(Adrien Miatlev, in Esprit, revue internationale, troisième année, n° 35-36, 1er septembre 1936)
(Adrien Miatlev, in Esprit, revue internationale, troisième année, n° 35-36, 1er septembre 1936)
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(in Le Chat noir, organe des intérêts de Montmartre, deuxième année, n° 84, samedi 18 août 1883)
Le café de Foy, du Palais-Royal, a disparu. L’histoire de cet établissement demanderait un volume, et nous n’avons nullement la prétention d’entreprendre ce travail. Cette semaine, on y a servi la dernière glace. J’étais le seul et le dernier consommateur. Le lendemain, on vendait le matériel.
La fermeture de cette maison m’a attristé, et a ramené à mon esprit quelques souvenirs épars que je vais rapidement esquisser sur ces feuillets.
La clientèle du café du Foy, essentiellement comme il faut, lui avait conservé son caractère d’autrefois. Le système d’éclairage à l’huile n’y avait été abandonné que depuis quelques années, et cette innovation a certainement dû lui être préjudiciable. Le gaz a sans doute éloigné bien des habitués que la douce clarté des lampes ne fatiguait pas. On n’y servait pas de bière. Les tasses et les verres avaient la forme simple et de bon goût d’autrefois. La politesse exquise y était à l’ordre du jour.
Il y a une quinzaine d’années, cet établissement appartenait à M. Questel, un homme du monde, charmant et affable, et chez qui on se serait cru invité. M. Questel est mort, il y a trois ans, d’une fluxion de poitrine prise dans sa glacière. Et son successeur a été mal inspiré en introduisant chez lui le gaz et la bière.
M. Questel était vis-à-vis des consommateurs d’une discrétion dont la tradition est, je crois, perdue depuis longtemps. Pour tout au monde, il ne se serait pas permis de réclamer le prix d’une glace à un habitué distrait.
On cite le fait suivant :
Un monsieur, depuis plusieurs années, déjeunait tous les jours au café de Foy. Un matin, il sortit sans payer sa côtelette. Le garçon déclara au comptoir.
« Quand ce monsieur reviendra, dit M. Questel, abstenez-vous de rien lui réclamer, car il est probable qu’il croit l’avoir payé. »
Le lendemain, le monsieur revient déjeuner, et s’en va encore sans solder sa note.
Même déclaration au comptoir.
« Ce monsieur a sans doute ses raisons pour ne pas payer, et vous ne devez pas lui en parler, » répond imperturbablement M. Questel.
Le monsieur vint déjeuner ainsi pendant six mois, et jamais il ne demanda son addition. On le servait, d’ailleurs, toujours avec le même soin et le même empressement. Puis, tout à coup, il ne reparut plus.
Trois ans après, M. Questel reçut une lettre de la Guadeloupe. Son client lui adressait le prix de cent quatre-vingts déjeuners, et lui annonçait un envoi de rhum et de café qu’il le priait d’accepter pour l’intérêt de la somme qu’il avait due si longtemps.
« Vous voyez bien, dit tranquillement ce bon M. Questel, vous voyez bien qu’il serait indiscret de présenter une note à un consommateur qui ne daigne pas la demander. »
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Au commencement de ce siècle, les galeries du Palais-Royal étaient la promenade favorite du prince archichancelier de l’Empire, Cambacérès. On l’y voyait presque tous les soirs se livrant, à grand renfort de poumons, à cet exercice nécessaire à ses laborieuses digestions.
Son ami d’Aigrefeuil, lorsqu’on approchait du café de Foy, le précédait de quelques pas et de sa canne frappait aux carreaux. Un garçon, toujours prêt, sortait aussitôt avec un plateau sur lequel était un verre d’eau glacée. Cambacérès prenait le verre, buvait, et reprenait sa marche dans la foule qui l’entourait sans cesse.
On a conservé longtemps sous globe le verre de Cambacérès. Un jour, Alfred de Musset eut la fantaisie d’y boire de l’absinthe et le cassa. Cet accident le fit beaucoup rire.
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Les vieux habitués se rappellent encore cette silhouette étrange qui passait de quart d’heure en quart d’heure sous les arcades du café du Foy. Nous avons nommé Chodruc-Duclos.
Quelquefois, fatigué de sa promenade continuelle sous les galeries, Chodruc éprouvait le besoin de prendre du café. Cependant, son budget lui refusait cette innocente superfluité. Mais cette circonstance ne l’arrêtait point. Il choisissait dans la foule une physionomie sympathique, et, la main au chapeau, il disait avec ce ton de politesse qui ne l’abandonnait jamais :
« Monsieur, seriez-vous assez bon pour me remettre une pièce de un franc afin que je puisse prendre une demi-tasse ? »
Comme il était connu de tout le monde, il arrivait rarement qu’il rencontrât un refus.
« Mais avec grand plaisir, monsieur Duclos, » lui répondait-on presque toujours.
Alors, Chodruc, fier comme don César de Bazan, entrait au café de Foy. Si le garçon lui apportait des journaux, il les écartait avec dédain, et cela le faisait même ricaner qu’on pût s’occuper de pareilles choses.
Un soir, la personne qui lui avait donné la pièce de vingt sous entra presque en même temps que Duclos au café, et vint s’asseoir à une table contiguë à la sienne.
Il demanda une demi-tasse. Au moment de payer, il prit les deux morceaux de sucre qui restaient sur le plateau et les mit dans sa poche.
Chodruc, qui ne le reconnut probablement pas, porta sur lui un repard de mépris, et appelant le garçon, il jeta la pièce de un franc sur la table et dit très haut :
« Le reste est pour vous, garçon, et le sucre aussi ! »
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Toutefois, sous ses haillons, Chodruc-Duclos avait conservé un peu de susceptibilité du gentilhomme, et il n’admettait pas raillerie sur son compte.
Un soir, dans un établissement du Palais, – pas au café de Foy, certainement, – en sortant il déposa sur le comptoir une pièce de monnaie.
La caissière, de l’extrémité de sa plume, écarta dédaigneusement cette pièce comme un objet de dégoût qui eût souillé par son contact l’argent de sa caisse.
Chodruc s’en aperçut. Le rouge lui monta au visage, et, levant sa canne, il en donna un coup à cette précieuse personne ; – puis il sortit.
Les témoins de cette scène donnèrent raison à Chodruc, qui, indifférent et calme, avait repris sa promenade sous les galeries.
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Il y a dix ou quinze ans, on remarquait parmi les habitués du café un petit vieillard, sec, portant encore la poudre et la culotte courte. Il se tenait seul dans un coin de la salle, le menton appuyé sur la pomme d’or de sa canne, sombre et réfléchi.
Il circulait dans la clientèle du café un bruit sinistre sur le compte de ce bonhomme.
« C’est, murmurait-on, celui qui a promené dans Paris, au bout d’une pique, la tête de la princesse de Lamballe. »
Rien n’était plus faux, et Gérard de Nerval nous apprit qu’il était tout simplement un ancien libraire, qui tenait autrefois boutique sous le péristyle de la Comédie-Française, et qui se nommait Vente.
À cette époque, Gérard de Nerval faisait sur Rétif de la Bretonne un travail paru depuis dans la Revue des Deux-Mondes. Comme le père Vente avait été l’éditeur de Rétif, Gérard l’attendit un soir au café de Foy pour lui demander quelques détails sur la vie intime de ce romancier populaire.
Le vieil habitué qui ne parlait jamais à personne regarda avec défiance le bon Gérard qui se rapprochait de sa table.
« C’est à M. Vente, que j’ai l’honneur de parler ?
– Oui, monsieur. Qu’y a-t-il pour votre service ? »
Gérard lui explique le sujet de sa démarche. Mais quel fut son étonnement, au nom de Rétif, de voir le petit vieillard se lever furieux, frapper le parquet de sa canne, en s’écriant :
« Comment ! vous osez prononcer devant moi le nom de ce polisson !… Allez-vous-en, vous êtes un insolent. »
Le doux Gérard, tout décontenancé, revint à sa place, bien convaincu qu’il avait eu affaire à un fou. Mais en lisant, quelques jours après, un volume de Rétif, tout lui fut expliqué.
