À Coquelin cadet
L’homme, plus malheureux que le porc ou le veau,
Le poulet qu’on engraisse ou le lièvre qui broute,
Se voit, dès qu’il est mort, scellé sous une voûte
Où tout son corps pourrit jusqu’au dernier lambeau.
Combien j’aimerais mieux, dépouillé de ma peau,
Bien coupé, devenir un civet qui ragoûte,
Ou plutôt en pâté dormir dans une croûte,
Qui des cercueils serait, à mon gré, le plus beau !
Ainsi, du corbillard narguant les tristes planches,
Aux horreurs du tombeau j’échapperais par tranches,
Arrosé de bons vins et de fine liqueur,
Et, d’un repas joyeux appréciant l’aubaine,
Les amis qui, vivant, me portaient dans leur cœur,
S’en iraient me portant, charmés, dans leur bedaine.
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(Alfred Ruffin, Poésies variées et Nouveaux chats, Paris : Librairie des bibliophiles, 1890)
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Épreuve de Martin van Maele pour illustrer L’Œuvre poétique de Charles Baudelaire :
Les Fleurs du Mal
[introduction et notes de Guillaume Apollinaire ; ouvrage orné d’un portrait hors texte et de douze eaux-fortes originales de Martin van Maele, Paris : J. Chevrel, 1917.]
La suite des 12 eaux-fortes de van Maele fit l’objet d’un tiré à part en feuilles, s.l.n.d.
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LXXXVII
LES MÉTAMORPHOSES DU VAMPIRE
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La femme cependant de sa bouche de fraise,
En se tordant ainsi qu’un serpent sur la braise,
Et pétrissant ses seins sur le fer de son busc,
Laissait couler ces mots tout imprégnés de musc :
— « Moi, j’ai la lèvre humide, et je sais la science
De perdre au fond d’un lit l’antique conscience.
Je sèche tous les pleurs sur mes seins triomphants
Et fais rire les vieux du rire des enfants.
Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles,
La lune, le soleil, le ciel et les étoiles !
Je suis, mon cher savant, si docte aux voluptés,
Lorsque j’étouffe un homme en mes bras veloutés,
Ou lorsque j’abandonne aux morsures mon buste,
Timide et libertine, et fragile et robuste ,
Que sur ces matelas qui se pâment d’émoi
Les Anges impuissants se damneraient pour moi ! »
Quand elle eut de mes os sucé toute la mœlle,
Et que languissamment je me tournai vers elle
Pour lui rendre un baiser d’amour, je ne vis plus
Qu’une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus !
Je fermai les deux yeux dans ma froide épouvante,
Et, quand je les rouvris à la clarté vivante,
À mes côtés, au lieu du mannequin puissant,
Qui semblait avoir fait provision de sang,
Tremblaient confusément des débris de squelette,
Qui d’eux-mêmes rendaient le cri d’une girouette
Ou d’une enseigne, au bout d’une tringle de fer,
Que balance le vent pendant les nuits d’hiver.
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(Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, Paris, Poulet-Malassis & De Broise, 1857)
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(in Touche à Tout, magazine des magazines, n° 4, avril 1910 ; texte initialement paru dans Le Gaulois, le 9 mars 1885, avant d’être repris dans le recueil Lettres de ma chaumière, Paris : A. Laurent, 1886)
La Commission supérieure d’hygiène vient d’édicter les prescriptions les plus énergiques pour empêcher le transport des cadavres dans des valises.
Les personnes qui usent de ce moyen pour transporter les cadavres qu’elles ont à faire voyager clandestinement ne songent certainement pas au danger qu’elles font courir à la santé publique.
Ce danger est d’autant plus grand que les cadavres ainsi transportés ont été, la plupart du temps, emballés à la hâte et sans être désinfectés au préalable.
Sur les parcours internationaux, les bagages de ce genre sont moins nombreux. Les voyageurs qui s’accompagnent de ces sortes de colis sont souvent un peu effrayés par les formalités de la douane.
Qu’arriverait-il, en effet, si, en ouvrant la valise, les douaniers trouvaient dans les poches des cadavres des cigares passés en fraude ou des allumettes de contrebande ?
On préconise le dépeçage des cadavres en deux cents ou deux cent cinquante petits morceaux ne dépassant pas trois cents grammes, et qu’on expédie dans un grand nombre de bureaux de poste sous l’étiquette : Échantillon sans valeur. Il faut avoir soin, dans ce cas, de retirer les bagues, bracelets et divers ornements qui peuvent se trouver après les doigts ou les morceaux de bras.
Ce système de dépeçage en deux cents morceaux a au moins l’avantage de défigurer sensiblement le cadavre qu’on tient à faire disparaître. Mais, au point de vue de l’hygiène publique, il présente des inconvénients plus graves encore que dans le cas précédent. Car, au lieu d’infecter un ou deux wagons et deux ou trois consignes de bagages, on contamine deux cents bureaux de poste.
Aussi, beaucoup de personnes préfèrent-elles avoir recours à l’immersion des cadavres dans les canaux et les rivières. On met alors au cou de la personne immergée une solide cravate de chanvre, ornée d’une belle pierre de cinq cent mille carats.
