POE DAGUERREOTYPE
 
 

Voici une pièce curieuse qui évoque la mémoire de celui que l’on n’a pas censé de proclamer le plus grand des écrivains américains. Ses « Histoires Extraordinaires » que l’on connaît par l’admirable traduction qu’en a faite Charles Baudelaire sont, avec les « Contes » de Dickens, des œuvres que l’on trouve dans toutes les bibliothèques. Qui n’a lu « Le Scarabée d’Or » ? Qui ne connaît ce récit fantastique qui, à la grâce charmante d’un conte de Perrault, joint les plus belles qualités de l’imagination et du génie poétique ? Le beau poème « Le Corbeau » (The Raven) valut à Edgar Poe une renommée universelle et lui conquit la première place parmi les écrivains de son pays et l’une des plus belles dans la littérature anglaise. Ce poème, dit-on, lui fut payé la munificente somme de $10 par une des revues du temps. Né à Boston en 1809, Poe mourut à Baltimore en 1849 après une carrière tourmentée qui porta ses premiers biographes à l’apprécier d’une façon plutôt injuste. Comme 
Lord Byron, le grand poète anglais, il s’était épris de la cause des Grecs luttant contre les
Turcs pour la liberté de leur pays. Il passa en Grèce en 1827, trois ans après la mort tragique et glorieuse de Byron au siège de Missolonghi.
 
 

*

 
 

L’une des nouvelles les plus connue d’Edgar Allan Poe porte pour titre : Manuscrit trouvé dans une bouteille. Faut-il ajouter aux Histoires extraordinaires, si admirablement traduites par Charles Baudelaire en 1854, le Manuscrit trouvé dans un cercueil ? L’histoire, en tout cas, est suffisamment extraordinaire pour mériter la publication et si le fragment de nouvelle attribué au grand écrivain américain ne peut être nettement identifié, il présente des analogies si curieuses avec la plupart des productions de l’auteur du Corbeau qu’on le lira avec intérêt.

C’est dans le cimetière du pénitencier d’Huntsville (Texas) que le manuscrit a été découvert au début de 1914. Pendant des années et des années furent couchés là, côte à côte, des milliers de misérables qui n’avaient plus rien à voir avec la justice humaine. De ce sol retourné bien des fois, beaucoup d’objets étranges ont été ramenés au jour avec des ossements, beaucoup d’objets ayant appartenu à des forçats dont le nom et même le matricule restent ignorés aujourd’hui. Aucun ne semblera plus étrange que le manuscrit trouvé dans le cercueil vermoulu de William Leigh du Maryland.

Ce William Leigh fut-il un forçat ? Tout permet de le supposer, quoique son nom ne figure à aucune époque sur les registres du pénitencier ; autrement, on s’expliquerait mal qu’il eût été enterré avec les condamnés. Le vieux coffre est fait de chêne épais, consolidé par des coins de cuivre : un modèle courant aux États-Unis avant la guerre de Sécession. Rongé par les vers, fortement éprouvé par un long séjour dans la terre, il semble avoir été ramené à la lumière, juste au moment où il n’eût pas pu continuer à préserver de l’humidité les papiers qu’il contenait. Ces papiers sont au nombre de quatre. Le premier était couvert d’une écriture que la moisissure a malheureusement rendue absolument illisible. Le second porte ces mots pâlis : William Leigh du Maryland, ainsi que cette ligne : Une missive insensée de mon ami E. P. Le troisième contient deux strophes de vers, attribuées, avec raison sans doute, à William Leigh lui-même. L’amertume, la honte et le repentir plus ou moins sincère de l’auteur compensent largement la pauvreté des vers :
 
 
À quoi sert le péché à celui qui pêche
Puisque l’expiation vient ensuite ?
Ah Dieu ! j’ai ressenti dix mille morts
Pour vous avoir raillé par mon rire !

 
 

La seconde strophe a permis de supposer que la mort du prisonnier fut un suicide :
 
 
À quoi bon, ma joie est morte,
Plaise à Dieu de vouloir sonner mon glas funèbre !
J’ai péché, j’ai péché, mais je me repens.
Dieu, Dieu délivre-moi de ce vivant enfer.

 
 

Le texte du quatrième papier – en l’espèce celui qui nous intéresse  – ne saurait être attribué a William Leigh, bien qu’on reconnaisse indubitablement l’écriture de celui-ci. La composition est d’une qualité trop supérieure à celle des deux strophes citées plus haut pour qu’on puisse lui en accorder la paternité. Il s’agit là d’une simple copie.

