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Sidney Sime, « A Landscape Map of The Land of Dreams, » in The Sketch, 3 mai 1905
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Sidney Sime, « A Landscape Map of The Land of Dreams, » in The Sketch, 3 mai 1905
Il y avait une fois un fils de paysan, qui rêva qu’il épouserait une Princesse bien loin de chez lui, et elle était rouge et blanche comme du lait et du sang, et si riche qu’il n’y avait pas de limite à sa richesse. Lorsqu’il se réveilla, il lui sembla qu’elle était encore debout devant lui, en chair et en os, et elle lui parut si belle et charmante qu’il ne pourrait pas vivre sans elle. Et il vendit ce qu’il avait, et s’en alla par le monde pour la chercher. Il s’en alla bien loin, et plus loin encore, et en hiver il arriva dans un pays où tous les chemins étaient tout droits, sans aucune courbe. Lorsqu’il eut marché en ligne droite pendant trois mois, il arriva dans une ville et, devant la porte de l’église, il y avait un grand glaçon avec un cadavre dedans, et tous les gens qui sortaient de l’église crachaient dessus, en passant. Le garçon fut étonné ; et, lorsque le prêtre sortit de l’église à son tour, il lui demanda ce que cela voulait dire.
« C’est un grand criminel, dit le prêtre ; il est puni pour son impiété, et exposé là pour être la risée de tous.
– Qu’est-ce donc qu’il a fait ? demanda le garçon.
– Dans la vie, il était marchand de vin, dit le prêtre, et il mélangeait le vin avec de l’eau. »
Le garçon trouva que ce n’était pas un acte si épouvantable, « et s’il l’a payé de sa vie, ajouta-t-il, on pouvait bien le mettre en terre chrétienne, et le laisser en paix après sa mort. » Mais le prêtre dit que cela ne pouvait se faire en aucune manière, car il faudrait des gens pour briser la glace et l’en dégager, il faudrait de l’argent pour payer la terre chrétienne à l’église, le fossoyeur devrait avoir son salaire pour préparer la tombe, et le propriétaire de l’église pour les cloches, et le sonneur pour le chant, et le prêtre pour la cérémonie.

« Crois-tu que quelqu’un paiera tout cela pour un pécheur puni ? demanda-t-il.
– Oui, » dit le garçon ; pour faire mettre l’homme en terre, il paierait même la bière des funérailles sur le peu qu’il avait.
Le prêtre ne voulait tout de même pas, mais lorsque le garçon arriva avec deux hommes, et demanda en leur présence s’il pouvait refuser la cérémonie, il répondit qu’il ne le pouvait pas.
Ils brisèrent donc la glace et dégagèrent le marchand de vin, et le mirent en terre chrétienne ; ils sonnèrent les cloches et chantèrent pour lui, et le prêtre jeta les pelletées de terre, et ils burent la bière des funérailles, en sorte qu’ils pleurèrent et burent ensemble ; mais lorsque le garçon eut payé la bière des funérailles, il ne lui resta plus beaucoup de skillings dans la poche.
Il se remit en route ; il n’était pas encore allé loin, lorsqu’un homme le rejoignit, qui lui demanda s’il ne trouvait pas triste de marcher ainsi seul.
Non, le garçon ne trouvait pas cela, car il avait toujours à quoi penser, répondit-il.
L’homme demanda s’il ne voulait pas avoir un serviteur.
« Non, dit le garçon, je suis habitué à être mon propre serviteur ; aussi n’en ai-je nul besoin, et quand bien même j’aimerais en avoir un, je n’ai pas le moyen d’avoir un serviteur, car je n’ai pas d’argent pour l’entretenir et le payer.
– Tu as besoin d’un serviteur, je le sais mieux que toi, dit l’homme ; et tu as besoin d’un serviteur sur qui tu puisses compter à la vie, à la mort. Si tu ne veux pas de moi comme serviteur, tu peux me prendre comme compagnon ; je te promets que je te serai utile, et cela ne te coûtera pas un skilling ; je m’entretiendrai moi-même, et je n’ai pas besoin de nourriture ni d’habits. »
Soit, dans ces conditions, il voulait bien l’avoir pour compagnon ; et depuis lors, ils voyagèrent ensemble, et l’homme, le plus souvent, marchait devant et montrait le chemin.
Lorsqu’ils eurent traversé beaucoup de pays, par-dessus collines et plateaux, ils arrivèrent devant une montagne. Là, le compagnon cogna et demanda qu’on ouvrît. La montagne s’ouvrit devant eux, et lorsqu’ils eurent pénétré loin dedans, la femme-trold s’avança avec une chaise et les invita :
« Veuillez-vous asseoir, vous devez être fatigués, dit-elle.
– Assieds-toi toi-même ! » dit l’homme.
Ainsi elle dut s’asseoir, et, lorsqu’elle fut assise, elle n’en bougea plus, car la chaise était telle qu’on ne s’en pouvait lever quand on était dessus. Alors, ils se promenèrent dans la montagne, et le compagnon regarda autour de lui, tant qu’il vit une épée accrochée au-dessus de la porte. Il voulut absolument l’avoir, et il promit à la femme-trold, si elle lui donnait l’épée, de la délivrer de la chaise.
« Non, s’écria-t-elle, demande-moi n’importe quoi ! Tu auras ce que tu voudras, mais pas cela, car c’est l’épée des trois sœurs ! (elles étaient trois sœurs qui possédaient l’épée en commun).
– Eh bien, tu peux rester assise là jusqu’à la fin du monde, » dit l’homme.
Mais lorsqu’elle entendit cela, elle dit qu’il aurait l’épée, s’il la délivrait.
Il prit l’épée et l’emporta, et laissa quand même la femme-trold sur la chaise.
Lorsqu’ils eurent marché très loin par-dessus des montagnes arides et des plateaux désolés, ils arrivèrent encore devant un escarpement. Là, le compagnon cogna et demanda qu’on ouvrît. Ce fut comme la première fois. La montagne s’ouvrit devant eux, et lorsqu’ils eurent pénétré loin dedans, une femme-trold s’avança vers eux avec une chaise, et les pria de s’asseoir, car ils devaient être fatigués, dit-elle.
« Assieds-toi toi-même, » dit le compagnon.
Et, de même que sa sœur, elle n’osa faire autrement et, une fois sur la chaise, elle resta assise. Le garçon et le compagnon se promenèrent dans la montagne, et celui-ci ouvrit toutes les armoires et les commodes, tant qu’il trouva ce qu’il cherchait ; c’était une pelote de fil d’or. Il voulait absolument l’avoir, et il promit à la femme-trold que, si elle voulait lui donner la pelote, il la délivrerait de la chaise. Elle répondit qu’il pouvait prendre tout ce qu’elle possédait, mais qu’elle ne voulait pas perdre la pelote, car c’était la pelote des trois sœurs. Mais lorsqu’elle entendit qu’elle resterait assise jusqu’au jour du jugement, s’il n’avait pas la pelote, elle dit qu’il pouvait la prendre tout de même, s’il voulait la délivrer. Le compagnon prit la pelote, mais laissa quand même la femme-trold sur la chaise.
Puis ils marchèrent pendant bien des jours sur des plateaux et à travers les forêts, et ils arrivèrent encore devant un escarpement. Ce fut exactement comme les deux premières fois : le compagnon cogna, la montagne s’ouvrit, et, dans la montagne, arriva une femme-trold avec une chaise, qui les pria de s’asseoir, parce qu’ils devaient être fatigués. Mais le compagnon dit : « Assieds-toi toi-même, » et elle s’assit. Ils n’eurent pas traversé beaucoup de chambres, qu’ils aperçurent un vieux chapeau, accroché à une patère derrière la porte. Cétaît ce que voulait le compagnon ; mais la femme-trold ne voulait pas s’en séparer, car c’était le chapeau des trois sœurs et, si elle le donnait, elle deviendrait tout à fait malheureuse. Mais lorsqu’elle entendit qu’il lui faudrait rester là jusqu’à la fin du monde, s’il n’avait pas le chapeau, elle lui dit qu’il pouvait le prendre, à condition de la délivrer. Lorsque le compagnon eut le chapeau, il la pria de rester assise, comme ses sœurs.
Au bout d’un certain temps, ils arrivèrent à un détroit. Le compagnon prit la pelote de fils d’or, et la lança si fort contre la montagne de l’autre côté du bras de mer qu’elle revint jusqu’à lui, et lorsqu’il l’eut jetée plusieurs fois, elle devint un pont. Sur ce pont, ils traversèrent le détroit et, lorsqu’ils furent arrivés de l’autre côté, l’homme dit au garçon de remettre les fils en pelote le plus vite qu’il pourrait, « car si ce n’est pas fait vite, les trois femmes-trolds vont arriver et nous mettront en miettes, » dit-il. Le garçon se mit à pelotonner le plus vivement qu’il put, et il ne restait plus que le dernier fil, lorsque les femmes-trolds arrivèrent en courant ; elles volèrent dans l’eau, virent le passage devant elles, et se précipitèrent sur le bout du fil ; mais elles ne surent pas le saisir, et se noyèrent dans le détroit.

Lorsqu’ils eurent encore marché quelques jours, le compagnon dit :
« Nous allons arriver au château où se trouve la Princesse que tu as vue en rêve, et lorsque nous y serons, tu entreras et tu diras au roi ton rêve, et l’objet de ton voyage. »
Ils arrivèrent, et le garçon fit comme il avait dit, et fut assez bien reçu ; on lui donna une chambre, et une pour son serviteur, et, à l’heure du repas, il fut invité à dîner à la propre table du roi. À la vue de la Princesse, il la reconnut aussitôt ; c’était bien elle que son rêve lui avait promise. Il lui dit son désir, et elle répondit qu’il lui plaisait, et qu’elle l’épouserait volontiers, mais qu’il devait d’abord subir trois épreuves. Lorsqu’ils eurent dîné, elle lui remit des ciseaux d’or, et lui dit :
« La première épreuve est celle-ci : prends ces ciseaux, garde-les, et rends-les-moi demain à dîner ; ce n’est pas une épreuve bien difficile, je pense, dit-elle avec une vilaine grimace, mais si tu ne le fais pas, tu perdras la vie ; c’est la loi, tu seras condamné, roué, et ta tête piquée sur une perche, comme les prétendants dont tu peux voir les crânes par la fenêtre. »
Des têtes d’hommes étaient ainsi piquées autour du palais, comme on voit en automne des corneilles posées sur des pieux.
« Il doit y avoir quelque piège là-dedans, » se dit le garçon. Mais la Princesse était si gaie et si vive, et batifola si bien avec lui, qu’il en oublia les ciseaux et lui-même, et, tandis qu’ils se trémoussaient et faisaient du bruit, elle lui subtilisa les ciseaux sans qu’il s’en aperçût.
Lorsqu’il monta dans sa chambre, le soir, et raconta ce qui s’était passé, ce qu’elle avait dit, et la paire de ciseaux qu’il devait garder, le compagnon demanda :
« Tu as bien les ciseaux qu’elle t’a donnés ? »
Il chercha dans toutes ses poches, mais il n’y avait pas de ciseaux, et le garçon devint plus qu’inquiet lorsqu’il comprit qu’il ne les avait plus.
« Bon, bon, rassure-toi ; je vais voir si je ne peux pas te les rapporter, » dit le compagnon.
Et il descendit à l’étable. Il y avait là un bouc grand et gros, qui appartenait à la Princesse, et ce bouc volait dans l’air beaucoup plus vite qu’il ne marchait sur terre. Il prit alors l’épée des trois sœurs, lui donna un coup entre les cornes et demanda :
« Quand la Princesse ira-t-elle trouver son bien-aimé cette nuit ? »
Le bouc bêla, et dit qu’il ne pouvait pas le dire, mais lorsqu’il eut reçu un second coup, il dit que la Princesse devait venir à onze heures. Le compagnon mit le chapeau des trois sœurs, et par là devint invisible, et il attendit son arrivée.
Alors, elle prit le bouc et le frictionna avec un baume qu’elle avait dans une grande corne, et elle dit :
« En haut, en haut, au-dessus des toits et des flèches d’église, au-dessus de la terre, de l’eau, des monts, des vallées, vers mon bien-aimé qui m’attend dans la montagne cette nuit ! »
Au moment où le bouc partit, le compagnon se précipita sur sa croupe, et l’on alla comme le vent ; le voyage ne fut pas long. Naturellement, ils arrivèrent à une montagne ; la Princesse frappa, et ils entrèrent chez le trold, son bien-aimé.
« Voilà qu’il est venu un nouveau prétendant qui veut m’épouser, il est jeune et beau ; mais je ne veux pas d’autre que toi, ajouta-t-elle, en câlinant le trold de la montagne. Alors, je lui ai donné une épreuve, et voici les ciseaux qu’il devait garder, garde-les maintenant, toi ! »
Et ils rirent ensemble avec autant d’abandon que s’ils avaient déjà fait attacher le garçon à la roue.

