FLORE
 
 

Le café de Foy, du Palais-Royal, a disparu. L’histoire de cet établissement demanderait un volume, et nous n’avons nullement la prétention d’entreprendre ce travail. Cette semaine, on y a servi la dernière glace. J’étais le seul et le dernier consommateur. Le lendemain, on vendait le matériel.

La fermeture de cette maison m’a attristé, et a ramené à mon esprit quelques souvenirs épars que je vais rapidement esquisser sur ces feuillets.

La clientèle du café du Foy, essentiellement comme il faut, lui avait conservé son caractère d’autrefois. Le système d’éclairage à l’huile n’y avait été abandonné que depuis quelques années, et cette innovation a certainement dû lui être préjudiciable. Le gaz a sans doute éloigné bien des habitués que la douce clarté des lampes ne fatiguait pas. On n’y servait pas de bière. Les tasses et les verres avaient la forme simple et de bon goût d’autrefois. La politesse exquise y était à l’ordre du jour.
 

Il y a une quinzaine d’années, cet établissement appartenait à M. Questel, un homme du monde, charmant et affable, et chez qui on se serait cru invité. M. Questel est mort, il y a trois ans, d’une fluxion de poitrine prise dans sa glacière. Et son successeur a été mal inspiré en introduisant chez lui le gaz et la bière.

M. Questel était vis-à-vis des consommateurs d’une discrétion dont la tradition est, je crois, perdue depuis longtemps. Pour tout au monde, il ne se serait pas permis de réclamer le prix d’une glace à un habitué distrait.
 

On cite le fait suivant :

Un monsieur, depuis plusieurs années, déjeunait tous les jours au café de Foy. Un matin, il sortit sans payer sa côtelette. Le garçon déclara au comptoir.

« Quand ce monsieur reviendra, dit M. Questel, abstenez-vous de rien lui réclamer, car il est probable qu’il croit l’avoir payé. »

Le lendemain, le monsieur revient déjeuner, et s’en va encore sans solder sa note.

Même déclaration au comptoir.

« Ce monsieur a sans doute ses raisons pour ne pas payer, et vous ne devez pas lui en parler, » répond imperturbablement M. Questel.

Le monsieur vint déjeuner ainsi pendant six mois, et jamais il ne demanda son addition. On le servait, d’ailleurs, toujours avec le même soin et le même empressement. Puis, tout à coup, il ne reparut plus.

Trois ans après, M. Questel reçut une lettre de la Guadeloupe. Son client lui adressait le prix de cent quatre-vingts déjeuners, et lui annonçait un envoi de rhum et de café qu’il le priait d’accepter pour l’intérêt de la somme qu’il avait due si longtemps.

« Vous voyez bien, dit tranquillement ce bon M. Questel, vous voyez bien qu’il serait indiscret de présenter une note à un consommateur qui ne daigne pas la demander. »
 
 

*

 
 

Au commencement de ce siècle, les galeries du Palais-Royal étaient la promenade favorite du prince archichancelier de l’Empire, Cambacérès. On l’y voyait presque tous les soirs se livrant, à grand renfort de poumons, à cet exercice nécessaire à ses laborieuses digestions.

Son ami d’Aigrefeuil, lorsqu’on approchait du café de Foy, le précédait de quelques pas et de sa canne frappait aux carreaux. Un garçon, toujours prêt, sortait aussitôt avec un plateau sur lequel était un verre d’eau glacée. Cambacérès prenait le verre, buvait, et reprenait sa marche dans la foule qui l’entourait sans cesse.

On a conservé longtemps sous globe le verre de Cambacérès. Un jour, Alfred de Musset eut la fantaisie d’y boire de l’absinthe et le cassa. Cet accident le fit beaucoup rire.
 
 

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Les vieux habitués se rappellent encore cette silhouette étrange qui passait de quart d’heure en quart d’heure sous les arcades du café du Foy. Nous avons nommé Chodruc-Duclos.

Quelquefois, fatigué de sa promenade continuelle sous les galeries, Chodruc éprouvait le besoin de prendre du café. Cependant, son budget lui refusait cette innocente superfluité. Mais cette circonstance ne l’arrêtait point. Il choisissait dans la foule une physionomie sympathique, et, la main au chapeau, il disait avec ce ton de politesse qui ne l’abandonnait jamais :

« Monsieur, seriez-vous assez bon pour me remettre une pièce de un franc afin que je puisse prendre une demi-tasse ? »

Comme il était connu de tout le monde, il arrivait rarement qu’il rencontrât un refus.

« Mais avec grand plaisir, monsieur Duclos, » lui répondait-on presque toujours.

Alors, Chodruc, fier comme don César de Bazan, entrait au café de Foy. Si le garçon lui apportait des journaux, il les écartait avec dédain, et cela le faisait même ricaner qu’on pût s’occuper de pareilles choses.

Un soir, la personne qui lui avait donné la pièce de vingt sous entra presque en même temps que Duclos au café, et vint s’asseoir à une table contiguë à la sienne.

Il demanda une demi-tasse. Au moment de payer, il prit les deux morceaux de sucre qui restaient sur le plateau et les mit dans sa poche.

