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(George du Maurier, in Punch, or the London Charivari, 19 juin & 14 août 1869. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
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(George du Maurier, in Punch, or the London Charivari, 19 juin & 14 août 1869. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
Présentée comme une traduction inédite de Rudyard Kipling, cette nouvelle est en réalité une variation de Théo Varlet sur le conte « The Wandering Jew, » traduit dès 1910 par Albert Savine, dans le recueil Au Hasard de la vie.
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« Dans le Tour du Monde en quatre-vingts jours, Philéas Fogg a gagné vingt-quatre heures parce qu’il allait vers l’est, au-devant du soleil. » Cette notion scientifique, glanée dans Jules Verne, avait singulièrement frappé l’esprit du jeune Alcide Brizard. Elle provoquait en lui un trouble secret, dont il ne s’expliquait pas la nature. Plusieurs semaines, il la rumina. Mais comme elle n’avait pas alors d’application possible pour l’écolier, elle finit par tomber au bric-à-brac de ces documents sans utilité immédiate qui bourrent les soutes de notre subconscient, et qui y attendent d’être, par les circonstances adéquates, rappelés à la surface et transformés en munitions dans la lutte pour la vie.
Alcide Brizard grandit, prit place dans les rangs d’une quelconque administration et, devenu tout ce qu’il y a de plus Français moyen et petit-bourgeois, vivota, routinier célibataire, avec pour seule lumière à l’horizon l’espoir de la retraite.
Mais un beau jour, comme il venait d’avoir trente-deux ans, une enveloppe à en-tête notarial lui apporta son destin : il héritait, hoir unique et inattendu, de l’oncle Mathias, parti jadis pour l’Australie et oublié depuis longtemps, mais qui n’en avait pas moins fait à Melbourne, dans les pâtes alimentaires, nouilles et macaronis, une fortune copieuse, évaluée par le tabellion à douze cent mille dollars, autrement dit trente millions de francs dépréciés.
Cet héritage, en tombant à l’improviste sur le crâne d’Alcide Brizard, eut pour double résultat de lui causer de terribles insomnies et de révéler dans son mécanisme psychique une petite fêlure, une minime tare, qui avait passé inaperçue dans la vie à basse tension qu’il menait précédemment.
Si la soudaine possession de la richesse lui ôta le sommeil, ce ne fut pas en lui inspirant la crainte des voleurs en chair et en os, comme il advint au financier improvisé du bon La Fontaine. On ne garde plus aujourd’hui son magot dans une armoire ; il y a les banques, les caves blindées, les chèques barrés, toute la machinerie subtile et incrochetable de la finance moderne. Non. Ce qui empêchait notre nouveau riche de dormir, c’était la crainte de « celle qui vient comme un voleur, » une peur de la mort abominable, et toute nouvelle chez lui.
Jusque-là rond-de-cuir médiocre et résigné, la pensée de sa fin ne l’avait guère troublé sérieusement. Il ne l’avait jamais « réalisée, » sentie. À vrai dire, il n’y pensait pas ; et sa vie fadasse avait si peu de prix qu’il ne lui importait guère de la perdre.
Mais du jour où il se vit possesseur de nombreux millions, il eut l’effroi de mourir avant d’avoir joui de sa richesse. Ce n’était pas l’horreur romantique du cadavre et des vers du tombeau, mais une révolte exaspérée qui le hantait, crispé, tordu par l’épouvante de n’être plus là, et de laisser son argent. L’autre vie ? Hélas ! M. Brizard n’y croyait que fort vaguement. Et, du reste, un multimillionnaire ne se soucie pas de l’autre vie, mais bien de l’existence présente, la seule où les millions aient cours.
La tyrannie de cette hantise, si puissante qu’elle l’accaparait jusqu’au milieu des plaisirs qu’il tenta de goûter, par acquit de conscience, les lui empoisonnait. À l’idée que chaque heure, chaque seconde le rapprochait irrémissiblement de sa fin, sans que rien ne pût la retarder, il se sentait glacé, anesthésié, anaphrodisié ; un vertige le prenait, la fêlure s’écartelait soudain en un abîme béant, comme le gouffre de Pascal.