Voici, en effet, ce que disait Rétif dans une page de ses Mémoires :
« Je ne pus assister à cette représentation, ayant le soir même un rendez-vous avec la femme du libraire Etnev. »
Etnev est l’anagramme de Vente.
Le père Vente est mort vers 1850, et avec lui a disparu de Paris la dernière culotte courte.
Un soir, les tranquilles habitués du café furent étrangement troublés : un consommateur, qui paraissait absorbé par la lecture d’une revue, pousse tout à coup un grand éclat de rire, prend ses souliers, les jette contre l’hirondelle de Karl Vernet, et sautant sur les banquettes, sur les tables, sort sous les arcades, escalade la grille et se met à courir dans le jardin.
Ce pauvre fou, c’était Gérard de Nerval.
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On ne saurait causer du café de Foy, sans dire un mot de l’hirondelle dessinée au plafond par Karl Vernet. Tout le monde connaît cependant l’anecdote ; mais il y a un détail qu’on ignore peut-être.
Nous avons connu, en effet, le garçon de la maison chargé de la restauration de cette hirondelle. Tous les ans, à l’époque où l’on nettoyait le plafond et les boiseries, il montait sur une table et repassait l’hirondelle au fusain. Et cela le faisait bien rire lorsqu’il voyait les provinciaux attroupés sous la galerie, les yeux fixés au plafond.
« Que fait donc là tout ce monde ? lui demandai-je un jour.
– Ils regardent mon hirondelle, me répondit-il. Pauvre hirondelle !… reviendra-t-elle jamais, celle-là ?… »
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Ce garçon-là avait un certain esprit d’observation.
Un jour, en me servant, il me dit à demi-voix :
« Vous voyez bien, ce monsieur-là, à gauche.
– Oui, c’est G. Planche.
– Eh bien, il a encore sur le devant de sa chemise une tache de café que je lui ai faite, il y a quinze jours, en versant.
– C’est, probablement, que M. Planche a plus de soin de son style que de son linge… »
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Minuit sonna, et je payai la dernière glace du café de Foy !…
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(Angelo de Sorr, in La Revue-programme, théâtre, beaux-arts, industrie, n°23-24, dimanche 23 & jeudi 27 octobre 1864)
La première fois que je rendis visite au docteur Crooker, j’étais attiré surtout par la réputation de ses travaux scientifiques. Son nom était un de ceux qui m’avaient séduit depuis longtemps, au point de me faire désirer avec ardeur de connaître l’homme après le savant. Il serait inexact de prétendre qu’à cette curiosité normale ne s’en mêlât pas une autre, un peu inquiète, telle qu’en inspirent ceux que l’on soupçonne d’être en relations avec un mystérieux au-delà. Je savais que le physicien, chez lui, se doublait d’un mathématicien redoutable, de ceux qui, par une intuition poétique et magique, croient réalisables, dans le domaine matériel, les abstractions du nombre, pour avoir lu Pythagore, que chacun interprète comme il lui plaît. Les idées du docteur Crooker allaient plus loin que les formules que l’on trouve dans les livres. Ses théories sur la quatrième dimension n’étaient pas uniquement des théories. Il croyait non seulement à la possibilité, mais encore à l’existence d’un monde basé sur d’autres données géométriques que celles du monde au milieu duquel nous vivons. J’avais la sensation vague que cet univers inconnu, évoqué par un visionnaire dans sa soudaine réalité, devait correspondre, pour des esprits aux conceptions usuelles, à quelque chose d’effrayant.
Dirai-je comment je fus amené à revenir, attiré par l’intérêt des propos du docteur, par la nouveauté redoutable de ses aperçus, et surtout par la présence d’une forme féminine dont toutes les phrases géométriques eussent tenté vainement de définir l’idéale perfection ? Elle évoluait autour de lui, comme une fée blonde autour d’un noir enchanteur. Son, sourire, dès les premiers jours, devint subitement pour moi le charme dont on ne peut se délivrer. Je sus que c’était la nièce du docteur Crooker, et qu’elle s’appelait Kate. Elle était orpheline et de mère irlandaise, et son oncle l’avait recueillie. Elle représentait sans doute tout ce que cet homme étrange pouvait ressentir d’affection humaine. Et il me parut qu’elle s’intéressait aussi, dans la mesure de sa pensée féminine, affectueusement, à ses travaux. Mais la clarté de ses yeux égalait l’océan au vert d’émeraude, des plages duquel elle était venue, et, rien qu’à regarder ses cheveux dorés, j’eus tout le miel de l’Hymette dans le cœur. Mes titres scientifiques étaient suffisants pour que je pusse rendre au vieillard quelques services usuels. Je sus devenir indispensable, sans laisser voir quel intérêt prodigieux primait chez moi toute autre considération. Et un jour vint où j’habitai la maison du docteur Crooker. Nous étions seuls, tous les trois, avec une servante sourde, presque muette, et un très vieux jardinier.
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C’est une antique et vaste demeure, dans les faubourgs de la ville, qui n’est reliée au reste du monde que par les murs de ruelles désertes. Des portes basses se sont ouvertes jadis dans ces murs, sur des jardins maintenant abandonnés ; elle sont fermées par la poussière et les branches, et la mousse tapisse leur seuil disjoint. La maison est précédée d’une allée de tilleuls. Sa façade mélancolique et plate est exposée au Nord. Une horloge, au rez-de-chaussée, sonne les heures implacablement à travers la cage de l’escalier et les corridors obscurs. Nous vivons une existence claustrale, qui n’a pour moi rien de monotone, illuminée par l’amour et par l’effroi. Kate sourit quand je lui parle, et sans qu’elle me l’ait jamais dit, je sais que son sourire est pour moi. Au sortir de conversations inoubliables, j’entre avec une appréhension angoissante dans le cabinet du docteur.
Le mobilier est austère. Deux grandes fenêtres sans rideaux versent une lumière blanche d’un dénuement et d’une tristesse infinis. De grands tableaux noirs couvrent les murs, et sur ces tableaux se croisent, s’entrelacent des lignes à la craie, dont quelques-unes me sont familières, mais dont les autres, par leur nouveauté, portent un défi à mes connaissances pourtant sérieuses. À la place qui m’est réservée, je trouve le travail du jour, des équations à résoudre, des épures à construire, travaux de détail dont je comprends le sens restreint, mais se rattachant à un vaste plan général dont l’ensemble m’échappe. Je suis comme ces mécaniciens à qui l’ingénieur redoutable donne à façonner quelques pièces isolées dont lui seul connaît la juxtaposition définitive et le but mortel.
Presque jamais je n’ai pu me trouver seul dans le cabinet. Il semble que le docteur éprouve une répugnance à me laisser, hors de se présence, dans l’intimité de ses travaux. Cette réserve a irrité, dès le premier jour, ma curiosité. Et l’impossibilité de satisfaire cette curiosité rend mon existence plus bizarre et plus pénible à chaque instant. J’aurais déjà fui, n’était la chaîne dorée qui me retient dans cette demeure. J’ai l’impression que, d’heure en heure, un mystère plus angoissant se déroule. En proie à quelque exaspération grandissante, qui tuait peu à peu ma discrétion, j’en suis arrivé à ramasser les bouts de papier déchiré qui traînent parfois sur le plancher. Il est rare que je puisse déchiffrer un mot ou une formule, dans ces indications strictement personnelles, où il use presque toujours de notations dont l’alphabet m’est inconnu.