« Oui, je le garderai, et en prendrai grand soin, et je dormirai dans les bras de la fiancée, pendant que les corbeaux mangeront les entrailles de ce garçon, » dit le trold.
Et il déposa les ciseaux dans un coffret de fer à triple serrure ; mais, au moment où il lâcha les ciseaux, le compagnon les prit. Aucun d’eux ne pouvait le voir, car il portait le chapeau des trois sœurs, et le trold referma le coffret sur rien, et il cacha les clefs dans le trou d’une de ses molaires, préparée à la manière des trolds.
« Il aura de la peine à les trouver là, » se dit-il.
Comme il était plus de minuit, elle rentra chez elle. Le compagnon monta sur le bouc avec elle, et ils ne furent pas longtemps en route.
Au dîner, le garçon fut prié de descendre à la table du roi ; mais la Princesse faisait de vilains gestes, et elle était si belle et si fière qu’elle ne voulait presque pas regarder du côté du garçon. Lorsqu’ils eurent mangé, elle se composa une vraie figure de fête, se fit douce comme miel, et demanda :
« Tu as bien, sans doute, les ciseaux que je t’ai prié de garder hier ?
– Oui, je les ai, les voici, » dit le garçon, et il les leva en l’air et les laissa retomber sur la table, qui trembla.
La Princesse n’aurait pas pu être plus en colère s’il les lui avait jetés à la figure. Mais elle se fit câline et tendre tout de même, et dit :
« Puisque tu as si bien veillé sur les ciseaux, il ne te sera pas difficile de garder ma pelote de fils d’or, et d’en avoir soin, pour me la rendre demain à dîner ; mais si tu ne l’as pas, tu perdras la vie et seras condamné, c’est la loi. »
Cela n’est pas bien difficile, se dit le garçon ; il prit la pelote de fils d’or et la glissa dans sa poche. Mais elle se mit à plaisanter et batifoler avec lui de nouveau, si bien qu’il s’oublia et oublia la pelote, et tandis qu’ils se trémoussaient et faisaient du bruit, elle la lui vola, puis le fit partir.
Lorsqu’il fut monté dans la chambre et eut raconté ce qu’ils avaient dit et fait, le compagnon demanda :
« Tu as bien la pelote de fils d’or qu’elle t’a donnée ?
– Oui, je l’ai, » dit le garçon ; et il mit la main à la poche où il l’avait mise ; mais non, il n’avait pas de pelote, et il fut de nouveau si inquiet qu’il ne savait que devenir.
« Bon, bon, rassure-toi ; je vais tâcher de l’avoir, » dit le compagnon ; et il prit l’épée et le chapeau, s’en alla chez un forgeron et lui fit mettre deux cents kilos de fer à son épée. Puis il vint à l’étable, donna au bouc un coup entre les cornes, qui le fit sursauter, et demanda :
« À quelle heure la Princesse va-t-elle trouver son bien-aimé cette nuit ?
– À minuit, » bêla le bouc.
Le compagnon se coiffa du chapeau des trois sœurs, et attendit.
Le Princesse arriva en courant avec la corne de baume, et frictionna le bouc.
Puis elle dit, comme la première fois : « En haut, en haut,au-dessus des toits et des flèches d’église, au-dessus de la terre, de l’eau, des monts, des vallées, vers mon bien-aimé qui m’attend dans la montagne cette nuit ! »
Au moment où le bouc partit, le compagnon se précipita sur sa croupe, et l’on alla comme le vent. Naturellement, ils arrivèrent à la montagne du trold, et lorsqu’elle eut frappé trois coups, ils entrèrent chez le trold, son bien-aimé.
« Comment as-tu gardé les ciseaux que je t’avais donnés hier, mon ami ? dit la Princesse. Le prétendant les avait et me les a rendus. »
Le trold répondit que c’était tout à fait impossible, car il les avait enfermés dans un coffret à triple serrure, et avait caché la clef dans le trou de sa molaire ; mais ils l’ouvrirent, pour voir, et le trold n’avait pas de ciseaux dans son coffret. Et la Princesse raconta qu’elle avait donné au prétendant sa pelote de fils d’or, mais qu’allons-nous faire, s’il sait jouer de tels tours ?
« La voici, dit-elle, car je la lui ai reprise. »
Le trold était embarrassé ; ils y réfléchirent un moment, et imaginèrent de faire un grand feu, et de brûler la pelote ; ainsi ils seraient bien sûrs qu’il ne pourrait l’avoir. Au moment où elle la jeta au feu, le compagnon guetta le mouvement, et la saisit, et aucun d’eux ne le vit, car il portait le chapeau des trois sœurs. La Princesse resta un certain temps chez le trold, et comme le matin approchait, elle rentra chez elle ; le compagnon monta sur le bouc avec elle, et l’on fut vite rentrés.
Lorsque le garçon fut invité à venir dîner, le compagnon lui donna la pelote de fils d’or. La Princesse était encore plus belle et plus fière que la veille, et lorsqu’ils eurent fini de manger, elle serra fortement les lèvres, et dit :
« Je ne compte guère ravoir ma pelote de fils d’or, qu’hier je t’ai donnée à garder.
– Si fait, dit le garçon, tu l’auras ; la voici. »
Et il la jeta sur la table, qui trembla, et le roi bondit en l’air.
La Princesse devint aussi blême qu’un cadavre, mais bientôt elle reprit un air aimable, et dit que c’était très adroit ; elle n’avait plus qu’une petite épreuve :
« Si tu es assez habile pour me procurer demain, à dîner, la chose à laquelle je pense, tu m’épouseras et je serai à toi, » dit-elle.
Le garçon se sentit comme condamné à mort, car il lui semblait qu’il n’était pas possible de savoir à quoi elle avait pensé, et encore plus impossible de le lui procurer, et lorsqu’il fut rentré dans sa chambre, il n’y eut presque pas moyen de le calmer. Le compagnon lui dit qu’il pouvait être tranquille, qu’on en viendrait bien encore à bout comme les deux premières fois, et le garçon finit par se rassurer, et se coucha pour dormir.
Alors, le compagnon se hâta d’aller trouver le forgeron, et lui fit mettre quatre cents kilos de fer à son épée, et, quand ce fut fait, il vint à l’étable, et donna au bouc, entre les cornes, un coup qui le fit sauter d’un mur à l’autre.
« Quand la Princesse ira-t-elle rejoindre son bien-aimé cette nuit ? demanda-t-il.
– À une heure, » bêla le bouc.
A l’heure dite, le compagnon était dans l’étable avec le chapeau des trois sœurs sur la tête, et après que la Princesse eut frictionné le bouc, et lui eut dit, comme d’habitude, de voler par les airs vers son bien-aimé qui l’attendait dans la montagne, ils s’envolèrent de nouveau, avec le compagnon assis sur la croupe ; mais, cette fois, il n’eut pas la main légère, car il frappa la Princesse, un coup par-ci, un coup par-là, tant qu’elle en fut toute abîmée. Ils arrivèrent au mur de la montagne, elle frappa à la porte, qui s’ouvrit, et ils entrèrent chez son bien-aimé.
Là, elle se plaignit à lui, elle gémit lamentablement, elle ne savait pas qu’il pût y avoir des temps si mauvais ; c’était comme s’il y avait eu quelqu’un qui la frappait et qui frappait le bouc, et sûrement elle devait être jaune et bleue sur tout le corps, tant le voyage avait été pénible ; puis elle raconta que le prétendant lui avait aussi rendu la pelote de fils d’or ; comment cela avait pu se faire, ni elle ni le trold ne pouvaient l’imaginer.
« Mais sais-tu quelle idée j’ai eue ? » demanda-t-elle.
Non, le trold ne pouvait pas le savoir.
« Eh bien, je lui ai dit qu’il fallait m’apporter demain, à dîner, la chose à laquelle je pensais, et c’était ta tête. Mon ami, crois-tu qu’il pourra me la procurer ? dit la Princesse, en câlinant le trold.
– Je ne le crois pas, » dit le trold ; et, à sa réponse, il se mit à rire et à s’esclaffer comme un lourdaud, et tous deux pensaient bien, le trold et la Princesse, que le garçon serait attaché à la roue, et que les corbeaux lui arracheraient les yeux, avant qu’il pût procurer la tête du trold.
Vers le matin, elle dut rentrer chez elle, mais elle avait peur, dit-elle, car il lui semblait qu’il y avait quelqu’un derrière elle, et elle n’osait faire seule le voyage ; le trold devrait bien l’accompagner. Soit, le trold va l’accompagner, et il sort son bouc, car il en avait un pareil à celui de la Princesse, et il le frictionne et lui met du baume entre les cornes. Lorsque le trold fut assis, le compagnon s’accrocha par derrière avec lui, et l’on partit à travers l’air, pour le palais du roi ; mais, en chemin, le compagnon tapa sur le trold et sur le bouc à coups répétés de son épée, si bien qu’ils baissaient de plus en plus, et à la fin ils furent presque sur le point de s’enfoncer dans la mer, au-dessus de laquelle ils volaient. Voyant qu’il faisait si mauvais temps, le trold accompagna la Princesse jusqu’au palais du roi, et attendit dehors, pour être sûr qu’elle rentrait sans encombre. Mais, au moment où elle ferma la porte derrière elle, le compagnon trancha la tête du trold, et courut à la chambre du garçon.
« Voilà, dit-il, à quoi pensait la Princesse. »
Bon, tout allait bien, comme on voit, et le garçon fut prié de venir à table et, après le dîner, la Princesse fut douce comme une fauvette.
« Tu as peut-être ce à quoi j’ai pensé ? demanda-t-elle.
– Oui, certes, je l’ai, » dit le garçon ; et il sortit la tête de dessous le pan de son habit, et la jeta sur la table, si bien que la table et toute la vaisselle furent renversées.
La Princesse était comme une morte, mais elle ne put nier que c’était bien ce à quoi elle avait pensé, et maintenant il devait l’épouser, comme elle avait promis. On fêta le mariage, et il y eut grande joie dans tout le royaume.
Le compagnon prit le garçon à part, et lui dit qu’il devrait fermer les yeux et faire semblant de dormir pendant la nuit des noces, mais que s’il tenait à la vie et voulait l’écouter, il ne fallait pas sommeiller un instant, avant d’avoir débarrassé la Princesse de la peau de trold qui l’enveloppait ; pour cela, il fallait la fouetter avec neuf balais de bouleau neufs, et la frotter avec du lait dans trois vases ; d’abord, il la laverait dans un vase avec du petit lait vieux d’un an, puis il la frictionnerait avec du lait caillé, et enfin il la rincerait dans un vase de lait frais ; les balais étaient sous le lit, et il avait placé les vases dans un coin ; tout était prêt. Le garçon promit de lui obéir, et de faire comme il avait dit.
Le soir des noces, ils se mirent au lit, et le garçon fit semblant de dormir. La Princesse se leva sur son coude, regarda s’il dormait, et le chatouilla sous le nez. Le garçon dormait toujours. Elle lui tira les cheveux et la barbe. Il dormait comme une souche, à ce qu’elle crut. Alors, elle tira un grand coutelas de sous l’oreiller, et voulut lui couper la tête ; mais le garçon se redressa, lui fit tomber des mains le couteau, et la prit par les cheveux. Puis il la fouetta avec les balais, tant qu’il n’en resta pas une brindille. Cela fait, il la jeta dans le vase de petit lait, et là il put voir quelle sorte d’animal elle était ; elle était noire comme un corbeau sur tout le corps ; mais après l’avoir lavée dans le petit lait, frictionnée avec le lait caillé, rincée dans le lait frais, la peau de trold disparut, et elle fut douce et ravissante comme elle ne l’avait jamais été.
Le lendemain, le compagnon dit qu’ils devaient partir. Oui, le garçon était prêt à partir, et aussi la Princesse, car la dot était préparée depuis longtemps. La nuit, le compagnon transporta dans le palais du roi tout l’or et l’argent, et toutes les richesses laissées par le trold dans la montagne, et, le matin du départ, c’était tellement plein partout dans le palais qu’on ne pouvait avancer ; la dot valait plus que tout le pays du roi, et ils ne savaient comment emporter tout cela. Mais le compagnon savait toujours s’en tirer. Le trold avait encore laissé six boucs qui savaient voler. On les chargea et surchargea tellement d’or et d’argent qu’ils durent marcher sur terre, et ne purent s’envoler avec ; et ce que les boucs ne furent pas capables de porter dut rester dans le palais du roi.
Ensuite, ils voyagèrent bien loin, et plus loin encore, mais à la fin les boucs furent si fatigués qu’il ne purent pas aller plus loin. Le garçon et la Princesse ne savaient que faire, et le compagnon, voyant qu’ils ne pouvaient s’en tirer, prit toute la dot sur son dos, mit les boucs par-dessus, et porta le tout si loin qu’il n’y avait plus qu’une grande lieue jusqu’à la maison du garçon. Là, le compagnon dit :
« Maintenant, il faut que je te quitte ; je ne peux pas rester avec toi plus longtemps. »

Mais le garçon ne voulait pas le quitter, il ne voulait le perdre à aucun prix. Soit, il continua une lieue encore avec eux, mais il ne pouvait les accompagner plus loin, et le garçon eut beau le prier et le presser de venir jusque chez lui et d’y rester, ou tout au moins de prendre part à la fête du retour chez son père, le compagnon dit qu’il ne le pouvait pas. Alors, le garçon lui demanda ce qu’il voulait pour l’avoir accompagné et aidé.
« Si tu y tiens, que ce soit la moitié de tout ce qui te viendra en cinq ans, dit le compagnon.
– Bon, tu l’auras, » dit le garçon.
Après son départ, le garçon laissa toute sa richesse, et rentra chez lui les mains vides. Il y eut grande fête du retour, dont on entendit et demanda des nouvelles dans sept royaumes, et lorsqu’elle fut finie, ils durent charroyer tout l’hiver, tant avec les boucs qu’avec les douze chevaux que possédait son père, avant de rentrer tout l’or et tout l’argent. Au bout de cinq ans, le compagnon revint et voulut sa part. L’homme avait bien tout partagé en deux parts égales.
« Mais il y a une chose que tu n’as pas partagée, dit le compagnon.
– Quoi donc ? dit l’homme ; je croyais avoir tout partagé.
– Il t’est venu un enfant, dit le compagnon ; il faut aussi le partager en deux. »
Oui, c’était juste. Il prit l’épée ; mais, au moment où il la levait pour fendre l’enfant, le compagnon la saisit par la pointe, et il ne put frapper.
« As-tu été heureux lorsque je t’ai empêché de frapper ? demanda le compagnon.
– Oh, jamais je n’ai été aussi heureux, dit l’homme.
– Moi, j’ai été aussi heureux, le jour où tu m’as délivré du glaçon, dit-il. Garde tout ce que tu as ; je n’ai besoin de rien, car je suis un esprit. »
C’était le marchand de vin qui était dans un glaçon à la porte de l’église, et sur qui tout le monde crachait ; et il s’était fait son compagnon et l’avait aidé, parce qu’il avait donné ce qu’il avait pour lui donner la paix et le faire mettre en terre chrétienne. Il avait obtenu de l’accompagner pendant une année, et l’année était écoulée, lorsqu’ils s’étaient séparés la dernière fois. Et il avait obtenu de le revoir, mais maintenant il fallait qu’ils se séparent à jamais, car les cloches du ciel l’appelaient.

