. On lui reprochait d’avoir dédaigné comme trop au-dessous de lui les soins essentiels de la surveillance, d’avoir usé avec les élèves tantôt d’une « familiarité déplorable, » tantôt d’une « sévérité excessive, » de « passer son temps à des livres, » d’être sorti le soir au lieu d’accompagner les élèves au dortoir, et même – ce qui passe toute mesure – d’avoir été trouvé un jour « fumant en compagnie d’un domestique » !
Un peu las sans doute d’avoir à s’occuper sans cesse du même fonctionnaire, le ministre résolut d’en finir.
Quelques jours plus tard, une décision ministérielle faisait subir à Charles Cros une retenue de 15 jours sur son traitement (ce qui représentait 25 francs), et le jeune homme était informé qu’il cesserait de faire partie du personnel de l’Institution impériale si sa conduite « continuait d’être répréhensible. » Cette décision porte la date du 6 janvier 1863, et c’est l’avant-dernière pièce du dossier que nous avons sous les yeux. Dossier incomplet, d’ailleurs, puisqu’il ne fait mention d’aucun nouvel incident, et il dut s’en produire cependant d’assez sérieux pour que le ministre ait signé une lettre en date du 25 février 1863 disant que « M. Cros, aspirant répétiteur, cessera immédiatement de faire partie du personnel de l’établissement. »
La carrière de Charles Cros parmi les sourds-muets était terminée. Le directeur poussa un soupir de soulagement ; il était enfin débarrassé du fantaisiste qui, bien avant de la chanter au Chat-Noir, lui avait fait connaître l’Obsession. »
J. L. M.
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(in Le Radical, Organe d’Action démocratique et de Progrès social, « Les Lettres, » dimanche 30 janvier 1927. L’article original de David Dautresme est paru dans La Revue mondiale, volume CLXXV, janvier 1927, p. 147-151. Illustrations extraites de Max und Moritz de Wilhelm Busch, 1865)













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(Jules Écorcheville, in La Revue musicale S. I. M., neuvième année, n° 12, 1er décembre 1913)
Si le premier brevet de Thomas Edison pour l’invention du phonographe fut déposé le 19 décembre 1877 et agréé par le Patent Office de Washington deux mois plus tard, il convient de rappeler qu’il fut précédé par le poète et inventeur Charles Cros, qui déposa sous pli cacheté à l’Académie des sciences, le 18 avril 1877, une notice décrivant un « procédé d’enregistrement et de reproduction des phénomènes perçus par l’ouïe. »
Ce document, enregistré par l’Académie des sciences le 30 avril, sera ouvert à la demande de son auteur le 3 décembre de la même année. Charles Cros y développe l’idée d’un tracé en relief ou en creux sur un matériau résistant utilisé comme support d’enregistrement sonore.


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(in Comptes rendus hebdomadaires des séances de l’Académie des Sciences, tome 85, juillet-décembre, séance du 3 décembre 1877, p. 1082-1083)
Charles Cros n’est certes pas le premier à s’être intéressé à l’enregistrement du son. Il compte parmi ses plus illustres prédécesseurs Édouard Léon Scott de Martinville, correcteur-typographe et libraire, inventeur du phonautographe, dont il déposa le brevet le 25 mars 1857.
C’est un appareil enregistreur constitué d’un pavillon relié à un diaphragme recueillant les vibrations acoustiques et les gravant, à l’aide d’un stylet, sur une feuille de papier enduite de noir de fumée, enroulée autour d’un cylindre rotatif. Mais, s’il s’avérait capable d’enregistrer les sons, l’appareil n’était malheureusement pas encore en mesure de les reproduire.
Les curieux pourront écouter néanmoins certains des essais de Léon Scott sur YouTube, reconstitués par des chercheurs du Lawrence Berkeley National Laboratory – notamment un très émouvant enregistrement d’Au Clair de la lune, daté du 9 avril 1860.

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(P. Blaserna, professeur à l’Université de Rome, Le Son et la musique, Paris : Librairie Germer Baillière & Cie, 1877)
Le premier à mentionner l’invention de Charles Cros sera l’abbé Lenoir, le 10 octobre 1877, dans la chronique scientifique qu’il tenait dans La Semaine du clergé, sous le pseudonyme de Le Blanc.
Il y reviendra d’ailleurs plus longuement le 20 novembre 1878, à l’occasion d’une intéressante mise au point concernant la priorité de Cros dans l’invention du phonographe. Ce fut en effet sous ce terme qu’il décrivit l’appareil imaginé par Charles Cros, qui n’avait pas encore de nom. Il ne manque d’ailleurs pas de souligner qu’il est l’inventeur de cette désignation, et qu’Edison se contenta de la reprendre à son compte.
Cros préférera, quant à lui, l’appellation de paléophone, plus conforme aux propriétés de son invention : la voix du passé – du grec παλαιός, vieux, ancien, et φωνή, la voix, le son.
LE TÉLÉPHONE ET LE PHONOGRAPHE
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À propos du téléphone, que nous regrettons de n’avoir pas vu nous-même parce que, si nous l’avions vu, nous en aurions certainement donné une description beaucoup plus compréhensible pour nos lecteurs, nous indiquerons un projet qui n’est encore qu’à l’état d’essai, mais qui, pourtant, s’exécute déjà en vue de la grande Exposition de 1878. C’est M. Charles Cros, le même dont nous avons parlé dans nos articles sur la Photographie polychromatique, qui a eu cette idée, et qui l’étudie avec des fabricants d’instruments de physique, pour la mettre à exécution.
Il ne s’agit plus d’une simple transmission des sons, comme dans le téléphone, au moment même où ils sont produits ; il ne s’agit pas du moins, chose étrange, que de conserver les sons en magasins, et de les faire se reproduire, quand on le veut, d’une manière indéfinie. Ainsi, avec l’invention de M. Cros, vous chantez, je suppose, un couplet, vous faites un discours, etc., l’instrument qui a reçu a comme sténographié vos paroles, votre chant, votre musique, etc., gardera un cliché, qui pourra être rendu métal par la galvanoplastie, et qui, quand on le mettra en jeu, reproduira votre voix, vos articulations, votre timbre, enfin votre discours parlé, ou votre couplet chanté, comme si vous-même répétiez, sur le même ton, l’un ou l’autre.
Par cet instrument que nous appellerions, si nous étions appelé à en être le parrain, le phonographe, on obtiendra des photographies de la voix comme on en obtient des traits du visage, et ces photographies, qui devront prendre le nom de phonographies, serviront à faire parler, ou chanter, ou déclamer des gens, des siècles après qu’ils ne seront plus, comme ils parlaient, ou chantaient, ou déclamaient lorsqu’ils étaient en vie. Le phonographe ne reproduira pas sans doute toutes les déclamations, paroles, chansons, etc., de l’être pendant qu’il vivait, mais il reproduira ce qui aura été fixé par lui de ces discours, chants et autres sons. Ce seront des échantillons qui en seront conservés.
Ne sera-ce pas là une des plus curieuses choses que l’on puisse imaginer, faire chanter, par exemple, pendant quelque temps, un des morceaux qui auront rendu tel ou tel chanteur très célèbre, et faire chanter ce morceau, avec une voix toute semblable, par un simple instrument de physique, qui se nommera le phonographe, lequel se servira mécaniquement d’un cliché fait pour cela, se conservant toujours comme se conservent les clichés des gravures sur bois ou sur cuivre.
Comment donc M. Charles Cros, arrivera-t-il à un pareil résultat, en supposant qu’il réussisse ? On peut facilement en donner une idée générale :
On a pu conclure de notre explication, toute insuffisante qu’elle fût, du téléphone, que le secret de cet instrument transmissif des sons, des musiques, des voix, réside, au fond, dans un fil qui reçoit, communique de proche en proche à des molécules, et transmet enfin à l’air du lieu d’arrivée la vibration ou ondulation convenable, ou plutôt l’ensemble des vibrations qui constituent tel discours ou tel chant. Supposons que cette vibration, ce bruissement arrive au bout du fil, y soit communiqué à quelque chose de très mobile, comme un fil élastique d’acier, de microscopique dimension, une barbe de plume, etc., et que le petit ressort ainsi vibré porte sur une surface métallique telle que celle d’un cylindre analogue à celui d’une serinette.
Supposons encore que le cylindre soit enduit, à sa surface, d’une matière aussi légère que le serait du noir de fumée et qui soit grasse assez pour empêcher un acide de mordre sur le métal ; supposons enfin que l’on traite la surface métallique, après qu’elle a reçu les impressions vibratiles du petit ressort, par un procédé délicat analogue à celui au moyen duquel les aquafortistes exécutent leurs gravures à l’eau forte ; que résultera-t-il de tout cela ? Il en résultera qu’on obtiendra un cliché, soit un cylindre, sur lequel seront tracés en creux et en relief les ondulations du morceau qui a été chanté, et sur lequel ces ondulations seront aussi bien fixées que le sont, sur un cliché à gravures, les images des objets de la scène qui est représentée. Supposons maintenant que l’on fasse tourner le cylindre selon la mesure exactement convenable, et que, sur sa surface, soit traînée une aiguille communiquant avec un téléphone approprié. Les vibrations seront évidemment reproduites comme le sont les notes dans un orgue de barbarie par le roulement même du cylindre tournant sous les touches ; par suite, l’instrument communiquera à l’air ambiant les ondulations, et ces ondulations mêmes, se répandant dans l’atmosphère, seront les sons, les chants et les paroles du morceau dont on aura pris la phonographie.
Restons-en là, de peur de nous égarer en voulant faire trop bien comprendre le mystère, et attendons maintenant avec patience les résultats qui seront présentés, durant la grande Exposition prochaine, à notre propre inspection, avant d’entreprendre de mettre plus de lumière dans l’esprit de nos lecteurs.
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(Le Blanc, in La Semaine du Clergé, « Le monde des sciences et des arts, » p. 1624-1625, 5ème année, tome X, 10 octobre 1877)
GROSSE ERREUR À RECTIFIER DANS L’HISTOIRE DU PHONOGRAPHE
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M. le comte Th. du Moncel, membre de l’Académie des sciences, vient de faire paraître un volume in-18 Jésus de près de 400 pages, intitulé : Le Téléphone, le microphone et le phonographe (1), dans lequel il donne au public l’histoire et la description de ces trois instruments, véritables merveilles de la physique du XIXe siècle.
Nous lisons dans ce livre l’assertion suivante :
« Ce n’est qu’au mois de janvier 1878 que le phonographe de M. Edison a été breveté. Par conséquent, au point de vue du principe de invention, M. Ch. Cros paraît avoir une priorité incontestable ; mais son système, tel qu’il est décrit dans son pli cacheté et tel qu’il a été publié dans la Semaine du Clergé du 10 octobre 1877, aurait-il été susceptible de reproduire la parole ?… Nous en doutons fort, et notre doute pourrait être légitimé par les essais infructueux tentés par M. l’abbé Le Blanc qui avait voulu réaliser l’idée de M. Cros. »
M. du Moncel a tiré cette assertion d’une brochure in-18 de M. Giffard intitulée : Le Phonographe expliqué à tout le monde : Edison et ses inventions (2) ; brochure dans laquelle l’auteur cite un long article de la Gazette de France, par M. Dancourt, lequel disait en parlant de nous-même : « Heureusement pour M. Charles Cros, M. l’abbé Le Blanc, rédacteur scientifique de la Semaine du Clergé, l’ayant rencontré, lui demanda quelques détails et s’éprit fort de son projet. Il en rendit compte dans un article du 10 octobre 1877 (Semaine du Clergé). On peut voir que M. Le Blanc décrit à cette date et sous le nom même de phonographe un appareil identique à celui de M. Edison, sauf que l’enregistrement ne s’y fait pas sur papier d’étain. Cette livraison de la Semaine du Clergé fut, d’ailleurs, déposée au secrétariat de l’Académie des sciences… En résumé, la description écrite de M. Edison est de huit mois et demi en retard sur celle de M. Ch. Cros. La formule du principe et la description du même appareil, sauf le papier d’étain, ou la lame de cuivre mince, ont été publiés antérieurement audit brevet, sous le nom de M. Charles Cros. Principe et appareil sont donc dans le domaine public. Avis aux constructeurs de tous les pays. »
La même brochure ajoute, après avoir donné cette citation, entre autres réflexions, en parlant de M. Cros : « Il faut que, par hasard, il rencontre M. l’abbé Le Blanc pour qu’il parle de son idée, et c’est M. l’abbé Le Blanc qui cherche à la réaliser en construisant un phonographe, fort bien fait, il est vrai, mais ne parlant pas. »
La grosse erreur qu’on nous prête, et que, grâce à l’ouvrage de M. du Moncel, on va maintenant nous prêter partout est celle d’avoir essayé de construire un phonographe et de n’avoir pas réussi à le faire parler. Tout le reste est à peu près exact. Nous n’avions pas fait attention d’abord à l’article de la Gazette de France ni à ce petit volume de M. Giffard, mais l’ouvrage de M. du Moncel a trop d’importance pour que nous ne nous inscrivions pas nous-même en faux contre une assertion qui n’a rien de vrai. Nous avons depuis longtemps fait des articles scientifiques dans les journaux à titre simplement de vulgarisateur de la science ; nous avions même été, il y a plus de vingt ans, le rédacteur en chef, pendant plusieurs années, d’un journal hebdomadaire appelé la Science pour tous, journal très connu qui existe peut-être encore, mais tombé à l’état de spécialité en médecine et en histoire naturelle ; mais jamais, dans toute notre vie, nous n’avons essayé de réaliser une invention ; et quant au phonographe, nous ne l’avons pas plus essayé que toute autre application de la science à l’industrie. Dans quel cerveau a pu naître une pareille supposition, et quel est l’auteur qui a eu l’audace de la donner, le premier, comme un fait acquis ? C’est ce que nous ignorons. Il est important, pour l’histoire de cet ingénieux instrument, que nous rétablissions la pure vérité sur ce point ; c’est pourquoi, nous allons raconter, nous-même, en toute sincérité, ce qui s’est fait, à notre connaissance, et avec notre concours, avant l’apparition du phonographe de l’Américain Edison, relativement à cet instrument dans notre propre pays, c’est-à-dire en France et à Paris.