*
Une fois, pourtant, il a dû sortir à l’imprévu, pour courir dans le jardin où quelque chose d’insolite venait de se produire. Un fragment de papier, irrégulièrement coupé, comme déchiré dans un moment d’impatience, était sur la table. Il restait une vingtaine de lignes d’écriture tourmentée. Je l’ai pris. Il croira l’avoir jeté, ou qu’il s’est envolé par la fenêtre, justement ouverte. Je le lirai ce soir, dans ma chambre, portes closes. J’ai hâte de me trouver seul. La journée s’est écoulée. Le docteur, remonté dans son cabinet, n’a fait aucune allusion à la disparition du papier. Nous avons dîné silencieusement tous les trois, servis par la servante sourde. Puis Kate s’est retirée. Je suis monté dans ma chambre.
J’ai mis le verrou, discrètement. J’ai remué quelques livres pour que le docteur, dont l’appartement est voisin, ne soupçonne pas mon impatience. Puis je me suis assis près de la lampe, et j’ai lu.
« … matériels, mais n’ayant que deux dimensions, la longueur et la largeur. S’ils existent ils ne seront visibles pour nous que de face, puisqu’ils n’ont pas d’épaisseur. Ils nous échappent d’un côté. Nous pouvons nous en faire une idée par l’image dans les miroirs, où les corps ont trois dimensions pour la vue, mais n’en ont que deux pour le toucher.
De l’autre côté de notre monde sont les êtres à quatre dimensions, longueur, largeur, épaisseur, et la quatrième, qui va dans un sens inconnu. Peut-être, en raisonnant par analogie, dirons-nous : les êtres à deux dimensions sont représentés par les surfaces. Mais ils sont limités par des éléments empruntés à la première dimension, les lignes. Les êtres de la troisième dimension, les solides, qui ont longueur, largeur, épaisseur, sont limités par les surfaces, à deux dimensions. De même les êtres à quatre dimensions doivent être limités par des solides. Et ainsi de suite… Le monde où évoluent ces êtres, même les plus voisins de nous, doit infiniment dépasser la grossièreté du nôtre. C’est le lieu d’une chute pire, le monde effrayant, habité par… »
Le manuscrit se déchirait là.
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Depuis quelque temps, il demeure enfermé dans son cabinet, tout le jour, et presque la nuit. Il ne me laisse même plus y pénétrer. S’il sort, ne serait-ce que pour cinq minutes, il emporte la clef. Quelques apparitions furtives, aux heures de repas, me permettent de constater les ravages de l’idée fixe. Ses yeux sont hagards. Ses lèvres remuent sans cesse, pour ne prononcer, qu’à de rares intervalles, des mots sans suite. En vain Kate le supplie de songer à sa santé. Il hausse les épaules ou la regarde avec une expression qui fait peur. La pauvre fille, quand nous sommes seuls, a des tristesses sinistres. Je lui ai offert de partir ensemble, de quitter cette maison où j’ai l’impression que se trame quelque chose d’étrangement maudit. Elle refuse. Elle ne veut pas abandonner son oncle. Elle m’aime, d’ailleurs. Je le sais maintenant. Son cœur est à moi. Mais son âme est dans la quatrième dimension.
J’observe fiévreusement, chaque jour, les progrès de la folie du docteur. Il est évidemment parti à la poursuite d’une horrible chimère. Exilé de la chambre où il travaille, je vais parfois jusqu’à sa porte, dans la crainte de quelque malheur. La plupart du temps, je l’entends s’agiter fiévreusement. Il se promène de long en large, à pas pressés, ou s’arrête devant un tableau qu’il couvre de coups rapides avec la craie. D’autre fois, il parle tout seul, en phrases incohérentes. J’ai noté quelques mots qui reviennent, comme un éperdu gémissement, dans ces monologues : « L’inconnaissable… ; si près de nous, et si lointain… ; c’est le pays défendu… » D’autres fois, il semble en proie à quelque lutte farouche avec un ennemi invisible. Sa voix devient rauque. Il se démène, en invectivant sans doute contre les fantômes terrifiants de son imagination. Et parfois aussi, rarement, il pousse un cri de triomphe, qui m’épouvante plus que tout.
*
L’autre jour, l’oreille collée à la porte, je suis resté pendant une heure sans entendre le moindre bruit. J’ai eu peur. Je n’ai pas osé frapper ; je suis allé dans le jardin. M’aidant d’une échelle, j’ai réussi à hausser ma tête au niveau de la fenêtre. J’ai vu. Il était affalé sur un fauteuil, haletant, les yeux perdus dans une contemplation sinistre. Sur le tableau noir, devant lui, il y avait des figures géométriques, évoquant des visages tels que n’en verrait pas la Gorgone dans ses plus affreux cauchemars.
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Il faut maintenant que je dise le dénouement infernal. La scène innommable est devant mes yeux, qui ne l’oublieront jamais. J’écris ces notes au crayon, sans savoir, tellement mes mains sont tremblantes, si je pourrai me relire. Le soir, il n’avait pas même fait une apparition furtive au dîner. Nous nous étions couchés, très inquiets. Je m’endormis cependant, mais mon sommeil fut troublé par de lugubres visions, et par des cris de terreur, dont je ne savais s’ils étaient imaginaires ou réels. Jusqu’à ce qu’une clameur, plus effrayante que les autres, me réveillât. Je me rendis compte que je ne rêvais plus. Le cri continuait, angoissant, exprimant toute la détresse humaine. Je sautai de mon lit, regardai la montre. Il était plus de minuit. Je m’habillai à la hâte, et sortis précipitamment de ma chambre, pour trouver sur le palier, Kate, un bougeoir à la main, plus pâle que ses vêtements nocturnes. Sans même prononcer un mot, nous descendîmes l’escalier. Le vacarme était effroyable. Nous arrivâmes à la porte du cabinet, que j’enfonçai d’un coup de poing. La pièce était illuminée de tous les flambeaux de la maison. Et dans son milieu, le docteur Crooker, hurlant et gesticulant, avait l’air de se débattre contre d’invisibles démons.
Nous restâmes cloués sur le seuil. Les gesticulations et les hurlements redoublaient d’intensité. Une douleur rnonstrueuse se lisait sur la face du misérable. Il ne nous aperçut point. Mais à un moment, il tendit un bras de menace. Et alors, alors… Nous vîmes tout à coup le bras disparaître, comme coupé net au ras de l’épaule, anéanti. L’épouvante me paralysait. Kate était tombée, évanouie.
Ce fut le tour de l’autre bras, puis de la tête, comme fauchée par un bourreau d’ombre. Et le corps disparut, fragment par fragment, tranché d’un glaive invisible, suivant des sections géométriques. Mais les hurlements devenaient plus intenses à mesure que la forme humaine s’anéantissait, pénétrant graduellement dans le monde de la quatrième dimension qui la dévorait, jusqu’à ce que, parmi les clameurs où tous les chiens infernaux semblaient aboyer, il n’y eut plus, sur le plancher de la chambre, que quelques gouttes de sang.
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(Gabriel de Lautrec, in Le Figaro, supplément littéraire, nouvelle série, n° 189, dimanche 19 novembre 1922 ; ce conte est d’abord paru sous le titre : « Dans le Monde voisin du nôtre, » dans Paris-Journal, cinquante-troisième année, nouvelle série, n° 1202, samedi 20 janvier 1912 ; puis, sous le titre : « Derrière le mur, » « Conte d’action, » in Dimanche illustré, onzième année, dimanche 6 août 1933. Il a été repris en volume dans le recueil La Vengeance du portrait ovale (Éditions du Roseau, 1922). Sur un thème similaire, le lecteur pourra relire avec profit les trois contes de Maurice Renard publiés ici-même sous le titre « La Trilogie de l’Invisible. » Illustration de Roland Topor.)
I
Sur le tertre stérile où rien ne le protège,
Le vieux Christ délabré pend à sa vieille croix
Qui fléchit chaque jour un peu plus, sous son poids,
Et sous le vent impitoyable qui l’assiège.
Son bois décoloré s’est fendu par endroits,
Sous les soleils, sous les averses, sous la neige ;
Et, mutilés jadis par un bras sacrilège,
Ses poings sont des moignons lamentables sans doigts.