P. CHR. ASBJŒRNSEN
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(Peter Christen Asbjørnsen & Jørgen Moe, « Le Compagnon » [Følgesvennen], conte recueilli dans Norske Folkeeventyr, 1887, traduit du norvégien par P.-G. La Chesnais, in Mercure de France, tome XLIV, n° 155, novembre 1902. Les gravures sont tirées de l’édition originale ; ainsi que les deux épreuves, elles sont l’œuvre d’Erik Werenskiol ; la dernière illustration est de Carl Larson)
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Jean Veber, estampe, 1899
Source : Gallica
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Arnold Böcklin, « Das Schweigen des Waldes, » huile sur toile, 1885
Olivan était un libre chasseur des Pyrénées. Nul plus hardiment ne gravissait les sommets inaccessibles, nul ne traquait l’izard léger avec plus d’audace, au bord des lacs bleus et sur les rochers.
Il était célèbre dans toute la contrée pour la sûreté de son coup de fusil. Aussi, l’hiver, venait-on le chercher de très loin, quand une famille d’ours descendait à l’improviste sur une vallée pour en enlever les brebis ou les bœufs.
L’été, il servait de guide aux étrangers, leur louait des chevaux, les conduisait sur les sentiers escarpés. Alors, en cheminant, il disait le nom des pics, quelles sont les herbes et les fleurs qui y croissent ; il prédisait par la forme des nuages le temps qu’il devait faire, et son amour des montagnes était tel que ses paroles ajoutaient de la beauté aux choses qu’il décrivait.
Il organisait aussi des chasses pour les touristes. C’est en cela surtout qu’il excellait. Il était bien rare que ceux qui partaient avec lui n’aient pas au retour l’orgueil de faire admirer, par leurs amis de l’hôtel, un izard sanglant, que l’habileté d’Olivan avait amené à portée de leur fusil.
Mais il n’aimait guère ces sortes d’expéditions. Il n’y participait que parce qu’il fallait bien gagner sa vie. Au milieu de ceux qu’il conduisait, il demeurait taciturne, et le mépris qu’il avait pour les hommes venus de loin, ceux qui habitent les villes, qui sont instruits et bien vêtus, perçait toujours dans ses paroles.
Il n’avait pas d’amis dans son village. Il était orphelin et vivait seul. Ses compagnons de chasse avaient tous des parents, une fiancée qui, au bout de quelques jours de campement et d’aventures sur les hauteurs, les rappelaient vers les maisons, où l’on cause et où l’on aime auprès du feu. Il riait de ces servitudes comme d’une misérable infériorité.
Sa grande joie était de s’en aller, le fusil sur l’épaule, seul, à l’endroit où les derniers sentiers des bergers se perdent parmi les rochers. Saisi de l’ivresse de la solitude et des sommets, il marchait alors à travers les couloirs de pierre, le long des précipices, parmi les formes étonnantes que dessinent les ombres des pics.
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Tous les ans, au moment de la belle raison, arrivait en automobile une jeune fille d’une remarquable beauté, qui habitait une villa, près de la maison d’Olivan. Elle vivait avec son frère, qui était aussi brun et noir qu’elle était blanche de peau, aussi lourd et inélégant qu’elle était svelte et gracieuse. La jeune fille avait été surnommée le Cygne par les baigneurs des hôtels, à cause de son long cou mince et de ses vêtements toujours blancs. On appelait son frère l’Ours, parce qu’en effet, quand il marchait en se balançant un peu, avec sa peau de chauffeur, il ressemblait à un ours des Pyrénées.
Et ce fut le sujet d’une grande joie pour tous, quand, un dimanche, des Espagnols vinrent sur la grande place, avec deux ours apprivoisés et, le fouet à la main, les firent danser et sauter à la corde.
La jeune fille et son frère étaient là qui regardaient. Mais ils paraissaient avoir sur leur visage plus de tristesse que de plaisir.
On remarqua, quand les Espagnols firent la quête, qu’ils ne donnaient pas la moindre pièce de monnaie, et l’on s’en étonna, car ils passaient pour généreux.
Le soir, les Espagnols allèrent boire et dormir dans une petite auberge. Ils enfermèrent pour la nuit leurs ours dans une grange voisine. Ils étaient solidement enchaînés par une patte et la grange était close.
Quand ils voulurent partir le lendemain, les ours avaient disparu.

Cela fit grand bruit dans tout le pays. Un homme avait ouvert la porte de la grange et les chaînes avaient été limées. Cette fuite paraissait d’autant plus inexplicable que les ours, au dire des Espagnols, étaient habitués depuis longtemps à la servitude, et n’avaient jamais montré de velléités de départ.
Les étrangers n’osaient plus aller sur les petits chemins qui gravissent la montagne. Le chasseur Olivan et les gens du pays firent des battues. Olivan retrouva leurs traces dans la terre fraîche. « Les ours, disait-il, à travers les broussailles et les rochers, étaient montés, aussitôt libres, vers les hauteurs. » Le pied d’un homme était marqué à côté de ces empreintes. Un homme avait gravi la montagne avec eux.
Cela parut invraisemblable. Quelques jours passèrent. Les Espagnols partirent. On oublia peu à peu les ours. Olivan déclara qu’ils avaient dû gagner des repaires inaccessibles et qu’on ne pourrait les atteindre qu’à l’hiver.
*
La jeune fille qu’on nommait le Cygne et son frère le chauffeur, se firent accompagner par Olivan dans les montagnes. Ils firent de grandes courses ensemble sur les sommets, marchèrent au bord des lacs glacés, dormirent sous la tente.
Pour la première fois, Olivan se sentit de la sympathie pour des étrangers qui n’étaient pas de sa race. Il retrouvait en eux un peu de son âme sauvage, les mêmes désirs d’immensité, les mêmes contemplations devant les horizons de fougères, des étendues de pierre.
Un sentiment nouveau naquit dans son cœur, qui était à la fois de l’admiration, de l’esclavage, de la honte, de l’amour. Il n’avait plus besoin de parler à la jeune fille pour la comprendre. Son regard bleu d’acier n’avait qu’à se fixer sur lui et il savait sa pensée.
« Où peuvent-être les ours, maintenant ? dit-elle une fois à Olivan.
– Là-haut, dans des cavernes, répondit-il. Mais quand la neige viendra, ils descendront et je les tuerai.
– Peut-être, » fit la jeune fille en souriant. Et son frère poussa un grognement étrange d’approbation qui ressemblait au grognement d’un ours.
Les derniers jours de septembre arrivèrent, et les étrangers partaient peu à peu. Olivan voulut faire un présent à ses amis, avant qu’ils ne s’en aillent jusqu’à l’an prochain. Il mit son fusil sur son dos et il s’en alla dans une montagne qu’il connaissait et où il avait vu, l’an passé, sans pouvoir l’atteindre, une famille d’izards blancs, espèce très rare, unique peut-être.

La fortune le servit. Après trois jours de chasse, il atteignit d’une balle un merveilleux izard, d’une blancheur éclatante, et il le chargea sur son dos.
Le sang, en coulant, avait fait sur le front de l’animal comme une couronne rouge.
Olivan arrivait juste à temps. La jeune fille et son frère allaient partir. L’automobile était devant la porte de la villa, au milieu d’un groupe d’enfants.
Quand la jeune fille vit l’izard blanc, elle devint pâle. Elle le prit dans ses bras, le serra contre elle et dit :
« Ô mon frère, le roi des izards ! »
Et le sang qui était sur le front de la bête tacha sa fourrure.
« Olivan, grand chasseur devant l’éternel, dit-elle, si tu m’aimes, tu tueras, cet hiver, un autre izard blanc semblable à celui-ci ; tu m’en conserveras la peau et, pour ta récompense, quand je reviendrai, je te donnerai un baiser de mes lèvres. »
Elle monta sur l’automobile, à côté de son frère, mit le cadavre de l’izard blanc sur ses genoux et lui fit un signe d’adieu.
L’automobile s’éloigna dans un tourbillon de poussière et, de loin, très distraitement, Olivan vit, en les regardant, la forme d’un cygne et celle d’un ours.
*
L’automne vint. Les feuilles pourrirent sous les bois ; une lumière rousse baigna les montagnes. Puis ce fut l’hiver ; les troupeaux descendirent, les voix humaines résonnèrent davantage dans les vallées, la neige commença à tomber.
Olivan ne rentrait plus au village que pour y prendre des provisions. Il n’avait plus qu’une pensée et qu’un souci, tuer un autre izard blanc. Mais il avait beau faire le guet dans les aurores glacées, errer tout le jour de montagne en montagne, il n’apercevait pas la silhouette blanche de l’animal qu’il cherchait.
Une inquiétude lui vint. Celle de ne pas l’atteindre de l’année. Il redoubla d’ardeur.
« On ne va pas chasser le soir de Noël, lui dit une vieille femme qui le voyait partir, surtout quand il y a une tempête de neige sur la montagne. »
Olivan n’écouta pas ces paroles. Il comptait passer sa nuit de Noël dans une cabane de berger qu’il connaissait, très haut, afin d’être à l’affût au soleil levant.
La neige se mit à tomber, très épaisse, et fit de chaque sapin un personnage extraordinaire ; la terre changea d’aspect.
Au moment où il sortait de la forêt, Olivan aperçut l’izard blanc, immobile sur un rocher. Il s’élança en faisant le moins de bruit possible. Il apprêta son fusil. L’izard fit quelques bonds et disparut. Olivan courut, descendit des pentes, les remonta. Il vit encore l’izard, un peu plus haut cette fois. Il monta derrière lui ; l’izard repartit encore et s’arrêta.

Il le poursuivit ainsi longtemps, gravissant des rochers, s’accrochant le long des précipices, jusqu’à ce que la nuit soit venue et qu’il soit égaré loin de tout abri.
L’izard blanc était toujours devant lui ; il s’était arrêté et semblait le regarder. Olivan vit ses yeux qui brillaient. Il épaula son arme et fit feu.
Il ne manquait jamais son coup. Il avait donc touché l’izard. Celui-ci demeurait immobile et le regardait toujours. Olivan vit qu’il avait une tache rouge sur le front. Il jeta son fusil et voulut le saisir. L’izard s’enfuit.
Cette course dura longtemps encore. La neige tombait toujours. Olivan voyait autour de lui des rochers d’une forme étrange qu’il ne connaissait pas. Il commençait à avoir peur ; il sentait son cœur se geler dans sa poitrine.
Et, tout à coup, il lui sembla qu’il était sur une grande plaine, au milieu de hautes murailles de glace. Une lumière froide et merveilleuse l’éclairait. Il ne neigeait plus et il vit près de lui un grand lac bleu.
Des izards de toute taille, des ours et des loups le regardaient curieusement avec des prunelles fixes.
Et il vit sur les flots s’avancer vers lui un cygne d’une blancheur éclatante dans lequel il reconnut la jeune fille qu’il aimait. Et le cygne lui dit :
« Toi qui as tué tes frères, les libres animaux des montagnes, puisque tu es venu dans leur royaume, tu vas mourir. »
Olivan vit une ombre auprès de lui. Un ours qui ressemblait à un chauffeur d’automobile étendait d’énormes pattes pour le saisir. Il poussa un cri et tomba à genoux.
Nul ne revit jamais le chasseur Olivan. Nul ne revit jamais, dans le pays, ceux que l’on surnommait le Cygne et l’Ours.
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(Maurice Magre, in Messidor, première année, n° 49, jeudi 21 mars 1907)
Être Ange
C’est Étrange
Dit l’Ange
Être Âne
C’est étrâne
Dit l’Âne
Cela ne veut rien dire
Dit l’Ange en haussant les ailes
Pourtant
Si étrange veut dire quelque chose
étrâne est plus étrange qu’étrange
dit l’Âne
Étrange est !
Dit l’Ange en tapant du pied
Étranger vous-même
Dit l’Âne
Et il s’envole.
Jacques Prévert, Fatras, éditions Gallimard, 1966.
Étrange objet, en vérité, que cet ouvrage agrafé, sans lieu, date ni éditeur, et imprimé à compte d’auteur sur papier vergé. Signé du pseudonyme Cesare De Bus, il comprend vingt-six croquis suffisamment curieux pour que la Porte ouverte ne résiste pas à l’envie d’en partager quelques-uns avec vous.