Voici, d’abord, ce que nous avons écrit comme chose importante relativement au sujet qui nous occupe, dans notre article du 10 octobre 1877 intitulé le Téléphone et le phonographe, c’est-à-dire plus de huit mois avant qu’il fût question de l’invention de l’Américain Edison, et qu’on eût entendu parler son phonographe pour la première fois :
« Il ne s’agit plus d’une simple transmission des sons, comme dans le téléphone, au moment même où ils sont produits ; il ne s’agit pas de moins, chose étrange, que de conserver les sons comme en magasin et de les faire se reproduire, quand on le veut, d’une manière indéfinie. Ainsi, avec l’invention de M. Cros, vous chantez, je suppose, un couplet, vous faites un discours, etc. L’instrument qui a reçu et comme sténographié vos paroles, votre chanson, votre musique, etc., gardera un cliché, qui pourra être rendu métallique par la galvanoplastie, et qui, quand on le mettra en jeu, reproduira votre voix, vos articulations, votre timbre, votre mélodie, votre accentuation, enfin votre discours parlé ou votre couplet chanté, comme si vous-même répétiez sur le même ton, l’un ou l’autre.
Par cet instrument, que nous appellerions, si nous étions appelé à en être le parrain, le phonographe, on obtiendra la photographie de la voix, comme on obtient celle des traits du visage ; et ces photographies, qui devront prendre le nom de phonographies, serviront à faire parler, ou déclamer, ou chanter les gens, des siècles après qu’ils ne seront plus, comme ils parlaient, ou déclamaient, ou chantaient lorsqu’ils étaient en vie… »
Nous disions un peu plus loin : « Comment donc M. Charles Cros arrivera-t-il à un pareil résultat, en supposant qu’il réussisse ? On peut facilement en donner une idée générale.
Supposons que la vibration soit communiquée à quelque chose de très mobile, comme un filet élastique d’acier de microscopique dimension, une barbe, de plume, etc, etc., et que le petit ressort, ainsi vibré, porte sur une surface métalique telle que celle d’un cylindre analogue à celui d’une serinette. Supposons encore que le cylindre soit enduit, à la surface, d’une matière aussi légère que le serait du noir de fumée, et qui soit grasse assez pour empêcher un acide de mordre sur le métal ; supposons enfin que l’on traite la surface métallique, après qu’elle a reçu les impressions vibratiles du petit ressort par un procédé délicat, analogue à celui au moyen duquel les aquafortistes exécutent leurs gravures à l’eau-forte. Que résultera-t-il de tout cela ? Il en résultera qu’on obtiendra un cliché, soit un cylindre, sur lequel seront tracées en creux et en relief les ondulations du morceau qui a été chanté, et sur lequel ces ondulations seront aussi bien fixées que le sont sur un cliché à gravures, les images des objets de la scène qui est représentée. Supposons maintenant que l’on fasse tourner le cylindre selon la mesure exactement convenable et que sur sa surface soit traînée une aiguille communiquant avec un téléphone approprié, les vibrations seront évidemment reproduites comme le sont les notes dans un orgue de barbarie par le roulement même du cylindre tournant sous les touches ; par suite, l’instrument communiquera à l’air ambiant les ondulations, et ces ondulations mêmes, se répandant dans l’atmosphère seront les sons,les chants, les paroles du morceau dont on aura pris la phonographie. »
Il est évident, d’abord, que c’est nous seul qui avons composé le nom de phonographe.
M. Charles Cros ne fut pas pleinement satisfait de ce mot, et avec raison, puisqu’il n’indiquait que l’enregistrement des sons, et nullement leur répétition parlée ou chantée ; ce mot ne disait et ne dit encore que la première moitié de la merveille. M. Cros en chercha un autre, et trouva celui de paléophone, qui disait bien, cette fois, la seconde moitié de cette merveille ; mais, en revanche, négligeait la première. M. Victor Meunier proposa ce nouveau nom, dans plusieurs articles du Rappel. Mais M. Edison avait choisi le nôtre, celui de phonographe, et c’est ce dernier qui a eu gain de cause dans le public, comme tout le monde le sait aujourd’hui.
Il est évident, en second lieu, que nous avons donné, bien antérieurement à M. Edison, la véritable description de son phonographe, ainsi que l’a fait observer le rédacteur scientifique de la Gazette de France, sauf pourtant l’emploi de la feuille d’étain ou d’une lame mince de cuivre. Edison, en effet, a eu l’excellente idée de remplacer le noir de fumée ou toute autre couche de matière susceptible de recevoir facilement une trace, ainsi que nous le disions, par cette lame d’étain appliquée sur le cylindre ; le frottement du ressort vibré sur cette matière molle, a, dès lors, suffi pour y tracer à demeure la ligne en creux et en zig-zag correspondante aux vibrations ; puis, en faisant tourner le même cylindre avec la vitesse convenable de manière que le tracé de la feuille d’étain fît vibrer une pointe d’acier se traînant sur tous les zig-zag, et de plus, en recevant la vibration dans une plaque téléphonique, il a obtenu la reproduction de la parole.
On ne peut donc nier que, sauf cette lame d’étain qui a produit, immédiatement et sans l’aide de la galvanoplastie, le résultat cherché, nous avions donné la description exacte du phonographe avant de l’avoir jamais ni essayé ni vu fonctionner, et même huit mois avant que celui de l’Américain fût connu.
La première idée de cet instrument à certainement poussé, pour la première fois au monde, dans l’ingénieux cerveau de M. Charles Cros. Quant à la réalisation, pour être absolument fidèle à la vérité, nous devons dire que, dans la rédaction de notre article, nous avions un peu modifié, à notre convenance, les conditions présumées par nous de la réussite. C’est nous, par exemple, qui avions supposé un cylindre enregistrant sur sa surface les traces d’une pointe d’acier vibré par un tambour téléphonique. Mais il est clair que le mérite réel de l’invention revient tout entier à M. Charles Gros, et nullement à M. Edison, excepté pour l’emploi de sa feuille d’étain qui a rendu, grâce à la substance molle, applicable à l’instant l’idée conçue.
Ici donc, comme il arrive si souvent, c’est le cas de dire, grâce à l’argent dont dispose la Compagnie américaine d’exploitation des inventions, à laquelle appartient, dit-on, M. Edison, et à notre article qu’il aura lu sans doute, puisque la Semaine du Clergé est assez répandue en Amérique, au véritable inventeur qui est M. Charles Cros et à ses pareils :
Sic nos non vobis.
Au reste, M. Charles Cros est très inventif. Nous exposerons bientôt son chromomètre dont nous avons déjà parlé. Il prétend démontrer, par cet instrument très curieux, qu’il n’existe pas, dans le prisme de Newton, sept couleurs élémentaires, mais seulement trois, avec lesquelles se produisent toutes les autres nuances et se forme l’arc-en-ciel. Nous croyons, nous, qu’il n’existe point de couleurs primaires, et que ses trois couleurs génératrices sont déjà, elles-mêmes, comme les sept de Newton, des couleurs secondaires. Mais attendons l’article que nous devons faire sur cette question même, et sur le chromomètre de notre inventeur, que doit bientôt présenter à l’Académie des sciences M. Fizeau.
LE BLANC.
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(1) Paris, librairie Hachette et Cie, 70, boulevard Saint-Germain.
(2) Paris, chez Maurice Dreyfous, éditeur, 10, rue de la Bourse.
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(in La Semaine du Clergé, p. 149-151, septième année, tome XIII, n° 5, 20 novembre 1878)
Mais le meilleur avocat de Charles Cros reste sans conteste Victor Meunier, rédacteur de la chronique scientifique du Radical. Entre décembre 1877 et janvier 1878, il ne consacrera pas moins de six articles à décrire ou à défendre l’invention de Charles Cros. Ces chroniques, que nous reproduisons ci-dessous, sont passionnantes à plus d’un titre. Tout d’abord, il faut reconnaître que Victor Meunier fait preuve d’un indéniable talent de vulgarisateur scientifique, en offrant à ses lecteurs une intéressante mise en perspective historique et littéraire. Il évoque ainsi, au fil des articles, aussi bien le « phonautographe » de Léon Scott que les « paroles gelées » de Rabelais ou Les Aventures du baron de Münchhausen.
Il fait preuve en outre d’une vision très pertinente sur les applications et les perspectives d’avenir de cette invention. Lorsqu’il évoque la possibilité « d’animer ces stéréoscopies immobiles et de leur faire exprimer le jeu de physionomie, les gestes et l’attitude qui, dans la personne représentée, auront accompagné les paroles reproduites, » il semble bien près d’anticiper le principe, sinon du cinéma parlant, à tout le moins du phono-cinématographe.

Ses articles ont également le mérite de mettre parfaitement en lumière la lutte acharnée qui s’engage, en l’espace de quelques mois, autour de la paternité du phonographe.
Enfin, il cite plusieurs extraits de la correspondance échangée avec Charles Cros, qui nous sont particulièrement précieux. Ils témoignent ainsi des réflexions de l’inventeur à propos du nom de son appareil, et des perfectionnements qu’on pourrait lui apporter, – en utilisant « l’action à distance de l’effluve électrique sur un cylindre de verre, ou sur un vernis-isolant couvrant un cylindre métallique, » – et rendent aussi bien compte de sa difficulté à trouver des sources de financement, que des manœuvres de ses concurrents.
MONSIEUR N
LE SON MIS EN BOUTEILLE
PAR M. CHARLES CROS
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Les enfants eux-mêmes, les enfants surtout, connaissent cette histoire de paroles qui, arrêtées en route par un grand froid, reprennent leur essor au dégel. Comme tant d’autres œuvres d’imagination, ce conte était une prophétie. Sauf, en effet, l’emploi du froid, qui, la voix n’étant ni fermentescible, ni putrescible, n’est nullement indispensable, cette légendaire histoire est réalisée par l’invention que M. Charles Cros avait consignée dans un paquet cacheté déposé à l’Académie des sciences le 10 avril et dont il a demandé l’ouverture lundi dernier.
Lundi, M. Dumas était de semaine. Eût-ce été M. Bertrand, le résultat n’eût pas différé, M. Cros, comme auteur du Coffret de santal, étant affecté de la même tare que Chamisso qui, pour avoir fait Pierre Schlemihl eut tant de peine à faire accepter la génération alternante. Le secrétaire perpétuel, au mouvement de ses lèvres, a dû dire quelque chose du pli cacheté de M. Cros : Requiescat ! Mais si l’Académie est la tombe, la presse est le réveil.
Vous vous souvenez de la sensation quand, il y a une quinzaine d’années, cette annonce retentit, que Niepce de Saint-Victor, neveu du grand Niepce et grand lui-même, mettait le soleil en bouteille ; j’entends ses rayons, veines d’or de ce foudre incomparable. M. Charles Cros fait la même chose pour la voix parlée ou chantée ; il la met également en bouteille où elle se conserve indéfiniment. Le jour où vous voulez en boire : débouchez. Ajoutons que c’est la bouteille magique ; vous avez beau en tirer ce que vous y avez mis, elle reste toujours pleine… du même.