Mais le martyr divin, debout sur son calvaire,
Ses deux bras étendus sur l’horizon sévère,
Fait son geste sublime, interminablement,
Et livre aux quatre vents son âme solitaire,
Parmi l’hostilité féroce de la terre
Et la froide tranquillité du firmament.
II
Devant le gibet noir que battent les vents fous,
Fixé sur le portail vermoulu d’une grange,
Un hibou monstrueux, comme une loque étrange,
Pend au battant disjoint où l’attachent deux clous.
Ses grands yeux desséchés ne sont plus que des trous.
Sous la vermine infatigable qui le mange,
Sa tête se déplume et son aile s’effrange ;
Une effroyable odeur sort de son ventre roux.
Et nul ne les salue, et nul ne les regarde,
Les deux crucifiés à la tête hagarde,
Le misérable oiseau, le rédempteur divin ;
Et tous deux, depuis bien des heures, face à face,
Semblent suivre de leurs yeux morts où tout s’efface
La haine et la douleur passant sur le chemin.
III
Au-dessous d’eux, sous le ciel lourd de trahisons,
Traînant de l’aube au soir son labeur et sa peine,
Toute une humanité fiévreuse se démène,
Dans le décor changeant de l’heure et des saisons.
Là-bas, devant le seuil hostile des maisons,
Des mendiants très las geignent leur plainte vaine ;
Des chevaux surchargés, et qu’une brute mène,
Tombent. Partout du deuil à tous les horizons.
Partout, sur chaque mont et sur chaque colline,
Ployés sous le poids de leur tête qui s’incline,
Dans le calme des nuits, dans la fureur des jours,
D’autres Christs mutilés et d’autres bêtes mortes
Font sur le bois des croix et sur le bois des portes
Le geste de pleurer et de souffrir toujours.
IV
Tes croix penchent comme des troncs déracinés
Sur les calvaires nus que la bise ravage ;
Ta voix ne s’entend plus, ô Christ, et ton image
S’efface lentement au cœur des derniers-nés !
Tes croix penchent aux calvaires abandonnés,
Sur le ciel maintenant plus âpre et plus sauvage.
Le vent s’affole et la tempête se propage…
Laisse choir sur le sol tes vieux bras décharnés !
Laisse choir sur le sol tes mains désespérées !
Pour relever tant de misères effondrées,
Ton geste était trop pur, ton geste était trop beau.
Ton geste n’a pas pu faire naître les trêves.
Rentre, ô Christ, ô toi le dernier de nos grands rêves,
Dans l’oubli plus puissant que ton premier tombeau !
V
Tombe, éternelle nuit, sur toutes ces misères !
Tombe, éternelle nuit, sur toutes ces douleurs !
Rien n’a pu nous sauver, ni le sang, ni les pleurs ;
Nos blasphèmes sont vains et vaines nos prières.
Engloutis à jamais nos misérables cœurs,
Nos lâches cœurs plus froids et plus durs que les pierres !
Nous sommes las d’errer dans la nuit sans lumières.
L’ombre règne. La haine et le mal sont vainqueurs.
Sous le ciel implacable où meurent les étoiles,
Épave désormais sans rameurs et sans voiles,
Le monde, comme un vieux navire, peut sombrer ;
Sûrs de notre impuissance et de notre défaite,
Nous jetterons nos corps liés à la tempête.
Nous savons le néant de croire et d’espérer.
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(Michel Vasson, in G. Walch, Poètes d’hier et d’aujourd’hui, supplément à l’Anthologie des Poètes français contemporains, Paris : Delagrave, [1916] ; gravure anonyme, Torture de Cruce [Le Supplice de la Croix], 1596)

Sait-on que le célèbre G.-K. Chesterton a fait naguère un séjour dans notre bonne ville de Malines, et qu’il en a rapporté une page pittoresque publiée en Angleterre, sous le titre La Ballade d’une ville étrange ? Voici, traduite par Mme Fournier-Pargoire, cette page dont on goûtera l’originale saveur.
(N. D. L. R.)
Mon ami et moi, en vagabondant dans les Flandres, nous nous prîmes d’affection pour la ville de Malines. Notre séjour y fut si reposant que cette ville nous sembla une patrie et que nous la quittions à peine.
Assis tout le jour sur la place du marché, sous des petits arbres qui poussaient dans des caisses, nous regardions les nobles lignes de la Cathédrale, dont la cloche annonça aux trois cavaliers de Ghent du poème de Browning qu’ils n’arrivaient pas trop tard. Mais nous prenions autant de plaisir à voir les gens, les petits garçons aux visages flamands, ouverts et plats, avec, autour du cou, des cols de fourrure qui les faisaient ressembler à des bourgmestres, ou les femmes, dont le visage ovale, les cheveux tirés en arrière, la bouche à la fois dure, douce et ironique, reproduisaient exactement les portraits de Memling et de Van Eyck.
Mais un après-midi, mon ami quitta son petit arbre et, me montrant une sorte de train-joujou qui fumait à grosses bouffées dans un coin de la place, proposa de le prendre. Nous montâmes donc dans le petit train qui était, en réalité, destiné à transporter les paysans et leurs légumes, et l’employé vint nous donner des billets. Nous lui demandâmes où nous pourrions aller pour cinq pence. Les Belges ne sont pas romanesques et il nous demanda (avec un mélange lamentable de rudesse flamande et de rationalisme français) où nous voulions aller.
Nous lui expliquâmes que nous voulions aller au pays des fées, mais que nous nous demandions si on pouvait y arriver pour cinq pence. Enfin, après de grands quiproquos, car il parlait le français à la manière des Flamands, et nous à la manière des Anglais, il nous dit que les cinq pence nous conduiraient à un endroit dont je n’avais jamais vu le nom écrit, mais qui ressemblait au mot « Waterloo » prononcé par un patriote convaincu ; je crois que c’était Waerlowe. Nous frappâmes des mains en déclarant que c’était le lieu que nous cherchions depuis l’enfance, et, une fois arrivés, nous descendîmes avec promptitude.
Un instant, j’eus une peur terrible que ce fût vraiment le champ de Waterloo, mais je me rassurai en me rappelant qu’il était dans une autre partie de la Belgique. C’était un carrefour avec une chaumière à un coin, une perspective de grands arbres semblable à l’« Avenue » de Hobbema, et, au-delà, un échiquier infini et plat de petits champs. C’était l’image de la paix et de la prospérité ; mais je dois avouer que le premier soin de mon ami fut de demander à quelle heure un train nous ramènerait à Malines. L’homme répondit qu’il y aurait un train dans une heure. Nous montâmes l’avenue et, après une demi-heure de promenade, il se mit à pleuvoir.
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Nous revînmes au carrefour, trempés, et, comme le train attendait, nous y montâmes avec soulagement. L’employé de ce train ne parlait que flamand, mais il comprit le nom de Malines, et nous fit comprendre qu’il nous avertirait quand on arriverait à la gare de Malines ; ce qu’il fit.
Nous descendîmes sous une pluie torrentielle, sans doute à l’extrémité de Malines, bien qu’on ne pût rien reconnaître sous le voile gris de la pluie. Je ne suis pas de l’avis des gens qui trouvent que la pluie est déprimante. Une douche n’est pas déprimante, au contraire. Et si le seau d’eau que vous jette un homme produit un effet excitant, pourquoi les nombreux seaux d’eau que jettent les dieux ne seraient-ils pas également excitants ? Mais cet après-midi-là, que ce fût à cause de l’horizon sombre des Pays-Bas ou de ce retour sans aventure, les choses me semblaient un peu tristes. Nous entrâmes dans un petit café, tenu par une femme. Elle était incroyablement vieillie et ne parlait pas français. Nous bûmes du café noir et quelque chose qu’on appela « cognac. » Cognac était le seul mot français employé, bien mal à propos, dans l’établissement. Au bout d’un moment, mon ami alla voir si la pluie cessait et si nous pouvions retourner à notre hôtel. Je restai, finissant mon café, sans penser à rien et écoutant le bruit continu de la pluie.
