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Gravures de Paul Pry [William Heath], de la série « The March of Intellect, » c. 1828
Nous publions aujourd’hui deux courts récits humoristiques sur le thème de l’homme volant, qu’il nous a semblé amusant de mettre en parallèle. Le premier, « Une Visite nocturne, » de Théophile Gautier, est paru dans la revue satirique d’Alphonse Karr, Les Guêpes, en février 1843. Il a ensuite été repris dans l’édition augmentée de La Peau de tigre (Michel Lévy, 1866), puis dans celle des Jeunes-France en 1873, chez Charpentier. Nous en profitons d’ailleurs pour signaler au passage que la nouvelle a été plagiée, cinq ans après sa publication, par J. de la Guillotière, un journaliste et homme de plume très actif dans la petite presse rhodanienne, qui se l’est attribuée sans le moindre scrupule. Le second texte, « L’Homme qui a perdu son poids, » d’Étienne Joliclerc, est paru dans Le Pêle-Mêle en janvier 1918.

UNE VISITE NOCTURNE
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J’ai un ami, – je pourrais en avoir deux ; – son nom, je l’ignore ; sa demeure, je ne la soupçonne pas. – Perche-t-il sur un arbre ? se terre-t-il dans une carrière abandonnée ? – Nous autres de la bohème, nous ne sommes pas curieux, et je n’ai jamais pris le moindre renseignement sur lui. – Je le rencontre de loin en loin, dans des endroits invraisemblables, par des temps impossibles. Suivant l’usage des romanciers à la mode, je devrais vous donner le signalement de cet ami inconnu ; je présume que son passeport doit être rédigé ainsi : – Visage ovale, nez ordinaire, bouche moyenne, menton rond, yeux bruns, cheveux châtains ; – signes distinctifs : aucun. – C’est cependant un homme très singulier. Il m’aborde toujours en criant comme Archimède : « J’ai trouvé ! » car mon ami est un inventeur. – Tous les jours, il fait le plan d’une machine nouvelle. – Avec une demi-douzaine de gaillards pareils, l’homme deviendrait inutile dans la création. Tout se fait tout seul : les mécaniques sont produites par d’autres mécaniques, les bras et les jambes passent à l’état de pures superfluités. – Mon ami, vrai puits de Grenelle de science, ne néglige rien, pas même l’alchimie. – Le Dragon vert, le Serviteur rouge et la Femme blanche sont à ses ordres ; il a dépassé Raymond Lulle, Paracelse, Agrippa, Cardan, Flamel et tous les hermétiques.
« Vous avez donc fait de l’or ? lui dis-je un jour d’un air de doute, en regardant son chapeau presque aussi vieux que le mien.
– Oui, me répondit-il avec un parfait dédain, j’ai eu cet enfantillage ; j’ai fabriqué des pièces de vingt francs qui m’en coûtaient quarante ; – du reste, tout le monde fait de l’or, – rien n’est plus commun : Esq., d’Abad., de Ru., en ont fait ; c’est ruineux. J’ai aussi composé du tissu cellulaire en faisant traverser des blancs d’œuf par un courant électrique ; – c’est un bifteck médiocre et qui ressemble toujours un peu à de l’omelette. – J’ai obtenu le poulet à tête humaine, et la mandragore qui chante, deux petits monstres assez désagréables ; comme maître Wagner, j’ai un homunculus dans un flacon de verre ; mais, décidément, les femmes sont de meilleures mères que les bouteilles. – Ce qui m’occupe maintenant, c’est de sortir de l’atmosphère terrestre. Peut-être Newton s’est-il trompé, la loi de la gravitation n’est vraie que pour les corps : les corps se précipitent, mais les gaz remontent. Je voudrais me jeter du haut d’une tour et tomber dans la lune. – Adieu ! »
Et mon ami disparut si subitement, que je dus croire qu’il était rentré dans le mur comme Cardillac.
Un soir, je revenais d’un théâtre lointain situé vers le pôle arctique du boulevard ; il commençait à tomber une de ces pluies fines, pénétrantes, qui finissent par percer le feutre, le caoutchouc, et toutes les étoffes qui abusent du prétexte d’être imperméables pour sentir la poix et le goudron. – Les voitures de place étaient partout, excepté, bien entendu, sur les places. – À la douteuse clarté d’un réverbère qui faisait des tours d’acrobate sur la corde lâche, je reconnus mon ami, qui marchait à petits pas comme s’il eût fait le plus beau temps du monde.
« Que faites-vous maintenant ? lui dis-je en passant mon bras sous le sien.
– Je m’exerce à voler.
– Diable ! » répondis-je avec un mouvement involontaire et en portant la main sur ma poche.
– Oh ! je ne travaille pas à la tire, soyez tranquille, je méprise les foulards ; je m’exerce à voler, mais non sur un mannequin chargé de grelots comme Gringoire dans la Cour des Miracles. – Je vole en l’air, – j’ai loué un jardin du côté de la barrière d’Enfer, derrière le Luxembourg, et, la nuit, je me promène à cinquante ou soixante pieds d’élévation ; quand je suis fatigué, je me mets à cheval sur un tuyau de cheminée. C’est commode.
– Et par quel procédé ?…
– Mon Dieu, rien n’est plus simple. »
Et, là-dessus, mon ami m’expliqua son invention ; – en effet, c’était fort simple, – simple comme les deux verres qui, posés aux deux bouts d’un tube, font apercevoir des mondes inconnus, – simple comme la boussole, l’imprimerie, la poudre à canon et la vapeur.
Je fus très étonné de ne pas avoir fait moi-même cette découverte ; – c’est le sentiment qu’on éprouve en face des révélations du génie.
« Gardez-moi le secret, me dit mon ami en me quittant. J’ai trouvé pour ma découverte un prospectus fort efficace. Les annonces des journaux sont trop chères, et, d’ailleurs, personne ne les lit ; j’irai de nuit m’asseoir sur le toit de la Madeleine, et, vers onze heures du matin, je commencerai une petite promenade d’agrément au-dessus de la zone des réverbères ; promenade que je prolongerai en suivant la ligne des boulevards jusqu’à la place de la Bastille, où j’irai embrasser le génie de la liberté sur sa colonne de bronze. »
Cela dit, l’homme singulier me quitta. Je ne le revis plus pendant trois ou quatre mois.
Une nuit, je venais de me coucher, je ne dormais pas encore. J’entendis frapper distinctement trois coups contre mes carreaux. J’avouerai courageusement que j’éprouvai une frayeur horrible. « Au moins si ce n’était qu’un voleur, m’écriai-je dans une angoisse d’épouvante, mais ce doit être le diable, l’inconnu, celui qui rôde la nuit, quærens quem devoret. » On frappa encore, et je vis se dessiner à travers la vitre des traits qui ne m’étaient pas étrangers. – Une voix prononça mon nom et me dit :
« Ouvrez donc, il fait un froid atroce. »
Je me levai. J’ouvris la fenêtre, et mon ami sauta dans la chambre. Il était entouré d’une ceinture gonflée de gaz ; des ligatures et des ressorts couraient le long de ses bras et de ses jambes ; il se défit de son appareil et s’assit devant le feu, dont je ranimai les tisons. Je tirai de l’armoire deux verres et une bouteille de vieux bordeaux. Puis je remplis les verres, que mon ami avala tous deux par distraction, c’est-à-dire dont il avala le contenu. Sa figure était radieuse. Une espèce de lumière argentée brillait sur son front, ses cheveux jouaient l’auréole à s’y méprendre.
« Mon cher, me dit-il après une pause, j’ai réussi tout à fait ; l’aigle n’est qu’un dindon à côté de moi. Je monte, je descends, je tourne, je fais ce que je veux, c’est moi qui suis Raimond le roi des airs. – Et cela, par un moyen si facile, si peu embarrassant ! mes ailes ne coûtent guère plus qu’un parapluie ou une paire de socques. – Quelle étrange chose ! Un petit calcul grand comme la main, griffonné par moi sur le dos d’une carte, quelques ressorts arrangés par moi d’une certaine manière, – et le monde va être changé. – Le vieil univers a vécu ; religion, morale, gouvernement, tout sera renouvelé. – D’abord, revêtu d’un costume étincelant, je descendrai de ce que jusqu’à présent l’on a appelé le ciel et je promulguerai un petit décalogue de ma façon. Je révélerai aux hommes le secret de voler. Je les délivrerai de l’antique pesanteur ; je les rendrai semblables à des anges, – on serait Dieu à moins. Beaucoup le sont qui n’en ont pas tant fait. – Avec mon invention, plus de frontières, plus de douanes, plus d’octroi, plus de péages ; l’emploi d’invalide au pont des Arts deviendra une sinécure. Allez donc saisir un contrebandier passant des cigares à trente mille pieds du niveau de la mer ; car, au moyen d’un casque rempli d’air respirable que j’ai ajouté à mon appareil comme appendice, on peut s’élever à des hauteurs incommensurables. – Les fleuves, les mers ne séparent plus les royaumes. – L’architecture est renversée de fond en comble ; les fenêtres deviennent des portes, les cheminées des corridors, les toits des places publiques. – Il faudra griller les cours et les jardins comme des volières. – Plus de guerre ; la stratégie est inutile, l’artillerie ne peut plus servir ; pointez donc les bombes contre les hommes qui passent au-dessus des nuages et essuient leurs bottes sur la tête des condors. – Dans quelque temps d’ici, comme on rira des chemins de fer, de ces marmites qui courent sur des tringles en fer et font à peine dix lieues à l’heure ! »
Et mon ami ponctuait chaque phrase d’un verre de vin. Son enthousiasme tournait au dithyrambe, et, pendant deux heures, il ne cessa de parler sur ce ton, décrivant le nouveau monde, que son invention allait nécessiter, avec une richesse de couleurs et d’images à désespérer un disciple de Fourier. Puis, voyant que le jour allait paraître, il reprit son appareil et me promit de venir bientôt me rendre une autre visite. Je lui ouvris la fenêtre, il s’élança dans les profondeurs grises du ciel, et je restai seul, doutant de moi-même et me pinçant pour savoir si je veillais ou si je dormais.
J’attends encore la seconde visite de mon ami-volatile et ne l’ai plus rencontré sur aucun boulevard, même extérieur. Sa machine l’a-t-elle laissé en route ? S’est-il cassé le cou ou s’est-il noyé dans un océan quelconque ? A-t-il eu les yeux arrachés par l’oiseau Rock sur les cimes de l’Himalaya ? C’est ce que j’ignore profondément. Je vous ferai savoir les premières nouvelles que j’aurai de lui.
THÉOPHILE GAUTIER
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(in Les Guêpes, Paris : Martinon libraire, 10 février 1843)
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(J. de la Guillotière, « Feuilleton du Journal de Vienne, » in Journal de Vienne et de l’Isère, feuille d’annonces judiciaires et d’avis divers, douzième année, n° 25, samedi soir 17 juin 1848)
Ce matin-là (c’était avant la guerre), Jérôme Blondinel, en se levant, se sentit dans un état bizarre. Ses pieds touchaient à peine le plancher de sa chambre. Son corps lui semblait léger comme une plume. Cette observation lui fut d’abord fort agréable. Toutefois, ayant voulu se pencher pour ramasser un bouton de col, il perdit l’équilibre et resta suspendu en l’air, à près d’un mètre du sol. Néanmoins, après une gymnastique désordonnée, il put se remettre debout.
Tout songeur, il s’assit sur son lit ou plutôt s’y posa, si légèrement, si légèrement, qu’à peine son édredon plia sous sa charge.
Jérôme Blondinet avait perdu son poids.
Cette constatation le fit d’abord rire ; mais à la réflexion, son front se plissa. Qui sait quelles conséquences un pareil phénomène pouvait comporter ?
D’abord – il venait de s’en apercevoir – il n’avait désormais nul point d’appui sur le sol. Désireux de s’en rendre compte à nouveau, il se leva, essaya de marcher. Ce ne fut qu’avec d’infinies précautions qu’il put faire quelques pas ; la moindre résistance de l’air l’arrêtait. Dès qu’il touchait le plancher un peu fort, il s’élevait vers le plafond pour ne redescendre que lentement, lentement, à la façon d’un petit ballon rouge qui a perdu son gaz. Il voulut prendre sa carafe d’eau sur sa table de nuit, ce fut lui qui vint à la carafe. Le poids de l’objet le plus léger était supérieur au sien et le déplaçait.

