Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.
BOIL., Art Poét.
Quelque sceptique que l’on puisse être, on est forcé de convenir qu’il y a des choses que la raison ne peut expliquer, et auxquelles l’imagination la plus active ne peut atteindre par le secours des sens ; il semble qu’il faille quelque chose de surhumain pour nous en faire naître l’idée, et que cette connaissance ne puisse être acquise que par une sorte de révélation qui arrive à notre esprit sans avoir passé par l’intermédiaire d’aucun organe matériel.
Olaüs Magnus, dans sa savante histoire des peuples du nord (Historia de Gentibus Septentrionalibus), rapporte, avec toute la naïveté et toute la crédulité de Plutarque, que les Lapons, lorsqu’ils veulent connaître ce qui se passe loin des lieux où ils se trouvent, envoient à la découverte le démon qui leur est familier, et qu’après s’être exalté l’imagination au son des tambours et de certains instruments de musique, ils éprouvent une sorte d’ivresse pendant laquelle des choses dont ils n’eussent jamais eu connaissance dans leur état naturel leur sont subitement révélées.
Socrate et Jérôme Cardan (qui n’ont que cela de commun ensemble) avaient, ainsi que les Lapons, un démon familier à leurs ordres. Cardan nous donne sur le sien, dans son ouvrage De Varietate Rerum, des détails qu’il ne tient qu’à nous de croire. Il prétend qu’il tombe à volonté dans une extase qui le rend insensible à toute espèce de douleur physique, et le met en rapport avec un autre ordre de choses. « Quand je veux m’extasier, dit-il, je sens autour de mon cœur comme une séparation de mon âme qui se communique, comme par une petite porte, à toute la machine, et principalement à la tête et au cervelet ; alors, je sens que je suis hors de moi-même. »
Cette faculté dont jouissait Cardan ressemble beaucoup au somnambulisme de l’abbé Faria, lequel n’est rien autre chose que la seconde vue des Écossais. Je me souviens que l’année dernière, au coin d’un grand foyer de château, autour duquel nous faisions des contes à la manière de ce bon vieux temps (dont le ciel nous préserve), un professeur émérite de l’université d’Oxford m’expliqua fort au long en quoi consistait cette seconde vue, apanage particulier des montagnards de son pays, et particulièrement des hommes de sa famille. Je n’ai pas trop compris l’explication psychologique qu’il m’en a donnée dans un langage d’adepte, dont chaque mot aurait exigé une définition nouvelle ; mais je me rappelle un des nombreux exemples qu’il m’a cités à l’appui de sa merveilleuse doctrine. Je vais le rapporter ici, comme précaution oratoire.
« J’appartiens, comme vous le savez (c’est le docteur qui parle), à l’une des plus anciennes familles de la vieille Calédonie : un de mes aïeux a péri sur l’échafaud dans les troubles dont l’Écosse a été si longtemps le théâtre, et les papiers de notre maison (sur lesquels reposaient des droits incontestables à une fortune immense et à la pairie du royaume pour le chef de la branche aînée de notre famille) étaient perdus depuis près de deux siècles. Toutes les recherches qu’on avait pu faire de père en fils, dans un pareil laps de temps, avaient été infructueuses, et dès longtemps nous avions perdu l’espoir de recouvrer ces précieux titres ; un soir d’hiver, au mois de décembre 1737, mon aïeul était seul avec mon père dans une petite maison qu’ils occupaient dans un des faubourgs de Londres ; à la suite d’un accès de goutte qui le retenait depuis plusieurs mois dans son fauteuil, il fut pris d’un de ces engourdissements par lesquels s’annonce la seconde vue. En sortant de cette léthargie, qui dura douze heures, mon aïeul fit appeler son fils :
« Nos titres sont retrouvés, lui dit-il, et avec eux notre état et notre fortune. Asseyez-vous, Arthur, et, sans m’interrompre, écrivez les instructions que je vais vous donner et que vous suivrez de point en point.
Demain , mon fils sortira d’ici à sept heures précises ; il se rendra sur le pont de Westminster ; il y trouvera un très gros homme, à perruque de laine, vêtu d’un habit brun à boutons d’ivoire ; mon fils abordera cet inconnu, après avoir relevé son chapeau que le vent aura emporté ; et, en le lui rendant avec politesse, il lui demandera une place dans sa carriole, pour se rendre avec lui au bourg d’Epping. L’inconnu accueillera cette proposition. Arrivé dans ce village, la carriole s’arrêtera devant une grande maison en brique, vers le milieu de la principale rue d’Epping. Le propriétaire de cette maison, avec qui mon fils aura fait le voyage, l’invitera sans doute à dîner ; Arthur acceptera. Vers la fin du dîner, quand la fermière et ses filles auront quitté la table, mon fils priera son hôte de le conduire dans un vaste grenier, au-dessus d’une grange attenante à la grande étable. Le fermier paraîtra surpris de cette demande ; mais Arthur ne doit répondre pour le moment à aucune des questions qu’il pourra lui faire. Le fermier cherchera longtemps la clef du grenier ; Arthur ira la prendre sur la tablette qui se trouvera au-dessus du lit du premier garçon de ferme. Sous un énorme tas de vieux harnais, d’outils de labourage, dont ce grenier est rempli, Arthur découvrira un coffre cerclé en fer et garni de clous à tête de cuivre ; avec le consentement du propriétaire, il fera sauter le cadenas qui ferme ce coffre, et dans ce coffre il trouvera tous les papiers de notre maison, dont il fera dresser procès-verbal par le juge de paix du canton.
Mon père, continua le docteur, exécuta de point en point les ordres qu’il avait reçus du sien ; il rencontra sur le pont de Westminster le fermier d’Epping, fit route avec lui, et trouva dans sa maison, à l’heure, au lieu et de la manière indiquée, les papiers de famille dont l’existence avait été révélée à mon grand-père dans cette vision intuitive que nous appelons seconde vue. »
Je ne cacherai pas à mes lecteurs que je me suis un peu moqué de l’histoire que je viens de leur faire sous la dictée de mon noble Écossais, et que toutes les preuves dont il essaya de l’appuyer n’avaient pu vaincre mon incrédulité ; mais s’il est facile de nier ce qu’un autre vous raconte, comment refuser de croire ce qu’on a vu soi-même ?
Depuis mon enfance, je suis sujet à une espèce de cauchemar dont les résultats, souvent assez extraordinaires, n’avaient été jusqu’ici, pour moi, l’objet d’aucune observation. J’avais seulement remarqué que l’extase pénible où il me plonge est presque toujours la suite d’une forte contention d’esprit, d’un travail prolongé au-delà des bornes de l’attention dont je suis susceptible, et qu’il participait de la nature des objets dont je m’étais longtemps occupé.