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Tout à coup, la porte s’ouvrit brusquement et mon ami parut, transfiguré et éperdu.
« Venez vite ! cria-t-il, en agitant les mains. Venez vite ! Nous nous sommes trompés ! Nous ne sommes pas à Malines. Malines est à dix ou vingt kilomètres : Dieu seul le sait ! Nous sommes dans une ville quelconque près d’Anvers.
– Quoi ! m’écriai-je, me levant d’un bond et faisant voler les meubles autour de moi. Alors, tout est bien, après tout ! La poésie n’a fait que cacher son visage un instant derrière un nuage. Positivement, je me sentais abattu parce que nous étions dans une ville connue. Mais si nous nous sommes trompés, eh bien, nous avons eu notre aventure après tout ! Si nous nous sommes trompés, nous avons trouvé ce que nous cherchions. »
Je me précipitai dehors sous la pluie, et mon ami me suivit, sans beaucoup d’enthousiasme. Nous découvrîmes que nous étions dans une ville appelée Lierre qui semblait contenir surtout des pâtissiers ruinés qui vendaient de la limonade.
« C’est le comble de la poésie ! m’écriai-je avec enthousiasme. Il faut faire quelque chose qui serve de commémoration et consacre cette journée ! Nous ne pouvons sacrifier un bœuf et il serait fastidieux de bâtir un temple. Écrivons un poème. »
Bien que j’y fusse peu encouragé, je pris une vieille enveloppe et un de ces crayons qui deviennent violets dans l’eau. L’eau ne manquait pas, et la couleur violette couvrit le papier, symbolisant les belles teintes de cette heure romanesque. Je commençai, choisissant la forme de la vieille ballade française qui est facile parce qu’elle est limitée :
Quelqu’un peut-il gravir l’Olympe
Et le prendre pour Primrose Hall ?
Peut-on entrer au Paradis
Et se croire au milieu de Londres ?
J’ai pu vous prendre pour Malines,
Ô la plus noble des cités !
Perle des alentours et reine,
Aimable cité de Lierre.
Et dans ma mémoire toujours
Vos rues boueuses brilleront ;
Des larmes mouilleront mes yeux,
Comme la pluie mouille mes bottes.
Que je tue un chanoine ou bien…
Ici je m’interrompis pour demander à mon ami quel était la calamité la plus grande : tuer un chanoine ou être chanoine. Mais il ne fit que monter le col de son pardessus, et je sentis que, pour lui, la muse avait replié ses ailes. Je continuai :
Si je meurs doyen de campagne,
Conservateur, voleur de banque,
Que m’importe puisque j’ai vu
L’aimable cité de Lierre.
« La ligne suivante… repris-je, tout réconforté, mais mon ami m’interrompit.
– La ligne suivante, dit-il un peu brusquement, sera une ligne de chemin de fer. On peut retourner à Malines d’ici, mais il faut changer deux fois de train. Je suppose que je trouverais cette histoire très amusante, si ce n’était le temps. L’aventure est le Champagne de la vie, mais j’aime le Champagne sec et les aventures aussi. Voici la gare. »
Nous gardâmes le silence jusqu’à ce que, ayant quitté Lierre sous son nuage de pluie, nous arrivâmes à Malines, sous un ciel plus clair qui faisait songer aux étoiles. Alors, je me penchai vers mon ami et je lui dis à voix basse :
« J’ai tout découvert. Nous nous sommes trompés d’étoile. »
Il me jeta un regard interrogateur et je continuai avec ardeur :
« C’est pour cela que la vie est si étrange et si magnifique. Nous nous sommes trompés de monde. Quand je croyais savoir où j’étais, je m’ennuyais ; quand j’ai su que je m’étais trompé, j’ai été heureux. Ainsi le faux optimisme, le bonheur moderne, nous fatigue en nous faisant croire que nous appartenons à ce monde. Le vrai bonheur est de n’y pas appartenir. Nous venons d’ailleurs. Nous nous sommes trompés de chemin. »
Il fit un signe de tête et regarda par la fenêtre ; mais je ne savais si je l’avais ému ou ennuyé.
« C’est, ajoutai-je, ce que contient la dernière strophe d’un beau poème que vous avez grossièrement négligé. »
Heureux celui qui, plus que sage,
Voit avec des yeux étonnés
Le monde sous son masque gris
Du sommeil et de l’habitude.
Oui, le ciel peut s’ouvrir à nous,
Mais saurons-nous le reconnaître ?
Que cachent donc ces vieilles pierres,
Aimable cité de Lierre ?
Le train s’arrêta brusquement. Et nous entendîmes le carillon du clocher de Malines. Mon ami rompit le silence :
« Pas de hors-d’œuvre pour moi, dit-il ; il me faut du solide. »
Envoi.
Prince, votre Empire est sans bornes,
Mais ce Maire est bien plus heureux
Qui boit ton cognac mal nommé,
Aimable cité de Lierre.
G.-K. CHESTERTON
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(in La Revue Belge, septième année, tome 1, n° 1, 1er janvier 1930 ; huile sur bois de Joachim Patinir, La Traversée du Styx, 1515-24)
Il y a quelque temps qu’un célèbre critique écrivait : « Hauteroche passe pour l’inventeur du personnage de Crispin. Cette invention est moins fameuse que celle de l’imprimerie, de la boussole, de la poudre à canon ; mais elle fait beaucoup moins de mal à la société. »
Comme les feuilles de ce célèbre critique descendent, ainsi que les nôtres, sur les rives du Léthé, on assure que Guttenberg, en ayant pris connaissance, lui fit passer la réponse suivante, par un disciple de Cagliostro, qui a le talent de faire à son gré sortir les ombres du séjour de l’Élysée, et de les y faire rentrer.
« Je ne saurais, Monsieur, vous dissimuler que je suis rongé de remords, depuis qu’à l’occasion des Crispins du comédien Hauteroche, vous avez rappelé au public que j’ai eu le malheur d’inventer l’imprimerie.
Je sens, Monsieur, combien cette accusation doit me rendre coupable aux yeux des personnes qui vous lisent, et j’en suis moi-même tellement désespéré, qu’à moins que vous m’admettiez à résipiscence, je ne vois plus de salut pour moi. Vous m’avertissez charitablement que je me suis rendu coupable d’un crime énorme envers le genre humain, c’est à moi de me repentir et de l’expier.