À sa connaissance – et à la nôtre – aucun homme ne s’était encore trouvé dans un cas aussi particulier. C’est en vain qu’il fouilla dans sa mémoire, l’histoire ne relatait rien de pareil.
C’est en vain, également, qu’il chercha une explication. Ce ne pouvait être l’augmentation de la densité de l’air, puisque les objets matériels qui garnissaient sa chambre ne semblaient pas avoir varié de poids. Ce n’était pas non plus une dilatation anormale des gaz contenus dans son organisme, son volume était resté le même. Aucune oppression. Son sang circulait comme à l’habitude. Sa respiration était libre.
De guerre lasse, il abandonna ce problème. Une autre préoccupation lui venait. Son cas était-il isolé… ou bien, par suite de quelque perturbation mystérieuse dans la nature, les autres êtres vivants étaient-ils soumis à la même loi étrange ?
Il glissa, ou mieux, patina jusqu’à sa fenêtre, l’ouvrit en prenant appui de son pied contre le mur.
Dans la rue, les passants allaient et venaient comme de coutume. Rien ne paraissait changé dans l’ordre ordinaire des choses.
Alors, tristement, Jérôme Blondinel revint à son lit, s’assit et pleura.
Il pleura comme tout homme aurait pleuré en constatant soudain qu’il est devenu invisible, doué d’un sixième sens ou de tout autre particularité anormale, tant il est vrai que nous avons besoin d’être faits à l’image les uns des autres pour vivre en harmonie les uns avec les autres. Il est également funeste d’être trop petit ou trop grand, trop beau ou trop laid, trop génial ou trop bête.
Mais revenons à notre sujet.
Ce premier accès de faiblesse calmé, Jérôme Blondinel fit effort pour vivre quand même sa vie habituelle et chère.
Il s’habilla, non sans difficulté. Par bonheur, il avait des chaussures un peu lourdes. Il se rendit compte que, grâce à leur poids, son équilibre était un peu – très peu – raffermi. Cela lui donna l’idée de se munir de très fortes semelles en plomb semblables à celles dont font usage les scaphandriers.
Dans ce but, lorsqu’il fut prêt, il sortit, descendit dans la rue, c’est-à-dire se laissa choir doucement dans la cage de son escalier.
Une fois dans la rue, il voulut tourner à gauche. Mais précisément le vent venait de ce côté. Bon gré mal gré, il dut tourner à droite.. Les passants étaient nombreux. À chaque instant il heurtait quelqu’un et, comme un petit ballon rouge, était renvoyé de côté et d’autre, au hasard des rencontres. Heureusement projeté contre un bec de gaz, il put s’y cramponner, reprendre haleine. N’osant plus se risquer, il resta là, accroché, ballotté par le vent comme une épave. On eût dit un pochard fantastique. Deux agents qui passaient ne s’y trompèrent pas. Ayant saisi l’infortuné chacun par un bras, ils l’emportèrent au poste et tous deux furent en même temps pénétrés de respect pour leur vigueur musculaire qui leur permettait de soulever comme une plume un particulier pourtant de belle taille.

Sans transition, du poste, Jérôme passa au violon où on le laissa cuver son vin (!).
La place nous manque pour analyser les sentiments de notre malheureux héros, mais l’on nous croira lorsque nous dirons que jamais pensées plus amères n’avaient rongé le cerveau d’un être humain. Son chagrin fait d’humiliation, d’incertitudes et d’appréhensions en ce qui concernait son existence future, fut tel que, le jeûne aidant, lorsque douze heures après on le tira du violon, il avait énormément maigri.
C’est ici que se place la constatation la plus paradoxale de l’étrange aventure de Jérôme Blondinel.
Le poids de son corps étant nul, son poids ne pouvait diminuer. Et pourtant, du fait d’avoir maigri, il pesait près de deux kilogrammes en moins (le poids de ses vêtements), c’est-à-dire était juste un peu plus léger que l’air.
Un agent dut, pour le maintenir en place devant l’interrogatoire du commissaire de police, lui appuyer assez fortement la main sur l’épaule.