Pour mettre ici toute l’exactitude nécessaire, bouteille n’est qu’une figure ; M. Cros met la voix sur plaque ; mais cette plaque a toutes les propriétés d’une bouteille, qui sont de conserver inaltéré le fluide qu’on lui confie. Jamais image ne fut donc plus exacte.
Ce n’est qu’un projet. Sommes-nous l’Institut pour réserver nos encouragements à ce qui a réussi ? La construction de l’instrument où va se matérialiser l’idée a été proposée à M. Breguet fils qui s’y est fort intéressé.
L’enregistrement de la voix se fera sur un cylindre tournant et progressant, cylindre enduit d’une substance plastique telle que la paraffine ; les traces s’y marqueront en creux par un index commandé par un levier à bras inégaux qui en amplifiera les écarts. Ensuite, ces traces seront traduites en moulage métallique par la galvanoplastie. « Je prévois la possibilité, nous écrit l’auteur, de couvrir le cylindre d’un enduit gras qui permettrait de creuser les traces à l’acide. »
Mais je m’aperçois que le désir de montrer que « l’affaire est en bon train » a quelque peu troublé la correction de l’ordre que nous devions suivre, et notre description tient un peu de l’énigme. Donnons-en donc la clé.
Qu’on se reporte à ce joujou, ce logophore enfantin, cette ficelle porte-voix, connu sans doute, bien que l’invention en soit encore récente, de la plupart des lecteurs, dont elle aura intrigué plusieurs. Deux cornets ouverts par un bout, fermés par l’autre au moyen d’une membrane tendue et percée d’un trou central, sont reliés ensemble par une ficelle, ou plus noblement par un fil, passé à ses deux extrémités dans les trous des membranes, où il est arrêté par un nœud. Voilà l’instrument au repos. Le voici en action : qu’une personne parle dans l’un des cornets, tandis qu’une autre met à son oreille l’autre cornet, cette dernière entend distinctement les paroles prononcées, les airs chantés ou sifflés par l’autre. Le fil, si nos souvenirs sont exacts, a le plus ordinairement de 20 à 30 mètres de longueur ; et quant à la limite maxima de celle-ci, nous l’ignorons. Or, deux choses sont claires : la première, que les sons perçus par l’auditeur sont produits dans le cornet acoustique par les mouvements de la membrane placée devant l’oreille ; la seconde, que les mouvements de cette membrane sont produits eux-mêmes par une suite rapide de tractions exercées par le fil, tractions inégalement intenses et inégalement espacées dans la durée.
Considérons un des points quelconques de ce fil : ce point est donc soumis à une suite de va-et-vient d’amplitude variable, plus ou moins pressés, mais se produisant toujours dans une même direction rectiligne.
La simplicité de tels mouvements en rend l’enregistrement aisé. Supposons qu’une barbe de plume, un morceau de clinquant, ou quelque autre index très léger, soit attaché au fil et traîne sur une surface animée d’un mouvement rapide et régulier. Cette surface est en verre noirci à la lampe. Cela dit, il n’y a plus qu’à énoncer la suite d’évidences que voici : si le fil est en repos, l’index tracera une ligne simple ; si le fil est animé d’un mouvement de va-et-vient, l’index tracera une ligne ondulée ; plus ce mouvement de va-et-vient, ces vibrations, auront d’amplitude, plus les ondulations s’écarteront de la ligne simple ; plus ces vibrations seront rapides, plus les ondulations seront serrées. Par conséquent, toutes les circonstances du mouvement du fil auront été enregistrées… clichées.
Cette surface ainsi éraillée d’un verre noirci, qu’est-ce, en effet, sinon le cliché d’une succession des phénomènes sonores produits en un temps donné ?
Maintenant la cause finale d’un cliché étant de donner des épreuves, comment tirera-t-on de celui-ci son épreuve sonore ?
Mais on n’aura véritablement que l’embarras du choix ! Toutes sortes de procédés, en effet, permettent de transformer ces traces ouvertes sur le fond noir du verre en traces semblables creusées dans un métal, dans de l’acier, si vous le voulez. L’opération n’offrant ni difficulté ni nouveauté, inutile de s’arrêter à son détail.
Une fois opérée cette traduction en lignes creusées sur acier, la planche d’acier sera mise à la place même où se trouvait la feuille de verre noircie quand elle a reçu l’impression de l’index. À ce léger index, plume ou cliquant, on substituera un index dur, de bois, d’ivoire ou d’un métal moins dur que l’acier, afin qu’il n’entame pas l’épreuve ; et cet index nouveau sera maintenu par un ressort dans le sillon des traits creusés sur la planche.
Cela fait, on animera cette planche du mouvement même qui, pendant l’enregistrement des phénomènes sonores, avait été communiqué à la surface d’enregistrement. Et, comme l’index est solidaire du fil rattaché à la membrane acoustique, comme il reproduit toutes les vibrations qu’avait éprouvées le premier index… il transmettra donc à cette membrane, par l’intermédiaire du fil, une suite de phénomènes vibratoires, reproduisant exactement les sons rendus par cette membrane dans le premier temps de l’expérience.
Tel est le principe de l’instrument dont la construction était digne en effet de tenter M. Breguet fils. Nous l’avons peut-être un peu trop délayé, ce principe, pour la majorité de nos lecteurs, quoique pas assez sans doute pour l’Académie.
Quant aux applications possibles de l’instrument, elles sautent aux yeux qu’elles éblouissent.
Comme on achète les photographies de personnes célèbres, on achètera leurs voix qu’on pourra se donner le plaisir d’entendre aussi souvent qu’on aura le plaisir de contempler leurs traits.
Par exemple, dans une boîte en bois de prix, doublée de satin blanc, on gardera une épreuve sur or de la voix de Mlle Sarah Bernhardt, quand elle s’écrie :
« Vous êtes mon lion superbe et généreux ! »
Et quel dommage qu’on ne puisse pas ensuite se donner l’amusement d’entendre Mlle Mars demander de sa voix de ville :
« Est-ce que vous aimez cela, monsieur Hugo ?
– Quoi ?
– Vous êtes mon lion (1) ! »
Devant les portraits de chers absents, on se fera redire à l’oreille, de leur voix adorée, des paroles proférées en d’heureux temps, par ceux-là même qu’on n’entendra plus directement ici-bas.
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(1) Voir la scène dans les Mémoires d’Alexandre Dumas ou dans Victor Hugo, raconté par un témoin de sa vie.
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(Victor Meunier, in Le Rappel, n° 2832, mardi 11 décembre 1877-21 Frimaire an 88)
Parmi les nombreuses expériences qui ont été faites du téléphone ou télégraphe parlant, et parmi les perfectionnements apportés en fait ou en projet à ce merveilleux instrument, les suivants méritent d’être distingués.
Expérience. – C’est entre l’Angleterre et la France, de Saint-Margaret’s-bey à Sangatte ; distance, 34 kilomètres. Le fil employé est un de ceux du câble sous-marin qui en contient quatre. Il est mis en communication avec les appareils téléphoniques.
« Êtes-vous prêt ? » demande l’expérimentateur anglais. Et la question arrive au français, aussi distincte que si les interlocuteurs se trouvaient dans la même chambre…
Pendant deux heures on causa, tant en Anglais qu’en Français. « Savez-vous qui je suis ? » demande une dame. Réponse : « Non, mais je reconnais la voix d’une femme. » Quelqu’un ayant fait une remarque facétieuse, on entendit de 34 kilomètres les rires de ceux à qui elle avait été adressée de la même distance. On chanta, on siffla alternativement des deux côtés du détroit, à l’égale satisfaction de ceux qui, à tour de rôle, écoutaient sur les deux rives.
Perfectionnement. – Trouvé par l’électricien de ce nom. On se souvient que, de l’expérience faite par M. Bréguet, il résulte que la voix humaine peut se transmettre téléphoniquement à 250 lieues de distance. M. Trouvé veut que la parole aille jusqu’où va le signal télégraphique ordinaire. Pour cela, il renforce comme suit les courants transmetteurs : « Nous avons substitué à la membrane unique du téléphone de M. Bell une chambre cubique dont chaque face, à l’exception d’une, est constituée par une membrane vibrante. Chacune de ces membranes, mise en vibration par le même son, influence un aimant fixe, également muni d’un circuit électrique. De cette sorte, en associant tous les courants engendrés par ces aimants, on obtient une intensité unique qui croît proportionnellement au nombre des aimants influencés. On peut remplacer le cube par un polyèdre dont les faces seront formées d’un nombre indéfini de membranes vibrantes, afin d’obtenir l’intensité voulue. »
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Du téléphone à l’appareil proposé par M. Charles Cros (l’inventeur de la photogiaphie des couleurs), pour emmagasiner la parole humaine, la transition est toute faite. L’article publié à ce sujet par le Rappel, du 11 courant, sous ce titre : Le Son mis en bouteille, a été trop remarqué pour qu’on ne prenne pas intérêt à la lettre suivante, écrite par M. Cros. Il ne s’attend pas à nous en voir rien citer, mais elle jette sur la situation de l’inventeur en France un jour trop utile à répandre pour que nous nous refusions de la reproduire, cette reproduction étant d’ailleurs sans inconvénient.
« Voici donc où j’en suis. – C’est M. Charles Cros qui parle. – J’ai été voir B. et je n’ai rencontré que N. (le gendre de B., je crois), que je connaissais déjà et avec qui j’ai eu de très bons rapports au sujet de deux appareils télégraphiques que j’ai inventés. N. a eu l’air de ne pas me reconnaître d’abord, et ensuite d’ignorer totalement le but de ma visite. Je lui ai expliqué mon affaire, et lui ai rappelé que je l’avais déjà expliquée il y a quelques mois à B.
« Nous sommes trop occupés pour nous mêler de cela, et d’ailleurs je vous avertis que des gens de première force font en ce moment des recherches exactement dans le sens que vous indiquez. Faites donc les expériences vous-même, et tâchez d’arriver premier ; » c’est ce que m’a répondu N.
Je lui ai fait observer qu’aucune formule n’a été publiée avant les miennes. Je lui ai demandé les noms de ces gens de première force (je suis naturellement très au-dessous d’eux, puisque je suis venu avant). Il m’a dit deux noms, l’un de forme allemande, l’autre de forme italienne, autant que je puis me le rappeler.
Il y a donc tout lieu de croire que… voudraient bien m’évincer de la question. J’ai eu bon nez de faire ouvrir mon pli cacheté ; et je suis bien heureux de votre article qui contient des détails précis qui ne sont pas dans la note du pli.
On dirait une réédition de mon affaire de la Photographie des couleurs, entrée aujourd’hui dans la pratique industrielle, et qui ne m’est pas généralement attribuée… Dujardin reproduisit en couleurs les tapisseries du garde-meuble par la photographie en trois tirages, jaune, rouge et bleu, plus un tirage correcteur. Cependant, M. Becquerel a trouvé mon invention totalement dénuée d’intérêt…
La justice se fera peut-être à la longue ; mais en attendant, il y a dans ces choses un exemple de la tyrannie scientifique du capital, exemple que je vous soumets.
On exprime cette tyrannie en disant : « Les théories sont choses en l’air et n’ont aucune valeur ; montrez-nous des expériences, des faits. » Et de l’argent pour faire ces expériences, pour aller voir ces faits ? – Trouvez-en comme vous pourrez !
C’est ainsi que bien des choses ne se font pas en France. »
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(Victor Meunier, in Le Rappel, n° 2846, mardi 25 décembre 1877-Nivôse an 86)
LETTRE DE M. D. NAPOLI
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M. Napoli est, avec son collaborateur et ami M. Marcel Deprez, un des prétendants à l’invention de la nouvelle merveille que, suivant le principe de plus en plus fort, il est déjà question de greffer sur le téléphone, merveille si récente encore et si étonnante, d’ailleurs, que beaucoup n’en reviennent pas. Outre le Franco-Italien Deprez-Napoli, nommons le physicien américain Edison, et S E ou O, comme disent les négociants, nous aurons la liste complète de tous ceux qui, lancés sur la piste où M. Charles Gros s’est engagé le premier, courent comme lui ce prix sans pareil : l’emmagasinement de la parole. Il s’agit de savoir qui le remportera.
Les lecteurs, pour qui l’important est que le prix soit remporté et qui connaissent déjà l’appareil projeté par M. Cros, aimeront sans doute à trouver ici une suffisante description des dispositifs de ses deux concurrents.