Un événement récent, d’assez peu d’importance en lui-même, mais qui se rattache aux grands intérêts politiques du nouvel ordre social, m’avait conduit insensiblement à l’examen de cette question : le rétablissement des ordres religieux pourrait-il s’effectuer en France ? et, supposé qu’il fût possible, n’entraînerait-il pas indispensablement la ruine de la monarchie constitutionnelle ? Je m’échauffai sur cette idée au point de me créer des fantômes, et de croire à l’existence d’un synode mystérieux qui poursuit en France le grand œuvre de la régénération monacale. Ma tête s’exalta ; un léger accès de fièvre s’empara de mes sens ; je me couchai de bonne heure ; et, les yeux ouverts, dans un état qui tenait de la veille et du sommeil, je fus pris d’un violent cauchemar, pendant lequel j’eus une vision dont je n’ai pas oublié le moindre détail.
Je me trouvais, ou du moins je croyais me trouver, sur les hauteurs de Charonne, à la chute du jour. En traversant la rue de …, en face d’une vaste masure, j’entendis quelques gémissements qui venaient à mon oreille, à travers ce bruit vague et sourd que produit au loin le tumulte d’une grande ville. Je crus distinguer le lieu d’où partaient les plaintes ; je frappai ; on n’ouvrit pas. Le temps avait fait brèche dans un mur de clôture ; je m’aidai pour le franchir des débris amoncelés du côté de la rue, et, toujours guidé par les sons plaintifs qui avaient d’abord fixé mon attention, je traversai une cour que l’herbe avait à peu près couverte. J’arrivai, sans rencontrer personne, à l’entrée d’un vieux bâtiment en ruine, où j’entrai par un long corridor en arceaux à peine éclairé par la faible lueur d’une lampe suspendue à l’autre extrémité.
Parvenu au bout de ce long corridor, je distinguai la voix gémissante de plusieurs jeunes filles, et, dans ces accents modulés par la douleur, je crus découvrir la nature du supplice ou du châtiment qui les leur arrachait. En cherchant un moyen d’arriver jusqu’à elles, je découvris une fenêtre, et je parvins à m’élever à la hauteur d’un vitrage délabré à travers lequel je vis, avec autant de surprise que d’indignation, ce qui se passait dans l’intérieur de ce triste réduit. Un vieillard, pâle et décharné, à genoux sur un prie-dieu exhaussé de quelques marches, récitait des prières à haute voix, tandis que six jeunes filles, nues jusqu’à la ceinture, dont la plus âgée pouvait avoir seize ans, se frappaient le corps avec la discipline dont chacune d’elles était armée. Le vieillard interrompait de temps en temps ses prières pour exciter leur zèle, et gourmander la faiblesse de celles en qui la ferveur semblait se ralentir. Je crois devoir passer sous silence les choses mystérieuses dont je fus encore témoin, et auxquelles je mis un terme en jetant, par ma présence, l’effroi dans l’assemblée.
La porte s’ouvrit, le directeur de cette maison se hâta de dérober à mes yeux ses victimes ; mais il ne put empêcher qu’une d’elles ne vînt se jeter à mes pieds, et ne me révélât la nature, le but et les moyens de cette étrange association. L’émotion violente que le récit de cette jeune fille me fit éprouver, l’audace et le sang-froid que déploya le saint homme dans l’explication que nous eûmes ensemble, excitèrent en moi un accès de fureur qui me fit sauter hors de mon lit, et je m’éveillai.
Le lendemain, je retrouvai dans mes souvenirs une impression si fraîche, si profonde des objets que j’avais eus sous les yeux pendant la nuit, que je ne pus résister à l’espèce de superstition qui me portait à chercher quelque réalité dans un songe. J’avais encore présents à la pensée le lieu, les circonstances, les figures et jusqu’au nom des personnages que j’avais vus en rêve ; je me transportai lundi matin dans cette rue de…, dont auparavant je ne soupçonnais même pas l’existence. Je reconnus la maison avant d’avoir jeté les yeux sur le numéro, dont j’avais conservé le souvenir. Qu’on juge de ma surprise en retrouvant aussi la brèche par où j’étais entré dans mon songe ! Je ne jugeai pas à propos, comme on l’imagine bien, de m’introduire par la même voie : je sonnai, on fut longtemps à m’ouvrir ; me femme en habit de religieuse, et d’une figure qui n’honorait pas l’habit qu’elle portait, m’introduisit de très mauvaise grâce dans l’intérieur de cette espèce de cloître, où je retrouvai successivement toutes les traces que mon imagination y avait pour ainsi dire imprimées. Ne pouvant obtenir aucun renseignement de la sœur qui me servait de guide, j’exigeai qu’elle me fit parler à la supérieure, ou du moins à la directrice de cette maison.
Elle me conduisit avec une inquiétude visible à travers ce long corridor que j’avais déjà parcouru en idée. Aux questions que je lui fis sur l’usage de cette salle noire devant laquelle nous passions, et dont la croisée frappa mes regards, elle se contenta de me répondre que c’était le parloir. Il en sortit une petite fille que l’on déroba promptement à ma vue. Je montai au second, et l’on me fit entrer dans une chambre où je vis, avec un étonnement dont je ne fus pas le maître de comprimer l’expression, un homme dont les traits me rappelaient ceux du vieillard dont j’avais l’esprit frappé.
Il me sembla encore que ma visite lui causait une émotion d’autant plus vive que je paraissais instruit des choses dont je venais m’informer ; et, dans la crainte de m’abandonner aux soupçons que je semblais avoir conçus, il prit le parti de m’apprendre ce qu’il ne se croyait plus le maître de me laisser ignorer.
Il avait fondé dans ce lieu une maison d’éducation de jeunes filles destinées à l’état religieux. Cette communauté, dont il était le directeur, appartenait à l’ordre de Saint-François ; la règle n’en était pas plus austère que celle des autres maisons du même ordre. Je me permis dans mon rêve de lui faire observer qu’il était au moins extraordinaire qu’un homme se trouvât à la tête d’une communauté de femmes, et que je ne connaissais aucun exemple orthodoxe de la prérogative qu’il s’attribuait. Cet homme, les yeux constamment baissés pendant tout le temps que je passai près de lui, me répondit qu’il ne devait compte de sa conduite qu’à ses supérieurs. J’insistai vainement pour visiter la maison, pour en connaître le régime intérieur, l’autorité dont elle relevait, le nombre et l’espèce de pensionnaires qui s’y trouvaient renfermées.
Il persista dans ses refus ; et, le bruit d’une cloche s’étant fait entendre, il me pria de me retirer d’un ton suppliant où la douceur affectée laissait percer l’impatience.