J’avoue donc, Monsieur, avec un cœur contrit et humilié :
1° qu’en 1444, poussé par je ne sais quelle inspiration diabolique, l’idée de faire un livre, par le moyen de la gravure en bois, me saisit fortement, et que j’engageai dans ma noire conspiration l’orfèvre Jean Faust, qui n’y pensait guère ;
2° Que nous livrant l’un et l’autre à la corruption de nos pensées, nous poussâmes la perversité jusqu’à faire imprimer, à l’usage des fidèles, une Bible et un livre de Psaumes, que l’on a eu l’imprudence de conserver jusqu’à ce jour ;
3° Je confesse que ma détestable fureur ne s’est point bornée à ce délit ; mais que, dans la damnable intention de multiplier les livres, et de favoriser la propagation des lumières, j’imaginai de séparer les lettres, et d’imprimer avec des caractères mobiles ; ce qui, dans l’espace de moins de dix ans, porta l’art de l’imprimerie au point de perfection où il est aujourd’hui ;
4° Mais ce qui achève de me confondre, c’est que, par suite de cette infernale et diabolique invention, des hommes animés d’un esprit de Satan, ont eu la perfidie et l’horrible méchanceté de tirer de la poussière des bibliothèques les Œuvres des Platon, des Marc-Aurèle, des Cicéron, des Demosthènes, des Sophocle, des Euripide, des Homère, des Virgile, des Tacite, des Xénophon, des Tite-Live, et d’une foule d’autres écrivains corrupteurs, dont les productions ont la pernicieuse vertu d’élever l’âme, d’agrandir la pensée, et d’inspirer aux hommes le goût des sciences et des arts ;
5° Et comme je dois prendre sur mon compte tous les maux qui sont résultés de ma coupable et lâche extravagance, j’avouerai encore, Monsieur, que c’est à moi et à mon indigne haine contre le genre humain, qu’il faut imputer la naissance d’une multitude de savants, de littérateurs, de poètes, d’historiens, de naturalistes, de mathématiciens, d’orateurs, de philosophes, qui, depuis le XVe siècle, se sont répandus en Europe, et dont les écrits ont opéré la désolation des peuples et l’abrutissement des nations, en leur apprenant à embellir leurs villes, à étendre leur commerce, à réformer leurs mœurs, à polir leurs lois, à perfectionner leur industrie ;
6° En conséquence, pour ne rien dissimuler et décharger pleinement ma conscience, je m’accuse de l’existence des Bacon, des Descartes, des Pascal, des Newton, des Locke, des Leibnitz, des Euler, des Bernoulli, des Arnault, des Buffon, des Montesquieu, des Bossuet, des Racine, des Corneille, des Molière, des Despréaux, des La Fontaine, des Fénélon, et de tant d’autres génies maléficiés qui ont introduit parmi les hommes l’amour du beau et le goût de la lecture ;
7° C’est avec une extrême confusion et une âme véritablement pénitente, que je confesse et reconnais que personne n’a contribué plus que moi à introduire parmi les hommes le goût de la lecture, et à favoriser la libre circulation des idées. Or, ce goût pour la lecture et cette libre communication des idées sont deux abominables fléaux qui tendent évidemment à effacer les préjugés, détruire la superstition, et anéantir l’ignorance, laquelle est le soutien, l’ornement et la sauvegarde des États ;
8° Mon indigne et infernale imagination est encore cause que, sous prétexte de bienfaisance et de philanthropie, aucuns se sont ingérés de composer, publier et faire distribuer plusieurs ouvrages nuisibles, dont le but est d’éclairer le peuple sur ses véritables besoins, de lui apprendre à élever ses enfants, à cultiver ses terres, à conserver sa santé, à éviter le vice, à pratiquer la vertu, enfin, à s’affranchir de cette heureuse stupidité où il est important de les retenir pour la tranquillité et l’intérêt de quelques personnes. Tels sont, Monsieur, les énormes forfaits dont je me suis rendu coupable, et pour lesquels je me vois forcé de recourir à votre généreuse miséricorde. Et néanmoins, Monsieur, comme on ne doit pas se faire plus méchant qu’on est, je dois dire, pour l’acquit de ma conscience et l’adoucissement de mes peines cuisantes, que si j’ai eu le malheur de contribuer à la propagation de tant d’horribles fléaux qui désolent l’humanité depuis le milieu du XVe siècle, j’ai au moins la consolation de voir que tous les esprits ne se sont pas portés au mal indistinctement, et que, dans ce naufrage général des vertus humaines, il est resté quelques sujets honnêtes qui, au lieu de s’associer à la corruption universelle, se sont honorablement occupés à produire et répandre quelques bons ouvrages dignes de votre suffrage, tels que la Cuisinière bourgeoise, l’Almanach des gourmands, le Parfait confiseur, et l’Art de faire le vin. J’espère qu’en considération de ces estimables productions, votre courroux s’adoucira en ma faveur, et que j’obtiendrai grâce, au nom des quatre justes qui se sont trouvés à Sodome.
Je vous demande aussi grâce pour mon camarade et mon ami Flavio Gioja, qui a eu le malheur d’inventer la boussole. Il ne se console point d’avoir produit une révolution générale dans l’univers, d’avoir été cause que tous les peuples se sont réunis pour ne plus former qu’une grande et unique famille, liée par le commerce et l’industrie. Il sent combien il a été coupable d’avoir facilité aux hommes les moyens d’éviter les naufrages, de s’exposer avec sûreté au sein des plus vastes mers, et de lier entre elles les extrémités du monde. Il reconnaît qu’il valait infiniment mieux naviguer terre-à-terre, comme les Anciens, et employer dix ans, comme Ulysse, à retourner des côtes d’Asie dans la petite île d’Ithaque. Il est persuadé que toutes ces innovations introduites depuis quelques siècles en Europe, telles que les moulins à eau, les pendules à équation, les machines à fabriquer les étoffes, etc., sont des inventions du démon et des philosophes qui ont formé le dessein de corrompre le genre humain et de le dévorer. Mon confrère Flavio Gioja reconnaît toute l’énormité de son crime, et sait combien il est indigne de vos bontés ; mais il se flatte qu’en faveur du vin de Constance, et de la malvoisie de Madère, dont vous aimez à apprécier la valeur, et dont nous sommes redevables à la navigation, il obtiendra de vous quelque indulgence.
Quant à mon autre collègue Roger Bacon, qui a fait la sottise d’inventer la poudre à canon, il ne sait trop comment s’excuser ; cependant, au moyen de la chasse qui fournit votre table de perdreaux, de cailles, de bécassines et d’alouettes de Pithiviers, il compte encore sur quelque bonté de votre part.
Veuillez, Monsieur, ne pas démentir ses espérances ; ce sont des amis qui vous écrivent ; des hommes qui vivent dans les ténèbres, et qui doivent chérir ceux qui, comme vous, Monsieur, travaillent tous les jours à les répandre et les épaissir.
J. GUTTENBERG. »
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(J. B. S. Salgues, « L’imprimerie, » in De Paris, des mœurs, de la littérature et de la philosophie, Paris : J. G. Dentu, 1813 ; illustration de John D. Batten pour le conte de Joseph Jacobs, The Master and His Pupil, 1891)
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(in Pan, n° 1, Berlin : April-Mai 1895 ; repris dans Invectives, sous le titre : « Mon Apologie, » Paris : Léon Vanier, 1896)
Je me souviens d’une petite femme noire. C’était là-bas, dans un village d’autrefois, par-delà la haie bordant le verger. Un soir de dimanche, à dîner, son arrivée nous fut signalée par un domestique sortant des vêpres. Je ne sais pourquoi j’eus un grand saisissement ; je restai la fourchette aux dents, sans rien dire, regardant toujours le rire du domestique.
Il était venu l’inspecteur des eaux et forêts en tournée pour des coupes de bois ; le notaire aussi était là, car mon père, le mardi suivant, mettait aux enchères l’affouage de trois sapinières. L’inspecteur s’enquit ; elle était arrivée, la petite dame noire, l’avant-veille, par la diligence ; un homme jeune, à visage blanc « comme tout le monde, » avait passé, un peu avant, lui louer deux chambres dans l’auberge. Puis un soir, la voiture du messager débarquait à la porte de l’aubergiste un piano. Tout de suite, en arrivant, elle s’était mise au piano et avait chanté d’une voix que nul jamais n’avait entendue.
Tels furent les propos du domestique. Il y eut un petit rire pour le piano ; il y eut une forte surprise pour cette créature exotique descendant à l’auberge dans ce territoire dénué de palmiers et de noix de coco. Je crois bien qu’au fond elle apparaissait un peu comme une petite singe ; on ne la voyait pas bien grimpant aux pommiers et aux noyers.
Pour moi, je sentis autre chose, quelque chose que je ne savais pas exprimer. Ce fut comme la curiosité et la peur de ce visage noir qui n’était pas conforme aux autres. J’avais la petite angoisse d’un phénomène, d’un animal dangereux vivant à un pas de la maison, embusqué derrière notre verger. Toujours, le dimanche, à mon sens puéril, s’était dénoncé blanc, d’un blanc lilial qui s’étendait à toutes les heures et à toutes les pensées dominicales. Toute blancheur pour longtemps s’effaça. Ce n’est pas une imagination, je le vis noir ; la vision de la petite femme d’ébène longtemps y resta associée.