Chodruc, qui ne le reconnut probablement pas, porta sur lui un repard de mépris, et appelant le garçon, il jeta la pièce de un franc sur la table et dit très haut :

« Le reste est pour vous, garçon, et le sucre aussi ! »
 
 

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Toutefois, sous ses haillons, Chodruc-Duclos avait conservé un peu de susceptibilité du gentilhomme, et il n’admettait pas raillerie sur son compte.

Un soir, dans un établissement du Palais, – pas au café de Foy, certainement, – en sortant il déposa sur le comptoir une pièce de monnaie.

La caissière, de l’extrémité de sa plume, écarta dédaigneusement cette pièce comme un objet de dégoût qui eût souillé par son contact l’argent de sa caisse.

Chodruc s’en aperçut. Le rouge lui monta au visage, et, levant sa canne, il en donna un coup à cette précieuse personne ; – puis il sortit.

Les témoins de cette scène donnèrent raison à Chodruc, qui, indifférent et calme, avait repris sa promenade sous les galeries.
 
 

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Il y a dix ou quinze ans, on remarquait parmi les habitués du café un petit vieillard, sec, portant encore la poudre et la culotte courte. Il se tenait seul dans un coin de la salle, le menton appuyé sur la pomme d’or de sa canne, sombre et réfléchi.

Il circulait dans la clientèle du café un bruit sinistre sur le compte de ce bonhomme.

« C’est, murmurait-on, celui qui a promené dans Paris, au bout d’une pique, la tête de la princesse de Lamballe. »

Rien n’était plus faux, et Gérard de Nerval nous apprit qu’il était tout simplement un ancien libraire, qui tenait autrefois boutique sous le péristyle de la Comédie-Française, et qui se nommait Vente.

À cette époque, Gérard de Nerval faisait sur Rétif de la Bretonne un travail paru depuis dans la Revue des Deux-Mondes. Comme le père Vente avait été l’éditeur de Rétif, Gérard l’attendit un soir au café de Foy pour lui demander quelques détails sur la vie intime de ce romancier populaire.

Le vieil habitué qui ne parlait jamais à personne regarda avec défiance le bon Gérard qui se rapprochait de sa table.

« C’est à M. Vente, que j’ai l’honneur de parler ?

– Oui, monsieur. Qu’y a-t-il pour votre service ? »

Gérard lui explique le sujet de sa démarche. Mais quel fut son étonnement, au nom de Rétif, de voir le petit vieillard se lever furieux, frapper le parquet de sa canne, en s’écriant :

« Comment ! vous osez prononcer devant moi le nom de ce polisson !… Allez-vous-en, vous êtes un insolent. »

Le doux Gérard, tout décontenancé, revint à sa place, bien convaincu qu’il avait eu affaire à un fou. Mais en lisant, quelques jours après, un volume de Rétif, tout lui fut expliqué.

Voici, en effet, ce que disait Rétif dans une page de ses Mémoires :

« Je ne pus assister à cette représentation, ayant le soir même un rendez-vous avec la femme du libraire Etnev. »

Etnev est l’anagramme de Vente.

Le père Vente est mort vers 1850, et avec lui a disparu de Paris la dernière culotte courte.

Un soir, les tranquilles habitués du café furent étrangement troublés : un consommateur, qui paraissait absorbé par la lecture d’une revue, pousse tout à coup un grand éclat de rire, prend ses souliers, les jette contre l’hirondelle de Karl Vernet, et sautant sur les banquettes, sur les tables, sort sous les arcades, escalade la grille et se met à courir dans le jardin.

Ce pauvre fou, c’était Gérard de Nerval.
 
 

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On ne saurait causer du café de Foy, sans dire un mot de l’hirondelle dessinée au plafond par Karl Vernet. Tout le monde connaît cependant l’anecdote ; mais il y a un détail qu’on ignore peut-être.

Nous avons connu, en effet, le garçon de la maison chargé de la restauration de cette hirondelle. Tous les ans, à l’époque où l’on nettoyait le plafond et les boiseries, il montait sur une table et repassait l’hirondelle au fusain. Et cela le faisait bien rire lorsqu’il voyait les provinciaux attroupés sous la galerie, les yeux fixés au plafond.

« Que fait donc là tout ce monde ? lui demandai-je un jour.

– Ils regardent mon hirondelle, me répondit-il. Pauvre hirondelle !… reviendra-t-elle jamais, celle-là ?… »
 
 

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Ce garçon-là avait un certain esprit d’observation.

Un jour, en me servant, il me dit à demi-voix :

« Vous voyez bien, ce monsieur-là, à gauche.

– Oui, c’est G. Planche.

– Eh bien, il a encore sur le devant de sa chemise une tache de café que je lui ai faite, il y a quinze jours, en versant.

– C’est, probablement, que M. Planche a plus de soin de son style que de son linge… »
 
 

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Minuit sonna, et je payai la dernière glace du café de Foy !…
 
 

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(Angelo de Sorr, in La Revue-programme, théâtre, beaux-arts, industrie, n°23-24, dimanche 23 & jeudi 27 octobre 1864)