Seulement, et ceci nous permet de finir notre histoire, abandonnant la suite au célèbre romancier H. G. Wells, seulement, disons-nous, il arriva que l’agent préposé à son maintien dut se moucher et, pour ce faire, retira sa main. Au même moment, une porte du commissariat s’ouvrit, faisant courant d’air avec la fenêtre. Ce fut rapide et déconcertant. Comme une bulle de savon, Jérôme fut soulevé et fila… fila, happé par l’air du dehors. On le vit passer à travers la fenêtre et monter dans l’espace. Pendant quelque temps, on l’aperçut distinctement. Certains, même, affirment qu’il agitait son mouchoir en guise d’adieu. Puis il devint moins distinct et son pâle contour se confondit avec les nuages. On ne le revit plus.
Étienne JOLICLER
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(in Le Pêle-Mêle, journal humoristique hebdomadaire, vingt-quatrième année, n° 2, 13 janvier 1918)


Il est assez généralement connu que The Time Machine, l’œuvre qui rendit Wells célèbre presque du jour au lendemain, avant de paraître pour la première fois en volume chez Heinemann en juin 1895, avait été publiée, presque dans sa forme actuelle, dans la Henley’s New Review, un peu auparavant ; et que, un peu antérieurement encore, des fragments assez étendus en avaient été donnés par le National Observer. Mais il faut remonter beaucoup plus loin, à sept années en arrière, si l’on veut trouver l’origine véritable du livre, et sa première esquisse : elle se trouve dans le Science Schools Journal, conducted by students of the Normal School of Science and Royal School of Mines, South Kensington, dont Wells fut le fondateur en décembre 1886 ; il en demeura « editor, » secrétaire-général, dans les vingt premiers numéros, jusqu’à la rentrée de l’année scolaire 1890-91. Il en fut, du reste, le directeur à distance : c’est en effet de septembre 1883 à juillet 1886 qu’il fut étudiant à Kensington ; à la rentrée de 1886, il prit un poste dans un collège, à Holt, près de Wrexam, North Wales ; mais bientôt blessé, en jouant au football, il vint passer le reste de l’année à Up Park, chez sa mère, intendante de Miss Fetherstonhaugh : c’est vraisemblablement là qu’il se trouvait quand parut le n° 1, le 1er décembre 1886 ; et dans les années 1887 à 1889, il était professeur adjoint à Henley House School, Saint-John’s Wood, son titulaire étant M. Milne. (1) Au début de l’année scolaire 1890-91, le nom du périodique devint The Royal Collège of Science Magazine, et plus tard encore, The Phœnix, nom sous lequel il existe toujours.
Les contributions personnelles de Wells à cette revue amicale et universitaire, au cours de sa propre direction, et encore pendant quelque temps après qu’un nouvel « editor » l’eût remplacé, sont assez nombreuses, et toutes intéressantes pour des raisons diverses ; mais aucune ne l’est autant que le petit roman, The Chronic Argonauts, paru dans les numéros 11, 12 et 13, d’avril, mai et juin 1888, et qui représente le premier jet de The Time Machine. Si quelque lecteur va peut-être de temps en temps le rechercher dans les feuillets jaunis de la modeste revue des étudiants de South Kensington. personne, croyons-nous, ne l’a encore fait vraiment connaître ; en 1895, dans cette même revue, sous son deuxième nom, au moment du grand succès instantané de la Machine, on rappelle que le premier croquis du livre a paru dans ces mêmes colonnes ; et M. Hopkins, le dernier en date des biographes et critiques de Wells, en indique l’existence, mais sans même en citer le titre. Cette longue et plaisante nouvelle mérite, cependant, quelques instants d’attention.
Wells avait vingt-deux ans ; il n’en avait guère plus de vingt, au moment où la revue commença à paraître sous sa direction, surtout, dira-t-il plus tard (The beginning of the Journal, by the First Editor, n° 48, octobre 1893), pour prouver que les South Kensingtonians n’étaient pas uniquement de grosses bêtes de scientifiques. Que, peu mathématicien, il ait été ou non sérieusement intéressé, à cette époque, par le problème de l’espace à plus de trois dimensions, qui occupe constamment des esprits mathématiques, ce qui est incontestable, c’est que certains de ses condisciples l’étaient. L’un d’eux, E. A. Hamilton Gordon, avait lu à l’Association des étudiants, le 14 janvier 1887, une communication intitulée The Fourth Dimension, qui est publiée dans le n° 5, en avril de la même année. L’auteur n’est pas favorable à l’idée d’une quatrième dimension possible, mais essaie pourtant loyalement de se la représenter ; il émet l’hypothèse que les fantômes – s’il y en a – seraient des êtres venus d’un monde à quatre dimensions, et qui traverseraient le nôtre, qui n’en a que trois, à la façon dont un solide en se déplaçant laisserait une trace sur un plan immobile, situé sur son passage, et qui le couperait ; des êtres à deux dimensions situés dans le plan seraient aussi surpris par ce phénomène que nous autres par un passage de fantômes ; et on pourrait, en partant de cette idée, concevoir quatre, cinq, six dimensions, et autant que l’on voudra. Jeu d’étudiants, sans doute, et sans grande valeur scientifique ; le jeu d’esprit wellsien, selon lequel c’est le temps qui est la quatrième dimension, correspond à une conception entièrement autre : mais il n’est pas indifférent de connaître et de signaler la publication de ces pages, dont Wells, en sa qualité de secrétaire général du périodique, a naturellement connu le contenu, une année environ avant The Chronic Argonauts.
The Chronic Argonauts, ce sont, bien entendu, les Argonautes du Temps, The Time Travellers ; car ils sont deux, l’un volontaire et l’autre forcé, et ont des personnalités nettement définies ; alors que la rédaction nouvelle et définitive, sept ans plus tard, ne connaîtra plus qu’un seul, anonyme et très impersonnel, Time Traveller. Ce n’est pas au hasard et par simple curiosité scientifique que le docteur Moïse Nebogipfel, Ph. D. F. R. S. – faut-il entendre par son nom qu’il est déjà sur le sommet des nuées, « dans la lune ? » – entreprend la construction de son navire chronique : car la nef des Argonautes, qui deviendra la machine à explorer le temps, est ici appelée The Chronic Argo. À la différence du Time Traveller, dont le mobile essentiel et assez vague est le désir de connaître directement le passé et l’avenir, Nebogipfel est poussé par un sentiment plus précis et plus impérieux : le sentiment qu’il est né trop tôt dans un monde trop jeune, pour lequel il n’était pas fait, qu’il est, selon sa propre expression, an Anachronic Man, que sa place véritable est dans le radieux âge d’or qui viendra, inévitablement ; il cherche à s’échapper de ce siècle de misère, pour rejoindre son époque véritable dont une destinée cruelle l’a séparé. Et, par sa soif de vivre en Utopie, ce premier fils de Wells est plus wellsien, chose curieuse, mais non inexplicable, que le Time Traveller, son cadet de six ou sept ans. Non que le personnage soit dessiné d’un trait entièrement sérieux : l’humour joue le rôle principal dans la peinture du caractère, revêtu de ces bizarreries physiques dont les étudiants se plaisent à orner, ou à voir ornés, leurs savants professeurs – tels, immanquablement, les savants de Jules Verne, ou le Professor Challenger de Conan Doyle. « He was a small-bodied, sallow faced little man, clad in a close fitting garment of some stiff, dark material… His aquiline nose, thin lips, high cheek-ridges, and pointed chin, were all small and mutually well-proportioned: but the bones and muscles of his face were rendered exeessively prominent and distinct by his extrême leanness… large, eager grey eyes, phenomenally wide and high forehead… below it his eyes glowed like lights in some cave at a cliff’s foot… lank black hair… unkempt suggestion of hydrocephalic suggestion… temporal arteries pulsating visibly through his transparent yellow skin… » Ce portrait touche à la caricature, d’ailleurs innocente, et seul, sans doute, Wells pourrait dire maintenant s’il s’est proposé quelque charge irrévérencieuse de quelqu’un des maîtres d’Exhibition Road. Quoi qu’il en soit, cet homme ainsi bâti vient s’installer mystérieusement, et accompagné de caisses énormes et nombreuses, au village de Llyddwdd, près de Rwstog, dans le comté de Carnarvon (le jeune écrivain, bien entendu, se délecte à entasser les innombrables consonnes des imprononçables noms gallois). Il y loue un vieux presbytère isolé et abandonné, the Manse, inhabité depuis vingt-cinq ans, car on soupçonne qu’un vieillard du nom de Williams y a été assassiné par ses deux fils.