D’un document que M. Napoli a bien voulu joindre à sa lettre, nous exprimons ce qu’on va lire :
La plaque métallique vibrante du téléphone nous est maintenant familière. Au centre de cette plaque, plantez un style. Devant ce style, perpendiculairement à lui, placez une feuille de papier sensibilisée au noir de fumée. Enfin, faites que cette feuille commandée par un mouvement d’horlogerie se meuve latéralement. Il est clair, que, dès que la plaque vibrera, le style tracera sur le papier des courbes correspondantes aux sons émis, courbes qui, pour les mêmes sons, seront toujours les mêmes, et que la voix, par conséquent, sera enregistrée.
Maintenant, transportez, gravez ces courbes sur une plaque de cuivre ; appliquez contre elles, contre les courbes, la pointe d’un style fixé au centre d’une grande plaque vibrante ; enfin, animez la plaque de cuivre du même mouvement qu’avait la feuille de papier. Ce mouvement va faire entrer le style en vibrations ; les vibrations du style vont se transmettre à la grande plaque, et la grande plaque va rendre les sons articulés que les courbes représentent.
Et cela quand on voudra, après des siècles comme le jour même : Verba, vocesque manent !
Passons à l’inventeur de l’autre côté de l’eau, à M. Th. Edison. C’est le Scientific American qui a reçu et qui nous a apporté ses confidencos.
Soit une bande de papier pliée dans toute sa longueur en forme de V. Animée d’un mouvement latéral cette bande, – son arête plutôt, – passe devant une membrane vibrante qui porte à son centre une lame très finement aiguisée. La lame, à chaque vibration de la membrane entame l’arête, et il est clair que la profondeur des entailles est en proportion de l’amplitude des vibrations. Voilà l’enregistrement.
Faisant alors passer, contre une autre plaque vibrante, cette même arête saillante, alors animée de la même vitesse que dans la première partie de l’expérience, il est clair qu’on déterminera dans cette seconde plaque des vibrations qui feront revivre les sons enregistrés. C’est clair pour l’inventeur.
Tels sont, réduits à l’essentiel, les projets que nous avions à faire connaître. Des détails, sans figures, embrouilleraient tout, loin de rien éclaircir. On voit que les principes sont communs aux trois inventions et que, de l’une à l’autre, bien des détails se reproduisent.
La date authentique de l’invention de M. Charles Cros est celle du 30 avril 1877.
C’est le 8 décembre qu’il a été question pour la première fois de l’appareil de MM. Marcel Deprez et Napoli.
Il y a un mois que le projet de M. Edison a reçu en France la publicité de la Revue industrielle, traduisant le Scientific American.
Nous ignorons à quelle époque précise peut remonter la première publication de M. Edison ; mais il n’est pas probable que la date en prime celle du pli cacheté de M. Ch. Cros, à qui, jusqu’à plus ample informé, l’antériorité appartient incontestablement ce que M. Napoli reconnaît galamment : « Que veut M. Cros ? écrit-il. Obtenir pour son appareil une priorité d’invention. Qui la lui conteste jusqu’à présent ? Personne. »
D’après un journal, MM. Deprez et Napoli auraient d’ailleurs un grand avantage sur leur concurrent français ; leur appareil serait en construction.
On cherche déjà un nom pour cette prodigieuse invention. On a même proposé celui de phonographe, mais outre qu’il a été pris anciennement par M. Scott, dont il est juste de citer ici le nom, il ne conviendrait qu’à un simple instrument enregistreur du son ; or, l’instrument dont il s’agit ne se borne pas à l’enregistrer, il l’émet, le reproduit, ce que l’on nous doit désigner. Allons, messieurs les hellénistes, mettez ici un peu du vôtre ! Après cela, le plus pressé n’est peut-être pas de donner un nom à la chose.
Quelqu’un nous écrivant exprime l’espoir de la voir bientôt réalisée : « Car il y a en ce moment une ébullition générale de progrès scientifique. Peut-être les gens du monde arriveront-ils à s’intéresser à autre chose qu’aux pâtés de foie gras, à la coupe de leur pantalon, etc. »
Oh ! alors, ce serait vraiment la fin de l’ancien monde !
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(Victor Meunier, in Le Rappel, n° 2854, mercredi 2 janvier 1878-13 Nivôse an 86)
L’AIR LIQUIDE
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Le dicton qu’il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre ne constatant rien de plus, j’imagine, que l’incapacité du valet de chambre à discerner la quantité de divin que comporte l’humanité, je dirai que certains de nos contemporains se conduisent envers leur siècle en véritables valets de chambre. Tel M. Faye, en même temps qu’il proclamait M. Dumas vainqueur du phylloxéra, qui en rit encore, déclarant ignorer si nous vivons à une époque littéraire, ce qui le désigna dès lors pour le temps de ministère d’instruction publique qu’il vient de faire.
Avec la couronne des lettres où resplendissait ce Sancy : Hernani ; cette Étoile-du-Sud : Marion de Lorme ; cette Montagne-de-Lumière : Le Roi s’amuse ; ce Régent : Ruy-Blas, et cent autres diamants auxquels ni Golconde et Vizapour dans l’Inde, ni Minas-Geræs et Bahia au Brésil, ni la Sibérie et le midi de l’Afrique, n’ont ensemble rien à comparer ; avec la couronne des lettres, ce grand siècle, l’un des plus grands de l’histoire, portera aussi celle de la politique, étant le siècle qui tout à l’heure, par la mise hors de page de la République, va clore la Révolution ; car si la Révolution est la revendication des droits de l’homme et du citoyen, la République en est la consécration. Avec la couronne des lettres et de la politique, il porte encore, ce siècle incomparable, la couronne des sciences ayant fait plus d’inventions et de découvertes mémorables que cette feuille populaire, en les réduisant à l’énoncé de leurs titres, n’en pourrait mentionner ; au point d’avoir, dans les quatre ou cinq dernières semaines, fourni aux organes, aux apôtres de la propagande scientifique, tous les sujets d’articles suivants, dont le moindre eût suffi naguère à l’émerveillement d’une génération.
Première semaine : la fabrication des rubis, des saphirs, des opales et autres gemmes ; deuxième semaine : cette invraisemblance, le téléphone ; troisième semaine : l’emmagasinement de la voix qui, à la vérité, n’est encore qu’en projet, mais ce projet qui, avant l’invention du téléphone, eût paru absurde, est, au lendemain de cette invention, un prodige si simple, que l’idée en est venue presque en même temps dans les deux mondes et dans quatre cervelles à la fois ; quatrième semaine : la liquéfaction de ces gaz prétendus permanents, l’oxygène et l’oxyde de carbone ; cinquième semaine : l’azote et l’hydrogène, c’est-à-dire le reste des gaz susdits, perdant à leur tour l’état élastique et l’air rendu liquide !
L’air liquide ! Ce titre, fantaisiste hier, positif aujourd’hui, m’a été donné par une dame devant laquelle cet épisode, encore à l’état naissant de la dernière séance académique, avait l’honneur d’être raconté.
Car c’est dans le giron de l’Académie, cette grand’tante des sciences, que suivant un usage auquel elle doit de passer pour leur grand’mère, le nouveau-né avait été déposé.
« Vous verrez, dit la jeune dame, que les savants finiront par trouver qu’on ne meurt que par ignorance ; tant pis pour ceux qui se seront pressés de naître !
– Pourvu, madame, que cette découverte se fasse pendant que vous êtes comblée de toutes les grâces, il n’y aura rien à regretter ! Que venait-on faire dans le monde quand vous n’y étiez pas encore ? »
Je lisais cette réponse dans les yeux d’un grand garçon qui, sans souffler mot, prenait une part active à la conversation. Quant à moi, répondant à la pensée de la dame :
« Pourquoi, en effet, la mort ne serait-elle pas vaincue ? Assurément, nous n’avons aucun motif de l’espérer, si ce n’est nos désirs. Mais qui eût pu croire hier que la fameuse histoire du cor de chasse dans le Baron de Münchhausen couvrît une vérité ?
– Quelle histoire ? demanda quelqu’un.
– Celle d’un cor où, par un jour de grand froid, s’étaient gelés, au fur et à mesure de l’émission des notes, les airs qu’on y avait soufflés, et qui se mit à les jouer de lui-même pendant une bonne demi-heure quand on l’eut approché du feu.
– Le baron, qui est Allemand, a emprunté cela à un bon Français, » dit notre jeune interlocutrice aussi érudite que jeune, et, ayant été prendre sur un rayon un livre relié en chagrin, elle nous le présenta tout ouvert à cette page :
« En pleine mer, nous banquetans, gringnotans, devisans, et faisans beaulx et courts discours, Pantagruel se leva et tint en piedz pour discouvrir à l’environ. Puys nous dist : « Compaignons, oyez-vous rien ! Me semble que je oy quelques gens parlans en l’aer ; je n’y voy toutesfoys personne. Ecoutez. »
D’abord les compagnons n’entendent rien, mais bientôt ils discernent des voix d’hommes, de femmes et d’enfants, des mots entiers, des hennissements de chevaux, ce qui les effraye, car on n’aperçoit rien ni personne. Sur quoi Panurge : « Nous sommes perdus. Fuyons. Il y a embusche autour… Eecoutez, ce sont par Dieu coups de canon. Fuyons… Je n’ai point de couraige sur mer. En cave et ailleurs j’en ay tant et plus. Fuyons. Saulvons-nous. Je ne le dis pour paour que je aye. Car je ne craiis rien fors les dangiers. Je le diz tousjours. »
Mais le pilote les rassure : « Seigneur, de rien ne vous effrayez. Icy est le confin de la mer glaciale, sus laquelle feut au commencement de l’hyver dernier passé grosse et felonne bataille entre les Arimaspiens et Nephelibates. Lors gelarent en l’aer les parolles et cris des hommes et femmes, les chaplis des masses, les hurtys des harnoys, des bardes, les hennissements des chevaulx, et tout aultre effroy de combat. A ceste heure, la rigueur de l’hyver passée, advenente la sereinté et tempérie du bon temps, elles fondent et sont ouyes.
– Par Dieu, dist Panurge, je t’en croy. Mais en pourrions-nous veoir quelqu’une ? »
On lui en montrerait avant peu autant qu’il en voudrait, sous forme de courbes, non pas gelées, mais coulées en bronze, ce qui est bien préférable et toujours prêtes à résonner : voix de tribuns, voix de prédicateurs et de comédiens, voix de diva, voix de poète ; dits mémorables et calembours. L’artiste dramatique, qui ne laisse après lui que le souvenir de son talent, laissera sa voix qui, éternellement jeune, traversera triomphalement les siècles et se fera applaudir de la postérité la plus reculée. Comme le photographe prie tel écrivain populaire de poser devant lui pour la figure, le paléophonographe le priera de poser pour la voix. Du coin de son feu, par ses jours incléments, dans sa chambre bien close, chacun pourrait se donner le plaisir d’entendre de la bouche même d’Auguste Vacquerie, ces fragments du Faust français connus d’un petit nombre d’intimes dont l’enthousiasme en a mal gardé le secret.
Paléophonographe, ai-je dit. Le mot n’ayant pas encore servi, expliquons que PALÉOPHONE est décidément le nom de tout point excellent que M. Charles Cros, qui a plus que personne le droit de le nommer, donne à cet instrument. « J’ai trouvé ce nom ce matin, nous écrit-il ; vous plaît-il ? Il me paraît facile à retenir et sa signification étant voix du passé, s’applique assez justement à la fonction de l’appareil. »
On demandait ce que deviennent les vieilles lunes ; mais nul n’avait songé à s’enquérir des vieilles voix. Se figure-t-on le Conservatoire national de musique et de déclamation leur consacrant une des salles de son musée et les faisant entendre sur son théâtre ? Et puisque les vérités du jour sont faites de telles absurdités de la veille, pourquoi cette absurdité d’aujourd’hui : la mort vaincue, ne fournirait-elle pas l’étoffe d’une des vérités de demain ? Pourquoi ?
Mais revenons à l’air liquide.
L’air liquide, c’est, sous une forme populaire, le dernier mot et l’expression la plus haute de cette belle série d’expériences, qui aura rendu inséparables l’un de l’autre les noms de ces deux nobles rivaux, M. Louis Cailletet et M. Raoul Pictet.
On se souvient que, par des routes différentes, ils sont arrivés presque en même temps à liquéfier l’oxygène. Avant de s’attaquer à ce corps, M. Cailletet avait triomphé du bioxyde d’azote, du formène et de l’oxyde de carbone. M. Pictet, au contraire, en était à sa première victoire.
« Je compte, écrivait-il, utiliser une disposition analogue pour essayer la condensation de l’hydrogène et de l’azote. » Mais M. Cailletet ne lui aura pas laissé le temps d’arriver premier.