Of this at least I feel assured that there is not such things as « forgetting » possible to the mind.
Thomas de Quincey.
Je descends d’une vieille famille hollandaise. Mon père était ce qu’on appelle en néerlandais « assistent-resident » de Lebak en l’île de Java. J’ignore tout de sa vie et de ses aventures, à l’exception de ses démêlés, célèbres à cette époque, avec le Régent indigène, « Radhen Adhipatti Karta Natta Negara, » dont j’ai lu, bien des soirs, le bizarre et tranquille récit dans les collections du « Javasche Courant » et du « Nieuws van den Dag » d’Amsterdam. Il est allé aux colonies avec ma grand-mère et y mourut lorsque je n’avais pas encore atteint ma deuxième année.
Ma mère – une faible et pâle Anglaise que l’amour avait exilée en Hollande – (j’ai recherché et appris tout ceci depuis l’inquiétante aventure), ma mère était restée à Utrecht, où nous habitions une étroite et antique demeure sur le « Singel, » ou canal d’enceinte, du côté du « Pardenveld. » Elle mourut peu de mois après mon père et peut-être à la suite même de l’accident qui a eu pour moi d’aussi troublantes émersions. J’étais alors l’enfant aux yeux clos et la pauvre âme endormie des grands espaces blancs et des limbes de la vie, en sorte que je n’ai « naturellement » (j’emploie « naturellement » au sens strict et ordinaire du mot), conservé aucun souvenir de ces jours où des visages amis s’éteignaient à jamais autour de moi.
Ensuite, et bien longtemps après, au réveil de cette immobile nuit de l’enfance, je m’entrevois en une vieille maison de la vieille et américaine Salem, et en face d’un oncle puritain, extraordinairement gros, pâle et taciturne. Enfin, cet oncle lui-même, « que je n’entendis jamais prononcer un seul mot et que je ne revis jamais plus, » disparaît à son tour, sans autre souvenir que celui de son vague corps énorme en cette maison de bois verdi par les ans et si extrêmement, si insolitement petite, qu’il semblait la surcharger et en déborder comme un être d’autrefois, lorsqu’il se penchait des journées entières aux fenêtres ouvertes sur un sombre et humide jardin où j’errais seul. Ainsi, sans liens dans un passé presque inconsistant encore, sans visage et sans mains de femmes autour de mon enfance, je me vis, sachant à peine me tenir debout, au milieu d’une cour entourée des hauts bâtiments de pierre d’un antique orphelinat oublié au fond d’une immémoriale forêt du Massachusetts. Et maintenant j’arrive à des jours dont je me souviens trop nettement, et à des années sans issues, de tristesses et d’abandons sans horizons, entre ces moroses et mornes descendants des puritains d’Isaac Johnson, enfants au sourire blanchâtre et aux yeux obliques, égarés en ces dortoirs aux alcôves noires et voûtées sous l’effroi de cet édifice si souvent environné d’orages. Mais j’aime mieux ne plus me souvenir. Ici d’ailleurs finissent les antécédents nécessaires mais lointains, et il faut à présent examiner plus minutieusement les circonstances qui ont immédiatement précédé l’anormal incident et l’énigme dont les ailes ont laissé pour longtemps leurs ombres sur mon âme.
Entre tous ces enfants aux vêtements si lugubres qui habitaient avec moi ce terne orphelinat américain, entre tous ces enfants presque muets, une pauvre âme affligée et affaiblie avait seule attiédi mon abandon. J’ai son cher nom sur mes lèvres, et son image en l’âme de mon âme ; mais on comprendra peut-être, et tout à l’heure, pour quelles tristes raisons il m’est impossible de le révéler ici. Je ne dirai même pas ce nom à ceux qui voudraient se donner la peine de faire une enquête sur l’authenticité de cette histoire, et à moins que mon malheureux ami ne parle lui-même, nul ne le saura jamais.
À cette époque, j’avais un peu plus de dix-huit ans, et mon unique ami, – je l’appellerai Walter ici, ce nom d’ailleurs se rapproche un peu de son nom véritable, – mon unique et mélancolique ami avait environ le même âge. J’étais alors un pauvre être maladif et extraordinairement émacié sous l’ennui sans interstices de cette vie claustrale, et je souffrais de troubles nerveux, qui faisaient de mes nuits une trame de douleurs. Malgré mes plaintes, l’austère et malveillant médecin de la maison me laissait sans remèdes ; mais à la longue, mes maîtres s’inquiétèrent un peu, et s’ingénièrent à imaginer quelque distraction à mon mal. Le pauvre Walter vint alors à mon aide. Walter avait une tante, Mrs W.-K., qui occupait un éclatant cottage aux environs de Boston, et non loin de la mer ; et il obtint un soir l’autorisation de m’emmener chez elle. Il y avait plus de quinze ans que je n’avais franchi le seuil de la grande porte dont les battants s’ouvraient sur la vallée, et je n’oublierai plus cette soirée. À notre arrivée, Mrs W.-K. me reçut sans arrière-pensée apparente ; nous ignorions d’ailleurs, en ce moment, les anormales occupations et les desseins étranges de cette femme, et il vaut mieux que ceux qui écoutent ceci les ignorent également.
Il y avait déjà bien des jours que je m’attardais en cette hospitalité maternelle dont je ne savais pas « alors » les dangers, et aux encouragements de ceux qui m’entouraient, je prenais un peu d’opium aux dernières heures des après-midi, parfois douloureuses, de cet octobre inoubliable. Maintenant, il faut que j’énumère très méticuleusement tous les détails de la soirée et de la nuit de l’incident, car plusieurs d’entre eux pourraient avoir une importance spéciale au point de vue de l’explication et de l’« éducation » du phénomène, encore qu’il soit triste d’avoir à s’arrêter en d’aussi obscurs intervalles de l’événement.
Un soir, après l’heure du thé, j’étais en cet état de béatitude invisible et subtile que s’imagineront seuls les mangeurs d’opium. Mrs W.-K. vers laquelle je me retournais parfois, comme on se retourne vers un pas dans une rue déserte, Mrs W.-K., accoudée sous les tilleuls de la terrasse, regardait s’allumer les étoiles sur la ville américaine. Walter était absent, et j’étais allé avec Annie, l’unique enfant de la tante de Walter, au fond du jardin, où il y avait un bois ancien, profond et obscur ; un bois où l’on pouvait s’attendre à mainte aventure et si vieux, que nous avions l’habitude d’y parler à voix basse. Après avoir suivi de lointaines musiques éparses en ce bois comme des fils de soie multicolore, nous nous assîmes là ; et à présent, lequel des incidents de ce soir influa sur ma nuit ? Fut-ce ce bassin de marbre avec sa fontaine aux reflets de tilleuls ? ou les arbres, extraordinaires à travers ma mémoire, et auxquels Annie appliquait un mot : « Verdurous gloom, » qui semblait les mettre sous verre ? ou la lune, sur l’Atlantique, semblable à une fleur muette ? ou tout ce bois hanté de triste avenir ? ou fut-ce, avant tout, le départ prochain d’Annie, un départ déjà sans retour, et dont ses frêles mains aux gants de ténèbres, semblaient m’avertir comme d’un mal entre le mal qu’on allait me vouloir ? ou fut-ce, enfin, un anneau d’or, qu’elle laissa choir dans le bassin où elle éveilla une autre et étrange elle-même en le reprenant à travers l’eau froide ? Savait-elle quelque chose ? Je ne sais, je ne sais, je ne saurai jamais, car à présent tant de terre et d’années sont sur elle !
J’ai noté exactement ceci, parce qu’en « l’éducation » dont j’ai parlé, il importerait peut-être de tenter un grand nombre d’expériences analogues, afin d’attoucher ainsi, un peu au hasard, quelque scène endormie au fond de l’âme et que cette espèce d’incantation pourrait éveiller. J’ajoute enfin un antécédent accessoire, mais dont il ne faudrait cependant pas négliger l’aide ; au reste, on verra plus loin.
En ce moment, les lumières de la ville lointaine s’éteignaient comme tombaient les feuilles de la forêt automnale. En rentrant dans ma chambre après cette soirée au jardin, je pris, – induit peut-être à cette idée par l’image de la fontaine, – je pris un volume de l’insolite et aquatique poète anglais, Thomas Hood, en flottant ainsi, jusque très avant dans la nuit, au fil albumineux des visions sous-marines de son admirable « Water Lady, » du « Lycus the Centaur » et de « Hero and Leander. » Avant tout (et c’était sans nul doute un effet de l’opium), ce dernier poème m’attarda, à cause de la descente du malheureux Léandre à travers toute la mer, en une immersion infinie, aux bras de la sirène, au milieu d’êtres muets aux yeux ronds, de plantes en jaune d’œuf, d’anémones d’aniline et de dahlias d’albumine, pendant qu’un vers monotone énumère entre les strophes les évolutions de leur passage en glauque spirale vibratile :
Down and still downwards through the dusky green.
Et tout au long de cette spirale d’eau verte, la sirène aux yeux où meurt le corps de Léandre et aux seins en bulles translucides, embrasse son involontaire amant, sur les lèvres duquel s’éteint en énormes perles le nom de Héro, jusqu’à ce qu’arrivés au fond lunaire des prairies sous-marines, la naïve vierge des mers s’étonne comme un enfant de voir le beau corps presque immobile et les yeux déjà clos, et s’agenouille à ses côtés en admirant ses derniers efforts pour échapper aux mailles bleues de l’Océan.
C’est ainsi que je m’endormis, en accueillant en mes yeux les rives hantées de la glace de la cheminée où je voyais s’enfoncer la spirale de Léandre – jusqu’au sommeil – et voici ce que je vis immédiatement après :
Sans nul préliminaire, je fus au fond d’un puits, ou du moins, je fus au fond d’une eau autour de laquelle régnait une impression de murailles, d’éminentes et étroites murailles, et je m’y noyais sans interruption, à travers un infini déroulement de transparences au milieu de ces efforts immobiles qui forment un des supplices propres aux songes et sans analogues dans la vie volontaire. En ce moment, j’étais assez près de la mort, et ici, il faut que j’explique très soigneusement un des plus singuliers phénomènes de mon rêve.