Bientôt, les superstitieux villageois, fort intrigués par l’aspect diabolique du personnage, ses habitudes casanières, sa taciturnité, les colis étranges qu’il ne cesse de recevoir par le chemin de fer, voient leur inquiétude et leurs soupçons redoublés par la lumière inexplicable qui s’échappe, la nuit, du presbytère, et les bruits sinistres qui s’y font entendre : l’enfer doit être mêlé à cela (Nebogipfel a installé chez lui la lumière électrique et une forge) ; la mort bizarre de Hughes, le bossu du village, qui est pris d’une crise incompréhensible et meurt sur la route à peu de distance de la maison suspecte, confirme leurs craintes ; le praticien de l’endroit, l’honnête Owen Thomas, a beau déclarer que la mort est naturelle, l’opinion publique est faite ; l’habitant de la maison Williams est un sorcier. On s’échauffe : les plus braves, Mrs Morgan ap Lloyd Jones, Parry Davies le cordonnier, Pugh Jones, John Peters, Arthur Price Williams, héros de tous les cabarets du pays, entraînent les autres contre la demeure maudite ; et un vieux, Pritchard, leur suggère d’y mettre le feu. Les furieux en avant, les couards derrière, ils viennent heurter à la porte et, lorsqu’ils l’ont défoncée parce qu’on n’ouvrait pas, ils aperçoivent le docteur : il n’est pas seul ; avec lui est le révèrent Elisée Ulysse Cook, « of Pembroke Collège, Ox. », « a fair-haired, pale-faced, respectable looking man. » Voyant l’agitation de ses paroissiens, il est venu, une heure auparavant, prévenir et inviter à la prudence celui qu’il sait bien n’être qu’un homme de science occupé à quelque recherche. Au milieu du laboratoire en désordre, l’un et l’autre sont montés sur une étrange petite machine, une sorte de plate-forme, sur laquelle court une espèce de rail de métal et d’ivoire, et lorsque les émeutiers, que n’arrête pas même la vue de leur père spirituel, se précipitent avides de meurtre, un rire sardonique retentit : la machine semble se balancer un peu, les figures des deux hommes deviennent peu à peu indistinctes, et puis bientôt, à la place qu’ils occupaient un instant auparavant, il n’y a plus que le vide.
Telle est, du moins, la figure de l’aventure, telle qu’elle est apparue exotériquernent aux habitants de Llyddwdd, qui ignorent naturellement la personnalité véritable du « sorcier, » et enjolivent l’affaire de nombreux détails sensationnels.
Mais H. G. Wells, qui la raconte, a des renseignements plus précis, fournis directement par un des héros du drame. Flânant dans une prairie voisine du village, quelque temps après la disparition mystérieuse de l’étranger et du pasteur, s’étant étendu pour rêver à l’ombre des arbres, il a vu sortir peu à peu du néant, devant lui, une figure lamentable, harassée de fatigue et de désarroi ; c’est le révérend Elisée Ulysse, « looking as Frenchmen look when they land at Newhaven – intensely travel-worn, » – et ceci esquisse, déjà, le retour du Time Traveller, après la longue attente de ses amis, dans The Time Machine. S’il s’est tu pour le reste du monde et est mort, épuisé et silencieux, trois semaines plus tard, le 29 août 1887 – et pour preuve vous pouvez voir sa tombe dans le cimetière ! – il n’est pas mort sans avoir dit à notre chroniqueur le fin mot de l’histoire. Lorsque, mu par une pensée de charité, il a frappé à la porte de Nebogipfel, une heure avant que n’arrive la colonne hurlante des incendiaires, ne recevant pas de réponse, il s’est décidé à entrer et a trouvé la maison vide ; et au bout d’un instant, stupéfait et tremblant, il a vu Nebogipfel paraître devant lui sur une étrange machine, souillé de poussière et de sang. Rassuré à grand-peine par le savant, il en a reçu les confidences : le docteur lui a dit sa soif de s’échapper vers la Cité future, « the Golden Days » – c’est presque l’expression, « The Golden Age, » dont le Time Traveller se servira pour désigner d’abord l’époque des Eloi – sa persuasion que le temps n’est qu’une quatrième dimension de l’espace, et qu’il n’est point de raison pour que nous ne puissions nous déplacer dans le sens de celle-là aussi bien que des trois autres. Cette conversation, y compris les objections du révérend, contient déjà en germe l’essentiel de la discussion entre le Time Traveller et ses amis, par laquelle commence The Time Machine ; deux des arguments principaux en faveur du temps conçu comme quatrième dimension s’y trouvent déjà, à savoir l’impossibilité de concevoir un cube instantané, sans lui accorder la durée aussi bien que les trois autres dimensions, et l’observation que les hommes furent réduits à se mouvoir dans deux dimensions jusqu’au moment où Montgolfier vint leur ouvrir la troisième : lui, Nebogipfel, est le Montgolfier de la quatrième. Comme le Time Traveller, encore, il a d’abord construit une machine de modèle réduit, qu’il a expédiée à travers le temps. Puis, sur un modèle définitif, il s’est risqué à son premier voyage dans la durée, vers l’arrière ; et il est tombé dans cette même maison, vingt-cinq ans plus tôt, juste au moment du meurtre du vieux Williams par ses enfants : d’où les taches de sang qui le couvrent. Il persuade à moitié le digne ecclésiastique, et lorsque les forcenés arrivent, l’injure à la bouche et la mort dans les yeux, il n’a pas de peine à l’entraîner avec lui, effaré et incertain, vers l’avenir cette fois. Ici, le récit de Cook, halluciné et fiévreux, s’est troublé : il semble que Nebogipfel l’ait emmené jusqu’en l’an 17902 : mais qu’y ont-ils vu, y ont-ils vraiment trouvé l’âge d’or, comment se fait-il que Cook soit revenu seul, pourquoi Nebogipfel serait-il revenu décharger son compagnon au milieu de l’an 1887, est-il reparti seul de l’avant, c’est ce que le mourant n’a pu expliquer. Et Wells se retire sur une pirouette, en disant que, donc, il ne sait pas la suite ; et il se donne le malin plaisir de rentrer en scène par une Note of the Editor, pour se reprocher à lui-même de faire venir l’eau à la bouche des lecteurs du Journal, et de tirer sa révérence sans avoir contenté leur soif.
Même à travers ce rapide récit, il apparaît clairement que The Chronic Argonauts, en dehors des différences déjà signalées et de l’art évidemment beaucoup plus parfait de The Time Machine, diffère de ce dernier livre par deux caractères principaux. D’abord, dans la forme définitive, tous les traits humoristiques du premier récit auront été volontairement éliminés : quelles que soient les impressions que l’on peut ressentir à la lecture du livre de 1895, il n’est rien qui y soit mis pour donner à rire ; le burlesque professeur, avorton macrocéphale et hirsute, est devenu un homme que, malgré l’absence de portrait physique précis, rien ne permet d’imaginer autre que jeune, ou du moins dans la force de l’âge, un beau type de chercheur d’aventure, nerveux et racé, ce type cher au cœur de l’Angleterre de Raleigh et de Drake, en même temps qu’un cerveau puissant et ingénieux ; le pitoyable révérend, embarqué par hasard, et de force, dans une équipée où il n’est engagé que pour y faire triste figure, a disparu ; la troupe superstitieuse des paysans gallois, hostiles et nécessairement incapables de rien comprendre à ce qui se passe, est remplacée, autour du Time Traveller, par un groupe d’amis, d’abord sceptiques, mais intelligents, et bientôt ébranlés : Blank, Filby, the Journalist, the Medical Man, the Provincial Mayor, the Psychologist, the Silent Man, the Very Young Man, anonymes comme lui-même, à l’exception des deux premiers ; anonymat calculé pour rehausser le caractère hallucinant, de l’histoire. En 1888, Wells s’était diverti, et voulait divertir de jeunes camarades ; en 1895, il se divertit toujours, mais il a voulu faire « fey, » pour employer ce mot si intraduisible, et qui désigne l’inquiétant qui règne sur les frontières de l’inexplicable et surnaturel ; et il a conquis le monde. En second lieu, la renonciation à toute espèce de tentative pour peindre les aventures des voyageurs dans l’âge d’or futur ne s’explique peut-être pas suffisamment par le fait que le numéro de juin 1888, qui contient la troisième partie du récit, était, dans cette revue universitaire, le dernier de l’année scolaire ; et que, le suivant ne paraissant qu’en octobre, on ne pouvait guère renvoyer la suite à l’année prochaine et qu’il fallait conclure ; on peut aussi, et au moins aussi vraisemblablement, conclure que Wells ne se sentait encore ni l’envie ni la force de peindre, à vingt-deux ans, son premier tableau des âges futurs et sa première Utopie.
GEORGES CONNES
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(1) Ces précisions chronologiques ont été données récemment par M. R. T. Hopkins, H. G. Wells, Personality, Character, Topography (Cecil Palmer, nov. 1922).
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(in Revue anglo-américaine, première année, n° 4, avril 1924)
Il est peu fréquent de croiser, dans les colonnes d’un périodique français du début XXe, un article bien documenté sur la science-fiction anglo-américaine. Même s’il ne prétend à aucune exhaustivité, l’auteur témoigne indéniablement d’une érudition inhabituelle et d’un rare discernement dans ce domaine. C’est la raison pour laquelle il nous a semblé intéressant de reproduire ce petit essai, en l’illustrant, autant que possible, des ouvrages cités en référence. En espérant que nos lecteurs apprécieront autant que nous cette excursion dans le système solaire, à la recherche d’une vie extraterrestre…