Maintenant encore, en m’évoquant ce dimanche et les autres qui suivirent, j’ai la sensation revenue d’un fait anormal, angoissant, qui changea la couleur du pieux jour et des pensées spéciales à ce jour.
Je quittai la table sitôt après les fruits, et d’un oblique pas de jeune sauvage, en me cachant derrière les arbres, méandrai vers la haie. L’auberge en bas flambait ; mais, à l’étage, rien qu’une petite lumière à travers le rideau. C’était pourtant là que vivait l’étrange personne. Une ombre passa, la lampe s’éteignit. Alors, dans la nuit tombée, l’hallucination me prit pour un fantôme, rôdant dans la ténèbre, marchant derrière moi, courant quand je courais. Le souffle me manquait en montant me coucher dans la tourelle ; malgré la défense, je n’osai souffler la bougie.
Après un guet tenace de plusieurs jours, une petite main noire enfin passa par l’entrebâillure de la fenêtre et secoua un linge sur la rue… J’aurais voulu attraper cette main et sentir l’odeur de la chair noire qui m’était soudain révélée.
Une pauvre ménagerie une fois avait relayé sur la place du village : on m’avait mené voir le vieux lion triste, le dromadaire épilé et la cage aux singes. L’image, à travers le souvenir, aussitôt se compléta par ce chapitre inédit d’histoire naturelle. Je me suggérai la fêteur d’une maman guenon aperçue épouillant ses petits derrière les barreaux, mais avec une fragrance de cannelle en plus, une fleur épicée et âcre.
Il arriva cette chose curieuse et qui aujourd’hui encore me fait réfléchir : je me pris à haïr l’être mystérieux qui se dérobait à ma connaissance. Instinctivement, j’aurais voulu lui faire du mal ; j’avais, à l’idée de le griffer, une petite volonté féline. Ainsi j’aurais connu la couleur de son sang – écarlate, pensais-je, effrayamment écarlate. N’était-ce pas là le réveil du carnassier primitif ? N’était-ce pas le rêve, tout à coup se léchant la bouche pour une proie délicate, du vieil homme des races, du primate cruel en ses halliers ? La petite femme-animal jamais ne se douta de ce cas atavique. Moi seul plus tard en subis l’inquiétude.
Longtemps, de ma ténébreuse voisine, je ne sus rien que ce bout de main, cette maigre petite main nègre comme la patte de la maman guenon. Les fenêtres restaient closes ; on n’avait plus entendu ni la voix ni le piano. Jamais la dame ne sortait. L’unique rumeur, c’était autour de sa vie recluse, le discret bavardage de la femme de l’aubergiste. Celle-ci, en lui montant ses repas, souvent la surprenait couchée à terre, jouant avec des colliers ou son éventail. Elle riait toujours, d’un rire un peu humble de grandes dents blanches, d’un air blessé et triste, comme une femme qui aurait laissé son cœur ailleurs. Ma petite haine cessa d’être aussi chaste ; il me montait un flux trouble, une chaleur légère de honte à de certaines obsessions.
De quoi se distrayaient ses heures captives ? Comment se posait-elle dans son lit pour dormir ? Est-ce qu’elle ne se pendait pas la tête en bas, comme les petits singes de la ménagerie ? Ah ! mettre l’œil au trou de la serrure et voir, rien qu’une seconde, voir !
D’ailleurs, c’était devenu la grande préoccupation du village ; de mémoire d’homme, on n’y avait aperçu l’équivalent de ce masque maugrabique. Quelques vieilles gens seules se souvenaient de nègres rencontrés en leurs caravanes.
Au fond, on manquait de bienveillance ; cette chair sombre vaguement sentait le diable. Les petits pitauds quelquefois jetaient des pierres dans les vitres ou éclaboussaient de bouse le linteau. Moi, au contraire, j’aurais maintenant voulu caresser cette peau un peu râpeuse ; je n’avais plus envie d’y mordre.
Une après-midi, des sons très doux, amortis, passèrent par les fenêtres, toujours closes. Les petites mains nègres frappaient les touches d’un air comme en sourdine, musicalement, avec le doigté appliqué d’une demoiselle des races blanches. Et puis la voix s’éveilla. J’étais accouru derrière la haie ; je ne reconnaissais pas du tout la voix de femme sauvage dont on m’avait fait peur. Elle était frêle, jolie, d’un cristal un peu aigu dans les notes hautes ; les mesures s’alentissaient comme une mélopée en roucoulements légèrement tremblés, en pauses longues où le chant ne savait pas mourir.
Elle chanta jusqu’au soir le même air, amoureusement, tristement. Et je pensais en mon esprit d’enfant : « Mais elle chante comme ma sœur Annah, comme toutes les amies de ma sœur Annah, comme toutes les autres femmes. » J’étais bouleversé ; mes petites chimères d’exotisme s’en allaient en déroute. La voix, chez cette petite femme-singe, était la même que celles qui m’avaient bercé, que celles qui, le soir, chantaient aux bougies dans le salon. Les bananiers et les cocotiers n’y faisaient rien : c’était la voix d’une femme, de toutes les femmes.
Je l’entendis le lendemain, je l’entendis les autres jours. L’air ne variait pas ; je ne savais pas encore de quel nom l’appeler ; mais il avait pour moi le charme d’une romance de chez nous, tendre et éplorée. Et, un jour, j’appris que ce que, à l’infini, sans lassitude ni trêve, chantait la clandestine musicienne, c’était la sérénade de Gounod : Quand tu chantes, bercée le soir entre mes bras…
Le petit mystère de la chair noire n’en paraissait que plus scellé. Quel songe vivait cette Ève échappée des pays inconnus et venue se perdre dans nos civilisations ? L’aventure de cette épave échouée chez les paysans et qui se chantait, oublieuse des chants d’enfance, nos petites choses sentimentales ! Seulement, c’était si lointain, si pâle, si languissant, c’était après tout une âme si spéciale, en les similitudes de la voix !
Peut-être sur ce thème, se disait-elle l’exil, l’amant perdu, quelque pauvre histoire d’amour dont, pour la vie, son cœur pâtissait… Nul ne l’a jamais su. Elle vécut là trois mois, toute blottie et frileuse, – victime d’une fatalité, esclave d’un ordre fidèlement obéi, qui l’aurait pu dire ? La voix, avec le temps, s’était faite plus triste ; elle pleurait dans les soirs, elle était devenue comme la voix un peu folle d’une peine qui ne veut être consolée… Et toujours cette romance, rien autre que cette romance !
Un jour, une nouvelle s’ébruita : elle était partie comme elle était venue, la petite femme-singe, la petite femme-oiseau, la petite fleur de vie noire… Je me roulai longtemps dans les herbes, en sanglotant.
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(Camille Lemonnier, in Gil Blas, quatorzième année, n° 4743, samedi 12 novembre 1892 ; repris dans La Lanterne, supplément littéraire, deuxième année, n° 871, 17 janvier 1895. Marie-Guillemine Benoist, « Portrait d’une négresse, » huile sur toile, 1800))
LA GUERRE AUX LIVRES
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« J’ai tout bousculé au collège, » disait Courbet.
Le fait est qu’il y a peu travaillé.
Il en sortit sachant lire et écrire, – tout au plus ; et ces deux talents, il les dédaignait.
La vue d’un livre le mettait en colère. L’aspect d’un encrier le faisait reculer. Il se bornait à parcourir les articles où il était question de lui.
Ce fait donne la mesure de son amour-propre.
Pour l’orthographe, à quoi bon en parler ? Elle n’existait pas. On ne devait pas exprimer les idées par des mots ; il fallait les dessiner.
Sa sortie de prison fut le signal d’un nouvel engouement dans le public. Les commandes arrivaient de tous les côtés. Les marchands quittaient Paris pour le relancer jusque dans sa retraite.
« Ma peinture a quadruplé de valeur ! » s’écriait-il. Et c’était vrai.