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Une nuit qu’il était au Rat-Mort, à boire mélancoliquement du champagne avec une poule de luxe dont les propos idiots l’écœuraient, il entendit à la table voisine deux jeunes hommes (des officiers de marine, apparemment), qui parlaient du « saut de date » :
« Comme nous faisions route vers l’est… »
Alors, des soutes du subconscient où était emmagasiné tout le stock des notions inutilisées, jaillit en Alcide Brizard le souvenir de son adolescence : « En faisant le tour du monde vers l’est, Philéas Fogg a gagné un jour sur quatre-vingts. »
Les officiers de marine l’éclairèrent de bonne grâce sur les conditions dans lesquelles se réalisent, nautiquement, le gain. Pour éviter aux navigateurs la mésaventure de se tromper de date, il existe aux antipodes, au 180e méridien, un fuseau horaire, dit « de l’île des Pins » ou « de Foutouna, » où l’on a deux manières de compter le temps, deux dates différentes, l’une pour les navires allant vers l’ouest, l’autre, antérieure d’un jour, pour ceux qui vont vers l’est.
« Ainsi, arrivant de l’ouest le 1er janvier, mettons, si vous continuez vers l’est, vous revenez au 31 décembre… Vous rentrez dans la veille du jour où vous étiez, comprenez-vous ? »
Il n’écouta pas les explications qui suivirent. Un chant triomphal l’emplissait, une ivresse, moins du champagne que de la facilité merveilleuse qui s’ouvrait devant lui : à volonté se procurer vingt-quatre heures de vie en plus et toutes les possibilités que renferment vingt-quatre fois trois mille six cents secondes…
Un jour sur quatre-vingts, ce n’est guère ; et cependant c’est énorme pour qui a la rage de vivre. De plus, le progrès avait marché depuis le temps où Jules Verne écrivait Le Tour du monde. N’était-ce pas en trente-cinq jours que, tout récemment, des journalistes danois avaient bouclé le tour de la planète ?… Un jour sur trente-cinq ? Du bon trois pour cent. Cela devenait appréciable. Et nul doute qu’en y mettant le prix, on ne pût abaisser notablement ce temps record.
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Muni de son carnet de chèques et de sa valise, dans la trente-deuxième année de son âge, M. Brizard se mit en route. Le sort le favorisait : on venait d’ouvrir à l’exploitation le chemin de fer Bagdad-Karatchi, et il fut l’un des premiers à prendre son billet direct de Paris à Calcutta : treize jours de train… ce qui, entre parenthèses, ne vaut pas grand-chose pour les fêlures, même légères.
Mais les derniers doutes que pouvait garder son subconscient furent levés, le jour où il assista, pour la première fois, durant sa traversée du Pacifique, au « saut de date, » en franchissant le fameux 180e méridien. Il allait vers l’est : il rétrograda dans le temps ; il rajeunit d’un jour, et inscrivit le gain à son actif.
Une fois de plus, le commissaire du bord, un garçon charmant, essaya de lui faire comprendre le mécanisme de l’opération. Mais ce petit problème si simple des fuseaux horaires avait pour Alcide Brizard quelque chose de toxique. Son énoncé suffisait à mettre en sueur notre homme, qui battait la breloque tout à fait dès qu’il essayait de le résoudre. Chaque fois qu’il y pensait, il était pris de vertige, le cerveau angoissé, le raisonnement balbutiant, l’intelligence bloquée. Mais que lui importait le mécanisme du « saut de date » ? Ce saut avait lieu. N’était-ce pas tout ce qu’il lui fallait ?
Il acheva de boucler le globe, par l’Amérique, et fut de retour au bout de trente jours à Neuilly, chez lui… c’est-à-dire dans le joli petit hôtel XVIIIe siècle acheté après l’héritage. Il y retrouva la personne de confiance promue par lui au rang de gouvernante, et il la stupéfia en lui annonçant un nouveau départ pour le lendemain.