Malgré cette précaution, la plupart des cadavres, après quelques jours d’immersion, et au moment où l’on ne songe plus à eux, ont l’ignoble habitude de venir exhiber à la surface du fleuve un corps et des membres enflés d’une façon ridicule et un visage cyniquement tuméfié.
L’enfouissement a été un moment à la mode, sur la fin du Second Empire. Un soir de l’été de 1869, un jeune mécanicien du nom de Troppmann proposa à madame Kinck et à sa famille une partie de campagne dans la banlieue Nord-Est. En réalité, il conduisait cette dame et ses sept enfants à leur propre enterrement, lequel eut lieu d’une façon tout intime, dans les terres labourées des Près-Saint-Gervais.
Le système Troppmann, fort séduisant en théorie, présente dans la pratique des difficultés souvent insurmontables. Tout le monde ne sait pas bêcher, faire un grand trou dans la terre. De plus, il est très difficile de se livrer à ces opérations sans risquer d’être dérangé.
Aussi vaut-il mieux, au lieu d’enterrer les victimes, les mettre à crémer dans un four à plâtre. Quand on a la chance d’avoir un appareil de ce genre à sa disposition, on passe allègrement sur les prescriptions de la loi, qui exige, pour la crémation des corps, un acte de volonté formel de la part du défunt.
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(Tristan Bernard, in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, n° 1510, seizième année, 18 avril 1899)
FRAGMENTS D’UN OUVRAGE INÉDIT
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I
Des qualités nécessaires au parfait assassin.
I. – Le parfait assassin doit être dans la force de l’âge, ni trop jeune, ni trop vieux.
II. – Il n’a pas besoin d’être laid. Dumollard a nui à la corporation ; il a détruit la confiance.
III. – Il n’y a pas de mal à ce que le parfait assassin ait reçu quelque éducation. Pas trop, cependant, pour n’être pas amolli. Lebiez, qui avait de la littérature, n’a pas eu de chance. Se méfier de la littérature. Le parfait assassin doit être en état, tout au moins, d’écrire une lettre.
IV. – Le parfait assassin doit être poussé par une vocation irrésistible. S’il n’a pas eu, dès son plus tendre âge, le désir d’anéantir son semblable, alors, qu’il ne s’en mêle pas.
V. – Le parfait assassin doit s’exercer à l’endurcissement par tous les moyens possibles, en brutalisant des animaux, en trempant des soupes à son père et des tripotées à sa sœur. Il pourra s’aguerrir par la lecture des œuvres du divin marquis.
VI. – Le parfait assassin, s’il ne se sent pas assez fort pour exercer d’abord isolément, peut prêter son concours à quelques camarades pour des entreprises plus ou moins homicides. Mais il aura toujours pour précepte qu’on ne travaille bien qu’à son compte.
VII. – Il n’affectera pas trop de se désintéresser des affaires de la politique. Il est tenu de lire les journaux, ne serait-ce que pour y chercher les éléments d’un bon coup.
II
Du travail de ville et du travail de campagne.
VIII. – La vieille femme qui demeure seule, dans une maison isolée, a encore du bon. Elle convient aux commençants qui veulent se faire la main. Elle n’exige qu’un marteau ou la simple bûche.
IX. – Ils peuvent ensuite passer à l’agression sur le grand chemin : le marchand éméché qui revient de vendre ses bêtes à Poissy ou le percepteur des contributions dans son petit cabriolet. Il est utile de se faire aider par quelqu’un, en cas d’une résistance de mauvais goût. Éviter le petit berger qui voit tout derrière un arbre.
X. – Paris est le grand théâtre. Le coup nocturne dans la rue est tentant : mais c’est affaire d’inspiration. Il faut du génie. Un homme passe, il vous inspire ou il ne vous dit rien. S’il vous inspire, allez-y : un tour de cravate et un coup de genou dans les parties ; la montre, s’il en a une, le portefeuille et les deux poches de gilet.
XI. – En plein jour. Le Palais-Royal a deux issues, l’une sur le jardin, l’autre sur la rue de Valois ou sur la rue Montpensier. Un marchand bijoutier. Être deux. S’assurer que le marchand est seul. L’un entre par le jardin et demande à voir des écrins ; l’autre entre par la rue. Retraite soudaine du marchand, à qui le dernier arrivé fait son affaire, tandis que le premier entré rafle les bijoux. Simple comme bonjour.
XII. – Le travail en chemin de fer fait des progrès de jour en jour. Vous montez dans un compartiment occupé par une seule personne. Le reste va de soi. Demande quelques frais de costume et de linge.
XIII. – La noyade a ses inconvénients : la Seine rend souvent sa proie. L’eau parle, la terre est muette – c’était l’avis de Troppmann.
III
De quelques précautions à prendre avant et après le coup.
XIV. – Il n’y a pas de mal à se faire une tête. Une perruque, une barbe, des lunettes, un rien. Donner le change à la justice, l’égarer sur une fausse piste, tout est là.