Entre ses mains, l’azote de l’air, l’azote sec et pur, comprimé à 200 degrés par une température de 13 degrés au-dessus de zéro, puis abandonné à la détente (l’explication de ceci a été donnée dans un précédent article), s’est liquéfié ou solidifié, c’est-à-dire que l’espace qu’il occupait s’est rempli d’un brouillard semblable à celui qu’en pareille circonstance l’oxygène avait formé.
Les deux éléments constitutifs de l’air atmosphérique, l’oxygène et l’azote ayant été liquéfiés séparément, on ne pouvait douter que, réunis, ils ne dussent l’être de même. L’expérience en a cependant été faite dimanche dernier. Il va sans dire que l’air était parfaitement sec et exempt de toute trace d’acide carbonique. On vit d’abord un brouillard donnant l’idée d’un liquide finement pulvérisé remplir tout le tube. Ensuite, vers sa périphérie, la colonne gazeuse reprit sa transparence, et le brouillard n’occupa plus que l’axe du tube. Enfin, cette colonne axiale disparut bientôt elle-même. C’est ainsi que les choses s’étaient passées pour les gaz précédemment mis en expérience. Comme eux, l’air atmosphérique s’était donc liquéfié.
Le lendemain, quelques heures par conséquent avant la séance de l’Académie, l’hydrogène, qui seul de tous les gaz réputés incœrcibles résistait encore, fut soumis dans le laboratoire de l’École normale à la double influence d’une très forte pression et d’un grand froid. Quand, la première étant montée à 280 atmosphères et le second étant descendu à 29°, on eût fait jouer la détente, on vit aussitôt diminuer la transparence du tube. Ce fut tout, mais c’en fut assez.
À quoi l’oxygène liquide, l’hydrogène liquide, l’air liquide serviront-ils ? Question réservée à l’avenir, qui leur trouvera en médecine, dans les arts, par-delà les emplois considérables que nous pouvons imaginer, des emplois dont nous ne nous doutons pas ; c’est l’histoire de toutes les grandes découvertes. Qu’il nous suffise de savoir que de nouvelles sources de puissance sont ouvertes.
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(Victor Meunier, in Le Rappel, n° 2857, samedi 5 janvier 1878-16 Nivôse an 86)
CAUSERIE SCIENTIFIQUE
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On se souvient de cet élégant procédé de gravure sur verre récemment inventé par M. Gaston Planté, qui, pour burin, emploie l’électricité.
Revenons-y, d’abord pour le faire mieux connaître, car dans le premier moment nous n’en avons parlé que sur ouï-dire, et la description en est maintenant sous nos yeux, ensuite pour préparer les lecteurs à voir ce procédé jouer son rôle dans cette merveille des merveilles, le paléophone.
Sur une lame de verre ou de cristal mise à plat, on verse une solution concentrée de nitrate de potasse ; puis, dans la mince couche de liquide ainsi formée, et le long des bords de la lame on fait plonger un fil de platine. Ce fil n’est autre que l’une des électrodes, soit d’une pile de Bunsen, soit d’une batterie secondaire, soit d’une machine Gramme, soit d’une machine magnéto-électrique à courants, alternativement positifs et négatifs, car on peut puiser à toutes ces sources ; et c’est l’une ou l’autre électrode, n’importe laquelle. Cela fait, on prend à la main la seconde électrode, un fil de platine également, entourée d’un enduit isolant et, du bout de ce fil, on touche le verre dans les points que l’on veut entamer.
Si fugitif que soit ce contact un jet lumineux se produit et le verre est marqué. Si vivement que la main écrivant ou dessinant promène l’électrode à la surface du verre, les traits sont nettement gravées ; seulement, ces traits sont d’autant plus profonds que le mouvement de la main est moins rapide. Quant à leur largeur elle dépend de la largeur du fil à son extrémité.
Telle est l’électro-gravure de M. Planté.
À peine est-elle née que l’auteur du paléophone en fait la base d’un perfectionnement à cette invention ; perfectionnement encore inédit dont nos lecteurs vont être informés les premiers.
Reportons-nous à la description du paléophone. On a devant les yeux de l’esprit cet index lié à la membrane vibrante dont il écrit les vibrations sur un cylindre de verre : M. Cros remplace par l’effluve électrique, le frottement de cet index. Mais puisque l’inventeur entend prendre date par le Rappel, reproduisons textuellement ce passage de sa lettre :
« Remplacer le système traçant par frottement de l’index solidaire de la membrane vibrante sur le verre noirci ou sur une substance plastique, par l’action à distance de l’effluve électrique (système Planté) sur un cylindre de verre, ou (si les traces obtenues ainsi ne sont pas assez profondes pour mener l’index répétiteur) sur un vernis-isolant couvrant un cylindre métallique. Un acide ferait la gravure de profondeur convenable. Ainsi l’index, n’étant assujetti à aucun effort, pourrait être un levier dont la branche traçante beaucoup plus longue amplifierait autant qu’il le faudrait les ondulations résultant des vibrations de la membrane. »
Ne quittons pas le sujet sans dire que l’appareil au moyen duquel MM. Marcel Deprez et Napoli, les émules, on s’en souvient, de M. Charles Gros, se proposent de reproduire la voix humaine, est en construction chez M. Bréguet.
Cet appareil est ainsi décrit par M. Niaudet, gendre et associé du savant constructeur, dans une intéressante notice Sur les téléphones, lue par lui à la Société des ingénieurs civils :
« Au centre d’une membrane ébranlée par la voix est placé un petit style fort léger qui écrit sur du noir de fumée. La courbe qu’il trace, pour qui saurait la lire, serait une écriture sténographique d’une fidélité absolue. Cette courbe sert à la production d’une lame métallique dentelée dont les dentelures reproduisent la courbe.
Cet organe mécanique une fois réalisé, on comprend comment il peut servir par sa translation à commander un levier d’une extrême légèreté, qui peut, par son autre extrémité, agir sur une membrane. Cette seconde membrane reproduit par conséquent toutes les vibrations de la première, amplifiées ou diminuées à volonté. Elle fait entendre les sons qu’a entendus précédemment la première membrane. »
C’est le 7 décembre que cette description a été lue à la Société des ingénieurs civils, dont nous avons le Bulletin sous les yeux, et non le 2, comme il est dit par erreur dans le tirage à part de la notice. Et comme le paquet cacheté déposé à l’Académie, le 30 avril 1877, par M. Charles Gros, qui y avait consigné la description du paléophone, a été ouvert sur sa demande le lundi 3 décembre, c’est non pas la veille de l’ouverture de ce paquet, mais trois jours pleins après cette ouverture que le travail de M. Niaudet a été communiqué à la Société des ingénieurs civils.
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(Victor Meunier, in Le Rappel, n° 2867, mardi 15 janvier 1878-26 Nivôse an 86)
LA MACHINE QUI PARLE
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Pendant qu’ici MM. Marcel Desprez et Napoli sont en train de faire construire leur paléophone, et que M. Charles Cros cherche encore un constructeur pour le sien, aux États-Unis cette machine qu’ils nomment phonographe n’est plus ni en projet ni à l’essai : elle marche, elle parle, voulais-je dire, si on en croit du moins l’American Journal, feuille grave qui a le droit d’être prise au mot.
Or, l’American Journal raconte qu’il a reçu la visite de M. Thomas A. Edison.
M. Edison portait sous le bras une toute petite machine, très légère, en métal, point compliquée. Il la déposa sur une table, tourna une manivelle et…
« Good morning Sir, how do you do? (Bonjour, monsieur, comment vous portez-vous ?) » dit-elle.
On a beau être familiarisé avec les merveilles de la mécanique moderne, il n’est pas possible de s’entendre souhaiter le bonjour par un mécanisme d’un pied carré sans se demander si on ne rêve pas ou si on n’est pas joué. Mais le doute n’était pas possible : « How do you do? » avait dit l’innocente machine.
« Mais, vous êtes bien bonne… Pas mal… Et vous ?
– Moi, je vais très bien, comme vous voyez. »
Réponse qui n’est pas exempte d’une certaine suffisance ; mais que dira-t-on de la question qui suivit ?
Minaudant. « Est-ce que le phonographe a le don de vous plaire, sir ? (How do you like the phonograph?) »
Le phonographe, c’est elle, et il est remarquable que son propre nom fût prononcé avec une netteté particulière. Nouvel indice de ce défaut de caractère dont nous avons déjà cru nous apercevoir ?
C’est dire que l’articulation de Miss Phonograph laisse parfois à désirer. Elle dit plusieurs choses qu’on entendit peu ou qu’on n’entendit point ; mais, même en ces passages mal appris, sa voix resta une voix humaine. Elle bredouillait ! quoi ! fut-elle la première à le faire ? N’oublions pas qu’elle est encore bien jeune. Les machichines sont perfectibles, tout comme les hommes.
Quand elle eut épuisé tout son petit répertoire :
« Goodbye, Sir. Sleep well (Adieu, monsieur, bonne nuit). » Et elle s’en alla. Ah ! non, par exemple ; n’exagérons pas, on l’emporta. Sans que personne, quoiqu’ils fussent dix à douze témoins de ce prodige, songeât à faire arrêter ce mécréant, ce magicien, Thomas A. Edison, qui ne court pas le moindre risque d’être brûlé mais dont le compte est bon comme inventeur : gloire certaine, fortune probable ! Tout le monde est changé depuis que la théologie qui eut les sciences pour servantes en est réduite à se servir elle-même.
L’American Journal se plaît à énumérer quelques-unes des applications de l’étonnante invention.
Il signale en premier lieu la possibilité d’entendre la voix des morts. « Possibilité effrayante, » dit-il. Mais on ne voit pas comment cette conquête positive sur la mort pourrait nous affecter autrement qu’en gonflant nos cœurs de fierté, de reconnaissance et d’espoir.
Il ajoute que lorsqu’on aura trouvé, ce qu’on trouvera indubitablement, dit-il, le moyen d’amplifier les sons rendus par le phonograph, ou de grossir sa voix d’enfant, simple question d’âge, « la voix des Parepa et des Titiens, » au lieu de mourir avec eux, leur survivra aussi longtemps que durera le métal dans lequel elle se sera incorporée. Apparemment que dans le ciel musical de New-York, Parepa et Titiens, étoiles variables, hélas ! sont actuellement de première grandeur. Mais c’est dans l’éclat de leur apogée qu’ils passeront à la postérité.
L’American Journal note aussi qu’au lieu d’une lettre, qui est la parole écrite, on pourra envoyer par la poste, sa parole parlée. Dans le cas du phonographe Edison, la lettre parlée sera une feuille d’étain dentelée. Le destinataire, pour en prendre connaissance, n’aura qu’à la confier à l’appareil parlant, dont il tournera la manivelle. Cet appareil la lui lira à haute voix, et de la voix même de l’envoyeur.
Admirons en passant cette gradation prodigieuse que, d’un rivage à l’autre de l’Océan, deux amis puissent se donner instantanément de leurs nouvelles (télégraphie électrique), quelle merveille… élémentaire ! Nous l’avons vue naître, nous l’avons entendue calomnier, non par d’obscurs, mais par de savants blasphémateurs, nous sommes blasés sur elle ; la voici dépassée ou tout près de l’être. Ces deux mêmes amis, au lieu de faire à distance quelconque l’échange instantané de lettres écrites sous leur dictée par un tiers (l’employé du télégraphe) ou de leur propre main, vont pouvoir causer ensemble, à voix basse, comme en tête à tête (téléphone). Quel nouveau degré dans l’invraisemblance ! Ce n’est qu’un degré de plus. Les voix qui devaient suivre le fil téléphonique et qui ne pouvaient s’échanger que le long de ce fil en deviennent indépendantes (paléophone) ; elles portent désormais partout où va la poste. C’est bien le cas de répéter le mot naïf qui exprime si bien la foi naissante de ces évadés, que nous sommes, des dogmes de la chute et de la rédemption, leur foi déjà profonde dans notre glorieux avenir terrestre : « Qu’est-ce qu’on ne fera pas ? » Usque non ascendam ? Ainsi va le monde : Scientia regnante.
Pour en revenir à l’envoi des correspondances vocales, il faudra prendre soin de noter, sur ce nouveau genre de lettres, la vitesse de rotation du cylindre quand elles auront été écrites. Cette vitesse, en effet, est celle que le destinataire devra imprimer au cylindre de l’appareil parlant pour entendre tels qu’ils auront été émis les sons que son correspondant lui enverra.
Autrement, il pourrait arriver qu’une voix d’homme se changeât en voix d’enfant et « vice-versa. » Ce serait, du reste, le seul inconvénient possible ; pourvu cependant que les différences de vitesse entre l’appareil écrivant et l’appareil lisant ne dépassent pas certaines limites : cela va de soi.