À contrecœur d’abord, et luttant contre les répugnances léguées par son passé de rond-de-cuir et ses atavismes petit-bourgeois, il se livra à l’intérêt vital, mais en quelque sorte abstrait, qui le poussait vers l’est ; jeté dans le tourbillon de la vie errante, il devint le voyageur pur ; un de ces hommes-colis qui se transfèrent du train au bateau et de l’auto à l’avion, avec parfois quelques heures d’arrêt dans un hôtel qui estampe d’une étiquette prestigieuse de plus la valise de cabine en peau de porc.
Cette folie moderne de la bougeotte (la « dromomanie, » comme disent les psychiatres), cette frénésie de déplacement, à des vitesses toujours plus grandes, qui caractérise notre ère industrielle, avait trouvé en lui son expression intégrale, en même temps que sa justification et sa raison d’être.
Avec un mépris souverain, il considérait les autres dromomanes, ses frères inférieurs, trépidants d’impatience stérile… ces idiots qui, en faisant le tour du monde à hue et à dia, reperdent par un trajet vers l’ouest ce qu’ils ont gagné en allant vers l’est !
Mais il n’avait garde de révéler sa découverte. Il tremblait même qu’un jour le secret libérateur ne fût retrouvé par un autre que lui. Et ce n’était pas seulement pour garder ce privilège qui le faisait ricaner d’une égoïste joie d’avare. Si l’emploi de son merveilleux système se généralisait, craignait-il, ce serait l’embouteillage sur les lignes de transport, l’exode en masse vers l’est de tous les riches errants, un formidable handicap à la poursuite de l’immortalité.
Deux années s’écoulèrent dans ce genre de sport. Alcide Brizard continuait sa course vers l’est dans l’espoir de gagner toujours du temps et de le capitaliser pour mieux jouir, plus tard, de ses ors. On ne voyait plus que lui sur les lignes ferroviaires, maritimes et aériennes, et on avait fini par le connaître. On l’appelait « le Juif errant. » Lui-même, pour dépister les curiosités tout en les satisfaisant et répondre à la question : « Que faites-vous donc à circuler ainsi tout le temps ? » il avait trouvé une formule sibylline, dont l’exactitude cachée mais impénétrable l’amusait énormément :
« Mais je gagne ma vie, cher monsieur ; je la gagne… en attendant d’en profiter. »
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Plongé dans les horaires et les prospectus des compagnies rivales, toujours aux aguets d’un trajet plus rapide, s’informant par T. S. F., en cours de route, des départs d’avions, il essaya successivement toutes les lignes de paquebots de l’Atlantique et celles du Pacifique, qu’il adoptait ou délaissait selon les commodités des communications avec les services ferroviaires du continent nord-américain ou de l’Asie orientale. Il prit passage à bord du Comte-Zeppelin lors du premier retour d’Amérique en Europe. Fort heureusement pour lui, il rata d’un jour le départ du dirigeable anglais « R. 101 » vers les Indes.
Malgré les péripéties de ses changements d’itinéraires, il commençait à se mécaniser dans ses routines ambulatoires, au bénéfice de la fêlure qui cessait de s’élargir, lorsque cette salutaire torpeur mentale fut secouée, électrisée par de nouveaux espoirs, formidables. Les journaux annonçaient comme prochaine la réalisation de la fusée astronautique !
Du coup, la pression de ses rêves remonta de vingt atmosphères. Il en avait des palpitations, et la fêlure s’entrouvrait sur des profondeurs phosphorescentes, quand il songeait au jour futur où le wagon-fusée, marchant à 1.666 kilomètres à l’heure, ferait le tour du globe en un jour !… Alors… Oh, alors ! ce serait le triomphe, le gain d’un jour par jour : du cent pour cent ! À la fin des vingt-quatre heures écoulées, en traversant le fuseau horaire de l’île des Pins, il reprendrait par l’autre bout la journée d’où il sortait ! Il la recommencerait, heure par heure, minute par seconde ! Ce serait, réalisé, le vieux mythe du serpent qui se mord la queue ; le temps s’arrêterait, il cesserait de vieillir, il entrerait tout vif dans l’éternité !