XV. – Se faire voir dans plusieurs endroits, causer avec plusieurs personnes. C’est ce qu’on appelle soigner son alibi.
XVI. – N’avoir jamais de parfums sur soi ; rien n’est traître comme un parfum.
XVII. – L’assassinat a ses modes, auxquelles il est parfois difficile de ne pas se soumettre, si l’on ne veut s’exposer au ridicule. C’est ainsi que l’usage est venu de dépecer les victimes. Le parfait assassin devra donc, s’il désire se conformer à l’usage, avoir étudié pendant quelque temps chez un boucher.
XVIII. – Il n’accordera cependant qu’une importance secondaire à cette besogne puérile. C’est une mode qui passera, comme celle des robes à traîne.
XIX. – Il doit apporter une extrême circonspection dans ses affaires de cœur. S’il a une marmite (et il lui serait difficile de n’en pas avoir, car l’assassin ne peut pas vivre isolé), il tâchera de ne pas la prendre pour confidente.
XX. – S’il y est contraint cependant, il lui formera le caractère à coups de botte, dans les gencives, de façon à s’en faire une amie tendre et soumise.
XXI. – Il lavera lui-même sa blouse, si elle est tachée de sang, et il ne la mettra pas sécher à la fenêtre du commissaire de police.
IV
Des rapports avec les magistrats.
XXII. – Avinain disait au peuple sur la plateforme de la guillotine : Surtout, n’avouez jamais ! Ces belles paroles devraient être gravées en lettres d’or.
XXIII. – Dès qu’on est pincé, s’imaginer qu’on est un autre.
XXIV. – Ne pas chercher à finasser avec le juge d’instruction. Lui dire plutôt toutes les fadaises qui vous passeront par la tête.
XXV. – Le parfait assassin doit être très respectueux envers MM. les jurés.
XXVI. – S’il en reconnaît un, il évitera de lui demander des nouvelles de son épouse. Un bon procédé trouve parfois sa récompense.
XXVII. – Il pourra cependant prouver sa parfaite tranquillité d’âme en empruntant une prise de tabac à l’un des deux gendarmes ses voisins.
XXVIII. – Le parfait assassin se privera d’appeler le président par son petit nom d’Émile.
XXIX. – Il n’interrompra en aucun cas son avocat, car il peut fort bien se faire que celui-ci plaide l’imbécillité et le crétinisme.
XXX. – Ne rien épargner d’ailleurs pour lui monter le coup à lui-même et lui faire croire à son innocence. On a des vu des avocats qui étaient aussi des serins.
XXXI. – Le parfait assassin s’estimera heureux d’en être quitte pour les travaux forcés à perpétuité, qui laissent une porte ouverte à l’espérance – c’est-à-dire l’évasion.
V
De l’impunité.
XXXII. – Le parfait assassin n’aurait pas de raison d’être s’il ne comptait pas sur l’impunité. Jud et Walter sont là pour attester que la Providence ne veille pas toujours sur les faibles mortels confiés à ses soins.
XXXIII. – De nombreuses et fraîches oasis attendent dans ce cas le parfait assassin. Il n’a que l’embarras du choix. Toutefois, il fera bien de ne pas s’établir trop près d’Asnières ou de Conflans-Sainte-Honorine.
XXXIV. – Il s’abstiendra de donner de trop fréquentes nouvelles à ses amis.
XXXV. – Moyennant quoi, il pourra arriver à se faire oublier, et, lorsque son sac viendra à décroître, il lui sera facile de rentrer dans la carrière sous un pseudonyme.
VI
Philosophie.
XXXVI. – Si, dans le cas contraire, la société tenait absolument à le rejeter de son sein, le parfait assassin devrait envisager cette scission avec le stoïcisme de l’homme supérieur.
XXXVII. – Après le rejet de son pourvoi en cassation, il s’arrangerait pour poser devant la postérité. Il pardonnerait au Président de la République et proférerait quelques mots profonds comme Platon.
XXXIX. – Les regrets ne lui sont pas interdits, non plus que la croyance dans une vie meilleure où les bourgeois se laisseront étrangler en souriant.
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(Charles Monselet, Mon Dernier-né, gaietés parisiennes, Paris : E. Dentu éditeur, 1883)
On pila et on fit détremper du sikhane dans un verre d’eau, puis on lui fit ingurgiter ce breuvage qui l’endormit profondément. Pendant ce sommeil, le caïd s’agenouilla près de Cornaillou. Il tira son coutelas et lui fendit doucement la peau du ventre sans trouer les intestins. Cornaillou était si profondément assoupi qu’il ne sentait aucun mal. Le caïd continua son travail de bourreau en prenant garde de ne pas couper les entrailles, afin de ne pas le tuer. Une bave de sang courait de la plaie béante. Les boyaux à nu et roulés en boudin palpitaient hideusement en se gonflant et se dégonflant à chaque respiration de la victime inerte.
Bakaru, son compagnon et le caïd mirent chacun une poignée de cailloux dans ce ventre entrouvert et fumant.
Chacun blasphéma à son tour :
« Qu’il soit maudit.
– Qu’il soit damné.