On n’ignore pas que le rêve est toujours et exclusivement « égoïste » ; et que cet égoïsme est tellement intense, aveugle et convergent, qu’il annule le passé et l’avenir au profit du moment où il règne sur l’horizon du cerveau.
En d’autres termes, tout s’actualise dans la conscience du dormeur, et il n’y a pas de rêve que l’on sache « prospectif » ou « rétrospectif » au moment où il a lieu. Je remets ce principe en mémoire parce qu’il servira tout à l’heure à éclairer la situation assez embarrassée de mon esprit en cet instant ; sans avoir d’ailleurs l’intention d’élucider les mouvements si spéciaux, et en apparence illogiques, de l’horlogerie du cerveau durant le sommeil. Au moment où je mourais ainsi au fond de l’eau, se produisit d’abord un phénomène extrêmement anormal, et dont je n’eus l’explication que bien des années après. Était-ce un souvenir de lectures anciennes, où j’avais appris que les noyés, à l’instant de leur mort, revoient, en une espèce de miroir, leur vie entière avec ses incidents les plus minutieux ? Ou cette vision de l’existence est-elle réellement inséparable de la mort par immersion et se trouvait-elle naturellement amenée ici ? Je ne sais ; mais j’eus l’idée de cette espèce de miroir, et alors, comme l’esprit du songeur est assez semblable à celui d’un tout petit enfant, incapable d’abstraction, et en qui toute idée devient image et toute pensée se transforme en acte, j’eus immédiatement en main ce miroir même auquel j’avais songé, et je me mis à y regarder attentivement.
Ici, je voudrais pouvoir exprimer mon étonnement (car le jugement demeure souvent intact pendant le sommeil, et un rêve peut paraître comique par exemple, encore que le rire n’y naisse pas toujours d’une disproportion, ou de la « relation brisée, » comme dit Hello, et puisse avoir des causes plus mystérieuses), je voudrais pouvoir exprimer mon étonnement, lorsque je réfléchis à l’invraisemblable vision, « car ce miroir était à peu près vide, » et cependant, en comptant mes années, il eût dû être peuplé de tristes événements ! tandis que ce n’était qu’en un de ses angles que j’aperçus quelques vagues images à moitié dissoutes en des obnubilations mobiles et d’une couleur fade. On eût dit de ces dessins que tracent les enfants, et j’y reconnus les formes embryonnaires d’un certain nombre de seins, une ronde feuille verte, un rais de lumière, un morceau de lange et une petite main de nouveau-né entrouverte. Tout le reste se perdait en une obscurité que je n’eus pas le loisir d’examiner, et néanmoins, il devait y avoir là bien des choses inconnues et peut-être « antérieures. » Mais au bout de mon coup d’œil le miroir s’éteignit, et mon rêve continua. Je n’insiste donc plus sur cet incident accessoire.
Levant ensuite les yeux vers l’orifice du puits, j’y entrevis, penchés, « au milieu d’un ciel orageux, » un visage de femme, et en même temps un geste d’effroi où il y avait une multitude de fuites. En passant, il faut observer que, dans ce récit fait d’après des souvenirs atténués, ceci, comme tout ce qui est du ressort de la raison diurne, prend nécessairement une allure logique qui n’était nullement celle du rêve, où maints événements, successifs ici, s’emmêlaient ; on sait d’ailleurs que le rêve en apparence le plus long, dure à peine l’espace d’un battement de cœur, et n’est qu’un afflux extraordinairement bref d’aventures et d’images. Je venais à peine d’entrevoir ce geste, qu’il s’évanouit ; et je fus immédiatement imprégné de l’idée qu’une espèce de cri spécial, inconnu et incompréhensible, devait avoir accompagné cet évanouissement. Mais avant d’aller plus loin, une brève glose est à ce propos strictement nécessaire.
Je ne crois pas qu’on entende ordinairement un son en rêve, c’est-à-dire « un véritable son de rêve, » et non un bruit effectif et extérieur qui, grâce à la mobilité du songe, peut parfaitement s’adapter à l’un de ses épisodes. Il me semble, au contraire, que le rêve est presque toujours « muet, » et que tous ses personnages marchent, parlent et agissent au milieu d’une matière molle et singulièrement insonore. L’oreille du dormant « est déjà inutile, » et il use exactement de cette invention au bord de laquelle nous attendons encore pendant le jour, et qui rendra superflues, avant peu, les découvertes assez puériles du télégraphe et du téléphone. Je veux parler de la communion des esprits ou de l’introspection réciproque de toutes les intelligences et de ce qu’on pourrait appeler la « Télépsychie, » qui permettra à toute âme, à un moment donné, de communiquer avec telle autre qu’elle voudra, située n’importe où dans l’espace ou le temps, après qu’on aura retrouvé les liens qui nous unissent les uns aux autres et dont le magnétisme et la télépathie rattachent actuellement les premiers fils épars.
Ainsi, je sus, grâce à cette intuition du dormant, qu’une clameur étrange avait été poussée. Après de longues années, je reconnus la nature et le sens exact de cette clameur ; mais je la donnerai plus loin, telle qu’elle m’apparut à mon réveil, et que je la notai dès le lendemain, au moment où j’ignorais tout de ma famille, de mon enfance et de mes origines. Je n’aurais du reste pas osé rapporter ce détail presque enfantin, mais significatif, si je n’étais à même de le prouver d’une manière irréfragable.
Il y eut quelque confusion dans les événements subséquents, ainsi qu’il arrive parfois aux endroits les plus importants des songes, car la raison nocturne a bien des détours ignorés. Mais je revois distinctement qu’une femme m’apparut, extraordinairement nette, à l’exception du visage, où des traits, en tout semblables à ceux d’Annie, luttaient et se mêlaient sans interruption avec d’autres traits d’une indéfinissable impression, que j’appellerai, peu approximativement, « de réticence, et à la fois implicite et virtuelle » (et ce visage, je le reconnaîtrais néanmoins sans hésitation, « mais uniquement, je pense, durant la nuit » ; au surplus, il vaut mieux ne pas approfondir ces interpénétrations d’identité dans les songes). Je me rappelle ensuite que je fus arraché à l’eau du puits par un geste analogue à celui d’Annie à la fontaine, « en considérant uniquement le reflet de ce geste, c’est-à-dire, qu’il me sembla être sauvé par un bras nu qui sortait de l’eau. » Et après une incolore lacune, je me trouvai tout à coup en plein air, sous un ciel de pluie, d’orage et de soir, et celle qui m’avait sauvé, et qui m’embrassait « en me parlant une langue que je ne comprenais plus, » m’emportait le long de rues et de quais éclairés.
En cet endroit, je note une exception assez bizarre aux habitudes du songe : « c’est que je vis une partie du paysage que je traversais. » Il faut observer, en effet, que le paysage du sommeil est « presque toujours utile, » en ce sens qu’il n’existe que pour autant qu’il fasse partie intégrante de l’action, et au fur et à mesure de cette action. Il est sobre en outre comme un décor de Shakespeare, et les personnages n’ont que le morceau de terrain strictement nécessaire à leurs évolutions, tandis que ces fragments d’entours indispensables accompagnent le drame pas à pas. C’est ainsi qu’en un rêve où j’étais poursuivi par une pullulation de serpents blancs, je vis s’élever successivement devant moi, les taillis, les touffes de plantes et les haies au travers desquelles je passais pour leur échapper, sans avoir une vision d’ensemble de la plaine où je fuyais. Une autre fois (mais cet exemple est néanmoins « d’une nature différente, » et l’égoïsme du dormeur n’est pas « ici » la cause de l’annulation du paysage), ayant acheté un très vieux château, et ne parvenant pas – à cause de l’une de ces impossibilités arbitraires du rêve – à me rendre compte de l’étendue du domaine, je montai sur un grand arbre, pour jeter de là un coup d’œil sur le parc ; mais, à mon insu, tout le terrain s’élevait avec moi, et il me fut impossible d’apercevoir quelque chose au-delà de l’avenue où j’étais. À part ceci, il peut arriver toutefois, que le paysage serve de « leitmotiv, » à quelque acteur, et que celui-ci se présente avec le milieu où il se meut à l’ordinaire ; par exemple, un forgeron apparaîtra parfois avec sa forge, un malade avec son lit, un horticulteur avec sa serre, sans que ces accessoires subtils encombrent l’action ou le théâtre nocturne. Mais je doute des songes descriptifs et des sites où le dormant n’est pas mêlé, et cependant, ce que j’entrevis n’agissait pas en ce dernier épisode.
C’était un paysage comme celui qu’un homme effrayé regarde ; un ciel de cyclone où une lune se révélait par intervalles, des quais et des canaux d’eaux noires, margés d’arbres très vieux et bouleversés, des ponts-levis dressés comme des bras de terreur, de petites maisons à pignons avec des poulies aux lucarnes, une multitude de barques avec des lanternes, mais surtout (car il se peut que les précédentes apparitions aient été éveillées depuis, tandis que cette dernière est d’une inquiétante et inébranlable certitude), deux moulins noirs, l’un, aux ailes titaniques et immobiles, et l’autre, un peu en arrière, dépouillé, sombre, nu, abstrait, et sans ailes, et énormes tous deux, énormes et hauts comme des tours à l’angle de la ville, oppressaient une violente et ténébreuse touffe d’arbres extrêmement grands et anciens.

Au détour d’une rue antique, je fis un effort pour revoir encore ces deux extraordinaires témoins, et, avec ce déséquilibre des mouvements et cette absence de mesure ordinaires au sommeil, en me retournant, je heurtai le fer du lit et je m’éveillai.
En cet état spécial entre la veille et le sommeil, qui est comme l’entracte des songes, et où la volonté renaît un peu, j’essayai d’analyser ma vision et de la fixer ainsi dans un demi-réel, car la mémoire du sommeil est inexplicablement fugace et fragile, et tandis qu’on peut se rappeler indéfiniment et exactement telle pensée ou image, « créée pendant le jour, » les images des songes, alors même qu’on a eu soin de les établir nettement au réveil, et de les acclimater ainsi dans la vie diurne, ne se laissent pas évoquer plus de deux ou trois fois, et à chacune de ces évocations elles s’affaiblissent jusqu’à confluer en une mort indistincte, comme si on les entrevoyait à travers quelque verre grossissant qui s’éloigne outre mesure. Je ne m’attarde pas à cette énigmatique anomalie de la mémoire, elle n’eut pas entièrement lieu du reste dans le rêve en question et le lendemain et depuis, je pus éveiller assez minutieusement tous ses souvenirs.
Annie, ce lendemain qui était un samedi, allait rejoindre Walter à New-Haven, sans avoir eu le temps de me dire adieu. Elle devait revenir le mardi suivant, mais elle ne revint jamais plus. Je lui écrivis ce jour même une lettre, où je lui parlais incidemment de ce rêve auquel elle me sembla si ineffablement mêlée. Je traduis littéralement de l’anglais, en omettant simplement les propos inutiles ou inefficaces. – On me pardonnera, j’espère, la gaucherie de cette traduction, car il importait de rendre « verbatim » le texte américain qui m’a été restitué et que j’ai conservé par devers moi…
« … À propos, j’ai rêvé de toi, Annie, mais ô, d’une étrange, étrange toi ! Sache d’abord que je me noyais au fond d’un insondable puits, alors vint une très vieille femme regarder dans le puits, en levant les bras, et en exclamant une incompréhensible phrase en fort mauvais anglais : « The kind is in the pit! the kind is in the pit ! » (1) ou une chose analogue.
Qu’est cela ? – Après vint une autre femme, semblable à toi Annie, ou du moins, une presque en tout semblable à toi, sauf quant au visage qui était bien plus triste. Alors toi, ou elle, m’as tiré de l’eau en te penchant sur le puits comme tu fis vendredi soir à la fontaine, et tu m’emportas en tes bras (moi si grand et si lourd cependant) dans une ville que je n’avais jamais vue auparavant, et où, à droite, il y avait une vieille forêt de très hauts arbres, et au-delà, deux effrayants moulins à vents, « tels qu’il n’en existe pas ici, et dont un absolument sans ailes… »
L’enveloppe de cette lettre (elle n’adhère malheureusement pas à la lettre même, mais l’écriture est si parfaitement identique, que nul doute n’est possible), porte le timbre vert des États de l’Union. Il a été oblitéré à Boston le 25 octobre 1880, 11 p.m. À la réception à New-Haven, un timbre humide a marqué : « New-Haven, Wharf 25/10.80. 4 n. » Je mets ces deux pièces à la disposition de ceux que cet événement psychique pourrait inquiéter. J’ai été obligé d’effacer, sur l’enveloppe, le nom patronymique d’Annie, et de découper l’angle gauche de la lettre, car il portait en exergue le nom entier de Mrs W.-K. avec sa devise : « At last shut to fears » (enfin close aux peurs) que je ne me suis jamais absolument expliquée.
Je passe à présent bien des années, des tristesses et des pièges, sans relations avec le sujet actuel, et j’arrive ainsi au moment où j’atteignis enfin ma majorité.
Vers cette époque, – j’avais quitté le morne orphelinat, et je veux désormais garder le silence sur tout ce qui concerne Mrs W.-K., – vers cette époque, je reçus de Hollande, par l’intermédiaire du recteur de cet orphelinat, un volumineux envoi, comprenant des comptes de tutelle minutieux et compliqués, les procès-verbaux des délibérations du conseil de famille, des titres de propriété et de rentes, et une foule de papiers divers et anciens.
Il était de règle, en la maison que je venais d’abandonner – afin de sauvegarder toute égalité et d’écarter tout leurre d’avenir, et à moins de quelque incident inévitable, comme ce qui eut lieu pour Walter, – de ne révéler aux orphelins quoi que ce fût, au sujet de leurs familles et de leurs antécédents.
Je fus donc singulièrement étonné, à l’examen de cet envoi, d’apprendre que j’étais Hollandais, et maître d’une fortune assez importante ; c’est plus tard seulement que je sus à la suite de quelle négligence et de quels mauvais vouloirs, j’avais été délaissé au fond du Massachusetts, mais ces détails n’ont aucun rapport avec le récit d’aujourd’hui.
J’ai dit tout à l’heure « à l’examen de cet envoi, » malheureusement cet examen fut plus tardif que je n’aurais voulu. J’ignorais complètement le néerlandais, et à Salem, où j’étais retourné, je me mis vainement en quête d’un traducteur. Je résolus alors d’apprendre une langue qui s’était si subitement décelée maternelle, et grâce à l’anglais, et surtout à l’allemand que je possédais, je fus à même, au bout de deux ou trois semaines, de lire assez couramment les pièces les plus importantes.
Une nuit, en feuilletant ainsi une liasse de papiers au timbre colonial de Java, je tombai, – graduellement en proie à une crise d’étonnement et d’effroi, – je tombai sur la brève et d’ailleurs très simple, mais pour moi, pour moi seul, vraiment insolite et incroyable lettre suivante, écrite de la main de ma mère, et dont l’influence a réellement et à jamais déplacé l’axe de ma vie. Je traduis mot à mot du hollandais, en omettant, comme tantôt, tout ce qui n’est pas essentiel.
« Utrecht, 23 septembre 1862.
… Nous étions allés cet après-midi-là (très probablement le 17 septembre d’après le contexte, qui n’est cependant pas absolument décisif) avec la cousine Meeltje et Mme van Brammen, prendre le thé chez la tante van Naslaan, et l’agneau (2) était au jardin avec Sarthe – elle l’avait laissé seul « un clin d’œil, » sur le gazon ; et quand elle revint, plus d’agneau ! Elle va regarder dans le puits ; le pauvre innocent agneau était au fond ! Elle, au lieu de l’en tirer tout de suite, vint crier à notre fenêtre : « ‘t Kind is in den put! ‘t kind is in den put! » (L’enfant est dans le puits ! l’enfant est dans le puits !) Je saute alors par la fenêtre du salon, et je tire de l’eau le cher agneau, qui pleurait toutes les larmes de son petit cœur, et je cours d’une haleine jusqu’à notre maison… »
Cette lettre était adressée à mon père, alors, ainsi que je l’ai dit plus haut, « assistent-resident » à Java. La date qu’elle porte est légalement certaine, car, à son retour de l’île, quatre mois après, avec d’autres papiers délaissés par mon père, elle fut déposée chez le notaire « Hendrik Joannes Bruis, » et elle est mentionnée dans un inventaire enregistré à Utrecht le 3 février 1863.
Au soir de cet accident où je dus la vie à l’angélique célérité de ma mère, j’étais âgé de quatre mois et neuf jours, ce qu’il m’est, naturellement, facile de prouver.
Ainsi donc, cette nuit d’octobre, j’avais communié sans intermédiaire, avec l’invisible et l’inexplicable, et mon âme en est demeurée pâle et malade et sujette à toutes les inquiétudes et à tous les effrois. Je n’essaierai nulle élucidation aujourd’hui ; et je classe ce phénomène, parmi tant d’autres, aux causes latentes dont les lois sûres seront retrouvées quelque jour. En attendant, je veux les ignorer, comme j’ignore, par exemple, l’innombrable inconnu des pressentiments, ou pourquoi la mort, lorsqu’elle a été dans une maison, y revient inévitablement peu après. Thomas de Quincey affirme en son étude : « On the knocking at the gate in Macbeth » que l’intelligence est une faculté inférieure de l’esprit humain, et je crois qu’il faut s’en défier avant tout, en ces zones d’événements. Au reste, il vaut mieux peut-être, ne pas y réfléchir outre mesure, de peur de délier à la fin les cavales blanches de la folie, dans ce qu’un médecin illustre appelle étrangement « le grand territoire de la substance grise. »
Mais si je crains d’approfondir cette vision, au point de vue purement objectif, je voulus entièrement me plonger dans la joie de ma peur ; et c’est pourquoi, je résolus de visiter, presque immédiatement, après le théâtre de mon rêve.
Malheureusement, d’impérieuses circonstances abrégèrent subitement mon voyage en Hollande, et il me fut impossible de séjourner à Utrecht plus de sept à huit heures.
J’y descendis aux dernières heures d’une après-midi d’hiver sombre, de nuages et de neige. En sortant de la gare de « Rhijnspoorweg, » je devais être extraordinairement pâle, car j’entrevis, à mon aspect, une sorte d’hésitation et de méfiance sur le visage des employés et des passants. Après avoir traversé la place, on prend, pour se rendre en ville, la « Stationstraat. » Jusque-là rien ne m’étonna, non plus, d’abord, que sur le canal d’enceinte nommé « Stad’s buiten gracht, » qui coupe cette rue à angle droit. Mais après quelques pas le long des berges, et au bout de ce canal désormais ineffaçable et éternel pour moi, j’ai éprouvé, pour la première fois, cette espèce de soudaine et polaire pâleur de l’esprit, qui n’est heureusement réservée qu’à quelques hommes, et mon âme, déjà si souvent agitée par ce songe, chancela littéralement dans mon cœur ! En face de moi, subitement et si près que mes yeux semblaient les toucher (encore qu’en réalité ils fussent assez éloignés, car c’était un effet d’optique dû à leur disproportion), au milieu de l’irréel paysage d’une métropole de neige, sous un ciel obscurci et comme autrefois analogue à un glas, avec ses eaux engourdies entre les talus, ses barques écloses à fleur des marais morts, ses ponts levis en mouvement le long des rues d’ouate, et pleines de maisons et de personnages muets au niveau des pignons, « je reconnaissais enfin les deux moulins à vent, effrayants et indubitables, » mobiles aujourd’hui en une nuageuse trémulation d’aquarium et d’éclipse, identiques, mais plus imminents peut-être, plus funestes et plus oppresseurs de la ville et du bois ternement nuptiaux, au-dessus desquels ils tournaient en envoyant, de leurs épaisses ailes, des signes très tristes à une âme qu’ils attendaient patiemment depuis tant d’années !
Après l’hallucinant coup d’œil, je voulus d’abord éperdument courir vers eux, au hasard des eaux et des quais ; mais l’instinct de l’étranger m’interdit de troubler comme une pierre cette multitude malléable et stagnante qui s’étalait autour des ponts-levis ; puis en route, à mesure que j’approchais des vieux arbres du « Pardenveld, » mon enthousiasme glissait le long de moi, comme un manteau de flammes, et j’éprouvais une désillusion graduelle en observant une à une de notables différences.
Je ne parlerai pas de l’aspect éclatant et pascal des entours d’aujourd’hui, qui avait remplacé l’aspect si néfaste et comme « à travers des glaces obscurcies » d’autrefois, ni des ailes qui viraient actuellement dans le ciel du second moulin, jadis si immobile, et dont la présence avait mis un malaise en mon coup d’œil, mais le premier des géants noirs, celui que j’avais toujours vu le plus exactement, me semblait incomparablement plus élevé qu’en ma nuit d’octobre, « comme s’il avait grandi plus vite que les arbres, » ou qu’un insolite événement eût troublé ses proportions par rapport à la ville, et je voulus immédiatement examiner cette infidélité.
Je gravis le grand tertre à la cime duquel il s’épanouissait et je vis que cette énorme tour n’avait pas de porte, ni aucune ouverture, à l’exception, vers le haut, d’une étroite fenêtre déjà éclairée. Après avoir hélé longtemps en vain, à la longue, un visage de jeune fille, anormalement vaste et aux allures inexplicables, et cependant virginâtrement hollandaise, se pencha en révulsant ainsi une chevelure presque blanche qui coulait le long du moulin, mais à chacun de mes cris, elle se mettait muettement un doigt sur la bouche ; et je n’en pus rien obtenir.