Mais verrait-il cet avenir ? Quand serait-ce ? Bientôt, affirmaient les savants. Bientôt ? Ah ! pourvu que cette invention et sa mise au point commerciale ne tardent pas trop !… Serait-ce dans vingt ans ? Dans dix ?… Même dans cinq ou six, c’était bien loin. Quel âge aurait-il alors ? Serait-il encore en état de profiter de la vie ? La poursuite du temps était tuante ; il commençait à se sentir très fatigué, et il n’était pas seul à s’en apercevoir. Plusieurs contrôleurs des wagons-lits lui trouvaient mauvaise mine, et deux pilotes de l’Impérial Airways lui avaient fortement conseillé de voir un médecin. S’il allait mourir avant !
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À son trentième tour (un mois d’existence gagné pour plus tard !) effectué en vingt-deux jours seulement, grâce à un emploi libéral de l’avion, Alcide Brizard, dans un élan de triomphe irrésistible, à la fin du dîner qu’il partagea, dans le petit hôtel de Neuilly, avec la gouvernante de confiance, eut la fatale inspiration de lui révéler, sous le sceau du secret, ses espoirs géants. Il était déjà loin quand cette femme de tête et de ressource alla prévenir le notaire qui avait annoncé l’héritage. Il restait encore pas mal de millions, et les neveux et nièces d’Alcide attendaient impatiemment leur tour de les utiliser, eux, à des choses intelligentes.
La poursuite fut longue ; mais il était relativement facile de pister « le Juif errant » ; et d’ailleurs, les temps étaient arrivés, grâce aux perspectives du wagon-fusée, où la petite fêlure, devenue suffisamment grande, allait séparer tout à fait du monde contemporain l’intellect d’Alcide Brizard.
Lorsque l’employé du notaire rattrapa en Hawaï l’oncle dromomane, ce dernier avait déjà commencé à recevoir la récompense de ses peines, dans un joli petit pavillon, succursale lointaine de Bedlam. Là, en vue du Pacifique et des palmiers agités par l’alizé, le nouvel immortel s’appliquait à suivre les conseils si judicieux du docteur qui lui permettaient d’anticiper avantageusement sur les réalisations peut-être encore lointaines de l’astronautique. Ce génial savant lui avait procuré une plaque de tôle en acier « Eternit, » qui annulait la gravitation terrestre ; il suffisait donc de se balancer au-dessus de cette tôle dans un fauteuil suspendu aux poutrelles du plafond pour laisser paisiblement tourner sous soi le globe terrestre.
« Inutile de circuler désormais ! C’est la Terre elle-même qui s’en charge ! » avait démontré le thérapeute.
Alcide Brizard, les yeux caves mais illuminés d’un éclat surnaturel, un verre de cocktail à portée de la main, suit sur son chronomètre la course de l’aiguille des secondes, qui s’escrime en vain contre l’éternité dans laquelle il est entré.
Une inquiétude lui est venue, dernièrement, qu’il a soumise au bienveillant docteur :
« Puisque la Terre tourne sous moi, pourquoi ne vois-je pas le soleil immobile dans le ciel ? »
On a remédié à cette petite lacune en installant un superbe « sunlight » de cinq cents watts dans la pièce hermétiquement close et à présent matelassée où il jouit de la vie.
Sa pension, cocktails en sus, coûte aux nouveaux héritiers la bagatelle de cent dollars par mois.
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(Rudyard Kipling, traduit de l’anglais par Théo Varlet, in Candide, grand hebdomadaire parisien et littéraire, dixième année, n° 479, jeudi 18 mai 1933 ; gravure de Karel Vereycken, « La Mort de Melencolia, » eau-forte sur zinc, 2022)
LE JUIF ERRANT
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« Si vous faites le tour de monde dans la direction de l’Orient, vous gagnez un jour, » avaient dit les hommes de science à John Hay.