J’ai dit ce que j’ai rêvé, j’ai dit ce que j’ai cru voir, et il en est résulté une telle confusion d’idées, que je ne saurais affirmer où commence la vérité, ni où finit le mensonge.
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([Étienne de Jouy,] Guillaume le franc-parleur ou observations sur les mœurs françaises au commencement du dix-neuvième siècle, n° XXXII, 11 février 1815)
« Les histoires d’apparitions et de fantômes amusent toujours, même ceux à qui elles font peur, » dit La Harpe, dans son Cours de Littérature, avant de citer celle que raconte Pline. C’est dans la même persuasion que nous allons traduire la lettre suivante, adressée, en octobre 1809, au rédacteur du Journal de Berlin, le Freimüthig :
« Je n’ai jamais cru aux revenants, mais je vous confesse que je ne sais plus trop qu’en penser, depuis ce qui vient de se passer, pour ainsi dire, sous mes yeux, dans le bourg de Murowannagostina, à deux milles de Posen.
Il y a environ six semaines que Mlle de M****, fille du seigneur de l’endroit que je viens de nommer, fit une chute si violente qu’il en résulta les accidents les plus graves. C’était une jeune personne de dix-sept ans, douée des charmes les plus séduisants, mais remarquable surtout par une piété angélique. Aucune instance ne put la déterminer à recevoir les secours d’un chirurgien ; elle fit à sa pudeur le sacrifice de sa vie.
Quelques jours à peine s’étaient écoulés depuis son enterrement, lorsque le bruit se répandit dans le bourg que son ombre était apparue à plusieurs habitants. MM de M****, jeunes gens très bien élevés, et dont l’un revenait de l’Université de Gœttingue, firent tous leurs efforts pour démentir cette absurde nouvelle ; mais elle était répétée chaque jour avec tant d’opiniâtreté, et avec des circonstances si particulières, que toute la famille de M**** se décida à quitter le château. Aucun domestique n’ose y rester ; il se débite que toutes les nuits, et spécialement celle du samedi au dimanche, il s’y passe les choses les plus étranges. La défunte se remontrait chaque fois d’une façon nouvelle et dans un nouveau costume.
Un jeune officier passait un soir, entre dix et onze heures, le long des jardins du château ; il aperçoit, à quelques pas devant lui, une femme d’une taille élégante, vêtue de blanc ; il se hâte de l’atteindre et, croyant avoir déjà trouvé une aventure galante, il ose saisir le bras de la belle promeneuse ; mais quel est son effroi ! il ne sent qu’une main froide et décharnée ; il ne voit que des yeux ternes et fixes, et une voix sépulcrale lui dit : « S’il t’échappe un mot sur cette rencontre, tu es mort ! » Le fantôme disparaît, et l’officier tombe sans mouvement. Il est rapporté le lendemain chez le chirurgien Hahn, qui, malgré tous les soins qu’il lui prodigue, désespère de son existence.
Peu de temps après cette aventure, un cultivateur très connu revenait à la nuit close, par un chemin qui n’est séparé des jardins que par un treillage en bois. Il croit apercevoir deux cercueils qui cheminaient l’un à côté de l’autre dans les allées ; en dépit de sa frayeur, il s’approche et s’arrête. Les cercueils passent à trois pieds de lui ; craignant une illusion de ses sens, il se hasarde à lancer une pierre contre l’un de ces cercueils : le coup retentit, et la pierre vient rebondir jusque sur lui. Un frisson glacial court dans toutes ses veines. Il se traîne en chancelant vers sa demeure, ne doutant pas que les deux bières mouvantes ne fussent celles de Mlle de M**** et de son père, qui l’avait précédée de quelques mois au tombeau.
Parmi les anciens serviteurs de la maison était un vieux garde-chasse d’un courage éprouvé, pour lequel la jeune personne avait toujours témoigné une bienveillance particulière. Cet homme nourrissait un vif désir de rencontrer le prétendu fantôme, étant bien convaincu qu’il le forcerait d’avouer sa fourberie. Il l’aperçoit enfin un soir à la porte du château. « Bonsoir, Mademoiselle ? » dit-il aussitôt d’une voix assurée, et il marche droit au revenant. Celui-ci incline lentement la tête, et s’avance aussi. Le clair de lune donnait en plein sur la figure du spectre. Le garde-chasse reconnaît parfaitement sa jeune maîtresse ; elle était enveloppée dans son linceul. Toute sa contenance décelait une profonde tristesse ; elle leva la main, puis la posa sur son cœur, et laissa retomber sa tête. Le garde-chasse voulut lui adresser encore la parole, mais elle expira sur ses lèvres. L’ombre s’approcha plus prés encore de lui ; il lui sembla qu’il respirait l’ombre de la mort ; elle mit sa main gauche sur la sienne ; il poussa un cri horrible : tout avait disparu.
En face du château est située une brasserie ; sept hommes qui y travaillaient aperçoivent, au milieu d’une nuit très obscure, une vive lumière à toutes les fenêtres du château, qu’ils savaient bien être entièrement désert depuis trois mois. Ils remarquèrent une personne qui s’approchait de la croisée, dans la chambre où était morte Mlle de M****, et qui enfin l’ouvrit comme pour regarder au-dehors. La grande clarté des lumières leur permit de distinguer que cette personne était vêtue d’un crêpe noir parsemé d’étoiles d’argent. À son cou était suspendue une petite croix funéraire. Ses yeux, loin d’être éteints, brillaient d’un éclat surnaturel ; tout son maintien avait quelque chose d’imposant. La curiosité incite les sept brasseurs à s’approcher ; mais tout à coup les lumières disparaissent, et la plus profonde obscurité règne autour d’eux.
Tant de rapports divers firent une telle impression sur la famille de M****, qu’elle consentit à ce que l’on ouvrît le tombeau de la jeune personne. On trouva la jambe gauche un peu retirée, et le bras droit posé au dessus de la tête. On assure enfin que le cercueil ayant été ouvert une seconde fois, le corps fut trouvé dans une attitude toute différente.
Il m’a été raconté que Mlle de M**** avait fait un testament en faveur de l’église, mais que sa famille s’était fortement opposée à l’exécution de ce testament. »
Il est présumable que tout le merveilleux de cette histoire est le résultat arrangé de ce refus de la famille de donner son bien.
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(Joseph-François-Nicolas Dusaulchoy de Bergemont, Mosaïque historique, littéraire et politique, ou glanage instructif et divertissant d’anecdotes inédites ou très peu connues, de recherches biographiques, de traits curieux, de bons mots et de médisances, tome II, Paris : Rosa libraire, 1818)
Je croyais autrefois aux revenants, et j’en ai encore peur. Si l’on me demandait pourquoi je n’y crois plus, je répondrais que, dans ma jeunesse, mon cerveau, un peu moins solide qu’aujourd’hui, en vit un si grand nombre, qu’il lui fut impossible de continuer à y croire.