Aux explications d’un paysan, je compris enfin, péniblement, que la porte était au bas du tertre, et que le meunier habitait seul le moulin avec sa petite-fille hydrocéphale. J’y allai frapper, mais comme je parlais un hollandais encore inintelligible, et sans doute aussi parce que j’avais l’air las, maladif et anxieux, l’homme m’écouta avec méfiance par l’entrebâillement de la porte et je ne recueillis aucun éclaircissement. Toutefois, en jetant un dernier coup d’œil sur la tour, j’ai noté un détail qui explique peut-être la disproportion observée : « c’est que les briques s’étendant depuis la toiture jusqu’à la petite fenêtre, semblaient plus rouges et par conséquent plus récentes que les autres. » Malheureusement, il faisait déjà nuit et ceci n’est qu’une allégation incertaine.
Ensuite, j’allai vers le second moulin, afin d’apprendre à quelle époque on en avait rétabli les ailes ; mais il avait cessé de tourner depuis un quart d’heure et semblait absolument désert. Cependant, on m’affirma assez évasivement, en une « Tapperij » ou auberge voisine, que les ailes actuelles existaient depuis une vingtaine d’années.
Il fallut me contenter de ces renseignements incomplets ; et je voulus, en dernier lieu, éclairer une autre obscurité. On n’a pas oublié que le premier visage à l’orifice du puits « m’avait apparu dans un ciel orageux » et que toute ma fuite avait traversé un paysage entièrement bouleversé par la tempête ; or, selon la lettre de ma mère, j’étais au jardin au moment où l’accident eut lieu. Il y avait là une anomalie qu’il fallait indispensablement s’expliquer. Grâce à d’exactes indications de l’inventaire, je savais que la maison « de la tante van Naslaan, » en laquelle j’avais eu une part de propriété indivise, était située au n° 33 de l’« Oude Gracht. » Par malheur, la soirée était fort avancée, et la maison habitée par deux vieilles dames, en train de prendre le thé, qui n’entendirent rien à mes interrogations, d’ailleurs timides et maladroites, et me répondirent avec inquiétude, en verrouillant la porte, que leur demeure n’était pas à louer.
Peut être y avait-il là une serre, ou une partie du jardin était-elle vitrée, à la manière hollandaise, ce qui serait une explication après tout suffisante. Au reste, au sujet de l’orage du 17 septembre 1862, j’ai noté l’entrefilet suivant dans le numéro du vendredi 18 du « Rotterdamsche Courant. » – Je traduis : « Hier, vers 6 heures du soir, la goélette anglaise « The faithful Helen, » capitaine Milford de Goole, a rompu ses amarres sous la violence du vent, et est allée échouer au « Willems Kade » après avoir abordé une « tjalk » de Vlissingen. Les dégâts sont insignifiants. »
Il reste un dernier « desideratum. » J’ai trouvé dans les papiers de famille envoyés à Salem, une quittance signée de la main du peintre belge François-Joseph Navez, qui doit avoir peint le portrait de ma mère entre les années 1859 et 1860. Ce portrait a été vendu pour une somme de 12 florins lors de la liquidation. Or, « il m’importerait extrêmement de retrouver ses traces, » et c’est pourquoi je supplie tous ceux qui seraient à même de donner quelque indice à ce sujet, et en général au sujet de tous les « desiderata » de cet éclaircissement, de vouloir adresser leurs renseignements à « M. Balfour Stuwart, president of the Society of psychical inquiries, 75, Catherine street, Strand, London, » qui se chargera de me les transmettre. Ils rendront ainsi service à une science nouvelle (car on ne sait à quelles découvertes pourrait mener l’éducation de cette faculté spéciale de la mémoire, en l’appliquant, par exemple, à la période embryonnaire, et même préembryonnaire) et à une âme inquiète qui a consacré sa vie à la solution de ces problèmes.

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(1) « Kind » en anglais, genre, espèce, ou l’ajectif : bon, bienveillant, etc.
(2) « ‘t Schaapje », la petite brebis, l’agneau, terme hollandais pour désigner les enfants, etc.
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Maurice Mæterlinck, in Deux Contes ; ornements typographiques de Louis Jou, Paris : Georges Crès et Cie, 1918 ; tirage à 1200 exemplaires.
– Idem, Paris und Wien: Bibliothèque Rhombus n° 295, 1924.
Onirologie, conte, Anvers : Les Éditions du Parc, 30 octobre 1936 ; tirage à 500 exemplaires sous emboîtage.