Au cours des ans, John Hay alla à l’Est, à l’Ouest, au Nord, au Sud, fit des affaires, fut amoureux, fonda une famille, ainsi qu’ont fait bien des hommes, et le renseignement scientifique mentionné ci-dessus resta oublié dans les profondeurs de son esprit avec mille autres choses d’égale importance.
Un riche parent étant mort, il se trouva à la tête d’une fortune qui dépassait toutes les prévisions raisonnables qu’il avait eues dans sa carrière précédente, qui avait été accidentée et fâcheuse.
À vrai dire, longtemps avant que ce legs lui échût, il avait existé dans le cerveau de John Hay un petit nuage, un léger obscurcissement de l’intelligence qui apparaissait, disparaissait presque avant qu’il pût s’apercevoir de la moindre solution de continuité.
C’est ainsi que les chauves-souris volètent autour des gouttières des maisons, pour avertir que l’obscurité approche.
Il entra en possession de sommes considérables en argent, en terres, en maisons, mais derrière son enchantement se dressait un fantôme qui criait qu’il n’en aurait pas pour longtemps à jouir de ces choses.
C’était le fantôme du parent riche, qui avait été autorisé à revenir sur terre pour faire mourir son neveu à force de tourments.
En conséquence, aiguillonné par cet avertissement perpétuel, John Hay, sans se départir de cet air obstinément, lourdement affairé, au moyen duquel il dissimulait le nuage qu’il avait dans l’esprit, convertit toutes les valeurs, maisons, terres, en beaux souverains anglais brillants, ronds, rutilants, valant chacun vingt shillings.
Des terres peuvent perdre toute valeur, des maisons peuvent s’envoler au ciel, pâles ailes de la flamme rouge, mais jusqu’au jour du jugement un souverain restera un souverain, en d’autres termes un roi des plaisirs.
En possession de ses souverains, John Hay les eût peut-être dépensés un à un en quelque amusement grossier, tel que son âme les aimait, mais il était hanté de la perpétuelle crainte de la mort, car le fantôme de son parent restait debout dans le vestibule de sa maison, à côté des patères à chapeaux, et il passait son temps à crier que la vie est brève, que rien ne pouvait faire espérer une prolongation et que déjà les pompes funèbres ébauchaient le cercueil de son neveu.
John Hay était presque toujours seul chez lui, et même quand il était en compagnie, ses amis ne pouvaient entendre les clameurs de l’oncle.
L’ombre intérieure de son cerveau s’élargissait, devenait plus noire.
La crainte de la mort poussait John Hay vers la folie.
Alors, des profondeurs de son esprit, où il avait entassé toutes les informations mises hors d’usage, surgit à la lumière cette donnée scientifique du voyage dans la direction de l’Orient.
Dès la première occasion où son oncle lui cria du bas de l’escalier qu’il eût à se hâter de vivre, une voix plus perçante cria :
« À chaque fois qu’on fait le tour du monde dans la direction de l’Orient, on gagne un jour. »
John Hay, qui sentait s’accroître en lui sa défiance et ses soupçons à l’égard de l’espèce humaine, était peu porté à faire part à ses amis de ce précieux message d’espoir.
Ils seraient capables de s’en emparer pour en faire l’analyse.
Il était certain que le fait était vrai, et ce serait pour lui une souffrance aiguë que de le voir disséquer par de trop rudes mains.
Parmi toutes les générations humaines qui peinent au labeur, il était le seul auquel eût été confié le secret de l’immortalité.
Ce serait commettre une impiété, aller à l’encontre des desseins du Créateur, que de mettre l’humanité en marche dans la direction de l’Orient.
En outre, il en résulterait un encombrement désagréable sur les steamers, et John Hay souhaitait par-dessus tout être seul.
S’il réussissait à faire le tour du monde en deux mois – certain personnage qu’il avait rencontré dans ses lectures, mais dont il ne pouvait se rappeler le nom, avait fait le trajet complet en quatre-vingts jours, – ce serait un bénéfice net d’un jour entier, et en continuant comme cela pendant trente ans sans interruption, il gagnerait cent quatre-vingts jours, c’est-à-dire bien près d’une demi-année.