Il est pourtant deux sortes de revenants que je n’ai pu jamais exorciser entièrement de mon esprit : je veux parler de ces apparitions que plusieurs personnes affirment avoir vues, et de ces moribonds qui, juste au moment de rendre l’âme, viennent vous annoncer leur trépas.
L’imagination qui
Dans les plis du cerveau reproduit l’univers,
Et
Lorsque le corps sommeille
Aime à nous retracer les tableaux de la veille,
Qui, peuplant l’univers de fantômes brillants,
Et d’espoir tour à tour, et de crainte suivie,
Ou dore, ou rembrunit le tableau de la vie.
L’imagination, on le conçoit, peut bien donner naissance à ce peuple idéal de fantômes qui vous visitent pendant la nuit et, que durant le jour même, des personnes déclarent avoir aperçus ; car chez certaines gens,
Rêver tout éveillé n’étant pas un miracle,
Je vais en citer un exemple étonnant :
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En 1821, j’étais à Paris, où je faisais, assez de travers, mon droit. Un jour, me promenant dans le jardin du Palais-Royal, un de mes amis me fit faire la connaissance d’un monsieur Berbiguier de Terre-Neuve du Thym, qui venait de publier un ouvrage en trois gros volumes in-8°, orné de gravures, intitulé : Les Farfadets, ou tous les démons ne sont pas dans l’autre monde.
Ce monsieur Berbiguier de Terre-Neuve du Thym, était un petit homme maigre, portant habit noir et une volumineuse perruque à marteau. Il causait assez raisonnablement sur toutes choses, hors sur les revenants et les farfadets auxquels il croyait, et dont il s’intitulait lui-même le fléau, fléau des farfadets ! Une fois mis sur ce chapitre, il commençait par vous dire le plus gravement du monde : que Jésus-Christ avait été envoyé sur la terre par Dieu le père, afin de laver le genre humain de ses péchés ; qu’il avait lieu de croire qu’à son tour il était destiné à détruire les ennemis du Très-Haut. Et alors, il vous expliquait les armes qu’il employait pour combattre et vaincre ces ennemis. Ces armes étaient des brosses, des épingles, des éponges et du tabac.
C’est avec ces armes, nous disait-il, qu’il attaquait corps à corps les farfadets, qu’il les domptait et parvenait à les mettre en bouteille.
Le jour où je vis, pour la première fois, M. Berbiguier de Terre-Neuve du Thym, était la veille de celui où devait se plaider à la 7e chambre du tribunal de police correctionnelle de la Seine, le procès en diffamation que notre fléau des farfadets venait d’intenter à l’éditeur de la Biographie des Contemporains, pour avoir dit que son ouvrage était l’œuvre d’un fou, qui désignait, comme des farfadets, les principaux médecins de la faculté au traitement desquels son aliénation mentale avait été soumise. M. Berbiguier de Terre-Neuve du Thym m’invita à assister à ces débats. C’était dans les premiers jours de décembre, si je me rappelle bien.
Il y avait beaucoup de monde à l’audience. L’avocat du plaignant venait de demander pour lui 3,000 fr. de dommages et intérêts, quand celui-ci l’interrompant : « Quoi ! M. l’avocat, c’est ainsi que vous défendez vos clients ? 3,000 francs pour un ouvrage qui m’a coûté cinquante années de travaux ; je ne puis me dispenser d’exiger 6,000 francs au moins ; car mon ouvrage que tout le monde doit connaître , non seulement établit l’existence des farfadets, mais encore traite des moyens de les prendre vivants. » En vain, le président voulut-il lui faire remarquer qu’il ne s’agissait pas de son ouvrage ni de l’existence des démons ; que le tribunal n’avait qu’à apprécier si l’article qu’on lui signalait contenait ou non une diffamation. M. Berbiguier ne démordait pas de ses 6,000 francs, s’écriant comme un damné : « Vous voyez bien que mon calomniateur tremble devant moi, il ne comparait pas ; il fait bien ; car je ne serai pas long à le mettre en bouteille. » Et les rires d’éclater.
Ce n’était là que le premier acte de la scène qui devait se passer. Dès cet instant, M. Berbiguier de Terre-Neuve du Thym se défendit lui-même. Il s’avance vers le tribunal, son livre sous le bras , sa main sur la conscience et les poches remplies d’objets qu’il n’exhiba que plus tard.
« Messieurs, s’écrie-t-il, je rends à l’humanité les plus grands services ; c’est en son nom que je viens réclamer justice. J’ai écrit à tous les rois de la terre pour leur apprendre mes combats contre les farfadets, contre ces êtres malfaisants qui sont la cause de tous les crimes et de tous les malheurs, des meurtres, des incendies, des inondations, etc. Je me dévoue, depuis ma jeunesse, à l’humanité, et je suis victime de diffamation ; mon dévouement pour l’espèce humaine me vaudra, sans doute, prompte et éclatante justice. »
L’auditoire écoutait, attentif, et retenait avec peine l’explosion de son hilarité, lorsque M. Berbiguier, sentant quels étaient pour lui le danger du doute et l’avantage de la conviction, tira de sa poche deux brosses liées l’une contre l’autre, du côté des crins, par un ruban en croix.
« Ces brosses, Messieurs, ajouta-t-il alors, contiennent les âmes des farfadets qui sont venus m’attaquer cette nuit. Voyez cette bouteille, » et M. Berbiguier en tire une de sa poche, « voyez cette bouteille, répète-t-il, eh bien ! elle contient des millions de farfadets. » Je voulus étouffer un rire, mais le fléau des farfadets s’aperçut de mes efforts. « Riez tant que vous voudrez, reprit-il aussitôt, mais sans moi vous ne seriez pas si tranquille, et mes juges mêmes sur leur siège… » Des éclats de rire universels interrompent ici l’orateur, qui, sans se déconcerter, reprend presqu’aussitôt : « Monsieur le président, vous voyez bien cet instrument ; si, dans l’auditoire, il se trouve une âme damnée, dans deux minutes vous la verrez dans cette bouteille. »
L’hilarité avait gagné le président lui-même ; M. Berbiguier de Terre-Neuve du Thym, seul entre tous, gardait son imperturbable sérieux. « Tant pis, s’écriait-il, si vous n’avez pas foi en moi, si vous ne croyez pas aux démons , aux âmes damnées qui reviennent, aux farfadets qui vous tourmentent pendant la nuit : il me semble pourtant qu’il ne vous serait point inutile de prendre des farfadets. Si, la nuit, par exemple… »
Et le président l’ayant interrompu, pour le rappeler à la cause, M. Berbiguier devint sublime d’éloquence. Écoutez-le :
« Je ne suis pas sataniste, moi ; j’ai défendu les quatre parties du monde. J’ai toujours suivi les principes de Jésus-Christ ; je crois aux revenants, parce que le Christ a fait voir que les morts reviennent. Je dompte à coups de brosse, et je mets en bouteilles les démons qui, pour me visiter, prennent la figure de farfadets. Les misérables ! ils m’empêchent de vendre mon ouvrage. La nuit dernière, le docteur Pinel, qui est aussi un farfadet, est venu me tourmenter. Je l’ai frappé de ma barre de fer ; j’aurais dû le prendre comme les autres ; mais c’est un chef, j’ai bien voulu l’épargner. »
On ne se contenait plus de rire.