La note inscrite au bas de l’autographe : Une missive insensée de mon ami E. P., constitue l’un des principaux éléments en faveur de l’attribution à Edgar Poe du fragment sans titre et sans signature. Il convient de remarquer que la qualification de « missive insensée » appliquée au document, s’accorde parfaitement avec l’opinion généralement émise sur les différentes imaginations du poète de son vivant.

Comment l’auteur d’Eurêka aurait-il pu se lier d’amitié avec William Leigh du Maryland ? Poe vécut à différentes reprises dans cet État ; il y mourut, à Baltimore, en 1849. Il a pu connaître William Leigh à une époque où celui-ci n’avait pas encore eu maille à partir avec la justice.

Nous ne signalerons que pour mémoire l’ingénieuse supposition de MM. Royal Dixon et Raymond Comstock, les deux critiques américains qui, les premiers, ont étudié le manuscrit d’Hunstville et veulent voir une similitude frappante dans le nom de William Leigh et celui d’Annabel Lee chantée par Edgar Poe dans un poème célèbre. D’après eux, Annabel Lee aurait été la sœur, tout au moins la parente de William Leigh. Hypothèse bien fragile que rien ne vient confirmer.

Nous donnons ci-dessous la traduction du manuscrit publié en Amérique dans le Sun du 24 mai 1914.
 
 

*

 
 

“Or, il advint qu’après trente longues années d’expériences, je découvris enfin une drogue, grâce à laquelle le corps pouvait continuer à vivre lorsqu’il était séparé de l’âme. Nul ne connaissait mon succès sinon le docteur Hansel, le médecin de ma famille ; encore n’avait-il pas conscience que la malédiction de ma découverte pesait sur moi. Car ma femme et mes deux fils étaient morts et leur corps demeuraient vivants et habités par des esprits étrangers. J’étais alors vieux, très vieux, et n’avais plus que fort peu de temps à vivre, si ce n’est pour ma découverte ; et cependant, malgré mes nombreuses années de labeur, je ne pouvais pas, je ne pouvais pas livrer mon secret aux yeux critiques du monde entier.

“Un jour, je devins la proie d’une grande maladie. Je sentais parfaitement que je me trouvais aux portes de la mort. J’étais devenu trop faible pour parler ; mais, faisant signe au docteur, je montrai la petite bouteille pourprée près de moi. Il comprit. Avec des mains tremblantes, il souleva doucement la fiole et versa dans ma gorge une cuillerée du liquide horrible. D’inexplicables sensations s’emparèrent de mon être à l’instant même. Je savais que quelque chose d’affreux allait arriver, quelque chose de si étrange, de si merveilleux, que la frayeur me stupéfiait.

“Une pesante atmosphère de tristesse emplissait la pièce. Une force inconnue me tirait et m’élevait plus haut, plus haut. Mon corps gisait encore sur le lit, mais j’étais parti. Horreur ! Je le vis s’agiter. Alors je compris qu’une autre âme en avait pris possession. Mon esprit flottait en un bizarre et chimérique royaume. J’entendais des mots extraordinaires que je ne comprenais pas.

“Là-haut, dans l’espace infini, je m’élevais plus haut, plus haut et plus haut. Des jours, des mois et même des années passaient comme des secondes. Il n’y avait pour moi ni peine, ni joie, ni frayeur ; seulement la conscience d’un vague et insaisissable sentiment tout à fait nouveau pour moi : le sens mystérieux du surnaturel.

“Toutes sortes de choses inénarrables passaient près de moi, à travers moi, au-dessus de moi ; car je n’avais aucune forme et toutes mes anciennes sensations s’étaient évanouies. Des impressions neuves, dont personne ne peut se faire une idée, si ce n’est par l’expérience, me possédaient. J’étais littéralement tamisé dans l’espace comme l’eau qui court dans les sables. Il y avait autour de moi des millions d’êtres et ils se serraient les uns contre les autres comme un essaim d’abeilles qui émigrent. Ces terribles silhouettes prenaient la forme de chauves-souris agitées et de crapauds bâillants. L’air était une vaste Babel : des exclamations et des cris, des murmures et des grognements, des sanglots et des lamentations puis, çà et là, la continuelle apparition de lumières rougeâtres emplissaient l’espace où s’agitait un nombre incalculable d’ombres étranges.

“Après l’ascension de régions extraordinaires, une porte immense apparut à mes yeux. Aisément, sans aucune sensation de mouvement, je la franchis et me trouvai au sommet d’une boule, brillamment bien qu’imparfaitement éclairée par une seule comète verte. À l’entour, croissaient des plantes invraisemblables, agitant leurs fleurs empourprées ouvertes en coupes et qu’animaient des êtres grotesques et surnaturels, tordus comme des serpents mais doués d’yeux humains.