– Idem, Utrecht : De Roos, 1966 ; tirage à 175 exemplaires.
Voici une pièce curieuse qui évoque la mémoire de celui que l’on n’a pas censé de proclamer le plus grand des écrivains américains. Ses « Histoires Extraordinaires » que l’on connaît par l’admirable traduction qu’en a faite Charles Baudelaire sont, avec les « Contes » de Dickens, des œuvres que l’on trouve dans toutes les bibliothèques. Qui n’a lu « Le Scarabée d’Or » ? Qui ne connaît ce récit fantastique qui, à la grâce charmante d’un conte de Perrault, joint les plus belles qualités de l’imagination et du génie poétique ? Le beau poème « Le Corbeau » (The Raven) valut à Edgar Poe une renommée universelle et lui conquit la première place parmi les écrivains de son pays et l’une des plus belles dans la littérature anglaise. Ce poème, dit-on, lui fut payé la munificente somme de $10 par une des revues du temps. Né à Boston en 1809, Poe mourut à Baltimore en 1849 après une carrière tourmentée qui porta ses premiers biographes à l’apprécier d’une façon plutôt injuste. Comme
Lord Byron, le grand poète anglais, il s’était épris de la cause des Grecs luttant contre les
Turcs pour la liberté de leur pays. Il passa en Grèce en 1827, trois ans après la mort tragique et glorieuse de Byron au siège de Missolonghi.
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L’une des nouvelles les plus connue d’Edgar Allan Poe porte pour titre : Manuscrit trouvé dans une bouteille. Faut-il ajouter aux Histoires extraordinaires, si admirablement traduites par Charles Baudelaire en 1854, le Manuscrit trouvé dans un cercueil ? L’histoire, en tout cas, est suffisamment extraordinaire pour mériter la publication et si le fragment de nouvelle attribué au grand écrivain américain ne peut être nettement identifié, il présente des analogies si curieuses avec la plupart des productions de l’auteur du Corbeau qu’on le lira avec intérêt.
C’est dans le cimetière du pénitencier d’Huntsville (Texas) que le manuscrit a été découvert au début de 1914. Pendant des années et des années furent couchés là, côte à côte, des milliers de misérables qui n’avaient plus rien à voir avec la justice humaine. De ce sol retourné bien des fois, beaucoup d’objets étranges ont été ramenés au jour avec des ossements, beaucoup d’objets ayant appartenu à des forçats dont le nom et même le matricule restent ignorés aujourd’hui. Aucun ne semblera plus étrange que le manuscrit trouvé dans le cercueil vermoulu de William Leigh du Maryland.
Ce William Leigh fut-il un forçat ? Tout permet de le supposer, quoique son nom ne figure à aucune époque sur les registres du pénitencier ; autrement, on s’expliquerait mal qu’il eût été enterré avec les condamnés. Le vieux coffre est fait de chêne épais, consolidé par des coins de cuivre : un modèle courant aux États-Unis avant la guerre de Sécession. Rongé par les vers, fortement éprouvé par un long séjour dans la terre, il semble avoir été ramené à la lumière, juste au moment où il n’eût pas pu continuer à préserver de l’humidité les papiers qu’il contenait. Ces papiers sont au nombre de quatre. Le premier était couvert d’une écriture que la moisissure a malheureusement rendue absolument illisible. Le second porte ces mots pâlis : William Leigh du Maryland, ainsi que cette ligne : Une missive insensée de mon ami E. P. Le troisième contient deux strophes de vers, attribuées, avec raison sans doute, à William Leigh lui-même. L’amertume, la honte et le repentir plus ou moins sincère de l’auteur compensent largement la pauvreté des vers :
À quoi sert le péché à celui qui pêche
Puisque l’expiation vient ensuite ?
Ah Dieu ! j’ai ressenti dix mille morts
Pour vous avoir raillé par mon rire !
La seconde strophe a permis de supposer que la mort du prisonnier fut un suicide :
À quoi bon, ma joie est morte,
Plaise à Dieu de vouloir sonner mon glas funèbre !
J’ai péché, j’ai péché, mais je me repens.
Dieu, Dieu délivre-moi de ce vivant enfer.
Le texte du quatrième papier – en l’espèce celui qui nous intéresse – ne saurait être attribué a William Leigh, bien qu’on reconnaisse indubitablement l’écriture de celui-ci. La composition est d’une qualité trop supérieure à celle des deux strophes citées plus haut pour qu’on puisse lui en accorder la paternité. Il s’agit là d’une simple copie.
La note inscrite au bas de l’autographe : Une missive insensée de mon ami E. P., constitue l’un des principaux éléments en faveur de l’attribution à Edgar Poe du fragment sans titre et sans signature. Il convient de remarquer que la qualification de « missive insensée » appliquée au document, s’accorde parfaitement avec l’opinion généralement émise sur les différentes imaginations du poète de son vivant.
Comment l’auteur d’Eurêka aurait-il pu se lier d’amitié avec William Leigh du Maryland ? Poe vécut à différentes reprises dans cet État ; il y mourut, à Baltimore, en 1849. Il a pu connaître William Leigh à une époque où celui-ci n’avait pas encore eu maille à partir avec la justice.
Nous ne signalerons que pour mémoire l’ingénieuse supposition de MM. Royal Dixon et Raymond Comstock, les deux critiques américains qui, les premiers, ont étudié le manuscrit d’Hunstville et veulent voir une similitude frappante dans le nom de William Leigh et celui d’Annabel Lee chantée par Edgar Poe dans un poème célèbre. D’après eux, Annabel Lee aurait été la sœur, tout au moins la parente de William Leigh. Hypothèse bien fragile que rien ne vient confirmer.
Nous donnons ci-dessous la traduction du manuscrit publié en Amérique dans le Sun du 24 mai 1914.
*
“Or, il advint qu’après trente longues années d’expériences, je découvris enfin une drogue, grâce à laquelle le corps pouvait continuer à vivre lorsqu’il était séparé de l’âme. Nul ne connaissait mon succès sinon le docteur Hansel, le médecin de ma famille ; encore n’avait-il pas conscience que la malédiction de ma découverte pesait sur moi. Car ma femme et mes deux fils étaient morts et leur corps demeuraient vivants et habités par des esprits étrangers. J’étais alors vieux, très vieux, et n’avais plus que fort peu de temps à vivre, si ce n’est pour ma découverte ; et cependant, malgré mes nombreuses années de labeur, je ne pouvais pas, je ne pouvais pas livrer mon secret aux yeux critiques du monde entier.
“Un jour, je devins la proie d’une grande maladie. Je sentais parfaitement que je me trouvais aux portes de la mort. J’étais devenu trop faible pour parler ; mais, faisant signe au docteur, je montrai la petite bouteille pourprée près de moi. Il comprit. Avec des mains tremblantes, il souleva doucement la fiole et versa dans ma gorge une cuillerée du liquide horrible. D’inexplicables sensations s’emparèrent de mon être à l’instant même. Je savais que quelque chose d’affreux allait arriver, quelque chose de si étrange, de si merveilleux, que la frayeur me stupéfiait.
“Une pesante atmosphère de tristesse emplissait la pièce. Une force inconnue me tirait et m’élevait plus haut, plus haut. Mon corps gisait encore sur le lit, mais j’étais parti. Horreur ! Je le vis s’agiter. Alors je compris qu’une autre âme en avait pris possession. Mon esprit flottait en un bizarre et chimérique royaume. J’entendais des mots extraordinaires que je ne comprenais pas.
“Là-haut, dans l’espace infini, je m’élevais plus haut, plus haut et plus haut. Des jours, des mois et même des années passaient comme des secondes. Il n’y avait pour moi ni peine, ni joie, ni frayeur ; seulement la conscience d’un vague et insaisissable sentiment tout à fait nouveau pour moi : le sens mystérieux du surnaturel.
“Toutes sortes de choses inénarrables passaient près de moi, à travers moi, au-dessus de moi ; car je n’avais aucune forme et toutes mes anciennes sensations s’étaient évanouies. Des impressions neuves, dont personne ne peut se faire une idée, si ce n’est par l’expérience, me possédaient. J’étais littéralement tamisé dans l’espace comme l’eau qui court dans les sables. Il y avait autour de moi des millions d’êtres et ils se serraient les uns contre les autres comme un essaim d’abeilles qui émigrent. Ces terribles silhouettes prenaient la forme de chauves-souris agitées et de crapauds bâillants. L’air était une vaste Babel : des exclamations et des cris, des murmures et des grognements, des sanglots et des lamentations puis, çà et là, la continuelle apparition de lumières rougeâtres emplissaient l’espace où s’agitait un nombre incalculable d’ombres étranges.
“Après l’ascension de régions extraordinaires, une porte immense apparut à mes yeux. Aisément, sans aucune sensation de mouvement, je la franchis et me trouvai au sommet d’une boule, brillamment bien qu’imparfaitement éclairée par une seule comète verte. À l’entour, croissaient des plantes invraisemblables, agitant leurs fleurs empourprées ouvertes en coupes et qu’animaient des êtres grotesques et surnaturels, tordus comme des serpents mais doués d’yeux humains.
Quand ils m’aperçurent au sein de leur compagnie, ils entonnèrent un chant de notes sombres, gutturales, et je pensai qu’ils étaient heureux de me voir parmi eux ; mais en écoutant plus attentivement, je compris le sens exact de leurs paroles :
“Ô homme de la terre, criaient-ils, tu nous as séparés de nos corps et tu as laissé d’autres âmes habiter nos dépouilles terrestres ; tu as expérimenté sur nous ta découverte et nous ne pourrons entrer dans le royaume spirituel tant que nous ne serons pas retournés sur la terre pour y achever notre existence. Ta fierté t’a poussé à chercher des choses que l’homme ne doit pas connaître. Mais la lumière point. La longue, longue nuit de l’ignorance, s’évanouit devant l’aube de l’inspiration. Le royaume de justice approche. Les hommes ne perdront pas plus longtemps leur vie à chercher les mystères de Dieu.
“Je regardai, Seigneur ! Tout, autour de moi, se modifiait.
“Un grand changement s’opérait en moi. Je me sentis plus fragile, plus mince, plus faible, plus petit ; et d’autres transformations se réalisèrent qu’aucun être humain ne pourrait décrire. Il me tardait de retourner sur terre et j’essayai de faire cesser le vacarme des voix, mais tout restait inutile. C’était comme le son aigu d’une flûte mêlé aux grondements de formidables canons. A la longue, je me résolus à demeurer parfaitement tranquille et, devant mon silence, tout bruit s’apaisa.
“ – Que voulez-vous que je fasse, ô esprits des autres mondes ? murmurai-je.
“Alors beaucoup de voix crièrent:
“ – Libérez nos corps ! Libérez nos corps !
“ – Mais qui êtes-vous et comment puis- je vous aider maintenant ? implorai-je désespérément.
“La myriade de voix continua dans une clameur grandissante :
“ – Nous sommes les esprits qui avons été séparés de nos corps par le travail insensé de l’homme. Parmi nous, se trou vent ceux que vous prétendez aimer : votre femme et vos deux fils. Nous désirons que nos corps terrestres soient libérés comme Dieu le voulut en ses desseins.
“ – Je veux vous aider, déclarai-je. Jamais jusqu’à cet instant, je n’avais compris la grandeur de mes péchés. Dites-moi ce que je dois faire.
“Alors, graduellement, trois de spectres prirent forme à mes yeux. Ils apparaissaient aussi loin qu’un mirage dans un désert perdu, et cependant, ils planaient au-dessus d’un abîme sans fin près duquel je me tenais. Ils étaient si grands, si sauvages ! Pourtant, aidé par un sixième et subtil sens, je devinai que ces formes représentaient les esprits de ma femme et de mes fils.
“La première parla :
“ – Ô homme de la terre, dit-elle comme en un souffle, retourne à la terre et libère mon corps. Je suis ta femme. Ne faillis pas à mes commandements ou tu seras changé en une plante-vampire vénéneuse et tu resteras dix mille ans dans le royaume des plantes.
“Je tremblai de froide terreur. Alors, à une grande distance, je vis des traces de lumière d’un rouge pâle et j’eus le pressentiment nébuleux que l’esprit de mon fils aîné me parlerait ensuite.
“Devant moi, glissant hors de l’éther deux fantômes parurent, auxquels je ne puis donner aucun nom et que je ne saurais dépeindre.
“ – Retourne à la terre et libère mon corps, commanda une des ombres menaçantes, d’une voix qui semblait venir de loin.
“ – Je n’ai jamais songé aux conséquences de mon péché, murmurai-je en moi-même tandis que je secouais la neige noire qui couvrait mon corps mince et fragile, lequel prenait déjà l’aspect d’une immense plante agitée avec de hideuses fleurs pourpres.
“Un autre fantôme apparut devant moi :
“ – Quand tu as libéré nos corps… ”
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Nous ne posséderons jamais ni la première ni la dernière ligne de la nouvelle trouvée dans un cercueil. Est-elle ou non d’Edgar Poe ? Ceci doit rester un mystère. Ce qui la rapproche singulièrement des contes les plus romanesques, les plus macabres du génial écrivain, – et là, le hasard seul est en cause, – ce sont peut-être les circonstances qui l’ont fait connaître. Et il est certain que la découverte d’un manuscrit moisi, à demi effacé, dans la bière vermoulue d’un forçat, eût particulièrement séduit l’auteur du Scarabée d’or.

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(André Reuze, in La Canadienne, n° 6, septembre 1923 ; “Annie” daguerréotype d’Edgar Allan Poe, 1849)
NEW POE MANUSCRIPT DISCOVERED
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Fantastic Story Found in Old Strong Box Dug Up in Convict Burying Ground at Hunstville, Tex.
Chest the Property of “William Leigh of Maryland,” Who May Have Been Related to Poe’s Annabel Lee
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By Royal Dixon and Raymond Comstock
Did Poe’s Annabel Lee have a brother? Was her name really Leigh, but written “Lee” by the poet to disguise her identity?
The convict burying ground of the penitentiary at Huntsville, Tex., appears to have been a resting place for one of the fantastic creations of Edgar Allan Poe’s grotesquely morbid mind–a story that seems to bear a strange relation to the poem.
In the repeated digging of graves there has been little possibility of keeping the records of bodies once buried there, had there been any desire to do so. But frequently also in this redigging strange and unaccountable objects have been turned up with the soil.
It was so that the chest of “William Leigh of Maryland” came to light. Was William Leigh a convict? From the discovery of his chest in the burying ground one would infer so, but the name of William Leigh of Maryland does not appear on the prison lists. It is more than likely, however, that William Leigh, fearing to disgrace an honored name, gave an alias to the courts and died in the penitentiary under an assumed name.
The old chest is of oak, bound and coroneted with copper, as was customary in building the strongboxes before the war. It measures 12 by 15 inches and is 10 inches deep. Decayed, worm eaten, rotted with years of interment in the earth of the burying ground, it seemed to have come to light just as its inner lining was yielding to the ravages of time and decay as if to discharge its treasures now that it could no longer protect them.
There were four papers in the box, one of which had contained some script, but the stains of earth and moisture have made this writing entirely illegible.
A second paper contained the faint autograph:
WILLIAM LEIGH
of
MARYLAND
and the note: “A crazy missive from my friend E.P.”
A third contained two verses presumably the work of the convict. The bitterness of his remorse, the shame and the sincere repentance of the writer make up largely for the poorness of the verse.
What use is sin to him that sins?
For punishment comes after:
Ah, God, I’ve died ten thousand deaths
For mocking you with laughter!
The other verse perhaps indicates that the ultimate death of the unhappy prisoner was by his own hand. It is as follows:
There is no use. My joy is dead!
Would God that He would ring my deathknell!
I’ve sinned! I’ve sinned! But I repent.
God! God! Remove me from this living hell!
The fourth paper, however, was not the work of William Leigh of Maryland. It is in his handwriting truly, but the whole character of the lines is far above the powers of man. His construction of the second verse betrays an amateurishness in the art of letters which could never have been responsible for this remarkable vision story.
The note on the autograph slip, “A crazy missive from my friend E. P.,” seems to point at once to the connection between “E. P.” and Edgar Allan Poe.
It is rather amusing to notice the classification of the story as a “crazy missive.” This was quite in accordance with the public opinion of the works of Edgar Allan Poe during his lifetime.
How could Poe have been especially interested in William Leigh of Maryland? We associate Poe’s life with that State. His tragic death also occurred in Baltimore. There is a curious similarity between the names of Poe’s beautiful Annabel Lee and “E. P.’s” friend William Leigh. Was this similarity more than coincidence? Could the Annabel Lee of the poem have really been Annabel Leigh, the sister or relative of William Leigh? And could thus a friendship between the two men have sprung up?
The contents of the fourth paper are given below. The paper was stained and partly eaten by insects. Evidently the part preserved is not the entire manuscript, although presumably a large portion of it is there.
Whether or not it is the child of Edgar Allan Poe’s brain must remain a mystery. In its fantastic conception as well as its splendid execution it seems that hardly another brain could have created a work so nearly in accord with the morbidly grewsome writings of Allan Poe.