Il reçut un jour une lettre de M. Hollender, de Bruxelles, lui demandant quelques tableaux. Il refusa. Dans le fond, il craignait de ne pas être assez payé.
Il lui avait donc fallu répondre, et mal lui en avait pris.
D’habitude, un ami était toujours là pour lui prêter un tantinet de grammaire : – prêt généreux qu’il n’était pas capable de rembourser. En ce moment, l’ami lui manquait. Il s’escrima seul avec la feuille de papier.
Quelques mois s’écoulent. « Quelle figure doit faire cet Hollender ! » ricanait-il, un jour, entre deux bouffées de fumée, – lorsque Castagnary lui communiqua une fâcheuse nouvelle.
Cet Hollender avait des amis en Allemagne qui rédigeaient une gazette artistique : le Salon ; il leur avait sournoisement communiqué l’épître. Après un long article d’éreintement, on avait autographié le manuscrit.
Que de fautes, et quelles fautes ! toile était écrit avec deux l.
Un des plus vieux amis du peintre en était atterré.
« Comment ! vous écrivez des lettres pareilles et vous ne semblez pas vous douter du tort que cela vous fait ? Il faut toujours éviter le ridicule.
– Je ne puis jamais être ridicule. D’ailleurs, tous les grands hommes ignoraient l’orthographe. Voyez Napoléon Ier ! Pour cacher ses fautes, il avait pris une écriture illisible.
– Alors, soyez illisible vous-même, mais ne laissez pas voir que pour vous, peintre, le mot toile doit avoir deux l.
– La prochaine fois j’en mettrai trois ! Le dictionnaire est un vieil abruti que je ne veux pas fréquenter. Au reste, il n’y a de fautes possibles qu’au commencement et à la fin des mots ; la première et la dernière lettres sont seules indispensables ; entre elles, on peut mettre tout ce que l’on veut… »
Et il bourra une pipe.
Cinq minutes après, il ajoutait :
« C’est égal, dans cette affaire-là, c’est Hollender qui est le plus vexé !… »
Ses connaissances se réduisaient à ce qu’il avait retenu de ses conversations avec Auguste M…, aujourd’hui conseiller de préfecture, mais alors simple amateur de la palette. L’érudition de cet Auguste M… était très variée.
Pendant que Courbet, le pinceau au poing, avançant, reculant, clignant de l’œil, travaillait, le savant causait, – et, donnait une touche par-ci, une touche par-là, prêtant une oreille, modifiant une couleur, retenant un mot, tant bien que mal, Courbet s’instruisait. Mais quel emploi étrange faisait-il des notions qu’il recevait !
Un exemple :
Auguste M… lui avait appris un jour que, chez certains peuples, il est d’usage de donner un repas des funérailles. Les amis se rassemblent. On parle du mort. On mange un morceau. On boit à la santé des survivants, et l’on s’en retourne consolé. – À dix ans de distance, ce trait de mœurs revint en mémoire au peintre, mais sous une forme singulière et toute nouvelle. Le peuple dont parlait l’érudit fut celui de la Franche-Comté. Les joyeux convives de la dernière heure furent les paysans d’Ornans.
« J’ai trouvé, dit-il à un médecin de ses amis, un sujet de tableau bien réaliste. Je suis en train de l’ébaucher. Vous, un vieux Franc-Comtois, vous connaissez certainement la coutume en vigueur, depuis des siècles, dans notre pays. Quand une jeune fille meurt, on donne un repas appelé : repas des funérailles. On apporte le corps dans la chambre du festin. Toutes les amies sont réunies. On cause de la morte. On mange un morceau. On boit à la santé des survivants, et l’on s’en retourne consolé.
La première fois que j’assistai à cette cérémonie, je fus empoigné.
Je ferai avec cela un chef-d’œuvre.
De belles filles, de larges brocs, un va-et-vient de domestiques, et au milieu, le corps de la morte, verdâtre, d’une couleur qui fait comprendre qu’il doit déjà sentir mauvais. Ce sera très vrai. »
Le brave docteur, qui a passé toute sa vie dans la contrée, fut tellement interloqué d’apprendre que le repas des funérailles y était en usage depuis des siècles, qu’il ne prit même pas la peine de protester.
Le tableau, interrompu par les événements, rencontra cependant un amateur.
Nous prions cet inconnu de ne pas trop croire à l’exactitude de cette scène, qui lui a été sans doute donnée pour une reproduction saisissante de la vie réelle en Franche-Comté.
Les poètes n’étaient pas de ses amis.
« Faire des vers, disait-il, c’est malhonnête ; parler autrement que tout le monde, c’est poser pour l’aristocrate. »
Baudelaire trouva cependant grâce devant lui, ainsi que Max Buchon, l’auteur des Fromageries.
Ce dernier, très peu connu à Paris, est populaire en Franche-Comté. Théophile Gautier le cite, quoique réaliste, dans son Histoire du Romantisme. Si le peintre s’attacha à lui, c’est que son talent répondait par certains contours au genre de beauté qu’il aimait.
Dans son volume de vers, il y a des émanations de soupe aux choux, des fermentations de vendanges et des refrains ruraux qui prirent au cœur l’enfant positif d’Ornans. – C’est du Téniers, avec un bonheur d’expression, une justesse de ton du plus grand effet.
Baudelaire avait pour lui sa Charogne. Ce résidu de matières déliquescentes infectant le fossé, témoignait d’un grand talent et d’une grande hardiesse. Courbet donna l’hospitalité à l’auteur dans son atelier.
Dans un coin, on accumula des hardes ; on mit deux draps dessus ; le lit était improvisé. Le poète avait désormais un domicile.
Pendant que l’un peignait, l’autre rimait.
Les longues séances se terminaient devant une bonne chope venue du plus prochain cabaret.
La seule chose reprochée à Baudelaire par le réaliste, c’était cet abus d’opium qui l’emporta.
Croyez-vous cependant que le peintre se préoccupât de l’hygiène ? Point du tout. Mais, quand il avait absorbé son opium, ce Baudelaire devenait énervant. Il avait des visions. Il lançait des phrases. Il lâchait des hémistiches. Son ami s’était, un soir de griserie, malheureusement, engagé, sous serment, à noter, sur un grand tableau noir, toutes les divagations obscures et incohérentes du bohémien sidéré. – Écrire ! Comprenez-vous ? Quel supplice ! – À son réveil, Baudelaire trouvait, se dressant devant lui, la stature colossale d’un homme en colère, le regardant avec des yeux de feu, et tenant un morceau de craie…
Le tempérament agressif de Courbet lui faisait traduire ses antipathies par des coups de pinceau.
Les poètes l’agaçaient.
Il conçut leur apothéose, et fit la Source d’Hippocrène.
C’était à l’époque où un sonneur de phrases creuses célèbre venait demander à la nation de lui prêter cent sous.
Lamartine était représenté au second plan du tableau, avec une besace. Plus loin, à une corde de réverbère, l’écume à la bouche, la langue au vent, se tortillait le pauvre Gérard de Nerval. Un troisième avait fait le plongeon. Il était là, pataugeant et buvant jusqu’à plus soif. Au milieu, un rocher. Sur le rocher une femme. Belle et nue comme la Femme au perroquet. – Seulement, elle ne jouait pas ; elle crachait. Elle crachait dans une vasque légère où un tas de petits rimeurs venaient se désaltérer. – C’était la Source.
« Vont-ils être furieux, les poètes ! » disait-il.
Hélas, un matin, entrant dans l’atelier, il trouva la toile crevée. Placée trop près du mur, elle était tombée sur une chaise qui avait, le mieux du monde, passé au travers.
C’était dommage. – Les poètes n’ont pas été furieux.

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(E. Gros-Kost, Courbet, souvenirs intimes, illustrés de dessins originaux hors texte par Bigot, Boissy, C. Pata, Karl Cartier, etc., Paris : Derveaux, libraire-éditeur, 1880)