« Riez, riez, disait sans s’interrompre M. Berbiguier, riez, riez, tant pis pour vous, si vous êtes satanistes ; j’adore Dieu, mon sauveur, mais je veux bien encore vous avertir : demain, je vous apporterai dans une bouteille l’âme damnée de votre Pinel ; et si quelqu’un dans l’auditoire veut venir passer une nuit chez moi, je lui ferai voir des revenants. »
Personne, comme on le pense, n’accepta l’offre. M. Berbiguier de Terre-Neuve du Thym fut débouté, en termes de palais, de sa demande ; mais lui, sans se déconcerter, réplique au tribunal qu’il en appelle de cette décision ; et se plaît à démontrer, au grand nombre d’auditeurs qui l’entourent, l’existence des revenants et des démons ; la manière de chasser les uns et de prendre les autres. C’est avec peine que l’on parvint à lui faire quitter la salle d’audience ; dans la cour, il continuait encore ses dissertations ; et il y a environ un an, peu de temps avant sa mort, me rencontrant rue St.-Honoré, il voulut me faire entrer au café de la Régence , pour m’y montrer, en plein jour, des farfadets et des revenants jouant ensemble aux échecs.
M. Berbiguier de Terre-Neuve du Thym était un fou, aussi sa croyance aux farfadets et aux revenants se conçoit ; ses visions n’étaient que le résultat des aberrations de son cerveau. Mais ce qu’on ne conçoit pas aussi facilement, c’est que ces apparitions soient communes à plusieurs individus à la fois, et que l’événement qu’elles annoncent, se réalise effectivement.
L’étude de l’homme me fit pourtant reconnaître qu’il existe en eux une disposition à s’en laisser imposer. Un grand nombre de faits vinrent me démontrer combien l’exemple a d’influence sur les sens et sur la raison d’une personne dont l’imagination est montée ; et je pus me convaincre que les impressions reçues par un individu, dans cet état, sont instantanément transmises à ceux qui partagent son agitation. Ainsi par exemple, mettez dans un appartement, qui passe pour être visité par des revenants, deux hommes ivres ou peureux, et l’un deux ne manquera pas de voir ce que verra précisément son compagnon. À cet égard, nous ressemblons à des instruments de musique. Accordez-en deux, placez-les sur une table, tirez une note de l’un, et l’autre le répétera aussitôt.
Cette disposition, qui semble appartenir à la nature humaine, explique la raison qui fait défendre aux avocats d’adresser des questions insidieuses aux témoins : l’on craint, et avec raison, que ceux-ci, sans même avoir la moindre intention de prévariquer, ne répondent suivant les suggestions d’un interrogateur adroit. On cite le trait d’un jurisconsulte qui, pour convaincre un de ses amis de l’effet d’un interrogatoire, fit appeler son palefrenier et lui demanda s’il ne se souvenait pas d’avoir vu la veille au soir, un drapeau arboré au clocher d’un village qu’il lui nomma. « Oui, certainement ! répondit le domestique. – Eh bien ! il n’en est pourtant rien, » dit le jurisconsulte à son ami.
On a raconté beaucoup d’histoires de revenants, et les plus effrayantes sont celles où le fantôme apparu venait annoncer un événement qui se réalisait effectivement. Un Anglais de mes amis, rédacteur of the literary Sketch book, m’a narré une de ces histoires ; elle s’est passée dans sa famille ; je vous la répéterai ici.
C’était, il y a huit ou dix ans, la veille de Noël, entre onze heures et minuit. La cuisinière du père de mon ami était assise auprès du feu, avec deux autres domestiques. Tout à coup, cette femme jette les yeux vers la porte qui était restée entrouverte et s’écrie pleine de frayeur : « Ciel ! le voilà, le misérable ! » et elle tombe aussitôt dans d’horribles convulsions. Les deux autres domestiques regardèrent, mais ils ne virent rien. Tremblant eux-mêmes, ils appelèrent toutes les autres personnes de la maison. On arriva, on chercha, rien. Revenue à elle, la cuisinière est interrogée. Elle ne sait d’abord que répondre ces mots : « Il est venu, je ne veux pas le voir. » Cet homme qui lui avait apparu était un ancien maître chez lequel elle avait demeuré, avec lequel elle avait eu quelqu’intimité, intimité transformée plus tard en une haine profonde. Cet homme, ajouta-t-elle enfin, était venu lui annoncer sa mort… Et quelle fut la surprise de tous, quand, le lendemain matin, on apprit qu’il était effectivement mort, entre onze heures et minuit, à l’instant même de l’apparition.
Les faits pareils à celui que je viens de raconter, et dont l’authenticité n’est pas douteuse, sont surprenants ; cependant, ils s’expliquent.
Je remarquai, en étudiant le calcul des probabilités, qu’il y a souvent un rapport aussi extraordinaire entre des événements que personne ne songe à expliquer par une intervention surnaturelle ; comme, par exemple, les combinaisons des nombres au jeu ou dans les loteries. Je remarquai en outre, que ceux qui tiennent exactement note de ces coïncidences merveilleuses, telles que celle que j’ai rapportée, passent sur les faits bien plus nombreux qui sont venus donner un démenti à ces étranges prophéties. Je connais un grand nombre de ces faits, mais je me contenterai d’en citer un seul, d’après ce principe : qu’un exemple bien choisi en vaut mille.