And it came to pass, after thirty long years of experimenting, that I at last discovered a drug by means of which the body could live on after the soul had departed. No one knew of my success except Dr. Hansel, my family physician, and even he was not aware that the curse of my discovery was already upon me. For my wife and both my sons had passed away, and their bodies were still living, inhabited by alien spirits! I was then old, very old, and had little to live for except my discovery; and yet, notwithstanding my many years of toil, I could not, I could not give my secret to the critical eyes of the whole world.
Then one day a great illness came upon me. I realized that I was very near death’s door. I had grown too weak to speak when, motioning to the doctor, I pointed to the small purple bottle near me. He understood. With trembling hands he gently raised me and poured a spoonful of the dreadful stuff down my throat. Inexplicable forebodings came over me at once. I knew that something dreadful was going to happen–something so strange and wonderful that I was overwhelmed with fear.
A stupefying atmosphere of dulness enveloped the room. I felt something pulling me upward–upward. My body was still on the bed, but I was gone. Horrors! I saw it move. Then I realized some other soul had taken possession of it. My spirit had floated into a strange chimerical realm. I could hear strange words but could not understand.
Out into the untold space I drifted, upward, upward and upward. Days, months and even years passed like seconds. To me there was no pain, no joy, no fear; only the consciousness of a vague, indefinable feeling which was new to me–the mysterious sense of the supernatural.
All kinds of unspeakable things passed by me, through me, over me; for I had no form and my old feelings were all gone. I was surrounded by new sensations that no one could realize except by experience. I was literally sieved through space as water runs through sand. There were millions of pieces and they clung together like a swarm of bees migrating. The terrible figures took the form of fluttering bats and gaping toads. The air was full of a mighty babel; shouts and screams, groans and moans, weeping and wailing, and therewith the continuous flashing of purple lights as an incalculable host of strange forms flashed by.
After the ascent of untold areas a mighty doorway loomed before me. Easily, without any feeling of motion, I drifted through and found myself on the top of a round ball, brightly yet imperfectly lighted by a single green comet. All around were strange plants swaying as though trying to dispose of their purple cup shaped flowers in which agitated grotesque spiritual beings, resembling the writhing attenuated bodies of snakes, yet with the eyes of humans.
Now when they perceived me standing in their midst they began to chant in weird guttural tones, so that I thought they were pleased that I had come amongst them; but as I listened more intently I heard the true import of their words.
“O man of the earth!” they cried. “Thou hast driven us from our bodies and left our earthly homes to be occupied by other souls; thou hast experimented upon us, and we can never progress in the spiritual realm until we return to earth and finish our existence there. Thy pride hath caused thee to seek out things that men should never know! But light has dawned! The long, long night of ignorance is fading before the dawn of inspiration. The kingdom of justice is at hand. No longer shall men waste their lives trying to seek out the mysteries of God.”
I looked. Lo! everything about me was undergoing a transformation.
A great change came over me. I grew dimmer, thinner, weaker, smaller; and other transformations took place that no human being can describe. I longed to be back on earth, and tried to shut out the babel of voices, but all effort was useless. It was like the shrill of a flute with the thunder of great guns. At length I resolved to remain perfectly still, and with my silence every sound was hushed.
“What would you have me do, O spirits of other worlds?” I whispered. Then many voices cried:
“Let our bodies go free! Let our bodies go free!
“But who are you? And how can I help you now?” I pleaded desperately.
The myriad voices continued with increasing clamor.
“We are spirits who have been driven from their bodies by the foolish work of man. Among us are those whom you claim to love, your wife and both your sons. We wish our earthly bodies freed, as God originally intended.”
“I am willing to aid you,” I replied. “Never before did I realize the extent of my sins. Tell me what to do.”
Then gradually three wraithlike objects took form before me. They appeared as far away as a mirage on a lonely desert, and yet they stretched over an endless abyss by which I stood. They were so vast, so weird, and yet by a subtle sixth sense I recognized them as the spirits of my wife and sons.
The first one spoke, “O man of the earth,” it breathed, “return thou and free my body. I am thy wife. Fail not by bidding, else thou shalt be turned into a poisonous vampire plant, remaining in the plant kingdom ten thousand years.”
I trembled with cold terror. Then in the distance I saw streaks of pale purple light and had a nebulous presentiment that the spirit of my first born child would speak to me next.
Before me out of ether appeared two gliding phantoms to which I can give neither name nor description. “Return thou to earth and free my body,” commanded the one threateningly, yet speaking as from a great distance.
“I never dreamed of the extent of my sin,” I murmured to myself, as I wiped the black snow from my thin, flimsy body, which was already taking on the shape of an immense green pitcher plant, with hideous purple flowers.
Another phantom appeared before me. “When thou has freed our bodies…”

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(in The Sun, pictorial magazine, dimanche 24 mai 1914)

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Bernhard Siegfried Albinus, Tabulæ sceleti et musculorum corporis humani, Leyde : Verbeek, Johann & Hermann, 1747. Dessinateur et graveur : Jan Wandelaar ; tabulæ IV & VIII.
Même pour des médisants de petite ville, il eût été impossible de voir en M. Dieudonné de Saint-Ofulhe autre chose qu’un vieux brave homme maniaque et fantasque, d’allures falotes et d’aspect illuminé ; il passait une moitié de son temps à compulser les auteurs grecs et latins de la bibliothèque municipale, et l’autre moitié à marcher dans la campagne en faisant de grands gestes et en parlant à mi-voix pour lui seul. Il vivait, dans une gentilhommière en ruine, d’œufs et de lait, étant très pauvre ; ses habits râpés, ses chapeaux délabrés, ses souliers éculés inspiraient le respect et la pitié tout ensemble. Il plaisait également par la douceur et l’affabilité dont il faisait preuve envers chacun lorsqu’il lui arrivait, par distraction, de regarder autour de lui et de s’apercevoir qu’il n’était pas seul au monde avec ses livres et ses rêves.
La mort d’une parente inconnue et lointaine l’ayant enrichi inopinément de plusieurs millions, tout changea. Quelques cousins des environs qui l’avaient jusque-là tenu en piètre estime apparurent obséquieux, empressés, éblouis par le mirage de l’or ; contre toute attente, ils furent reçus aussi brutalement que possible ; alors, en manière de vengeance, ils chuchotèrent que l’émotion avait fait perdre la raison au bonhomme. On était d’autant plus disposé à les croire que, depuis l’héritage, l’attitude et le langage de M. de Saint-Ofulhe semblaient vraiment par trop singuliers : n’avait-il pas retenu le notaire par la manche durant tout un après-midi pour lui débiter d’une haleine un chant de l’Odyssée et diverses idylles de Théocrite ? N’avait-il pas pris le curé à partie, dans la rue, en lui disant que le Galiléen et ses lieutenants triomphaient, pour l’heure, mais que ses dieux à lui auraient bientôt leur tour ? Enfin, ne l’avait-on pas entendu à plusieurs reprises proférer en public, d’une voix exaltée et désordonnée, des imprécations touchant la laideur et la honte des temps où la destinée l’avait condamné à vivre ?…
Tout à coup, on apprit une grosse nouvelle. Le fou, comme on l’appelait déjà, venait d’acheter Plauzade. C’était, aux portes de la ville, une immense et merveilleuse propriété ; le possesseur actuel l’avait abandonnée depuis quelques années, et, par suite de revers de fortune, ne demandait qu’à s’en défaire ; la municipalité, soucieuse des faveurs populaires, avait promis de la transformer sous peu en jardin public ; mais, déjà, les ouvriers, les employés et les petits bourgeois s’y considéraient comme chez eux, et, chaque dimanche, durant la belle saison, tout ce monde venait prendre ses ébats à Plauzade : on mangeait, on buvait, on dormait dans les prairies, dans les jardins à la française et jusque sur la terrasse seigneuriale du château où de blanches statues, çà et là, figuraient les muses jouant de la flûte ou de la lyre ; les amoureux s’égaraient dans les dédales des bosquets qui embaumaient la mélisse, l’herbe écrasée et la fougère chaude ; au « bon du jour, » quand la fraîcheur tombait, des musiciens juchés sur la balustrade de la terrasse commençaient à racler leurs violons ; un bal s’organisait sur la grande pelouse ; la nuit venait, les silhouettes obscures des musiciens se noyaient dans l’ombre ; seules les blanches statues des muses apparaissaient encore, et c’étaient elles qui, la lyre aux mains ou la double flûte aux lèvres, avaient l’air de faire danser la jeunesse sous les étoiles.
Ce fut un désastre, une calamité publique ; aux yeux de tous, en achetant Plauzade, M. de Saint-Ofulhe parut se rendre coupable d’une confiscation illégitime et indue. Quand il eut décidé d’enclore de hautes murailles tout le domaine, les maçons s’entendirent pour lui refuser leur travail ; bien inutilement, car il appela aussitôt des étrangers qui arrivèrent par bandes et qui, payés grassement, ne partirent pas sans se donner le malin de faire tinter l’or de leurs poches aux oreilles des indigènes.

L’enceinte terminée, M. de Saint-Ofulhe ne sortit plus. Dans le beau parc où avaient jadis retenti les rires et les cris, murmuré les aveux et les baisers, résonné les airs de danse, les passants, aux écoutes, ne percevaient plus que le silence bourdonnant et accablé de l’été. On raconta bientôt que des gens – et on les nommait – s’étant aventurés à regarder par-dessus le mur, avaient vu M. de Saint-Ofulhe en personne bondir vers eux en épaulant un fusil. Et nulle grille à travers laquelle on aurait pu lancer un coup d’œil, de loin ou au passage, nulle clôture à claire-voie, partout le mur inexorable et haut !… À côté d’une monumentale porte de bois et de fer, la tête d’un concierge silencieux, rébarbatif et qui n’était pas du pays, apparaissait parfois derrière un guichet aménagé dans le mur ; les fournisseurs déposaient là leurs paquets et y recevaient l’argent. Ainsi, personne n’avait passé le seuil du parc depuis qu’il avait changé de propriétaire, et c’était un comble, car on aurait voulu du moins voir comment le « fou » vivait là, savoir ce qu’il pensait, ce qu’il disait, ce qu’il faisait…
Le mystère irrita les esprits, augmenta la haine. En même temps, une véritable légende se formait autour de Plauzade et de son hôte. Déjà, on ne côtoyait plus les murs sans une sorte d’appréhension ; pour les bambins de l’époque, ce fut la demeure de Croquemitaine ; on leur racontait qu’il y avait là, depuis des siècles, un homme terrible, vieux comme le monde, et, l’impatience ayant fait paraître plus longs les jours et les mois, il se pouvait, après tout, qu’on eût fini par le croire. M. de Saint-Ofulhe cessa d’être simplement un personnage détestable pour devenir un mauvais génie, une présence occulte et malfaisante qui ensorcelait la contrée. Des vieilles femmes parlèrent de sorcellerie. Un pêcheur, relevant ses nasses au petit jour, avait vu errer sur la berge, puis entrer à Plauzade, trois femmes qui ressemblaient à des fantômes, avec leurs longs voiles blancs. On disait encore que, parfois, en collant son oreille à certains endroits du mur, on pouvait entendre une musique grêle et monotone, pareille à celle des flûtes de Pan que les bergers pyrénéens suspendent à leur cou, lorsqu’ils partent pour leur tour de France, en poussant devant eux leurs troupeaux de chèvres. Enfin, le petit commis d’un boucher faillit tout bonnement mourir de peur, pour avoir vu apparaître dans le cadre du guichet, au lieu de la tête déjà familière du concierge silencieux et rébarbatif, celle de son successeur inattendu, un nègre de taille colossale, aux dents de faïence et au rire de démon.
Sur ces entrefaites, une nommée Ursule Doigtdieu se mit à courir dans la ville, gémissante, affolée, en racontant que le fou avait assassiné son fils. Oui, quelque huit jours plus tôt, son fils – son Jantou, si brave, si bon ! – avait juré d’entrer à Plauzade et de voir ce qui s’y passait, coûte que coûte ! Et voici qu’il n’était pas revenu depuis la veille…
C’était clair : il avait fait comme il avait dit, il avait escaladé le mur, le fou l’avait tué d’un coup de fusil – pan ! pan ! comme un lapin fuyard ! – et l’avait enterré ensuite, pauvre de lui ! ou donné à manger à son nègre. Évidemment, en d’autres circonstances, on eût pensé que Jantou Doigtdieu était un bambocheur accompli et qu’il devait y avoir des chances pour qu’il fût en train de cuver son vin sous une table, dans quelque bouge. Mais alors, la nouvelle commentée, amplifiée, transformée en certitude, se répandit comme les eaux de la rivière crevant les digues aux jours de crue et rendit la fureur populaire irrésistible ; il fallait en finir ; et, sous l’œil des sergents de ville impuissants, indifférents ou complices, il y eut, passé midi, sur la place de l’Église, une multitude hurlante qui, sous la conduite d’Estève Bufferosse, le maître-maçon, s’ébranla et se mit en marche vers Plauzade.
On fit un détour pour ne pas donner l’éveil au gardien, et ce fut du côté des champs qu’Estève et ses acolytes attaquèrent le mur à grands coups de pioches. La brèche ouverte, la foule se tut un instant, comme étonnée de n’apercevoir, au lieu d’un monde de monstres et de prodiges, qu’un paisible sous-bois d’ombre et de fraîcheur. Mais une dizaine de forcenés formèrent une avant-garde et entrèrent ; les autres suivirent à distance, en silence, sur la mousse veloutée qui atténuait le bruit de leurs pas, gênés, peut-être, par un obscur sentiment de profanation tandis qu’ils pénétraient de force dans ces lieux qui semblaient consacrés aux déesses de la solitude. Ainsi, on atteignit l’orée du bosquet et déjà, là-bas, les murs éclatants du château apparaissaient à travers les branches, quand, soudain, les chefs de file s’arrêtèrent, la bouche bée et les yeux arrondis.

Assis sur un banc de gazon, au milieu de la pelouse, M. Dieudonné de Saint-Ofulhe jouait de la flûte, couronné de fleurs et vêtu d’une longue robe de lin blanc. Deux molosses dormaient à ses pieds, un grand bouc maigre broutait l’herbe, et, à quelques pas, trois belles filles dansaient, nues, dorées, éblouissantes, flexibles, pareilles à d’admirables fleurs saupoudrées d’un pollen de cheveux blonds, écloses là, et qu’une insensible brise eût balancées.
Mais, presque aussitôt, une d’elles, ayant aperçu la foule massée entre les fûts des arbres, poussa un cri. M. de Saint-Ofulhe tourna la tête dans la direction qu’indiquait le beau bras nu et tremblant de la jeune fille ; alors, il se leva, lança sa flûte loin de lui, fit trois pas en avant, s’arrêta, le corps secoué d’un frisson tragique, et on l’entendit crier, d’une voix que répercutèrent les échos de la forêt :
« Les Barbares !… Voici les Barbares !… »
Puis, ayant crispé ses poings comme une suprême malédiction, qui ne sortit pas de sa bouche, il chancela et tomba la face contre terre, tandis que les trois nymphes couraient vers le château et que le bouc, affolé, qui fuyait à leur suite, dressé d’instant en instant par le galop sur ses pattes de derrière, évoquait l’image d’un grand satyre grotesque, impudent et solennel.

(Charles Derennes, in Le Journal, seizième année, n° 5431, mercredi 14 août 1914)
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