– Qu’il soit le plus damné et le plus maudit des damnés et des maudits. »
Ensuite, le caïd se mit à recoudre la blessure avec une aiguille à raccommoder les outres en continuant de jurer.
À peine cette opération finie, on coupa les amarres qui tenaient Cornaillou attaché par les membres. La fermentation de la douleur le secoua bientôt de sa léthargie. Il s’éveilla. Il ouvrit des yeux égarés en poussant un hurlement épouvantable.
Le malheureux se tordait sur le sable comme un serpent à qui l’on a cassé les reins. Il faisait des efforts désespérés comme pour s’arracher de quelque part. Il retombait de spasmes en convulsions, se rejetait de convulsions en crispations. Ses poings, ses bras, ses jambes, ses pieds, sa figure, tout se remuait dans une tourmente effrénée. Ses cris étaient saccadés par ses grincement de dents. Tandis que Cornaillou se tordait ainsi de douleur, ses trois bourreaux le regardaient faire en se tordant de rire. Ces misérables frémissaient, mais frémissaient de joie en voyant écumer cette agonie de démon.
Cornaillou, violenté par toutes ses fibres agacées, essaya de se relever. Il eut la force de se mettre debout et de faire quelques pas. Il chancelait comme un homme ivre.
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(Louis Thiabaud, Les Miracles de Cornaillou, Mâcon : Imprimerie de Romand frères, [1877])
C’est une triste chose pour ceux qui se promènent dans cette grande ville (1) ou voyagent dans la campagne, que de voir les rues, les routes et les portes des cabanes encombrées de mendiantes que suivent trois, quatre ou six enfants tous en haillons et importunant chaque passant pour avoir l’aumône. Ces mères, au lieu d’être en état de travailler pour gagner honnêtement leur vie, sont forcées de passer tout leur temps à mendier de quoi nourrir leurs malheureux enfants, qui, lorsqu’ils grandissent, deviennent voleurs faute d’ouvrage, ou quittent leur cher pays natal pour s’enrôler au service du prétendant en Espagne, ou se vendent aux Barbades.
Tous les partis tombent d’accord, je pense, que ce nombre prodigieux d’enfants sur les bras, sur le dos ou sur les talons de leurs mères, et souvent de leurs pères, est, dans le déplorable état de ce royaume, un très-grand fardeau de plus ; c’est pourquoi quiconque trouverait un moyen honnête, économique et facile de faire de ces enfants des membres sains et utiles de la communauté, aurait assez bien mérité du public pour qu’on lui érigeât une statue comme sauveur de la nation.
Mais ma sollicitude est loin de se borner aux enfants des mendiants de profession ; elle s’étend beaucoup plus loin, et jusque sur tous les enfants d’un certain âge, qui sont nés de parents aussi peu en état réellement de pourvoir à leurs besoins que ceux qui demandent la charité dans les rues.
Pour ma part, ayant tourné mes pensées depuis bien des années sur cet important sujet, et mûrement pesé les propositions de nos faiseurs de projets, je les ai toujours vus tomber dans des erreurs grossières de calcul. Il est vrai qu’un enfant dont la mère vient d’accoucher peut vivre de son lait pendant une année solaire, avec peu d’autre nourriture, la valeur de deux shillings au plus que la mère peut certainement se procurer, ou l’équivalent en rogatons, dans son légitime métier de mendiante ; et c’est précisément lorsque les enfants sont âgés d’un an que je propose de prendre à leur égard des mesures telles qu’au lieu d’être une charge pour leurs parents ou pour la paroisse, ou de manquer d’aliments et de vêtements le reste de leur vie, ils contribuent, au contraire, à nourrir et en partie à vêtir des milliers de personnes.
Un autre grand avantage de mon projet, c’est qu’il préviendra ces avortements volontaires et cette horrible habitude qu’ont les femmes de tuer leurs bâtards, habitude trop commune, hélas ! parmi nous ; ces sacrifices de pauvres petits innocents (pour éviter la dépense plutôt que la honte, je soupçonne), qui arracheraient des larmes de compassion au cœur le plus inhumain, le plus barbare.
La population de ce royaume étant évaluée d’ordinaire à un million et demi, je calcule que sur ce chiffre il peut y avoir environ deux cent mille couples dont les femmes sont fécondes ; de ce nombre je soustrais trente mille couples, qui sont en état de pourvoir à la subsistance de leurs enfants (quoique je ne pense pas qu’il y en ait autant, dans l’état de détresse où est ce royaume) ; mais en admettant ceci, il restera cent soixante-dix mille femmes fécondes. Je soustrais encore cinquante mille pour les fausses couches ou pour les enfants qui meurent d’accident ou de maladie dans l’année. Restent par an cent vingt mille enfants qui naissent de parents pauvres. La question est donc : comment élever cette multitude d’enfants et pourvoir à leur sort ? Ce qui, comme je l’ai déjà dit, dans l’état présent des affaires, est complètement impossible par les méthodes proposées jusqu’ici. Car nous ne pouvons les employer ni comme artisans ni comme agriculteurs. Nous ne bâtissons pas de maisons (à la campagne, j’entends), et nous ne cultivons pas la terre ; il est fort rare qu’ils puissent vivre de vol avant l’âge de six ans, à moins de dispositions toutes particulières, quoique j’avoue qu’ils en apprennent les rudiments beaucoup plus tôt, durant lequel temps ils peuvent, néanmoins, à proprement parler, être considérés comme de simples aspirants ; ainsi que me l’a expliqué un des principaux habitants du comté de Cavan, qui m’a protesté qu’il n’avait jamais rencontré plus d’un ou deux cas au-dessous de six ans, même dans une partie du royaume si renommée pour sa précocité dans cet art.