L’American Journal nous montre encore les dépositions des témoins dans les affaires judiciaires, recueillies par le paléophone, qui les répétera aussi souvent que besoin sera, et le testateur testant paléophoniquement. Enfin, en terminant, il ouvre cette perspective :
« Il est déjà possible, par d’ingénieux appareils d’optique, de projeter sur des écrans des photographies stéréoscopiques de personnages connus, rendues parfaitement visibles à tout un auditoire. Ajoutez-y le phonographe parlant pour contrefaire leurs voix, et il sera difficile de porter plus loin l’illusion d’une présence réelle. » (Eucharistie à part.)
Mais il sera très facile, au contraire, de porter l’illusion plus loin, puisqu’il suffira pour cela d’animer ces stéréoscopies immobiles et de leur faire exprimer le jeu de physionomie, les gestes et l’attitude qui, dans la personne représentée, auront accompagné les paroles reproduites ; ce qui, théoriquement, ne présente aucune difficulté.
Par exemple, après cela il n’y aura plus qu’à tirer l’échelle. Que d’autres le disent ! Pour nous, on trouverait encore à l’allonger que nous n’en serions pas surpris.
On vient de voir le journal américain émettre avec confiance cet espoir que le phonographe acquerra avant peu une voix plus intense que sa voix actuelle d’enfant timide. C’est ce qui est arrivé au téléphone qui avait à l’origine le défaut reproché au phonographe. Et vous savez que cette origine, encore plus récente que celle du ciel et de la terre dans la révélation faite à Moïse, date à peine de quelques mois. Nous avons noté quelques-uns des moyens proposés pour guérir le téléphone de ce défaut : M. Bréguet en fait connaître un autre. Montrons d’abord les résultats.
Il y avait réception à la préfecture maritime de Cherbourg. Tout à coup, le grand salon s’emplit des guerriers accords d’un vulgaire clairon. Étonnement général qui ne fait que changer d’objet quand on apprend que l’homme qui joue de ce clairon est en ce moment de corvée sur la digue de Cherbourg, où il ne se doute guère de l’effet que, grâce au téléphone, il produit à la préfecture maritime.
Cet accroissement d’intensité est obtenu par MM. Garnier et Pollard, ingénieurs des constructions navales, au moyen de l’interposition dans le téléphone, et derrière la plaque vibrante, d’un bâton de plombagine. Le détail intéresserait trop peu de lecteurs pour que nous n’adressions pas aux Comptes rendus ceux qu’il intéresserait.
Autre invention pour finir, et invention originale de l’auteur du phonographe américain, M. Thomas A. Edison (ne pas confondre avec l’autre Thomas A. (Kempis). C’est la plume électrique. Le Journal de la fameuse Société des arts, de Londres, en donne la description. La plume électrique, au lieu de tracer sur le papier des pleins et des déliés, le perce. Elle a pour bec une aiguille. L’aiguille, sous l’action d’une toute petite machine électrique logée dans le haut du porte-plume, fait de 5000 à 8000 trous par minute. Ces trous dessinent les traits que, d’ordinaire, la plume trace à l’encre. On a donc de ces traits un patron à jour. Voici maintenant l’avantage :
Placez ce patron dans un châssis et passez à sa surface un rouleau imbibé d’encre ; l’encre remplira les trous. Alors, mettez sous le patron une feuile de papier blanc et pressez légèrement au moyen d’un autre rouleau, sec celui-ci. Résultat : un fac-simile parfait de l’écriture.
On obtient quatre à cinq de ces fac-simile en une minute.
Un même patron peut en fournir 1000.
Les machines à imprimer n’ont plus qu’à se bien tenir.

Thomas Edison et sa seconde version du phonographe, photographié par Mathew Brady à Washington, en avril 1878
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(Victor Meunier, in Le Radical, n° 2881, mardi 29 janvier 1878-10 Pluviôse an 86)
Les aventuriers hommes d’affaires
Chaque année, un grand nombre d’expéditions partent à la recherche de la fortune. Elles sont composées souvent de savants, mais bien plutôt d’hommes qui, un beau jour, décident de rompre avec un passé paisible, de quitter une position stable attirés irrésistiblement par l’attrait du risque et de l’incertitude.
Beaucoup de ces expéditions se sont fixé pour but la capture d’animaux, d’oiseaux rares, souvent même inconnus, que les jardins zoologiques et les ménageries payent des prix très élevés.
Une fortune à gagner
J’ai eu le plaisir de parler, récemment, à M. le secrétaire du jardin zoologique de Londres, qui a bien voulu me renseigner sur les primes offertes pour la capture de certaines bêtes.
« À ma connaissance, il y a environ trois cents hommes qui ont essayé, au cours de ces dernières années, de gagner la prime que nous sommes prêts à verser pour une espèce d’antilope. Qu’ils aient tous échoué, sans exception, est assez curieux, car certaines de ces antilopes ont un pelage très voyant et des indigènes – et même quelques blancs – ont eu l’occasion de les observer.
Nous offrons, pour un exemplaire du bonzo ou du tchirou, 80.000 francs. Celui qui nous apportera l’antilope naine de la Nouvelle-Guinée nous fera un cadeau merveilleux, même s’il daigne accepter la prime de 300.000 francs… Cette bête hante les rêves de nos savants : imaginez une antilope portant la robe du zèbre et ne dépassant pas la taille d’un lapin. Pour l’antilope à lunettes, on offre la même somme – et pareillement sans résultat.
– Ces prix sont-ils invariables ?
– Nullement. Ils connaissent des hausses et des baisses, comme les papiers cotés en bourse. Il y a quelques années, on nous annonça l’existence d’une nouvelle variété de singes à la figure bleue et au pelage d’un roux éclatant. Vivant dans les forêts du Tibet qui sont couvertes de neige six mois sur douze, ce singe nous apparut comme une proie facile à capturer, par conséquent 10.000 francs paraissaient une prime suffisante. Eh bien, toutes les tentatives des chasseurs demeurèrent vaines. La prime grossit d’année en année et, comme il faut bien offrir autant que le jardin zoologique de New-York, ce singe est coté aujourd’hui 120.000 fr.
– Quelle est la prime la plus élevée que vous ayez payée ou que vous êtes disposé à payer ?
– Vous avez certainement lu que l’unique okapi, ce mélange extraordinaire d’antilope, de zèbre et de girafe, est mort tout dernièrement dans le Zoo d’Anvers. Les prix vont beaucoup monter et je pense que vous recevriez aujourd’hui, pour un okapi, 400.000 francs. Le varan géant, ce dernier survivant du dragon de la légende, découvert il y a trois ans, a rapporté 300.000 francs. L’Américain qui en a capturé huit a donc reçu la jolie somme de 2.400.000 francs. Vous le voyez, le métier nourrit son homme…

– Quel est l’animal qui est coté le plus haut ?
– Ce n’est pas un animal, mais le squelette d’un oiseau préhistorique. D’innombrables expéditions ont fouillé le sable de la Nouvelle-Zélande. Une seule a trouvé quelques ossements qui ont permis de reconstituer en partie le squelette du moa : or, cette trouvaille incomplète a rapporté aux heureux chercheurs quatre millions de francs ! Vous pouvez alors imaginer ce que toucherait celui qui nous apporterait le squelette complet. Il pourrait exiger n’importe quel prix, huit ou dix millions ! Naturellement, cet espoir galvanise tous ceux qui ont fié leur existence à la chance et à l’aventure… »
Mais la nature garde jalousement ses trésors : des fièvres mortelles, des forêts inextricables, des montagnes abruptes et des déserts de feu ou de glace les protègent. C’est pour cela que, malgré le courage, l’endurance, l’obstination des hommes qui composent ces expéditions, elles échouent si souvent et, parfois, si tragiquement.
Les trésors des mers de glace
Est-ce à Wismar, à Gœta ou à Sandefjord que je me suis lié d’amitié avec le capitaine Sven ? Je ne saurais le dire avec exactitude. Tous ces petits ports de la Baltique se ressemblent : austères et froids, ils paraissent s’être repliés sur eux-mêmes pour mieux rêver aux temps prospères où la Hansa dominait les mers.
Comme ces ports se ressemblent, Sven ressemble pareillement aux matelots des Wismar et aux harponneurs de Sandefjord que l’on aperçoit dans les brasseries, à travers l’épaisse fumée des pipes, assis sous les bêtes empaillées et les voiliers en miniature suspendus au plafond ; il a, comme eux tous, les épaules larges et un regard clair et amical.
Le capitaine Sven, commandant le Mælar, est un familier des mers arctiques et antarctiques.
Au cours de l’un de ses voyages, il avait décidé de lever l’ancre le 8 septembre pour reprendre le chemin du retour, car une vieille loi qui règne en ces parages assure qu’il faut quitter la zone arctique avant le 10 septembre pour éviter d’être bloqué dans les glaces. La chasse avait été fructueuse : le bateau rapportait 40.000 peaux de chiens de mer. Un jour que Sven prenait tranquillement son repas dans le carré en compagnie de son second, il fut interrompu brusquement par les appels pressants de l’homme de quart.
Quand il parvint sur le pont, tout l’équipage y était déjà rassemblé, car dans ces mers, où un bateau navigue à la merci des icebergs, les matelots, nuit et jour, demeurent sur le qui-vive. Tous étaient penchés sur la lisse, les yeux fixés sur un point que leur désignait celui qui avait donné l’alerte. En vérité, un spectacle étrange s’offrait aux regards avides. Presque tous les hommes qui vivent sur la mer sont superstitieux, mais plus encore ceux-là qui, depuis l’enfance, naviguent dans ces contrées de brume et de mystère ; or, cette apparition qui venait de jaillir de la brume avait de quoi intriguer les esprits les plus positifs : une ombre noire, plus haute que la plus haute vergue, plus longue que le trois-mâts, des bossoirs au beaupré, semblait glisser sur l’eau, sans secousse. Les yeux agrandis par l’effroi, les hommes se signèrent, d’autres, paralysés par l’horreur que leur inspirait cette vision, se cramponnaient des deux mains à la lisse.
Sven fut le premier qui retrouva son sang-froid. Il s’écria, après quelques minutes de réflexion :
« Allons, les gars, pas de bêtises, hein ? Si nous parvenons à atteindre ce gibier d’enfer, je vous promets une prime qui vous permettra de vous reposer pendant deux hivers… et double ration de « korn » (1) jusqu’à votre débarquement ! »
Sven avait assez étudié, pour son plaisir personnel, pour deviner que c’était vraisemblablement un mammouth, prisonnier dans un iceberg comme un papillon dans un presse-papier de verre, qui voyageait ainsi, peut-être depuis des siècles. Il fallait à tout prix profiter de ce coup de chance providentiel : rien que l’ivoire des défenses devait représenter une petite fortune. Mais la perspective de cette chasse à l’ombre n’enthousiasmait nullement l’équipage ! Le glacier mystérieux, entraîné par le courant rapide, disparaissait au milieu d’autres icebergs qui parsemaient la mer. Les hommes exécutaient les manœuvres lentement, à contre-cœur. Sven n’était pas aveugle ; cette mauvaise volonté le rendait fou de rage, mais il avait trop de maîtrise sur soi-même pour se laisser emporter par la colère. Il n’y a rien à tenter avec des hommes qui ont décidé de faire échouer une manœuvre. Dans ces conditions, il risquait à tout moment d’entrer en collision avec un iceberg. La rage au cœur, il reprit la route un moment abandonnée, mais jamais il ne pardonna à son équipage ce moment de défaillance et son premier soin, lorsqu’il eut touché son port d’attache, fut de les licencier, depuis le mousse jusqu’au maître-coq !
Cette punition semblerait sévère venant d’un autre que le capitaine Sven ; lui s’est toujours passionné pour tout ce qui touche la faune préhistorique et le regret de s’être vu ainsi dépossédé, grâce à la mauvaise volonté de ses hommes, d’une capture de cette importance demeura l’un des plus cuisants regrets de sa vie. Ce fut justement cette passion qui le poussa, un beau jour, à lâcher tout pour prendre part à l’expédition russe au Kamtchatka.