M. C, qui servait dans le régiment de Dillon, revenait, chaque deux ou trois ans, passer un semestre au sein de sa famille. C’était un homme d’un esprit éclairé et d’un courage à toute épreuve. Il rentrait, un soir, chez un de ses amis qui habitait la campagne et où un prêtre, pour qui il avait une grande affection, était tombé dangereusement malade. De retour au logis, il était monté tout chagrin dans sa chambre à coucher. Mais à peine entré , que vit-il ? la personne, l’image ou l’ombre du prêtre, ayant la même pâleur mortelle qu’au moment où il l’avait quitté. Le spectre, immobile et silencieux, était assis dans un fauteuil, à côté du lit. M. C. le regarda sans crainte, et résolu de savoir, comme dit Dryden, de quoi un esprit est fait, To try the substance of a ghost, il s’approche et s’assied sur les genoux du spectre. Il fut surpris de se trouver placé, comme à l’ordinaire, sur le coussin du fauteuil, et de n’avoir même éprouvé aucune résistance à s’asseoir ainsi. Mais il n’avait pas exorcisé le spectre ; chassé du fauteuil, il se présenta incontinent devant lui ; et lorsque M. C., ayant froidement achevé de se déshabiller, se préparait à se coucher, son étrange compagnon s’élança à travers les rideaux et prit sa place dans le lit. M. C. éteignit la chandelle et dormit, sans s’embarrasser davantage de cette singulière apparition.
Le lendemain matin , M. C. fit seller son cheval et se rendit chez son ami. Le prêtre, qui avait éprouvé une crise favorable pendant la nuit, était hors de danger.
Si pourtant le prêtre fut décédé, la singulière coïncidence de la mort avec l’apparition n’aurait-elle pas encore confirmé l’opinion de ceux qui ont la faiblesse de croire à l’existence des revenants ?
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(Frédéric Degeorge, Les Revenants, in Revue du Nord, Lille : 1834)
Je n’arrive toujours pas à comprendre où je me trouve. C’est une maison vraiment étrange ; elle est sans murs. Ni bois, ni pierre, ni fer ; elle est faite avec du brouillard, et cela est plus solide que si c’était du bois, de la pierre ou du fer.
Il y a longtemps que je cherche à faire un trou dans ce mur. C’est impossible. J’y travaille du pied, de la main, de la tête. Rien ne s’écroule. Je n’y vois pas.
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(Jean Psichari, Jalousie, 1891)
22 octobre 1914.
Il y a entre ma vie présente et le passé un rideau de brouillard que d’un geste je m’efforce parfois de dissiper un instant. Mais il est si épais que je parviens rarement à y creuser une étroite meurtrière par où je puisse, l’espace d’un éclair, apercevoir les choses d’autrefois. Je pourrais dire tout simplement, abandonnant une image trop difficile à bien préciser, que le passé, qu’hier encore je touchais, avec lequel je vivais sans effort, le rappelant vers moi d’un signe aussitôt obéi, que ce passé sans lequel le présent n’a plus d’assise et chancelle, n’existe plus, et, chose extraordinaire, n’a jamais existé. Alors, comment est-ce que je vis puisque le présent dépend du passé, comme un fils dépend de son père ?
Mais c’est bien simple, je ne vis pas, je ne suis qu’un fantôme qui flotte dans l’air, sans consistance, sans formes précises, à l’état d’essai ou de résidu de vie. Ses efforts pour se relier aux choses et en prendre connaissance sont rarement heureux. Quand il croit s’être accroché à quelque souvenir, à quelque témoin d’hier, non encore pulvérisé, cette épave tout à coup échappe à ses doigts de fantôme et, fantôme elle-même, fond dans l’air épais, se répand en vapeur, en quelque chose de mou et de fluide, qui s’en va.
Parfois ce pauvre être désemparé arrive à saisir un livre dans sa bibliothèque, un livre jadis aimé dont il se propose un grand plaisir, mais à mesure qu’il lit les pages de jadis, ce plaisir rancit, comme un parfum qui peu à peu tourne à l’aigre. Et les êtres qu’il rencontre lui disent, d’une voix d’au-delà : « Nous sommes tous ainsi, tous nous avons pareille aventure, nous flottons et nous flotterons, fantômes, éternellement. »
C’est un cauchemar, assurément, un cauchemar. Je me réveillerai, car il faut que je me réveille.
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(Rémy de Gourmont, Pendant l’orage, Paris : E. Champion, 1914)
Quelle onomatopée, « hip-po-po-ta-me » !
Le nom et la bête sont si bien faits l’un pour l’autre qu’on est vraiment tenté de se demander lequel, dans les impénétrables décrets de la Providence, a été conçu le premier.
Si Dieu m’avait fait propre à fabriquer des animaux ; que les goûts m’eussent porté, comme c’est probable d’après mon amour pour les bêtes, à faire commerce de cet utile talent, et qu’un riche client fût venu un jour me commander « un hippopotame, » sans me donner aucun renseignement sur ce que pourrait être un animal, rien que sur le patron de ce nom barbare, je lui aurais fabriqué un article à rivaliser avec tout ce qui se fait de mieux en ce genre depuis l’Abyssinie jusqu’au Congo.
Hippopotame ! à ce mot seul ne voit-on pas gonfler quelque chose de monstrueux et d’énorme fait pour souffler et pour patauger en éclaboussant et en fracassant tout sur son passage ? On aura beau tremper son pinceau dans le goudron, dans le fumier, dans la boue la plus noire, dans la vase la plus verte ; on aura beau prendre un balai pour brosser plus largement ce gracieux portrait, quiconque tentera de décrire l’hippopotame ne fera guère que paraphraser l’appellation si formidablement pittoresque qui, d’un trait, peint le plus laid des pachydermes.
Vous est-il arrivé, à l’école de natation, de nous trouver nez à museau avec un bouledogue noyé depuis plusieurs semaines ? Telle fut, à coup sûr, l’impression que dut éprouver le premier qui rencontra un hippopotame faisant sa sieste au bord du Bahr-el-Azrek ou du Racazzé, fleuves d’Abyssinie ! Quelle ne dut pas être l’épouvante de cet Abyssin lorsque, s’étant approché de ce qu’il prenait pour un chien crevé, il reconnut l’énormité de son erreur ! Je le vois d’ici, devenu gris d’effroi sous sa peau noire, s’affaler sous lui-même, porter les mains à son ventre et peut-être, qui sait ? balbutiant un de ces cris que la peur arrache à des lèvres tremblantes, murmurer ces syllabes incohérentes :
« Hip….. po….. po….. tââââme !!!! »
Et l’animal ainsi baptisé d’inspiration, le nom lui en serait resté.
Quoi qu’il en soit, si j’ai dû, en historien fidèle, noter le point de vue purement pittoresque sous lequel l’hippopotame fut considéré par des peuples ignorants, les exigences plus sévères de la zoologie moderne ne pouvaient se contenter d’une appréciation aussi superficielle, et après avoir mûrement observé l’hippopotame au point de vue analogique et morphologique, je suis en mesure de déterminer le type dont il est dérivé.