Nos négociants m’ont assuré qu’avant douze ans un garçon ou une fille n’est pas du tout de défaite ; et même à cet âge ils ne valent pas plus de trois livres, ou tout au plus trois livres et une demi couronne, à la Bourse, ce qui ne saurait indemniser les parents ni le royaume, les frais de nourriture et de guenilles valant au moins quatre fois autant.
Je proposerai donc humblement mes propres idées qui, je l’espère, ne soulèveront pas la moindre objection.
Un jeune américain de ma connaissance, homme très entendu, m’a certifié à Londres qu’un jeune enfant bien sain, bien nourri, est, à l’âge d’un an, un aliment délicieux, très nourrissant et très sain, bouilli, rôti, à l’étuvée ou au four, et je ne mets pas en doute qu’il ne puisse également servir en fricassée ou en ragoût.
J’expose donc humblement à la considération du public que des cent vingt mille enfants dont le calcul a été fait, vingt mille peuvent être réservés pour la reproduction de l’espèce, dont seulement un quart de mâles, ce qui est plus qu’on ne réserve pour les moutons, le gros bétail et les porcs ; et ma raison est que ces enfants sont rarement le fruit du mariage, circonstance à laquelle nos sauvages font peu d’attention, c’est pourquoi un mâle suffira au service de quatre femelles ; que les cent mille restant peuvent, à l’âge d’un an, être offerts en vente aux personnes de qualité et de fortune dans tout le royaume, en avertissant toujours la mère de les allaiter copieusement dans le dernier mois, de façon à les rendre dodus et gras pour une bonne table. Un enfant fera deux plats dans un repas d’amis ; et quand la famille dîne seule, le train de devant ou de derrière fera un plat raisonnable, et assaisonné avec un peu de poivre et de sel, sera très bon bouilli le quatrième jour, spécialement en hiver.
J’ai fait le calcul qu’en moyenne un enfant qui vient de naître pèse vingt livres, et que, dans l’année solaire, s’il est passablement nourri, il ira à vingt-huit.
J’accorde que cet aliment sera un peu cher, et par conséquent il conviendra très-bien aux propriétaires, qui, puisqu’ils ont déjà dévoré la plupart des pères, paraissent avoir le plus de droits sur les enfants.
La chair des enfants sera de saison toute l’année, mais plus abondante en mars, et un peu avant et après, car il est dit par un grave auteur, un éminent médecin français, que, le poisson étant une nourriture prolifique, il naît plus d’enfants dans les pays catholiques romains environ neuf mois après le carême qu’à toute autre époque : c’est pourquoi, en comptant une année après le carême, les marchés seront mieux fournis encore que d’habitude, parce que le nombre des enfants papistes est au moins de trois contre un dans ce royaume ; cela aura donc un autre avantage, celui de diminuer le nombre des papistes parmi nous.
J’ai déjà calculé que les frais de nourriture d’un enfant de mendiant (et je fais entrer dans cette liste tous les cottagers (2), les journaliers et les quatre cinquièmes des fermiers), étaient d’environ deux shillings par an, guenilles comprises ; et je crois qu’aucun gentleman ne se plaindra de donner dix shillings pour le corps d’un enfant bien gras, qui, comme j’ai dit, fera quatre plats d’excellente viande nutritive, lorsqu’il n’aura que quelque ami particulier ou son propre ménage à dîner avec lui. Le squire apprendra ainsi à être un bon propriétaire, et deviendra populaire parmi ses tenanciers ; la mère aura huit shillings de profit net, et sera en état de travailler jusqu’à ce qu’elle produise un autre enfant.
Ceux qui sont plus économes (et je dois convenir que les temps le demandent) peuvent écorcher le corps ; la peau, artistement préparée, fera d’admirables gants pour les dames, et des bottes d’été pour les beaux messieurs.
Quant à notre cité de Dublin, des abattoirs peuvent être affectés à cet emploi dans les endroits les plus convenables, et les bouchers ne manqueront pas assurément ; toutefois je recommande d’acheter de préférence des enfants vivants, et de les préparer tout chauds sortant du couteau, comme nous faisons pour les porcs à rôtir.