Après un long et périlleux voyage en traîneaux, elle avait eu la chance de découvrir trois mammouths d’une taille impressionnante. Sven me donnait ces détails avec enthousiasme : « Après plusieurs charges de dynamite, nous étions parvenus à délivrer la bête de sa prison de glace où, d’après les assurances des savants qui nous accompagnaient, elle devait dormir depuis 300.000 ans. Nous étions tous fort impressionnés et même nos roquets, ces chiens d’esquimaux qui, en général, ne redoutent ni dieu ni diable, reculaient devant notre découverte, les poils hérissés, l’oreille basse. Le mammouth était demeuré exactement pareil à ce qu’il était le jour de sa mort et, chose curieuse, sa chair semblait aussi fraîche, aussi appétissante que de la viande de boucherie ; c’est presque à regret que nous l’avons partagée entre les chiens, qui se régalèrent sans en avoir été le moins du monde incommodés par la suite. »
Partout où la glace éternelle recouvre la terre, des trésors nombreux et ignorés attendent celui qui bravera la faim, le froid pour s’en emparer.
C’est un iceberg qui a apporté la fortune aux habitants de Cordova et de Glacier Island, qui vivaient alors dans la plus noire misère : cet iceberg leur sembla curieusement foncé au centre. Ils l’atteignirent et décidèrent de le fendre à l’aide de dynamite. La troisième charge réussit à le couper en deux parties ; alors, le spectacle qui s’offrit à leurs yeux les fit frissonner de terreur : le dragon des légendes qui avait terrifié leur enfance était devant eux, intact, après un ensevelissement dans ce cercueil de cristal qui avait duré un million d’années. Ce reptile, long de dix-huit mètres, pourvu d’une épaisse fourrure, les fixait avec des yeux plus larges que la tête d’un homme. Eh bien ! cet animal de cauchemar devait permettre à ceux qui le capturèrent de quitter pour toujours ces parages inhospitaliers et l’existence sordide qu’ils y menaient. Ils le vendirent au musée zoologique de New-York, où les savants cherchent encore un nom pour baptiser ce favori de leurs collections.

J’avais retrouvé un soir, à Rio de Janeiro, dans un petit bar à proximité du port, mon ami Sanchez. Il vint aussitôt vers moi, brandissant à bout de bras un petit sac de toile grossière qui se coulissait par le haut comme une aumônière. Il me le plaça dans la main :
« Hein ! Devines-tu ce qu’il y a là-dedans ? Non ! Ouvre-le !… »
Je plongeai ma main dans le sac et en retirai une chose singulière, de la taille d’une très grosse pomme et recouverte d’un duvet épais et serré. Tout à coup, je poussai un cri d’horreur et rejetai l’objet sur la table : cette chose affreuse, ratatinée, avait des yeux, un nez, une bouche, des cheveux ! C’était, réduite, une tête humaine.
Sanchez ramassa la tête et la serra soigneusement dans son sac.
« Tu as tort de faire le dégoûté ! Ces bibelots, tu l’ignores peut-être, car les Parisiens ignorent tout ce qui se passe chez eux. je t’assure qu’ils jouissent, à Paris, d’une grande vogue. Je suis bien placé pour le savoir, c’est moi qui suis le fournisseur des deux maisons parisiennes qui en font commerce. Eh bien ! je n’arrive pas à répondre aux commandes de ces messieurs. Pourtant, je suis bien placé pour fournir des Mammons. (2)
– Et vous savez comment on fabrique ces petites horreurs ?
– Oh ! c’est très compliqué… La boîte crânienne est broyée, vidée, remplie de sable chaud. On verse dans les narines des gouttes du produit dont chaque tribu a le secret… »

Ce fut à San-Francisco, dans un magasin de curiosités de Market Street que, pour la deuxième fois, j’eus l’occasion de me trouver en face d’une collection de têtes momifiées, tout aussi impressionnantes que le mammon dont Sanchez voulait me faire cadeau, mais qui avaient gardé leurs proportions naturelles.
« Elles viennent de Nouvelle-Guinée, me fit remarquer avec complaisance Mr. Smith, le patron. Vous voyez ces quatre-là ? C’est tout ce qu’il me reste d’une collection de cent cinquante spécimens, tous plus réussis les uns que les autres. Encore, ces quatre-là sont-elles retenues. »
Il prit une tête dans ses deux mains courtes et grasses, la soupesa, la retourna comme il eût fait d’une délicate porcelaine, et, comme j’esquissais un geste de répulsion :
« Voyons! Pas de sensiblerie, que diable ! Ce joujou n’a plus rien d’humain, que le crâne qui est invisible. La chair a été remplacée par une masse de terre glaise qui doit reproduire la forme exacte du visage. Une étoffe remplace la peau et les yeux sont en porcelaine peinte. Seuls les cheveux du mort sont recollés sur le crâne peint et les dents sont gardées intactes.
– Mais, dites-moi, pourquoi ne pouvez-vous pas renouveler votre stock ?
– Que voulez-vous, la marchandise s’est épuisée à la source même. Ces dernières années, avec l’engouement de l’art nègre, tout ce qui était bizarre, sauvage, barbare a trouvé grâce aux yeux des amateurs et des snobs. Il était, dès lors, facile de prévoir qu’on allait s’arracher les mammons et les têtes momifiées. Mr. Brown, mon agent, a donc acheté toutes les têtes qui ornaient les intérieurs de Nouvelle-Guinée ; il a battu toute l’île, même ces parages inconnus où un Blanc ne se risque pas sans escorte.
La dernière lettre que m’a écrite mon employé remonte à huit mois : depuis, aucune nouvelle ! Aussi ai-je décidé d’envoyer un deuxième agent qui, lui aussi, connaît le pays. Au prochain courrier, qui doit arriver dans une semaine, j’espère recevoir un colis qu’il m’a annoncé par télégramme, ainsi qu’une lettre détaillée concernant Mr. Brown, mon premier agent. Je vous avoue que je suis impatient de recevoir l’un et l’autre. Ce silence m’inquiète. »
Lorsque je quittai Mr. Smith, il m’invita à revenir dans une dizaine de jours, ce que je fis.
« Alors, lui demandai-je aussitôt, vos précieux bibelots sont arrivés à bon port ?
– Écoutez : il m’arrive une histoire extraordinaire ! Mon agent, ce pauvre cher Mr. Brown, il est mort, victime de son zèle et de son dévouement aux intérêts de la maison Smith and Co. Une histoire extraordinaire, je vous le dis… Écoutez plutôt : je tiens tout ce récit de mon deuxième agent ; je n’ai pu fermer l’œil de la nuit après avoir lu sa lettre.
Depuis plus d’un an, Mr. Brown se désolait… Il avait, à son service un boy indigène, garçon très dévoué, très débrouillard, qui appartenait à une tribu de l’intérieur de Nouvelle-Guinée et qui l’aidait à dénicher les occasions. Hélas, depuis longtemps, il n’y avait plus d’occasion à dénicher. Mr. Brown lui répétait tous les jours :
« Tu entends, Parii, une livre ! Une livre, hein, c’est quelque chose ? Tu pourrais t’acheter un phono avec ça, ou une bicyclette. Trouve-moi une tête, que diable ! Ça doit se trouver encore, et la livre est à toi… »
Naturellement, l’idée de l’argent travaillait le garçon. Il avait quelque part, dans les environs, un vieil ennemi qui ferait bien l’affaire : il aurait ainsi une livre et assouvirait, par la même occasion, une vieille et tenace rancune. Bref, il n’y tint plus : une nuit, il partit armé de son kriss, guetta l’ennemi qui devait partir pour la pêche, l’abattit d’une main sûre et lui trancha la tête. Il revint chez lui, triomphant – mais il ne triompha pas longtemps. La victime avait des parents qui ne furent pas longs à découvrir le meurtrier ; à leur tour, ils le guettèrent, l’abattirent et le décapitèrent. C’était assez : le feu était aux poudres. La tribu de Parii jura de tirer une vengeance éclatante ; il ne se passa pas un jour sans que succombât tour à tour un des parents du boy ou l’un des parents de la première victime. Bientôt, ce fut une guerre ouverte ; les tribus voisines s’en mêlèrent, tout une partie de l’île fut à feu et à sang jusqu’à ce qu’un croiseur britannique, appelé en toute hâte par le gouverneur, vint rétablir la paix entre les belligérants. Seulement, comme on avait découvert la première tête chez M. Brown, il paya de sa vie son imprudence… Mon deuxième agent arriva tout juste à temps pour recueillir cette moisson.
Sa lettre m’est arrivée deux jours avant les colis. Or, lorsque je déballai les caisses – car c’est toujours moi qui préside à ce travail – où chaque pièce était soigneusement enveloppée de paille et de papier de soie, comme je venais de démailloter l’une d’elles, je crus que j’allais devenir fou : j’avais entre les mains la tête de Mr. Brown ! Il n’y a pas de doute possible, ses cheveux étaient reconnaissables à cent pas : une chevelure d’un roux flamboyant, à peine atténué par quelques fils d’argent ; et ses dents, dont une incisive, deux canines et trois molaires étaient d’or ! Pas une n’y manquait… J’ai bien cru y passer, moi aussi, je vous le jure. Ah ! Notre métier n’est pas toujours rose. J’ai réfléchi toute la nuit : qu’allais-je faire de cette tête ? La jeter à la mer me semble un sacrilège. La garder ? J’en deviendrais fou. La donner à sa malheureuse veuve ? Ce serait une cruauté monstrueuse. Alors, quoi ? Je vais la vendre, que voulez-vous… et tenez, je remettrai la moitié de la somme à la pauvre Mrs Brown – sans lui dire d’où vient cette somme, parbleu ! »
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La vie compliquée, qui est la caractéristique de notre époque, enchaîne les hommes à leur labeur quotidien. Parfois, si un moment de liberté leur laisse des loisirs, ils se plaignent amèrement que l’imprévu, l’aventure aient définitivement déserté notre monde. Ils se trompent : ce n’est que le courage de partir, de choisir entre l’incertitude d’une vie aventureuse et la tranquillité d’une existence réglée jusqu’en ses moindres détails qui leur fait défaut. D’ailleurs, ceux-là qui, un beau jour, ont rejeté loin d’eux toutes les chères habitudes paient chèrement, en général, cette minute décisive. Les rêves ne sont pas faits pour être vécus, en ce bas monde, et je n’ai jamais rencontré d’exemple où ils se soient réalisés.
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(1) Eau-de-vie de grains.
(2) Têtes humaines momifiées et réduites au quart de leur taille naturelle par des procédés seulement connus des tribus indiennes de l’Amazone.
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(Michel Candie, in Marianne, grand hebdomadaire illustré, cinquième année, n° 213, mercredi 18 novembre 1936. Les photographies sont extraites de l’article original, à l’exception de « Digging Alaska’s Prehistoric Visitor Out of an Iceberg, » paru dans The Salt Lake Tribune : Salt Lake City, Utah, 11 janvier 1931, p. 67)
Il est roi, le « pauvre Lélian, » roi élu et plébiscité.
Leconte de Lisle mort, il fallait, paraît-il, lui trouver un successeur « dans la gloire et dans le respect des jeunes. » Un de nos confrères, à cet effet, ouvrit des urnes et sollicita des votes. Il s’agissait de savoir quel était notre plus grand poète.
Quelques-uns des votants se déclarèrent quelque peu embarrassés. Le « respect ? » se demandaient-ils, comment cela se doit-il entendre ? Est-il nécessaire d’être un homme vertueux, au sens bourgeois du mot, soucieux du cant et autres préjugés dits mondains, pour avoir droit à être proclamé roi de la Lyre ? Il y a, égarés sur les pentes du Parnasse, tant de « respectables » gens qu’il serait grotesque de vouloir hisser aux sommets de gloire !
D’autres se montrèrent surpris qu’on voulût décerner des prix et des places, qu’on cherchât à sacrer un roi des Poètes. La poésie, disaient-ils, est un royaume en ce sens seulement que chacun y est roi, s’il est vraiment poète. Pas de maître, pas de sujets. Indépendance et anarchie !
Les bulletins s’entassèrent tout de même dans les urnes, et voici les résultats du scrutin :
Paul Verlaine, 77 voix.
José de Heredia, 38, Stéphane Mallarmé, 36, Sully-Prudhomme, 32, François Coppée, 26, J. Richepin, 21, Léon Dierx, 15, Catulle Mendès, 14, Henri de Régnier, 11, Frédéric Mistral, 9, Armand Silvestre, 6, Albert Samain, 5, F. Vielé-Griffin, 5, Jean Moréas, 4, Émile Zola, 4, Auguste Vacquerie, 4, de Strada, 4, Anatole France, 4, Adolphe Retté, 4, Gabriel Vicaire, 4.
Trois voix : André Theuriet, Louis Le Cardonnel, Maurice Rollinat, Stuart Merrill.
Deux voix : Jean Aicard, Maurice Bouchor, Edmond Haraucourt, Clovis Hugues, Jean Lahor, Stephen Liégeard, Albert Mérat, Raoul Ponchon et Émile Verhaeren.