MONSIEUR N
La « Conquête des Fleurs, » la très curieuse comédie fantaisiste de Gustave Grillet, que donne en ce moment le théâtre de l’Athénée et pour laquelle la critique a plutôt manqué de tendresse, nous transporte en un pays de rêve, où les femmes sont des fleurs et que l’auteur a placé dans la planète Vénus. (1)
De son côté, Jean de la Hire, dans un roman scientifique d’aventures, que publie un de nos confrères, fait se mouvoir ses personnages dans la planète Mercure, dont les habitants nous sont représentés sous la forme de repoussants « monopèdes » à l’œil, au bras et à la jambe uniques. (2)
Voici qui remet donc singulièrement à l’ordre du jour la passionnante question des probabilités d’habitabilité des planètes faisant partie de notre système solaire : Vénus, Mars, Mercure, Jupiter et la Lune. Pour aujourd’hui, je ne m’occuperai pas des suppositions et des discussions du monde savant à cet égard, le cadre plutôt frivole de ces « Notes parisiennes quotidiennes » ne se prêtant guère à des sujets aussi ardus. Je me contenterai donc de passer brièvement en revue les diverses manières dont, en dehors des deux auteurs que j’ai cités tout à l’heure, l’imagination féconde des romanciers scientifiques peuple à son tour les mondes inconnus, objet de tant de curiosité et de tant de controverses.
John Munro, dans son Excursion à Vénus, nous présente une race d’êtres semblables à des dieux, habitant des jardins splendides ornés de plantes tropicales, de fontaines et de statues. Les femmes de Vénus sont gracieuses et belles, si belles que, tout comme dans la Conquête des Fleurs, le héros du roman devient passionnément amoureux d’une de ces créatures enchanteresses, tant et si bien que ses compagnons sont obligés de lui tendre un piège pour le ramener à bord de leur navire aérien. Celui-ci part alors pour visiter Mercure, planète habitée par des dragons volants monstrueux et méchants.
Une Lune de miel dans l’espace, tel est le titre d’un roman fort connu de George Griffith, lequel mène ses nouveaux mariés à Vénus, dont les habitants, « moitié hommes, moitié oiseaux, » sont recouverts d’un plumage doux et soyeux et volent ou marchent à volonté.
Un autre imaginatif, Fred Jane, a compris les Vénusiens d’une tout autre façon : ce sont des puces grandes comme des éléphants qu’il désigne sous le nom de « Thotheen. » Ces créatures bizarres, d’une force et d’une adresse prodigieuse, tiennent sous leur domination la planète tout entière.
Plus étrange encore est l’idée d’Edwin Pallander. Dans Au travers du Zodiaque, un véritable roman-cauchemar, ce n’est pas le règne animal qui s’est développé sur Vénus, c’est le règne végétal. Des roses gigantesques luttent avec les mastodontes, et sortent victorieuses de la lutte. Semblables à des reptiles, d’énormes cactus sont aux aguets de leur proie ; les violettes grognent et mordent, les primevères ronronnent ou égratignent, selon qu’elles sont bien ou mal disposées.
Il en est des autres planètes comme de Vénus ; les imaginations diffèrent.
H. G. Wells décrit les Sélénites, dans son très curieux livre Les Premiers Hommes dans la Lune, comme des fourmis de cinq pieds de haut, le corps garni d’écailles et muni de tentacules en guise de bras. Ceci ne concorde pas du tout avec l’opinion de lord Redgrave, le héros de Griffith, qui a trouvé la Lune habitée par une race de « singes aveugles, sans poil, chauves, livides et gris. » De son côté, Pallander donne aux Sélénites un corps d’homme surmonté d’une tête simiesque, et une taille de dix à douze mètres.
Le père du genre, Jules Verne, s’est contenté de faire contourner la Lune par l’obus de Barbicane et de Nicholl, lesquels regardent par les hublots et constatent que notre satellite est inhabité et doit être inhabitable.
La meilleure description imaginaire de Saturne est, selon nous, celle que donne John Jacob Astor, le millionnaire américain – le seul de son espèce – dans Le Voyage dans les autres mondes. L’auteur peuple Saturne d’esprits qui, tout en flottant impalpables dans l’espace, n’en ont pas moins le pouvoir de se matérialiser à volonté. Ils sont sages, dignes et graves, et possèdent, de plus, le bonheur de ne pas être sujets à ce que nous appelons les émotions humaines.
George Griffith, lui, tombe dans l’excès contraire : les Saturniens sont des brutes méchantes, traîtreuses, douées d’une force colossale, adroites et rusées. Quant au héros mythique d’Edwin Pallander, il trouve Saturne dépourvu de toute créature – un semblant d’humanité, mais la vie reptilienne surabonde et des monstres ailés sortent des profondeurs obscures des forêts pour attaquer les explorateurs.
Dans Jupiter, selon J. J. Astor, le monde des insectes domine tout. Il y a notamment des fourmis monstrueuses, dont le corselet est épais de plus d’un mètre et dont les mandibules sont capables de couper un éléphant en deux. Des dragons volants, au souffle empoisonné, armés de griffes tranchantes et de dents effroyables, sillonnent les airs sans relâche.
D’après Griffith, Jupiter serait en état de fusion et, par conséquent, toute vie organique y est impossible ; mais dans Ganymède, un des trois satellites de la grande planète, il existe une race, fort dense, d’hommes et de femmes d’une haute culture intellectuelle, lesquels vivent dans des maisons en verre. Les villes et les campagnes, tout y est sous toit vitré. Il est à remarquer que l’auteur ne fait mention d’aucune espèce d’hôtel de ville.
Notre voisin immédiat, Mars, est l’objet des plus extravagantes élucubrations. Dans son Uranie, Camille Flammarion considère les Martiens comme se rapprochant beaucoup des singes. Ils sont infiniment supérieurs aux « Terrestres » par leur organisation, le nombre et la délicatesse de leur sens, ainsi que leurs grandes facultés intellectuelles.
Le livre de Robert Cromie, Un Plongeon dans l’espace, fait des habitants de Mars des êtres humains d’une taille quelque peu inférieure à la nôtre. Griffith au contraire, les montre beaucoup plus grands que nous, tous pâles et exsangues, tous bâtis de façon semblable.
Le Paquet scellé de M. Stranger, par Hugh MacColl, nous présente une race identique à la race humaine, avec cette seule différence que les Martiens ont la peau azurée et semi-transparente.
On connaît la fameuse Guerre des mondes, de H. G. Wells. Celui-ci fait des Martiens des monstres hideux, véritables « chaudières à échasses, » qui ne manqueraient pas de détruire l’humanité au moyen de leur terrible « rayon de chaleur » et de leur subtil et mystérieux poison, si notre atmosphère, chargée de bactéries pathogènes auxquelles ils ne peuvent résister, ne les exterminait au bout de quelques semaines. Ces « chaudières à échasses » ne sont d’ailleurs que le corps « artificiel » et servent d’enveloppe à l’être véritable, un assemblage protoplasmatique gélatineux, muni de tentacules immenses et dominé par une masse cérébrale énorme.
Cette courte revue démontre péremptoirement que, partout où l’intelligence se heurte à l’inconnu absolu, l’imagination n’a que des ressources assez limitées. En réalité, il n’y a, dans tout cela, aucune idée complètement nouvelle. Ces hommes étranges, ces animaux bizarres et horribles ne sont pas inventés de toutes pièces. Ils constituent un amalgame de choses connues, visibles, tangibles ou palpables, qui font partie de notre monde à nous. La légende, autant que la science, en forme le principal élément ; et l’on se sent parfois tenté de dire à l’apparition de ces êtres fantastiques :
« Vous n’êtes pas des inconnus pour moi. »
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(1) Théâtre de l’Athénée, 10 mai 1908. Texte de Gustave Grillet ; musique de Willy Redstone ; décors d’Amable et Lemonnier ; avec Laurence Duluc (Lyllis), Marguerite Brésil (Rosita), Bullier (Jolicœur) ; interprété aussi par André Lefaur (Henri de Bellejambe).
(2) La Roue Fulgurante, paru en 40 livraisons dans Le Matin, du vendredi 10 avril (n° 8809) au samedi 23 mai 1908 (n° 8852).
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(In L’Aurore politique, littéraire, sociale, n° 3856, 14 mai 1908)
Les illustrations qui suivent proviennent pour une petite part de la collection de Monsieur N ; mais, pour l’esssentiel, elles ont été glanées sur le net. Monsieur N tient à remercier plus particulièrement la librairie Charbonnel de Bar-le-Duc, l’immense spécialiste L. W. Currey, bien connu des amateurs de fantastique et d’anticipation ancienne, le site Monster Brains, et le lieu de rendez-vous incontournable de tous les passionnés de Merveilleux Scientifique, Sur l’autre face du monde.
Annonce du Matin pour le roman de Jean de la Hire, n° 8807, mercredi 8 avril 1908.