Une très digne personne, qui aime sincèrement son pays et dont j’estime hautement les vertus, a bien voulu dernièrement, en discourant sur cette matière, proposer un amendement à mon projet. Elle a dit que nombre de gentlemen de ce royaume ayant détruit, depuis peu, leur gros gibier, elle croyait que l’on pouvait suppléer à ce manque de venaison par des corps de jeunes garçons et de jeunes filles, pas au dessus de quatorze ans et pas au dessous de douze, tant d’enfants des deux sexes étant en ce moment menacés de mourir de faim, faute d’ouvrage ou de service ; et les parents, s’ils sont encore en vie, ou, à défaut de ceux-ci, leurs plus proches parents étant tout disposés à s’en défaire. Mais avec toute la déférence due à un si excellent ami et à un si digne patriote, je ne puis être tout à fait de son sentiment ; car pour ce qui est des mâles, l’Américain que je connais m’a assuré, pour en avoir souvent fait l’expérience, que leur chair était généralement dure et maigre, comme celle de nos écoliers, et que les engraisser ne paierait pas les frais. Quant aux femelles, ce serait, je pense, en toute soumission, une perte pour le public, parce que bientôt elles deviendraient fécondes elles-mêmes. Et d’ailleurs, il n’est pas improbable que des gens scrupuleux seraient portés à censurer cette mesure (quoique bien injustement, il est vrai), comme frisant un peu la cruauté ; ce qui, je l’avoue, a toujours été, à mes yeux, la plus forte objection contre tout projet, quelque bonne qu’en soit l’intention.
Mais je dois dire à la justification de mon ami, qu’il confessa que cet expédient lui avait été mis en tête par le fameux Psalmanazar, natif de l’île de Formose, qui vint à Londres il n’y a pas plus de vingt ans, et raconta à mon ami que dans son pays chaque fois qu’on mettait quelqu’un de jeune à mort, l’exécuteur vendait le corps à des personnes de qualité, comme une grande friandise ; et que de son temps le corps d’une fille dodue de quinze ans, qui avait été crucifiée pour une tentative d’empoisonnement sur l’empereur, fut vendu au premier ministre de Sa Majesté impériale, et autres grands mandarins de la cour, par quartiers, au sortir du gibet, pour quatre cents couronnes. (3) En effet, je ne puis nier que si on tirait le même parti de plusieurs dodues jeunes filles de cette ville, qui, sans un sou de fortune, ne peuvent sortir qu’en chaise à porteurs, et se montrent à la comédie et aux assemblées dans des toilettes venues de l’étranger et qu’elles ne payeront jamais, le royaume ne s’en trouverait pas plus mal.
Quelques personnes portées au découragement sont fort inquiètes de ce grand nombre de pauvres gens, qui sont âgés, malades ou estropiés, et j’ai été prié de chercher dans ma tête ce que l’on pourrait faire pour soulager la nation d’une si lourde charge. Mais je ne suis pas le moins du monde embarrassé à ce sujet, car il est bien connu qu’ils meurent et pourrissent chaque jour de froid et de faim, de saleté et de vermine, aussi vite qu’on peut raisonnablement s’y attendre. Et quant aux jeunes journaliers, leur état aujourd’hui donne presque autant d’espérance : ils ne trouvent pas d’ouvrage et par conséquent dépérissent faute de nourriture, à un degré tel que si, par hasard, on leur confie le plus simple travail, ils n’ont pas la force de le faire ; et ainsi le pays et eux-mêmes sont heureusement délivrés des maux à venir.
Cette digression est trop longue, et je reviens à mon sujet. Je crois que les avantages de ma proposition sont évidents et nombreux, ainsi que de la plus haute importance.
Premièrement, comme je l’ai déjà fait observer, elle diminuerait considérablement le nombre des papistes dont nous sommes inondés tous les ans, car ce sont les plus grands faiseurs d’enfants de la nation, aussi bien que ses plus dangereux ennemis ; et s’ils restent au pays, c’est afin de livrer le royaume au Prétendant, espérant profiter de l’absence de tant de bons protestants, qui ont mieux aimé s’expatrier que de rester chez eux et de payer la dîme à un curé épiscopal contre leur conscience.
Deuxièmement. Les plus pauvres tenanciers auront quelque chose à eux que la justice pourra saisir et affecter au payement de la rente de leur propriétaire, leur blé et leur bétail étant déjà saisis et l’argent une chose inconnue.
Troisièmement. Attendu que l’entretien de cent mille enfants de deux ans et au-dessus ne peut être évalué à moins de dix shillings par tête et par année, l’avoir de la nation s’accroîtra par là de cinquante mille livres par an, outre le profit d’un nouveau plat introduit sur les tables de tous les gens riches du royaume qui ont quelque délicatesse de goût ; et l’argent circulera parmi nous, l’article étant entièrement de notre crû et de notre fabrication.
Quatrièmement. Les producteurs réguliers, outre le gain annuel de huit shillings sterling par la vente de leurs enfants, seront quittes de leur entretien après la première année.
Cinquièmement. Cet aliment amènera aussi beaucoup de consommateurs aux tavernes, où les cabaretiers auront certainement la précaution de se procurer les meilleures recettes pour l’accommoder dans la perfection, et, conséquemment, auront leurs maisons fréquentées par tous les beaux messieurs qui s’estiment fort justement en raison de leurs connaissances en cuisine ; et un cuisinier habile, qui sait comment ou engage ses hôtes, saura bien rendre celle-ci aussi coûteuse qu’il leur plaira.