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Donc, voilà Verlaine « dans la gloire et dans le respect des jeunes. » Pas plus qu’il n’y était déjà, n’est-ce pas ? Mais il y a eu proclamation publique ; les profanes sauront désormais à quoi s’en tenir.
Pour commencer, le nouveau roi se déclare plus décidé que jamais à se faire solliciteur. Il veut poser sa candidature à l’Académie. Pourquoi ? Pour qu’on ne voie pas un « imbécile » succéder à Leconte de Lisle et à Victor Hugo. Le motif est louable. Mais si, par le fait des illustres qui siègent sous la coupole, un « imbécile » s’assied dans le fauteuil d’Hugo et de Leconte de Lisle, sur qui rejaillira le ridicule, sinon sur l’Académie elle-même ? Verlaine, au reste, avoue n’avoir guère de chance d’obtenir, au scrutin académique, le succès qu’il vient d’obtenir au plébiscite d’où son nom est sorti triomphant. Alors, quoi ? Ne vaudrait-il pas mieux laisser, sans se poser en concurrent, un « imbécile » de plus grossir la noble Compagnie ?
Son élection par les « Jeunes » est une raison nouvelle pour que le poète soit blackboulé par les somnolents gardiens de la routine. Un ennemi des traditions et des règles, ce Verlaine ! Fi donc ! Il donne des entorses à la syntaxe de M. Doucet, à la prosodie de M. de Bornier. Joignez à cela qu’on ne sait trop en quel quartier, sous quel toit il élit domicile, qu’il est parfois d’allures déconcertantes et que ses vêtements ne sont pas toujours assez cossus. Il est bien parmi les étudiants, parmi les petits jeunes gens du Quartier Latin, qu’il vide avec eux des bocks et que la pudeur le retienne loin des portes sacrées de l’Académie ! Il faut, pour prétendre à les franchir, avoir des rentes, de la tenue et du français !
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« Pauvre Lélian, » lui, n’a de titres que ses beaux vers.
Il le sait et le dit. On le lui répète aussi sur tous les tons. Ce bruit de louanges ne vaut-il pas mieux que les suffrages académiques ?
Ce qu’il faut souhaiter, c’est que, parmi les électeurs du Poète-Roi, il n’y ait pas de défections.
Verlaine a-t-il été élu pour lui-même ? A-t-il été élu contre quelqu’un ou contre quelque chose ? Ses sujets volontaires seront-ils fidèles au Maître qu’ils se sont donné ?
On a vu la faveur populaire se détourner de ses idoles. Les mains qui ont élevé des trônes se sont plu souvent à les renverser.
Et puis, derrière les « jeunes » qui ont élu Verlaine, « d’autres jeunes » ne vont-ils pas venir qui, ne serait-ce que pour faire acte de protestation et d’indépendance, se poseront en ennemis ? C’est dans l’ordre des choses de ce monde.
Mettre Verlaine sur le pavois, c’était le désigner aux attaques et aux trahisons. Si, de sa tête de Roi, on n’avait fait qu’une tête de Turc !
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(B. Guinaudeau, in La Justice, quinzième année, n° 5400, dimanche 28 octobre 1894 ; Eugène Carrière, « Portrait de Paul Verlaine, » huile sur toile, 1891)

Lithographie de Victor Lenepveu, 1899-1900
« Vous croyez réellement au progrès ? nous dit en souriant le vieil archéologue ; vous avez l’impression d’une amélioration de la condition humaine sur notre planète depuis l’âge des cavernes jusqu’à celui des tranchées ?… Quelle étrange illusion ! Où voyez vous dans ce domaine une conquête réellement durable, une annexion définitivement acquise ?
Je constate, au cours des siècles, une étonnante ingéniosité dans la poursuite du bonheur ; je note de merveilleuses inventions et j’admire des ruses touchantes dans cette chasse à l’oiseau bleu, mais, au bout du compte, notre carnier est toujours vide.
De temps en temps, la nature semble avoir pitié de notre malheureux sort. Elle s’attendrit, elle se laisse dérober un de ses secrets. Aussitôt, nous poussons des cris de triomphe ! Nous sommes les rois de la création ! Nous domptons les éléments ! Nous savons creuser une pirogue dans le tronc d’un arbre abattu ; les flots nous obéissent ! Nous construisons des chars, nous forgeons les métaux, nous tissons la laine, nous taillons les pierres. Nous découvrons les lois mystérieuses de la physique et de la chimie. Nous asservissons les fluides et les gaz ; bientôt, la vapeur et l’électricité deviennent nos domestiques. Nous fabriquons des oiseaux et des poissons mécaniques ; nous nous cachons dans leurs flancs et nous nous élançons ainsi dans les nuages ou sous les vagues. Nous parlons et écrivons à distance ; des ondes invisibles sont nos dociles messagères et encerclent notre globe d’un réseau de pensée aux mailles serrées. Et nous commençons à déchiffrer l’énigmatique radium qui sera peut-être demain un incomparable serviteur…
Tout cela, me direz-vous, constitue bien une conquête et apporte quelques satisfactions nouvelles aux arrière-neveux de l’Homme des Bois !… Mettant à part toute considération d’ordre intellectuel et moral, avouez qu’au strict point de vue des commodités matérielles, le sort de l’homme du vingtième siècle, jouissant de tous les raffinements de la civilisation, est plus enviable que celui de son ancêtre de la préhistoire.
En êtes-vous bien sûr ? Pour ma part, je me méfie beaucoup des libéralités de la nature. Elle ne nous donne pas le progrès : elle nous le prête ! Et c’est la cruauté suprême. Elle nous montre de séduisantes possibilités, nous révèle des secrets magiques, nous fait contracter des habitudes dangereuses, et soudain nous reprend tous ses cadeaux, l’un après l’autre, et nous laisse, misérables et nus, n’ayant réellement gagné qu’une plus grande aptitude à souffrir. Elle crée en nous des besoins, des aspirations, des appétits, qui font peu à peu partie intégrante de notre pauvre nature toujours insatisfaite et, brusquement, nous abandonne, plus tristes et plus douloureux que jamais, avec la blessure inguérissable du souvenir ! Elle excelle à ce jeu féroce et c’est pourquoi ses plus charmantes attentions me sont suspectes à cause de ses éternelles trahisons.
Tenez, je me souviens d’avoir assisté, au printemps de 1914, à l’une de ces fêtes dionysiaques, à l’une de ces apothéoses de l’art et du luxe où Paris brûlait, sans s’en douter, le « bouquet » du feu d’artifice qui, depuis tant d’années, éblouissait le monde. Vous n’avez pas oublié cette fièvre de jouissance qui s’empara de toute une génération guettée par la Mort, cette farandole enivrée que nous trouvons aujourd’hui si émouvante parce qu’elle allait bientôt s’achever en danse macabre !… Ce soir-là, pendant que j’admirais naïvement ce splendide épanouissement d’une fleur de civilisation exaspérée, un ami, s’amusant à jouer les prophètes lugubres, me rappela la remarque de l’historien de Morgan au sujet des progrès de l’humanité :
« Notre marche en avant est bien irrégulière ; après les mœurs douces de la Chaldée primitive, l’autocratie brutale des Akkadiens ; après Rome, les Barbares ; après Constantinople, les Arabes : rien ne prouve que nous n’atteignons pas, de nos jours, un maximum dans le bien-être social et que l’humanité ne retombera pas, sous peu, dans les privations et la douleur !… »
Cette menace, dans ce lieu féerique, ne me fit pas trembler. Sans doute, on pouvait, à la rigueur, prévoir un conflit international, des batailles, des deuils, du sang, quelques ruines plus ou moins pittoresques, mais cet orage passager ne pouvait compromettre sérieusement les conquêtes du progrès universel. La science avait mis l’humanité définitivement à l’abri des misères primitives.
Hélas ! quelques mois de guerre nous ont montré combien notre situation de civilisés était instable et précaire. Avec une rapidité foudroyante, nous avons été dépouillés de tout. Toute la terre va connaître de nouveau les angoisses et les épreuves de l’époque quaternaire. L’humanité est menacée d’avoir faim et d’avoir froid ; elle éprouve déjà des difficultés à se vêtir et se construire des abris ; elle compte anxieusement les animaux qui lui restent et évalue la quantité de chair qu’ils peuvent lui fournir ; elle dénombre ses grains de blé et collectionne précieusement toutes les matières combustibles.
On a peine à imaginer pareille déchéance ! Quelques mois ont détruit le labeur de cent siècles ! La régression est totale. Où sont les progrès scientifiques qui faisaient de l’homme moderne une sorte de demi-dieu ? Le demi-dieu en est réduit à creuser des trous dans la boue pour protéger sa tribu menacée par la tribu voisine. La science l’a trompé. Chaque fois qu’elle l’a enrichi d’un talisman nouveau, elle a inventé aussitôt un moyen inédit de le rendre inutile. Elle s’applique à neutraliser chacune de ses trouvailles. Elle déjoue ses défenses, elle s’ingénie à tuer de plus loin, de plus haut et plus vite. En lui donnant des ailes, elle lui a appris à transpercer les hommes volants ; en lui apprenant à se cacher dans les entrailles de la terre ou de l’océan, elle a dressé la mort à aller l’y chercher. Le progrès n’a donc pas su rendre l’homme moins vulnérable et a toujours montré plus d’ingéniosité dans la science de blesser que dans celle de guérir.
Notre sort n’est pas sensiblement meilleur que celui de notre ancêtre de l’âge de pierre. Tous les beaux présents de la civilisation qui faisaient notre orgueil ont perdu leur valeur et leur puissance. Nos esclaves nous abandonnent ; nous avions pour nous servir des chemins de fer, des télégraphes, des téléphones, des automobiles, de la chaleur, de la lumière et du mouvement domestiqués : quelques circulaires de nos chefs nous ont appauvris de ces précieuses ressources. Le froid, l’obscurité, la faim, l’isolement, l’impossibilité de se mouvoir rapidement, de transporter des objets d’un point à un autre, de communiquer avec ses semblables et de manufacturer des produits usuels, deviennent notre lot comme aux temps primitifs. Que dis-je ? Avec la duperie des progrès qui nous avaient habitués à une dangereuse insouciance, nous sommes beaucoup moins aptes à triompher de ces difficultés que le chasseur de rennes armé de sa hache de silex et de son harpon de corne ! Dans sa hutte, au bord des lacs, l’homme primitif ne souffrait pas des restrictions qui nous sont imposées : il avait en abondance le feu, la nourriture et le vêtement. Il n’avait pas à ménager son cheptel, à protéger le troupeau national des mammouths, à taxer le lait de la femelle du bison ; il avait poissons et gibiers à discrétion ; il n’avait qu’à se baisser pour trouver du combustible, et sa femme ne manquait jamais de manteaux de fourrure. Voilà un certain nombre d’éléments de confort essentiel que nous lui envions jalousement aujourd’hui !
En quoi nous était-il inférieur ? Ses mœurs n’étaient assurément pas plus sauvages que celles de certains bipèdes de l’espèce contemporaine. Il connaissait des joies délicates ; les pierres et les os gravés qu’il nous a laissés affirment le raffinement de ses goûts en matière d’art plastique et une science du dessin qui humilie nos plus notables fournisseurs de peinture. Vous n’allez pas vous apitoyer sur son sort, parce qu’il avait parfois à se protéger contre l’agression de quelque grand fauve ; la naissance d’un mégathérium ou d’un plésiosaure de la taille de Guillaume II est une catastrophe beaucoup plus sérieuse pour l’humanité que ne le furent jamais les apparitions les plus saugrenues de la faune antédiluvienne.
Comparez notre condition lamentable de dégénérés, d’êtres efféminés par une éducation musculaire insuffisante, et privés subitement de tous les artifices mécaniques qui suppléaient à notre faiblesse, à la vie de notre robuste aïeul dans sa forêt vierge, entraîné à la lutte et adapté à sa libre existence ! Ne sommes-nous pas plus malheureux que lui ? Et ne connaissons-nous pas la disgrâce particulière des millionnaires ruinés, incapables de gagner leur pain quotidien, depuis que nous avons constaté la fragilité incroyable des barrières du droit et du grandiose édifice de la civilisation européenne ?… En vérité, où voyez-vous un progrès dans cet éternel recommencement, et dans cette perpétuelle renaissance de la souffrance et de la misère que ramène périodiquement sur notre terre un rythme aussi impitoyable que celui des saisons ?… »
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(« Chronique, » in Le Temps, cinquante-septième année, n° 20388, mercredi 2 mai 1917 ; « Avares et prodigues, » illustration de Gustave Doré pour « L’Enfer » de Dante, 1861)