Quand ils m’aperçurent au sein de leur compagnie, ils entonnèrent un chant de notes sombres, gutturales, et je pensai qu’ils étaient heureux de me voir parmi eux ; mais en écoutant plus attentivement, je compris le sens exact de leurs paroles :

“Ô homme de la terre, criaient-ils, tu nous as séparés de nos corps et tu as laissé d’autres âmes habiter nos dépouilles terrestres ; tu as expérimenté sur nous ta découverte et nous ne pourrons entrer dans le royaume spirituel tant que nous ne serons pas retournés sur la terre pour y achever notre existence. Ta fierté t’a poussé à chercher des choses que l’homme ne doit pas connaître. Mais la lumière point. La longue, longue nuit de l’ignorance, s’évanouit devant l’aube de l’inspiration. Le royaume de justice approche. Les hommes ne perdront pas plus longtemps leur vie à chercher les mystères de Dieu.

“Je regardai, Seigneur ! Tout, autour de moi, se modifiait.

“Un grand changement s’opérait en moi. Je me sentis plus fragile, plus mince, plus faible, plus petit ; et d’autres transformations se réalisèrent qu’aucun être humain ne pourrait décrire. Il me tardait de retourner sur terre et j’essayai de faire cesser le vacarme des voix, mais tout restait inutile. C’était comme le son aigu d’une flûte mêlé aux grondements de formidables canons. A la longue, je me résolus à demeurer parfaitement tranquille et, devant mon silence, tout bruit s’apaisa.

“ – Que voulez-vous que je fasse, ô esprits des autres mondes ? murmurai-je.

“Alors beaucoup de voix crièrent:

“ – Libérez nos corps ! Libérez nos corps !

“ – Mais qui êtes-vous et comment puis-
je vous aider maintenant ? implorai-je
 désespérément.

“La myriade de voix continua dans une clameur grandissante :

“ – Nous sommes les esprits qui avons
 été séparés de nos corps par le travail
 insensé de l’homme. Parmi nous, se trou
vent ceux que vous prétendez aimer : votre
 femme et vos deux fils. Nous désirons
 que nos corps terrestres soient libérés comme Dieu le voulut en ses desseins.

“ – Je veux vous aider, déclarai-je. Jamais jusqu’à cet instant, je n’avais compris la grandeur de mes péchés. Dites-moi ce que je dois faire.

“Alors, graduellement, trois de spectres prirent forme à mes yeux. Ils apparaissaient aussi loin qu’un mirage dans un désert perdu, et cependant, ils planaient au-dessus d’un abîme sans fin près duquel je me tenais. Ils étaient si grands, si sauvages ! Pourtant, aidé par un sixième et subtil sens, je devinai que ces formes représentaient les esprits de ma femme et de mes fils.

“La première parla :

“ – Ô homme de la terre, dit-elle comme en un souffle, retourne à la terre et libère mon corps. Je suis ta femme. Ne faillis pas à mes commandements ou tu seras changé en une plante-vampire vénéneuse et tu resteras dix mille ans dans le royaume des plantes.

“Je tremblai de froide terreur. Alors, à une grande distance, je vis des traces de lumière d’un rouge pâle et j’eus le pressentiment nébuleux que l’esprit de mon fils aîné me parlerait ensuite.

“Devant moi, glissant hors de l’éther deux fantômes parurent, auxquels je ne puis donner aucun nom et que je ne saurais dépeindre.

“ – Retourne à la terre et libère mon corps, commanda une des ombres menaçantes, d’une voix qui semblait venir de loin.

“ – Je n’ai jamais songé aux conséquences de mon péché, murmurai-je en moi-même tandis que je secouais la neige noire qui couvrait mon corps mince et fragile, lequel prenait déjà l’aspect d’une immense plante agitée avec de hideuses fleurs pourpres.

“Un autre fantôme apparut devant moi :

“ – Quand tu as libéré nos corps… ”
 
 

*

 
 

Nous ne posséderons jamais ni la première ni la dernière ligne de la nouvelle trouvée dans un cercueil. Est-elle ou non d’Edgar Poe ? Ceci doit rester un mystère. Ce qui la rapproche singulièrement des contes les plus romanesques, les plus macabres du génial écrivain, – et là, le hasard seul est en cause, – ce sont peut-être les circonstances qui l’ont fait connaître. Et il est certain que la découverte d’un manuscrit moisi, à demi effacé, dans la bière vermoulue d’un forçat, eût particulièrement séduit l’auteur du Scarabée d’or.
 