Ce type, je n’hésite pas à le dire, c’est celui du crapaud : l’hippopotame n’est autre chose qu’un crapaud devenu pachyderme à force d’ambition et d’économies ; je n’ajoute pas « de privations, » puisque, tout au contraire, s’il a réussi à prendre des dimensions aussi considérables, c’est précisément parce qu’il a écarté avec soin de son hygiène toutes privations, pour donner un accroissement continuel à sa consommation et, par suite, à son ventre.
Tout gonflé qu’il soit de son succès, il n’en est pas moins vrai qu’en lui donnant la tuméfaction, le souffle de la fortune lui a fait perdre la beauté ; et tandis que le crapaud, content de sa petite position, continue d’être le joli animal dont j’ai décrit ailleurs les grâces modestes, l’hippopotame, pour avoir voulu franchi, dans son orgueil, les bornes de la modération et de l’obésité, a perdu toute élégance et toute distinction, et l’oeil d’une mère ne reconnaîtrait plus, sous les ballonnements crevassés de la carapace qui l’enveloppe, le batracien dont l’hippopotame est le descendant trop défiguré.
Mais la zoologie morale, plus clairvoyante par l’excellente raison que la tendresse maternelle ne l’aveugle pas, sait démêler les traits primitifs du batracien ensevelis sous les amoncellements du pachyderme « ordinaire » : ainsi le désigne la zoologie officielle, malgré tout ce qu’a d’extraordinaire un pareil adjectif appliqué à l’hippopotame, au rhinocéros, à l’éléphant et autres quadrupèdes dont, pour ma part, l’encolure m’a toujours paru plutôt exorbitante que modérée.
Prenez un hippopotame, aplatissez-le vigoureusement et posez-le à terre sur le ventre, les quatre pattes écartées : à deux ou trois lieues de distance seulement je vous défie de le distinguer d’un crapaud. Même couleur, même tournure, même galbe, même peau boursouflée, même mufle arrondi, mêmes yeux surtout. Le fragment inachevé de queue et le simulacre insuffisant d’oreilles qu’on aperçoit aux deux extrémités de l’hippopotame ne sont que des détails insignifiants au milieu de la ressemblance universelle de ces deux êtres aujourd’hui si éloignés l’un de l’autre par un concours de circonstances dont personne jusqu’ici n’avait démêlé la trame, et que je me fais fort de vous dévoiler à l’instant, si vous me prêtez l’attention dont vous avez besoin pour élever votre esprit à la hauteur de mes conceptions.
Ici, à cette phrase pleine de confiance, je vous vois vous demander avec quelque inquiétude si l’astre de ma modestie ne pâlit pas un peu. Rassurez-vous : si je parle ainsi, c’est que je vais m’appuyer sur une théorie que tous les esprits éclairés, tous les ennemis de l’obscurantisme, professent et proclament à grand bruit : je veux parler de la théorie de Darwin, ainsi nommée parce qu’elle a été imaginée par Lamarck : c’est ce qu’on appelle, en d’autres termes, la théorie de l’évolution.
Suivant cette théorie, comme vous savez ou vous ne savez pas, toutes les espèces ne sont que des transformations de quatre ou cinq types primordiaux : ces espèces se seraient formées elles-mêmes par aspiration vers un bien-être supérieur à celui dont elles jouissaient sous leur forme précédente. Si tous les animaux n’ont pas choisi la même figure, c’est que chacun avait des goûts différents : avec leur tête, ils ont combiné leur plan d’avenir ; avec leur corps, qui n’avait pas de parti pris ni d’idée préconçue sur le bonheur, ils se sont fait, probablement en poussant ferme où il fallait, des membres, des organes, des peaux, des armes naturelles, chacun selon sa vocation.
Les marcheurs se sont fait des pattes ; les volatiles, des ailes ; les nageurs, des nageoires ; ceux qui aimaient la viande se sont planté de bonnes griffes et des dents crochues ; ceux qui préféraient l’herbe se sont confectionné des estomacs à quatre compartiments : chacun à sa guise.
À côté des obstinés qui poussèrent jusqu’au bout leurs transformations, il y a eu des fantaisistes ou des paresseux qui se sont ennuyés de se tourmenter ainsi le tempérament, et qui ont laissé la besogne en route : c’est ce qui explique, et de la manière la plus satisfaisante, comment un si grand nombre d’espèces sont restées à mi-chemin du perfectionnement tandis que d’autres y arrivaient.
Par exemple le lézard, qui n’a pas voulu prendre la peine de se grossir et de se faire pousser du poil, est resté lézard, tandis que le kangourou, plus énergique et plus persévérant, s’est dressé sur ses pattes de derrière, a amélioré sa queue et est devenu ce qu’il est. En attendant mieux, d’ailleurs, car il lui reste à diminuer son train de derrière, à allonger ses pattes de devant, et surtout à réformer son mode de parturition, qui est l’enfance de l’art : car c’est très incommode d’être obligé de porter ses petits dans une gibecière d’escamoteur, quand il serait si simple de les laisser mûrir un peu plus avant de les mettre au jour. Mais patience, il y viendra.
L’aperçu que je viens de vous donner de la théorie de Darwin est trop séduisant pour que vous n’ayez pas déjà compris que je suis darwiniste, au moins au moment où j’écris ; et comme on n’est jamais sûr de conserver ses opinions longtemps, surtout lorsque, étant savant de profession, on est exposé à voir continuellement la vérité d’hier se métamorphoser en erreur de demain et réciproquement, je profite de ma conviction momentanée pour vous expliquer, à la Darwin, comment l’hippopotame est dérivé du crapaud.
C’est toute une histoire, car le crapaud lui-même est dérivé de rien du tout.
En effet, au commencement des choses, à peine le néant commença-t-il d’avoir conscience de sa nullité, qu’un immense ennui s’empara de tout son être, et que voulant à toute force sortir de cet état, il se mit, faute de mieux, à bouillonner sur lui-même sans trop savoir où cela le mènerait.
À force de bouillonner, il finit par devenir vapeur cosmique. Cette vapeur cosmique… comprenez bien ceci, je vous prie… cette vapeur cosmique, fatiguée de l’expansion continue qui la distendait, éprouva le besoin bien naturel de se condenser pour se faire une existence un peu plus assise, et ainsi se forma la terre.
Tout ce que vous voyez sur le globe, minéraux, plantes et animaux, se forma successivement de même, chaque être, au fur et à mesure que son prédécesseur le poussait à l’existence, s’ennuyant à son tour de sa position et aspirant à en sortir comme son prédécesseur était sorti lui-même de l’ennui et des aspirations d’un précédent prédécesseur.