Sixièmement. Ce serait un grand stimulant au mariage, que toutes les nations sensées ont encouragé par des récompenses ou imposé par des lois et des pénalités. Cela augmenterait le soin et la tendresse des mères pour leurs enfants, lorsqu’elles seraient sûres d’un établissement pour ces pauvres petits, soutenus en quelque chose aux frais et au profit du public. Nous verrions une honnête émulation entre les femmes mariées à qui apporterait au marché l’enfant le plus gras. (4) Les hommes deviendraient aussi aux petits soins pour leurs femmes en état de grossesse qu’ils le sont aujourd’hui pour leurs juments, leurs vaches et leurs truies prêtes à mettre bas, et ils ne les menaceraient plus ni du poing ni du pied (comme ils en ont trop souvent l’habitude), de peur d’avortement.
On pourrait énumérer bien d’autres avantages. Par exemple, l’addition de plusieurs milliers d’animaux à notre exportation de bœuf en baril, la consommation plus abondante de la chair de porc, et un perfectionnement dans la manière de faire de bon lard, dont nous manquons si fort, par suite de la grande destruction des cochons de lait, qui se servent trop souvent sur notre table, et qui ne sont nullement comparables, comme goût et comme magnificence, à un enfant d’un an, gras et d’une belle venue, qui, rôti tout entier, fera une figure considérable à un repas de lord-maire, ou à tout autre festin public. Mais cela et beaucoup d’autres choses, je n’en parle pas, tenant à être bref.
En supposant qu’un millier de familles de cette ville achèteraient régulièrement de la viande d’enfant, indépendamment de ce qui s’en consommerait dans les parties de plaisir, particulièrement aux noces et baptêmes, je calcule que Dublin en prendrait environ vingt mille par an, et le reste du royaume (où probablement il se vendrait un peu meilleur marché), les quatre-vingt mille autres.
Je ne prévois aucune objection possible à ma proposition, à moins qu’on n’allègue que le chiffre de la population en sera fort abaissé. Ceci, je l’avoue franchement, et c’est même une des principales raisons pour lesquelles je l’ai faite. Je prie le lecteur d’observer que mon remède n’est destiné qu’à ce seul et unique royaume d’Irlande, et à aucun autre qui ait jamais existé ou qui puisse, je crois, jamais exister sur la terre. Qu’on ne me parle donc pas d’autres expédients : de taxer nos absentees à cinq shillings par livre ; de n’acheter ni vêtements, ni meubles qui ne soient de notre crû et de nos fabriques ; de rejeter complètement les matières et instruments qui encouragent le luxe étranger ; de guérir nos femmes des dépenses qu’elles font par orgueil, par vanité, par oisiveté et au jeu ; d’introduire une veine d’économie, de prudence et de tempérance ; d’apprendre à aimer notre pays, ce qui nous manque bien plus qu’aux Lapons même et aux Topinambous ; de cesser nos animosités et nos factions, et de ne plus faire comme les Juifs, qui s’égorgeaient les uns les autres au moment même où on prit leur ville ; de prendre un peu plus garde de ne pas vendre notre pays et notre conscience pour rien ; d’enseigner aux propriétaires à avoir au moins un degré de miséricorde pour leurs tenanciers ; enfin, de faire entrer un peu d’honnêteté, d’industrie et de savoir-faire dans l’esprit de nos boutiquiers qui, si la résolution pouvait être prise de n’acheter que nos marchandises, s’entendraient immédiatement pour nous tromper et nous rançonner sur le prix, la mesure et la qualité, et n’ont jamais pu encore se décider à faire une honnête proposition de trafic loyal, malgré de fréquentes et vives invitations.
C’est pourquoi, je le répète, que personne ne me parle de ces expédients et autres semblables, jusqu’à ce qu’il ait au moins quelque lueur d’espoir qu’on essayera de tout cœur et sincèrement de les mettre en pratique.
Mais, quant à moi, las de voir offrir, depuis maintes années, une foule de futiles et oiseuses visions, je désespérais entièrement du succès, lorsque je suis tombé par bonheur sur cette proposition, qui, outre qu’elle est tout à fait neuve, a quelque chose de solide et de réel, n’entraîne aucune dépense et exige peu de soins, est tout à fait dans nos moyens, et ne nous expose nullement à désobliger l’Angleterre. Car cette sorte de denrée ne supporte pas l’exportation, cette viande étant d’une consistance trop tendre pour rester longtemps dans le sel, quoique peut-être je puisse nommer un pays qui ne demanderait pas mieux que de manger notre nation tout entière sans cet assaisonnement.