 
MA 644.2, Poe, Edgar Allan, 1809-1849.  Promissory note signed : New York, 1849 Feb. 3., p. 1 detail of signature
 

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(André Reuze, in La Canadienne, n° 6, septembre 1923 ; “Annie” daguerréotype d’Edgar Allan Poe, 1849)

 
 
 
 
POE MANUSCRIPT3
 
 
 

NEW POE MANUSCRIPT DISCOVERED

 

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Fantastic Story Found in Old Strong Box Dug Up in Convict Burying Ground at Hunstville, Tex.

 

Chest the Property of  “William Leigh of Maryland,” Who May Have Been Related to Poe’s Annabel Lee

 
 

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By Royal Dixon and Raymond Comstock

 
 
 

Did Poe’s Annabel Lee have a brother? Was her name really Leigh, but written “Lee” by the poet to disguise her identity?

The convict burying ground of the penitentiary at Huntsville, Tex., appears to have been a resting place for one of the fantastic creations of Edgar Allan Poe’s grotesquely morbid mind–a story that seems to bear a strange relation to the poem.

In the repeated digging of graves there has been little possibility of keeping the records of bodies once buried there, had there been any desire to do so. But frequently also in this redigging strange and unaccountable objects have been turned up with the soil.

It was so that the chest of “William Leigh of Maryland” came to light. Was William Leigh a convict? From the discovery of his chest in the burying ground one would infer so, but the name of William Leigh of Maryland does not appear on the prison lists. It is more than likely, however, that William Leigh, fearing to disgrace an honored name, gave an alias to the courts and died in the penitentiary under an assumed name.

The old chest is of oak, bound and coroneted with copper, as was customary in building the strongboxes before the war. It measures 12 by 15 inches and is 10 inches deep. Decayed, worm eaten, rotted with years of interment in the earth of the burying ground, it seemed to have come to light just as its inner lining was yielding to the ravages of time and decay as if to discharge its treasures now that it could no longer protect them.

There were four papers in the box, one of which had contained some script, but the stains of earth and moisture have made this writing entirely illegible.

A second paper contained the faint autograph:
 
 

WILLIAM LEIGH

of

MARYLAND

 
 
and the note: “A crazy missive from my friend E.P.”

A third contained two verses presumably the work of the convict. The bitterness of his remorse, the shame and the sincere repentance of the writer make up largely for the poorness of the verse.
 
 
What use is sin to him that sins?
For punishment comes after:
Ah, God, I’ve died ten thousand deaths
For mocking you with laughter!

 
 

The other verse perhaps indicates that the ultimate death of the unhappy prisoner was by his own hand. It is as follows:
 
 
There is no use. My joy is dead!
Would God that He would ring my deathknell!
I’ve sinned! I’ve sinned! But I repent.
God! God! Remove me from this living hell!

 
 

The fourth paper, however, was not the work of William Leigh of Maryland. It is in his handwriting truly, but the whole character of the lines is far above the powers of man. His construction of the second verse betrays an amateurishness in the art of letters which could never have been responsible for this remarkable vision story.

The note on the autograph slip, “A crazy missive from my friend E. P.,” seems to point at once to the connection between “E. P.” and Edgar Allan Poe.

It is rather amusing to notice the classification of the story as a “crazy missive.” This was quite in accordance with the public opinion of the works of Edgar Allan Poe during his lifetime.

How could Poe have been especially interested in William Leigh of Maryland? We associate Poe’s life with that State. His tragic death also occurred in Baltimore. There is a curious similarity between the names of Poe’s beautiful Annabel Lee and “E. P.’s” friend William Leigh. Was this similarity more than coincidence? Could the Annabel Lee of the poem have really been Annabel Leigh, the sister or relative of William Leigh? And could thus a friendship between the two men have sprung up?

The contents of the fourth paper are given below. The paper was stained and partly eaten by insects. Evidently the part preserved is not the entire manuscript, although presumably a large portion of it is there.

Whether or not it is the child of Edgar Allan Poe’s brain must remain a mystery. In its fantastic conception as well as its splendid execution it seems that hardly another brain could have created a work so nearly in accord with the morbidly grewsome writings of Allan Poe.
 
 
RAVEN1
 

And it came to pass, after thirty long years of experimenting, that I at last discovered a drug by means of which the body could live on after the soul had departed. No one knew of my success except Dr. Hansel, my family physician, and even he was not aware that the curse of my discovery was already upon me. For my wife and both my sons had passed away, and their bodies were still living, inhabited by alien spirits! I was then old, very old, and had little to live for except my discovery; and yet, notwithstanding my many years of toil, I could not, I could not give my secret to the critical eyes of the whole world.