Éditions Ferenczi, « Le Livre de l’aventure » n° 7, 1929.



Illustrations de P. Santini pour l’édition du Livre Moderne illustré, 1942.
Illustrations de Stanley Wood pour A Honeymoon in Space.
Illustrations de Claude Shepperson pour l’édition George Newnes, 1901.

La rare jaquette de l’édition Juven.




Illustrations de Martin van Maele pour l’édition Juven.

Illustration de Henri Lanos pour l’article « La littérature fantastique et terrible » de Gaston Deschamps, paru dans Je Sais tout, n° 8, septembre 1905.
La traduction française du roman de John Jacob Astor, Paris : Librairie Hachette et Cie, 1895.





Illustrations de Daniel Carter Beard pour A Journey in Other Worlds.
Préface de Jules Verne pour le roman de Robert Cromie.



Édition originale, London : William Heinemann, 1898.


Première édition illustrée, New York and London : Harper & Brothers, 1898.









Illustrations de Warwick Goble pour l’édition Harper.


Illustrations de Henri Lanos pour l’article « La littérature fantastique et terrible » de Gaston Deschamps, paru dans Je Sais tout, n° 8, septembre 1905.


La somptueuse édition de La Guerre des Mondes illustrée par Henrique Alvim-Corrêa, Jette-Bruxelles : L. Vandamme & Cie, 1906. 32 hors-texte tirés sur papier couché jaune et 105 illustrations dans le texte. Tirage limité à 500 exemplaires numérotés.

Affiche promotionnelle pour La Guerre des Mondes illustrée par Alvim-Corrêa.





















Quelques-unes des extraordinaires illustrations hors-texte de Henrique Alvim-Corrêa pour La Guerre des Mondes.
LA PLANÈTE MARS
Ce que nous voyons de la planète Mars. – Les canaux de Mars. – Récit d’un voyage sur cette planète. – Mœurs étranges des habitants de Mars. – Conclusion.
L’ambition de la science humaine n’a pas de bornes ; chaque découverte nouvelle en provoque une autre. Parmi les champs d’investigation qui semblent plus ou moins à notre portée, l’astronomie s’offre, inépuisable, à la convoitise du savant que la difficulté de l’exploration ne saurait rebuter.
Malheureusement, comme le dit Fontenelle dans ses Entretiens sur la pluralité des Mondes : « Toute la philosophie n’est fondée que sur doux choses : sur ce qu’on a l’esprit curieux et les yeux mauvais. »
Imagination qui nous trompe, insuffisance des moyens d’investigation : voilà, jusqu’à présent, les deux obstacles à rétablissement d’une certitude. Et, pour l’affirmer, cette certitude, pour en donner la preuve irréfutable, que d’intelligences ont sombré dans l’excès même du travail ou dans la constatation décourageante du néant auquel leurs efforts aboutissaient !
Parmi les mondes relativement voisins du notre, la planète Mars a particulièrement excité l’intérêt des hommes de science. Des deux planètes Vénus et Mars, entre lesquelles la Terre tourne autour du Soleil, Mars est, en effet, celle que nous apercevons avec le plus de régularité. Vénus a des alternatives d’éclat et d’obscurcissement ; elle disparaît même à nos yeux pendant trois semaines au mois de septembre. Mars, au contraire, ne cesse de briller et d’attirer nos regards par sa lueur rougeâtre.
Sans prétendre énumérer tous les travaux astronomiques dont la planète Mars a été l’objet au travers des siècles, disons tout de suite qu’en 1877, les astronomes Schiaparelli et Hall firent chacun une découverte des plus intéressantes.
Hall constata l’existence de deux satellites de Mars.
Schiaparelli, à la suite de plusieurs observations dont le retentissement fut universel, put établir que la surface du globe martien présentait des parties différentes entre elles et analogues à nos mers et à nos continents. Bien plus, l’analyse par le spectroscope permit de reconnaître que Mars était enveloppé d’une atmosphère dans laquelle la vapeur d’eau tenait une large place. Ce fait expliquait d’ailleurs les taches brillantes que l’on avait aperçues aux deux pôles de la planète. On pouvait dès lors conclure, sans trop s’aventurer, que ces taches n’étaient autres que des masses de neige et de glace, d’autant plus que, suivant l’approche des saisons correspondant à notre été et à notre hiver, ces masses disparaissaient ou se reformaient.
Les canaux de Mars
Mais la découverte la plus curieuse de Schiaparelli a trait à ces lignes droites, souvent perpendiculaires entre elles, et que les télescopes accusaient d’une façon très nette sur la partie éclairée de la planète. La présence de ces « canaux » – puisque c’est ainsi qu’on les a appelés dès le premier jour – déroutait l’imagination, ou plutôt la lançait sur des pistes invraisemblables.
Nous ne rappellerons pas que cette question des « canaux de Mars » fit couler des flots d’encre, que certains en conclurent l’existence d’habitants doués des mêmes notions géométriques que nous, qu’ils allaient jusqu’à soulever le problème d’une communication écrite d’astre à astre, prétendant que les Martiens nous faisaient signe à travers l’immensité !
Sur cette pente, on pouvait aller très loin.
Il n’en est pas moins vrai que l’astronome Schiaparelli reprit, dans la suite, la série de ses observations sur les canaux de Mars et qu’il constata, au bout de quelque temps, que ces canaux étaient doublés presque tous dans le même sens. Les lignes jumelles semblaient relier entre eux de vastes espaces, comme si une intelligence avait voulu, pour remédier à la sécheresse d’une saison, irriguer des continents séparés les uns des autres par des déserts.
Le savant anglais Lane, craignant de se suggestionner lui-même et de voir, dans son télescope braqué sur Mars, ce qu’il savait devoir y trouver d’après les découvertes précédentes, renouvela l’observation d’une façon originale. Une personne qui n’avait aucune notion astronomique fut amenée devant l’instrument et priée de reproduire graphiquement ce qu’elle apercevait. Le dessin fut probant : les continents étaient indiqués et les canaux très nettement tracés.