Cela ne ferait pas beaucoup, mais avec le temps, avec les progrès que ferait la civilisation, il pourrait activer son allure.
Armé d’un bon nombre de souverains, John Hay se mit en route pour ses voyages, à l’âge de trente-cinq ans, et en compagnie de deux voix, lorsqu’il partit de Douvres pour Calais.
On venait de livrer à la circulation le chemin de fer de la vallée de l’Euphrate, et il fut le premier homme qui prit à Calais un billet direct pour Calcutta, ce qui faisait treize jours à passer en chemin de fer.
Treize jours en chemin de fer, ce n’est pas très favorable pour les nerfs, mais il fit le tour du monde et parcourut le trajet d’Amérique à Calais en douze jours pris sur les deux mois.
Le voilà donc reparti avec une précieuse avance de vingt-quatre heures à son actif.
Trois années se passèrent : John Hay faisait religieusement son tour du monde en vue d’avoir plus de temps à consacrer à l’emploi de ses souverains.
Il finit par être connu sur un grand nombre de lignes comme l’homme qui ne demandait qu’à aller de l’avant.
Lorsqu’on lui demandait qui il était et ce qu’il faisait, il répondait :
« Je suis la personne qui désire vivre – et, en ce moment-ci, je m’occupe d’y arriver. »
Les jours se passaient tantôt à épier le sillage blanc qui se forme derrière la proue des steamers les plus rapides, tantôt à suivre des yeux le sol brun qui passe comme l’éclair devant les portières des trains les plus accélérés.
Il marquait sur un calepin chaque minute qu’il avait effacée de l’éternité impitoyable par un tour de roue ou un tour d’hélice.
« Voilà qui vaut mieux que de prier pour une longue vie, » dit John Hay, lorsqu’il se tourna vers l’Orient pour commencer son vingtième circuit.
Le temps avait fait plus pour lui qu’il n’eût osé l’espérer.
Grâce au prolongement de la ligne de la vallée du Brahmapoutra jusqu’à la rencontre du railway intérieur de Chine, ce billet de chemin de fer pris à Calais était valable jusqu’à Hong-Kong, via Karachi et Calcutta.
Le tour complet pouvait s’achever en quarante-sept jours, plus une fraction.
Débordant d’une fatale exaltation, John Hay confia le secret de sa longévité à son unique amie, la personne chargée de la garde de son appartement de Londres.
Il dit et il partit.
Mais c’était une femme de ressource, et elle alla sans retard consulter les gens de loi qui avaient les premiers mis John Hay au fait de son brillant héritage.
Il restait encore un très grand nombre de souverains et un autre Hay brûlait du désir de les dépenser en des choses plus sensées que des billets de chemin de fer et des places à bord des steamers.
Le procès fut long, car, quand un homme voyage littéralement pour sauver sa chère vie, il ne s’attarde pas en route.
John Hay avança de nouveau dans sa course autour du monde, et rejoignit à Madras le docteur flapi, qui avait été envoyé après lui.
Ce fut là qu’il trouva la récompense de ses peines et la certitude d’une heureuse immortalité.
En une demi-heure, le docteur qui était à l’affût de cet homme aux lèvres desséchées, aux mains tremblantes, aux yeux éternellement tournés vers l’Orient, le décida à prendre quelque repos dans une maisonnette située sur la grève de Madras.
La seule chose qu’aurait désormais à faire John Hay serait de se suspendre au toit de sa maison par des câbles, et de laisser la sphère terrestre tourner à son aise au-dessous de lui.
C’était plus avantageux que le steamer ou le train, car chaque jour il gagnait un jour, et s’égalait ainsi au soleil qui ne meurt pas.
L’autre Hay se chargeait de payer ses dépenses pendant l’éternité.
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Nous ne pouvons pas, il est vrai, prendre à Calais des billets pour Hong-Kong, mais cela viendra peut-être dans une quinzaine d’années.