Vous voyez comme cette théorie est simple et belle ; admirez-y la paresse intelligente du Créateur qui, au lieu de se donner la peine de fabriquer l’une après l’autre chaque espèce de créature, a fait tout simplement une petite boulette animée et s’est croisé les bras. Mais il avait fait cette petite boulette si malheureuse, il lui avait préparé une existence si intolérable, qu’elle devait forcément se débattre contre son sort.
Nous autres savants, nous appelons protoplasma la première gouttelette de gelée vivante qui fut formée ainsi. Cette gelée, à force de s’ennuyer de son sort, se condensa peu à peu, prit une ébauche de forme, puis des organes, puis des membres, puis des sensations, puis des instincts ; enfin, un beau jour, à force de réfléchir à ses affaires, elle reconnut qu’il lui serait très utile et très agréable d’avoir une intelligence, et elle s’en fit une comme elle s’était fait des organes, en poussant fort.
Pour en venir au crapaud, je vous dirai qu’après avoir commencé comme les autres par être un petit rien du tout si insignifiant que je serais fort embarrassé de le décrire, il est devenu ver de terre, puis scarabée, puis petite souris. Cette petite souris, en folâtrant au bord du Bahr-el-Azrek, a été piquée par les cousins de ce fleuve, qui sont les premiers cousins du monde : elle en a tant enflé que son poil est tombé, que ses yeux lui sont sortis de la tête, et que sa queue et ses oreilles lui sont rentrées dans le corps.
Voilà donc la souris devenue crapaud. Ce crapaud, les cousins ont continué à le piquer, de sorte qu’il a grossi, grossi. Il s’est laissé faire tant qu’il y a trouvé son avantage, mais le jour où il s’est jugé suffisamment obèse il s’est enveloppé d’une peau à l’épreuve des cousins du Bahr-el-Azrek, et il s’est établi hippopotame.
Voilà, sauf erreur ou omission, l’histoire qui me semble écrite dans tous les traits de l’hippopotame.
Les manières de la bête sont en parfait accord avec sa tournure et son galbe. Tous ses actes sont empreints de l’exagération qui caractérise ses formes. Il renverse tout ce qu’il rencontre, écrase tout ce qu’il touche, prend toute la place, mange tout, défonce les plantations, aplatit les récoltes, enfin, énormité lui-même, il passe sa vie à faire des énormités.
Il roule comme un désastre à travers les champs cultivés, il laisse un trou partout où il pose le pied et une excavation partout où il s’est couché. Il est stupide, il est grossier, il est brutal.
Et quand on compare cette existence massacrante à la vie bucolique et contemplative de son ancêtre le crapaud, quand on voit où la fièvre du déclassement a pu amener l’hippopotame, il est permis d’admirer la théorie de Darwin, mais on fait de fameuses réflexions sur ce que peuvent devenir les ambitieux…
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(Eugène Mouton, Zoologie morale, seconde série, Paris : G. Charpentier, 1882)
CODE DU LOCATAIRE
REVU, CORRIGÉ ET CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉ
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PRÉAMBULE
À une époque tourmentée comme la nôtre, à une époque où les principes les plus sacrés sont foulés aux pieds, où tout respect est méconnu, il importe de rétablir et de reconstituer, sur des bases solides, la discipline locative.
Nous, Dominique-Ustazade Vautour, descendant de la plus illustre comme de la plus antique souche de propriétaires ; représentant auguste et patenté du droit du plus riche,
Avons décrété et décrétons, dans la plénitude de notre despotisme :
PARAGRAPHE PREMIER
Tout locataire est un être physiquement comme moralement inférieur à son propriétaire. Il nous doit par conséquent vénération et obéissance.
§ II
Tout locataire de notre maison devra, au préalable, subir un examen oral en présence de nos délégués.
§ III
Dans cet examen, les questions préliminaires ayant été traitées à fond, il est inutile d’y revenir ici, et il reste entendu que notre locataire est agréé sans femmes, enfants, chiens, pianos ni autres accessoires domestiques.
§ IV
Notre locataire, avant de prendre possession du local que nous avons la bonté de lui louer dans notre immeuble, deva s’engager par acte notarié à ne contracter aucun mariage ultérieur, d’où pourraient résulter des infractions au paragraphe précédent.
§ V
Comme il est reconnu qu’un décès attriste un immeuble, et peut en diminuer la valeur en en faisant soupçonner la salubrité ;
Qu’en outre, la pose de tentures funèbres embarrasse les abords de la propriété et peut, à cause des clous qu’elle nécessite, détériorer les murailles ;
Notre locataire sera tenu, avant d’entrer, de se soumettre à l’examen d’un des médecins-chirurgiens de l’association des propriétaires-unis, dite Ligue Immobilière, lequel médecin constatera que son parfait état de santé ne peut inspirer aucune crainte de mort prochaine.
§ VI
Par suite des considérations énoncées au précédent paragraphe, dès qu’un locataire tombera malade dans notre maison, nous serons autorisé à le faire transporter de droit au plus voisin hôpital.
§ VII
Tout locataire qui prononcera les mots de réparation ou diminution, sera, pour ce seul fait, et de plein droit, expulsé de notre propriété.
§ VIII
Lorsqu’il nous plaira de visiter notre propriété, nos locataires devront, debout et nu-tête, faire la haie dans notre cour, à l’entrée et à la sortie.
§ IX
Nos locataires devront en outre nous envoyer un bouquet et un cadeau le jour de notre fête et le jour anniversaire de notre naissance.
§ X
En envoyer un à notre épouse le jour de la fête et de la naissance d’icelle.
§ XI
Ainsi que le jour de la fête et de la naissance de nos enfants, petits-enfants, oncles, tantes, neveux, nièces, cousins, cousines et autres parents à un degré quelconque.
§ XII
À cet effet, il sera remis à chacun de nos locataires, lors de son entrée dans notre immeuble une liste complète avec noms et adresses, de tous les membres de notre auguste famille.
§ XIII
Des cadeaux seront également dus par eux, à l’occasion du jour de l’an.
§ XIV
Tous ces cadeaux seront réglés et tarifiés d’après une échelle proportionnelle annexée à tous nos actes de location.
§ XV
Nous nous réservons le droit d’ajouter, au fur et à mesure que nous en découvririons la nécessité, de nouvelles dispositions à celles ci-dessus relatées.
§ XVI
Notre gouverneur et sa femme sont chargés solidairement de veiller à la stricte exécution du présent arrêté.
Fait en notre résidence de Paris,
DOMINIQUE-USTAZADE VAUTOUR.
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(Pierre VÉRON, En 1900, Paris : Calmann Lévy, 1878)
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