En complément des travaux de Lane, M. E.-W. Maunder, de l’observatoire de Greenwich, tenta une autre épreuve au Collège-Hôpital Royal de Greenwich. Il présenta à des enfants des dessins de la planète Mars, telle que les télescopes la laissent voir, et, suivant, la place qu’ils occupaient dans la salle de cours, ces enfants reproduisirent de façons différentes ce qu’ils voyaient.
Le plus grand nombre de ceux qui n’étaient ni trop près, ni loin, indiquèrent les fameux canaux, tels que Schiaparelli les avait reconnus.
Ces faits ne prouvent, certainement, pas grand-chose.
On en peut déduire, cependant, que les habitants de la Terre sont d’accord entre eux pour apercevoir à la surface de Mars les mêmes accidents. Aux savants de conclure. Mais c’est là qu’est la difficulté !… Les uns sont affirmatifs ; les autres disent que l’apparition de ces canaux est due à des effets lumineux, à une illusion d’optique, etc. Et, depuis Schiaparelli, la question ne paraît pas avoir fait de progrès au point de vue astronomique.
Le problème de la pluralité des mondes
Nous en restons au problème inquiétant qui se dresse devant nous, dès que nous jetons les yeux plus haut et plus loin que notre petite sphère. Ces mondes qui brillent dans les belles nuits sont-ils habités ? Quels sont les êtres qui vivent sur ces planètes ? Pourrons-nous jamais correspondre avec eux ? Saurons-nous quelque chose sur ces atomes animés, frères de ceux dont nous sommes faits nous-mêmes ?
Si l’astronomie ne paraît pas être encore en état de résoudre la question, les sciences psychiques ont essayé d’y répondre. Beaucoup se refusent de parti pris à prendre au sérieux les efforts de ceux qui cherchent courageusement à établir pour ce genre d’études des bases rigoureuses et solides. Et cependant, il existe une différence indéniable entre le somnambulisme des foires, le médium des casinos, et le savant qui se risque à l’examen effrayant de ces problèmes. Nous sommes, à l’égard de cette science naissante, à peu près dans les mêmes conditions qu’un homme du XIIIe ou du XIVe siècle à qui on aurait parlé de téléphone, de télégraphie avec ou sans fil, de lumière électrique, de rayons X, de navigation sous-marine ou de Santos-Dumont n° 9 !
Les rêves, les pressentiments, la télépathie, les phénomènes nerveux qui donnent lieu à tant de faits extraordinaires et inexpliqués, la suggestion, l’auto-suggestion, le dédoublement de la personnalité : autant de manifestations de forces inconnues, et d’autant plus inquiétantes qu’elles sont en nous.
Qu’en sortira-t-il lorsqu’on les connaîtra mieux ? À quoi aboutirons-nous lorsque nous les aurons asservies, domestiquées, peut-être, comme l’électricité ? Voilà le problème. En attendant, qu’il ait été résolu, ne nous entêtons pas dans une négation irraisonnée. Profitons pour éclairer notre opinion de ce que les expériences continuelles nous enseignent. Les cerveaux qui se livrent à ce genre de travaux sont dignes de notre admiration.
Si invraisemblable que cette assertion puisse paraître, il y a des êtres humains qui sont allés dans la planète Mars, qui y ont séjourné, et, – chose plus extraordinaire encore, – qui en sont revenus.
Il est certain que ce genre d’excursion n’est pas à la portée de tout le monde. Un voyage pareil nécessite un entraînement spécial et ceux qui le tentent ont des ambitions peu communes.
D’ailleurs, tous ne réussissent pas dans leur entreprise. Témoin ce malheureux jeune homme dont nous avons tous lu la mort, dans les journaux, il y a quelques jours.
Persuadé du « dédoublement possible du moi, » il avait, espéré, au cours d’un long sommeil provoqué artificiellement, et par la force de sa propre volonté tendue vers ce but, arracher son moi « astral » (c’est le terme) à l’enveloppe corporelle qui serait demeurée endormie, et, pendant ce temps, vagabonder dans l’espace, jusque dans les mondes inconnus. Le pauvre garçon mourut, quelques heures après le début de l’expérience, asphyxié par la violence du narcotique employé.
Par l’extériorisation
Un étranger, M. Blackwood, dont l’heureux essai a certainement influencé la victime que nous venons de citer, a réussi, il y a six mois environ, à s’extérioriser et à nous donner des détails extraordinaires sur un voyage « astral » qu’il effectua dans la planète Mars. Nous avons pu nous procurer quelques passages de la relation écrite qu’il a faite de son excursion fantastique.
« Entraîné par les études auxquelles je m’étais livré, j’avais mûri, en secret de ma famille, un projet de tenter sur moi-même une expérience décisive, propre à convaincre le monde savant… Les descriptions que miss Smith a faites de ses séjours répétés dans la planète Mars excitaient au plus haut point ma curiosité.
J’avais la hantise obsédante (tormenting obsession) de ce monde entrevu dans ses récits. Les assertions de M. V. A. Sardou. académicien français, m’étaient une nouvelle preuve de l’intérêt que pouvait avoir pour la science la réussite de ma tentative.
Les documents qu’il a reproduits sur Jupiter me paraissaient aussi indiscutables que des photographies. Je voulais voir moi aussi ! Je voulais être à même de dévoiler un jour mes souvenirs de la planète que j’aurais visitée.
… Mon état de santé s’étant considérablement amélioré, je résolus, pendant l’absence de mes parents, de m’affranchir des liens terrestre qui m’étouffaient… »
(Suit une description détaillée de l’appareil inventé par l’auteur de ce récit.
Cet appareil avait pour but de l’immobiliser sur le lit où il s’était couché, et cela, malgré les efforts instinctifs qui auraient pu se produire.
En même temps, il était construit de telle sorte que le patient respirait automatiquement un gaz spécial, par inhalations régulières et calculées au point de vue physiologique. Des aliments, en quantités infinitésimales, mais suffisantes pour entretenir la vie dans le corps abandonné par son propriétaire, arrivaient au fond de la bouche, grâce à une disposition spéciale…)
« Tout était préparé ; j’emmagasinai dans mon appareil les quantités de gaz et de nourriture nécessaires à ma vie, durant ce laps de temps. Puis, confiant en ma volonté de réussir, et tendant tous les ressorts intimes de mon « moi » vers cette pensée : quitter la terre, m’élever jusqu’à Mars, je m’étendis sur le lit… »
Sur la planète Mars
« Après avoir flotté pendant un espace de temps qui me parut incommensurable, je sentis que je m’élevais moins vite et bientôt j’eus l’impression de prendre pied sur un sol inconnu.
Mes yeux qui, depuis mon départ de la Terre, n’avaient éprouvé aucune influence lumineuse, commencèrent à voir. Et ce que je voyais était merveilleux ! À travers une buée rose, j’apercevais un paysage superbe, des champs immenses de tous les rouges imaginables, depuis le rouge-cerise, jusqu’au carmin foncé de certaines de nos roses ; des arbres gigantesques aux larges feuilles rouges elles aussi ; des ondulations de terrain, baignées de la même lumière vermeille. En avançant le long d’une route qui s’ouvrait devant moi, je parvins en vue d’un amas de constructions bizarres, – une ville sans doute, – comme je n’en avais jamais rencontrées. Des tours de toutes les formes dominaient dans cette architecture. Elles étaient reliées entre elles par des maçonneries épaisses recouvertes d’une végétation luxuriante, également rouge. Les matériaux employés semblaient être des marbres de toutes les couleurs, parmi lesquelles le brun dominait.