En tout cas, des gens vous diront que si vous suivez la côte méridionale de l’Inde, vous trouverez dans un coquet bungalow, blanchi à la chaux, un homme assis dans une chaise suspendue au toit.
Il est campé sur une mince feuille d’acier suffisante, il le sait bien, pour annihiler l’attraction terrestre.
Cet homme est déjà vieux, usé, et il fait continuellement face au soleil levant.
Il tient à la main une montre à compteur, en vue de cette course à l’éternité.
Il ne peut boire, ni fumer, et les frais de sa nourriture se montent au plus à vingt-cinq roupies par mois, mais c’est John Hay, l’immortel.
Il entend au-dehors le monde rouler avec un bruit de tonnerre, et il est très attentif à expliquer qu’il n’y est pour rien ; mais si vous dites que ce bruit-là n’est autre que celui du jusant, il verse des larmes amères, car l’ombre qui est en son cerveau se dissipe un instant pendant que le cerveau suspend son œuvre, et il a parfois des doutes sur la véracité du docteur.
« Pourquoi, dit John Hay, ce soleil ne reste-t-il pas constamment au-dessus de ma tête ? »
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(Rudyard Kipling, traduction d’Albert Savine, Au Hasard de la vie, Bibliothèque cosmopolite, n° 45, Paris : P.-V. Stock, 1910 ; André Henri Dargelas, « Le Tour du monde, » huile sur bois, c. 1860)
On discutait ferme, ce soir-là, sur le pont de la Gavotte, un beau yacht à vapeur ancré depuis quelques jours dans le port de Bergen. Il y avait là, outre M. et Mme Laurent, les propriétaires du navire, leurs deux fils : Georges et Albert, la cousine de ceux-ci : Magdalena Sundt, le capitaine de la Gavotte : Kerlec, et un vieux loup de mer norvégien : Olaf Munch.
Après le dîner qui avait réuni tout ce monde dans la salle à manger du bâtiment, on était allé – vu le temps idéal qu’il faisait – siroter le café et les ligueurs sur le pont. Et la conversation, au grand air, s’était mise à rouler d’elle-même sur les mystères de l’océan en général et, en particulier, sur les monstres marins genre « serpents de mer, » que mentionnent dans leurs récits de nombreux navigateurs dont beaucoup sont dignes de foi.
M. Laurent, riche industriel français que sa passion pour la mer poussait à naviguer chaque été, avait engagé avec Kerlec une ardente controverse au sujet de la « grande baleine blanche » des côtes du Grœnland, que les baleiniers écossais ont nommée « Moby Dick »… Cet animal fantastique, selon M. Laurent, n’existait pas. Mais Kerlec citait des textes, s’appuyait sur certaine relation de voyage d’Egède au Grœnland, et surtout sur les dires des baleiniers écossais, qui pendant plus d’un siècle chassèrent le monstre, pour tenter de persuader son patron que cette espèce de serpent de mer n’était pas un mythe.
Il se fit un silence, à peine troublé par le murmure de la mer et la rumeur confuse qui venait du port. Alors, on s’aperçut que le vieux Olaf Munch – « le commandant, » comme on l’appelait – n’avait rien dit depuis que la question des monstres marins était sur le tapis. Il s’était contenté d’écouter, bien calé dans son fauteuil de rotin, savourant une longue pipe hollandaise et laissant vagabonder son regard parmi les étoiles. Olaf Munch, Norvégien, avait un lien de parenté assez lointain avec Mme Laurent, Norvégienne de naissance. Cependant, M. Laurent le considérait presque comme un beau-frère tant il avait d’affection pour lui. Le « commandant » était en effet le meilleur homme du monde. En outre, il représentait, avec Magdalena, toute la famille de l’épouse de l’industriel ; et, chaque fois que la Gavotte relâchait à Bergen, Olaf Munch était l’hôte des Laurent pour toute la durée de l’escale. Puis, un peu avant que le yacht appareillât, il retournait à terre, car son grand âge et une grave affection cardiaque lui interdisaient depuis longtemps de naviguer. Les courts séjours à bord du coquet bâtiment le remplissaient néanmoins d’une grande joie. Ils lui rappelaient ses voyages à travers tous les océans – Munch avait commandé des long-courriers – et c’était avec une amère résignation qu’il se voyait contraint à chaque départ de quitter le navire.