Après tout, je ne suis pas tellement coiffé de mon idée que je rejette toute proposition, faite par des hommes sensés, qui serait jugée aussi innocente et peu coûteuse, aussi facile et efficace. Mais avant qu’on en mette une de cette espèce en concurrence avec la mienne, et qu’on en présente une meilleure, je désire que son auteur, ou ses auteurs, veuillent bien considérer mûrement deux points : premièrement, dans la condition où sont les choses, comment ils seront en état de trouver le vivre et le couvert pour cent mille bouches et dos inutiles ; et, deuxièmement, comme il existe dans ce royaume un million de créatures à figure humaine que tous leurs moyens de subsistance mis en commun laisseraient en dette de deux millions de livres sterling, ajoutant ceux qui sont mendiants de profession à la masse de fermiers, cottagers et journaliers avec femmes et enfants, qui sont mendiants de fait, j’invite les hommes politiques à qui mon ouverture déplaira, et qui auront peut-être la hardiesse de tenter une réponse, à demander d’abord aux parents de ces mortels, si, à l’heure qu’il est, ils ne regarderaient pas comme un grand bonheur d’avoir été vendus pour être mangés à l’âge d’un an, de la façon que je prescris, et d’avoir évité par là toute la série d’infortunes par lesquelles ils ont passé, et l’oppression des propriétaires, et l’impossibilité de payer leur rente sans argent ni commerce, et le manque de moyens les plus ordinaires de subsistance ainsi que d’un toit et d’un habit pour les préserver des intempéries du temps, et la perspective inévitable de léguer un tel sort, ou des misères encore plus grandes, à leur postérité jusqu’à la consommation des siècles.
Je déclare, dans la sincérité de mon cœur, que je n’ai pas le moindre intérêt personnel à poursuivre le succès de cette uvre nécessaire, n’ayant d’autre motif que le bien public de mon pays, que de faire aller le commerce, assurer le sort des enfants, soulager les pauvres, et procurer des jouissances aux riches. Je n’ai plus d’enfant dont je puisse me proposer de tirer un sou, le plus jeune ayant neuf ans, et ma femme n’étant plus d’âge à en avoir.
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(1) Dublin.
(2) Ceux qui ont une chaumière à eux.
(3) Cette anecdote est empruntée à la Description de l’île Formose, par ce très extraordinaire imposteur George Psalmanazar, qui passa pendant quelque temps pour un natif de cette lointaine contrée. Il publia plus tard une rétractation de ses mensonges, avec beaucoup de témoignages de contrition, mais où perçait une rancune fort naturelle contre ceux qui l’avaient démasqué. Voici la traduction du passage auquel il est fait allusion dans le texte : « Nous mangeons aussi la chair humaine, ce qui, j’en suis convaincu maintenant, est une coutume barbare, quoique nous ne la pratiquions que sur nos ennemis déclarés, tués ou pris sur le champ de bataille, ou bien sur les malfaiteurs légalement exécutés. La chair de ceux-ci est notre plus grande friandise, et quatre fois plus chère que la viande la plus rare et la plus délicieuse . Nous l’achetons de l’exécuteur, car les corps de tous les condamnés à la peine capitale sont ses profits. Aussitôt que le criminel est mort, il coupe son corps en morceaux, en exprime le sang et fait de sa maison un étal pour la chair d’homme et de femme, où viennent acheter tous ceux qui en ont le moyen. Je me souviens qu’il y a une dizaine d’années, une grande, fraîche, jolie et grasse jeune fille d’environ dix-neuf ans, dame d’atours de la reine, fut reconnue coupable de haute trahison, pour avoir voulu empoisonner le roi ; en conséquence, elle fut condamnée à subir la plus cruelle mort qu’on pourrait inventer, et sa sentence fut d’être mise en croix et tenue vivante aussi longtemps que possible. La sentence fut mise à exécution ; lorsqu’elle s’évanouissait de douleur, le bourreau lui donnait des liqueurs fortes, etc., pour la ranimer. Le sixième jour elle mourut. Ses longues souffrances, sa jeunesse et sa bonne constitution rendirent sa chair si tendre, si délicieuse et d’un tel prix, que l’exécuteur la vendit pour plus de huit tailles, car il y avait une telle presse à ce marché inhumain, que des gens du grand monde s’estimaient heureux s’ils parvenaient à en acheter une ou deux livres. » Londres, 1705, p. 112.
(4) Cela s’est vu dernièrement aux États-Unis. Il est vrai que c’était dans un but plus frivole.
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(Jonathan Swift, A Modest Proposal for Preventing the Children of Poor People From Being a Burthen to Their Parents or Country, and for Making Them Beneficial to the Publick (1729), traduction de Léon de Wailly, in Opuscules humoristiques, Paris : Poulet-Malassis, 1859)
Pour Angelin RUELLE.
Au bord du Loudjiji qu’embaument les arômes
Des toumbos le bon roi Kassonngo s’est assis ;
Un m’gannga tatoua de zigzags polychromes
Sa peau d’un noir vineux tirant sur le cassis.
La nuit vient : les m’patous ont des senteurs plus frêles,
Sourd, un marimeba vibre en des tons égaux ;
Des alligators d’or grouillent parmi les prêles,
Un vent léger courbe la tête des sorghos,
Et le mont Koungoua rond comme une bedaine,
Sous la lune aux reflets pâles de molybdène
Se mire dans le fleuve au bleuâtre circuit :
Kassonngo reste aveugle à tout ce qui l’entoure,
Avec conviction ce Potentat savoure
Un bras de son grand-père et le juge trop cuit !
(Georges Fourest, in La Province nouvelle n°11, Auxerre : mars 1897)