Then one day a great illness came upon me. I realized that I was very near death’s door. I had grown too weak to speak when, motioning to the doctor, I pointed to the small purple bottle near me. He understood. With trembling hands he gently raised me and poured a spoonful of the dreadful stuff down my throat. Inexplicable forebodings came over me at once. I knew that something dreadful was going to happen–something so strange and wonderful that I was overwhelmed with fear.

A stupefying atmosphere of dulness enveloped the room. I felt something pulling me upward–upward. My body was still on the bed, but I was gone. Horrors! I saw it move. Then I realized some other soul had taken possession of it. My spirit had floated into a strange chimerical realm. I could hear strange words but could not understand.

Out into the untold space I drifted, upward, upward and upward. Days, months and even years passed like seconds. To me there was no pain, no joy, no fear; only the consciousness of a vague, indefinable feeling which was new to me–the mysterious sense of the supernatural.

All kinds of unspeakable things passed by me, through me, over me; for I had no form and my old feelings were all gone. I was surrounded by new sensations that no one could realize except by experience. I was literally sieved through space as water runs through sand. There were millions of pieces and they clung together like a swarm of bees migrating. The terrible figures took the form of fluttering bats and gaping toads. The air was full of a mighty babel; shouts and screams, groans and moans, weeping and wailing, and therewith the continuous flashing of purple lights as an incalculable host of strange forms flashed by.

After the ascent of untold areas a mighty doorway loomed before me. Easily, without any feeling of motion, I drifted through and found myself on the top of a round ball, brightly yet imperfectly lighted by a single green comet. All around were strange plants swaying as though trying to dispose of their purple cup shaped flowers in which agitated grotesque spiritual beings, resembling the writhing attenuated bodies of snakes, yet with the eyes of humans.

Now when they perceived me standing in their midst they began to chant in weird guttural tones, so that I thought they were pleased that I had come amongst them; but as I listened more intently I heard the true import of their words.

“O man of the earth!” they cried. “Thou hast driven us from our bodies and left our earthly homes to be occupied by other souls; thou hast experimented upon us, and we can never progress in the spiritual realm until we return to earth and finish our existence there. Thy pride hath caused thee to seek out things that men should never know! But light has dawned! The long, long night of ignorance is fading before the dawn of inspiration. The kingdom of justice is at hand. No longer shall men waste their lives trying to seek out the mysteries of God.”

I looked. Lo! everything about me was undergoing a transformation.

A great change came over me. I grew dimmer, thinner, weaker, smaller; and other transformations took place that no human being can describe. I longed to be back on earth, and tried to shut out the babel of voices, but all effort was useless. It was like the shrill of a flute with the thunder of great guns. At length I resolved to remain perfectly still, and with my silence every sound was hushed.

“What would you have me do, O spirits of other worlds?” I whispered. Then many voices cried:

“Let our bodies go free! Let our bodies go free!

“But who are you? And how can I help you now?” I pleaded desperately.

The myriad voices continued with increasing clamor.

“We are spirits who have been driven from their bodies by the foolish work of man. Among us are those whom you claim to love, your wife and both your sons. We wish our earthly bodies freed, as God originally intended.”

“I am willing to aid you,” I replied. “Never before did I realize the extent of my sins. Tell me what to do.”

Then gradually three wraithlike objects took form before me. They appeared as far away as a mirage on a lonely desert, and yet they stretched over an endless abyss by which I stood. They were so vast, so weird, and yet by a subtle sixth sense I recognized them as the spirits of my wife and sons.

The first one spoke, “O man of the earth,” it breathed, “return thou and free my body. I am thy wife. Fail not by bidding, else thou shalt be turned into a poisonous vampire plant, remaining in the plant kingdom ten thousand years.”

I trembled with cold terror. Then in the distance I saw streaks of pale purple light and had a nebulous presentiment that the spirit of my first born child would speak to me next.

Before me out of ether appeared two gliding phantoms to which I can give neither name nor description. “Return thou to earth and free my body,” commanded the one threateningly, yet speaking as from a great distance.

“I never dreamed of the extent of my sin,” I murmured to myself, as I wiped the black snow from my thin, flimsy body, which was already taking on the shape of an immense green pitcher plant, with hideous purple flowers.

Another phantom appeared before me. “When thou has freed our bodies…”
 
 
RAVEN2
 

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(in The Sun, pictorial magazine, dimanche 24 mai 1914)