Cette ville paraissait immense et j’avais l’impression d’un parc, au milieu duquel émergeaient les toitures d’un vaste palais. Une particularité m’étonnait : aucun bruit ne se faisait entendre aux environs de cette ville.
J’en eus l’explication lorsque, pénétrant dans une de ces demeures, je vis que les Martiens avaient à leur disposition, pour tous les besoins de leur existence, des serviteurs qui ne ressemblaient guère aux nôtres.
Figurez-vous un animal de la taille d’un gros chien avec une tête de chat munie d’un œil unique et de tentacules mobiles, dont ces êtres se servent adroitement, comme de doigts, un corps recouvert de poil d’un rose sale, allongé comme celui d’un poisson et se terminant par une queue arrondie.
Ces animaux, doux et dociles, volent comme s’ils avaient des ailes : attentifs aux signes de leurs maîtres, ils vont et viennent dans le plus profond silence… »
La relation du voyage de ce touriste extraterrestre contient des détails très curieux sur les moeurs des Martiens.
Ces hommes planétaires sembleraient avoir la même apparence corporelle que nous. Chez eux, la pesanteur n’est pas régie par les mêmes lois que sur terre.
Le poids d’un objet dépend de sa forme plutôt que de sa densité. L’éclairage est obtenu par des appareils composés de globes lumineux placés les uns sur les autres. Les animaux « serviteurs » décrits plus haut promènent ces lampes d’un nouveau genre, suivant les besoins de leur maître.
L’allaitement des enfants s’opère de la façon suivante : des animaux bizarres, rappelant le phoque et l’otarie, tiennent lieu de vaches laitières.
Leurs mamelles sont adaptées à une sorte de boîte reliée à la bouche des enfants par un tuyau… Les voitures ont de vagues ressemblances avec nos automobiles : pas de chevaux, pas de fumée, et un dégagement d’étincelles aveuglantes. La locomotion aérienne existerait sur Mars – les habitants peuvent s’élever dans l’air, à l’aide de ballons rectangulaires qu’ils dirigent à leur gré. Pour se dire bonjour, on s’aplatit à terre en glissant, ou bien lorsqu’on est intime on se chatouille le visage de petites chiquenaudes d’amitié.
Les plats dans lesquels on sert les aliments sont carrés ; les couteaux, les fourchettes n’ont pas de manches ; on se nourrit de pâtes blanches et roses présentées au milieu de fleurs étranges.
Toutes les habitations sont entourées de lacs qui, reflétant un paysage et des constructions rougeâtres, ont l’aspect fantastique de mares sanglantes.
Naturellement, notre voyageur ne comprit pas un seul mot de la langue qu’il entendait parler autour de lui, moins avancé en cela que miss Smith qui, d’après le savant ouvrage de M. Flournoy de Genève, avait composé une grammaire martienne.
Pour compléter les extraits que nous avons empruntés au récit de ce voyage unique, disons qu’un habitant de Mars, sans doute au courant de semblables expériences, endormit le Terrien par les procédés employés chez nous sur les médiums.
Le retour s’opéra donc dans les mêmes conditions que l’aller, avec sensation de ballottement, de flottement à travers l’espace, et le patient se réveilla sur son lit, la dualité de son individu s’étant reconstituée d’elle-même.
Conclusion
Ce récit, nous en sommes persuadé, laissera beaucoup de nos lecteurs intimement sceptiques ; nous n’avons pas la prétention de discuter une question aussi troublante.
Le plus sage est peut-être de ne pas rejeter, à priori, ces vagues renseignements sur un monde inconnu, et d’attendre que d’autres y soient allés et nous documentent d’une façon plus précise.
Aussi, après avoir exposé tout ce que l’homme sait actuellement sur la planète Mars, dans le domaine purement scientifique, avec les astronomes, et dans cet autre domaine beaucoup moins fréquenté des psycho-spirites, resterons-nous indécis, en présence des télescopes encore insuffisants et du mystère de notre imagination.
Décidément, Fontenelle a raison : « Toute la philosophie – (et nous pourrions en dire autant de la science) – n’est fondée que sur deux choses : sur ce qu’on a l’esprit curieux et les yeux mauvais. »
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( in L’Universel, magazine hebdomadaire illustré, n° 49, 30 septembre 1903)
Georges FOUREST
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Serait-on surpris si je comparais le poète Georges Fourest au poète José-Maria de Hérédia ? Certes, et le premier étonné serait notre spirituel compatriote lui-même.
Rien n’est plus distant des Trophées que la Négresse Blonde, en effet. Cependant, les deux livres ont ceci de commun : les pièces qui les composent étaient notoires, voire célèbres bien avant d’être réunies en un recueil. Avant même d’être publiées dans les Revues – petites ou grandes, éphémères ou durables – du Quartier Latin, toute la jeunesse intellectuelle copiait, et recopiait, apprenait par cœur, déclamait les Pseudo-Sonnets, les Élégies falotes, et surtout l’Épître testamentaire, et célébrait comme un maître humoriste Georges Fourest, oisif. Celui-ci, un peu hautain comme il sied au dernier mousquetaire égaré dans notre siècle sans chevalerie, vivait dans un cercle très restreint d’amis et évitait les cénacles bruyants et enfumés. Il obtint ainsi – sans le rechercher – le comble de la gloire ! On lui vola ses vers ! chose inouïe pour un poète. C’est que son effacement volontaire faisait de lui un personnage mystérieux, du moins si lointain que – semblait-il – jamais il n’assisterait à la récitation de ses œuvres… Donc, à quoi bon se gêner ? Et il eut cette joie d’entendre, d’applaudir et de féliciter, comme en étant l’auteur, le déclamateur de plusieurs de ses Ballades ! Requiescat in mediocritate !
Maintenant, voici que le recueil qui contient toute l’œuvre (1) de Georges Fourest vient de paraître. C’est la Négresse Blonde (Messein éditeur). Le titre indique tout de suite l’intention de l’auteur : il a voulu amuser en s’amusant. Et ce but est atteint avec une désinvolture charmante. Alors que des humoristes cotés ne réussissent qu’à provoquer des haussements d’épaules, tant on sent le labeur sudorifique que leur a coûté leurs réflexions drôles (?) leur langue et leurs vers pénibles, on croit tout de suite en lisant Fourest qu’on était capable d’écrire comme lui. Et c’est peut-être ce qui atténue le délit de larcin que je viens de rappeler. Quant à moi, j’avoue que mon talentueux ami est le seul poète vivant dont je puisse dire de mémoire des pièces entières : Sardines à l’huile, les Petits Lapons, et le Vieux Saint que j’ai portés avec moi en France… et en Belgique !
Que ceux qui commenteront la Négresse Blonde s’abstiennent de commettre des erreurs qui se renouvellent trop souvent ; Fourest n’est pas décadent. Il a seulement fait des vers décadents (voir la signature collective Mitrophane Crapoussin) pour railler les décadents. Il n’est pas vers-libriste ; il croit seulement, avec raison, qu’à certains sujets convient un certain laisser-aller. Fourest est surtout un humoriste classique, d’une versification et d’une syntaxe impeccables. Sa probité littéraire va si loin qu’il s’est plongé dans l’étude des dialectes africains pour parfaire certains sonnets équatoriaux ! Enfin – et je suis heureux de voir Willy l’affirmer aussi, – loin de suivre, les petits humoristes poussifs qui feignent de l’ignorer, il les a précédés comme leur aîné et leur maître.
Mais je ne serai pas moi si je ne découvrais pas dans tout un livre, quelque motif pour égratigner l’auteur, fût-il, comme Georges Fourest, mon labadens au lycée Gay-Lussac et, depuis, mon fidèle ami littéraire. Il y a dans la Négresse Blonde, une pièce culminante : c’est la Singesse. Le sujet, d’une hardiesse inouïe et d’un pessimisme monstrueux, développé dans des strophes d’un lyrisme savoureux (trop savoureux peut-être), aurait dû provoquer un chef-d’œuvre. Pour cela, il aurait fallu que la pièce ne portât pas avec elle sa date ; la thèse – qui est la misanthropie absolue – étant une idée générale et réduite, par l’évocation de Footitt et de Little-Tich, aux proportions d’une simple anecdote. Et le nu de la Vénus quadrumane perd un peu de la beauté que le poète voulait lui donner (car elle en manque, et il est trop artiste pour ignorer cette indigence).
« Vous avez dit : « le nu… » Il y a donc du nu dans la Négresse Blonde ?
– Oui, et beaucoup. Et c’est pour cette raison que, le livre ayant paru le 2 décembre, cet article est imprimé après le 1er janvier. Ainsi, on ne m’accusera pas de l’avoir recommandé comme volume d’étrennes. Vraiment, il n’en est pas digne ! »
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(1) Ou presque toutes, car je n’y vois pas : Madrigal pédant, le sonnet Quand parut le matin de la jeune vendange, le poème coppéiste Une vie, et diverses pièces soi-disant décadentes qu’on retrouverait sans doute dans l’ancien Limoges-Illustré. Et qu’est devenu la Ballade sur la famille Trouloyaux ?
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(Pierre Halary, in Limoges-illustré, publication bi-mensuelle : artistique, scientifique et littéraire, 15 février 1910 ; illustration extraite de Prochainement Ouverture… de 62 Boutiques Littéraires dessinées par Henri Guilac et présentées par Pierre Mac Orlan, Paris : Simon Kra, 1925)