« Et vous, oncle Olaf, s’enquit M. Laurent, que pensez-vous de tout ceci ? »
Le « commandant » jeta un regard à son interlocuteur et tira quelques rapides bouffées de fumée de sa pipe. Il prit son temps avant de répondre, comme pesant ses mots à l’avance, et il dit :
« Mon cher Jean, je n’ai pour ma part jamais rencontré le « squalus maximus » de sir Edward Ham, ni le monstrueux serpent de mer signalé par Gresham Bennet, ni la grande baleine blanche dont vous venez de parler ; mais j’ai vu, de mes yeux vu, le « kraken »… »
M. Laurent ne sourcilla point. Par contre, Georges et Albert, vivement intéressés, rapprochèrent leur siège du vieillard, dont la voix enrouée, sans timbre, ne portait pas loin. Magdalena, elle, ne put réprimer un léger frisson…
« Aurais-tu froid, Mag ? lui demanda Mme Laurent.
– Non, mère, » répondit vivement la jeune fille, qui, orpheline, donnait le doux nom de père et de mère à M. et Mme Laurent depuis qu’ils l’avaient recueillie.
Les garçons, qui attendaient avec impatience les commentaires du vieux marin, restaient suspendus à ses lèvres.
« Alors, tonton Olaf ? fit Albert, le plus jeune.
– Oui, alors ? renchérit Georges, qui avait en poche depuis un mois son diplôme de bachelier.
– Alors, alors, mes enfants… » murmura le « commandant. »
Puis, élevant un peu la voix :
« Mais Mag n’a aucune sympathie pour le kraken. J’ai déjà parlé de ce monstre jadis devant elle et, si j’ai bonne mémoire, mon bavardage avait vivement impressionné la petite Mag d’alors… »
La jeune fille fit oui de la tête, un peu confuse, et les deux jeunes gens éclatèrent de rire. M. Laurent les réprimanda sur-le-champ :
« Allons, ne vous moquez pas de votre cousine. Ces légendes nordiques sont parfois terrifiantes, et vous-mêmes… »
Il se mordit les lèvres : le « commandant, » auquel le mot « légendes » avait sans doute déplu, venait de lui lancer un coup d’œil que, malgré la pénombre, il avait deviné chargé de reproches.
« Ces légendes… reprit M. Laurent. Enfin, ces histoires de marins… »
Magdalena avait appuyé sa tête blonde sur l’épaule de Mme Laurent qui, maternelle, s’était emparée des mains de la jeune fille et les tapotait affectueusement. Kerlec bourrait sa courte pipe d’un doigt preste. Quand il fit jaillir de ses doigts la flamme rougeâtre d’une allumette, tous les visages sortirent un instant de l’ombre – car la nuit était si limpide qu’on n’avait allumé aucune lampe – et chaque physionomie se révéla grave, presque inquiète. Puis une risée de vent éteignit l’allumette, et le pont de la Gavotte oscilla légèrement.
« Les profondeurs océanes, prononça le « commandant, » recèlent des êtres étranges que les hommes, en dépit de leur science, n’ont jamais pu identifier. De loin en loin et tout à fait par hasard, il arrive que des marins soient mis en présence de l’un de ces monstres… Ils racontent ce qu’ils ont vu, et on ne les croit pas toujours. Cependant, en cette matière, il faut se garder de conclure à la légère. L’incrédulité…
– D’accord, oncle Olaf, coupa M. Laurent. Pourtant, la plupart de ces descriptions sont inadmissibles parce que trop puériles, fantaisistes, vous en conviendrez… »

Le vieux Norvégien fit claquer sa langue en signe d’agacement et hocha la tête à plusieurs reprises.
« Écoutez-moi… fit-il brusquement. J’étais jeune alors : vingt-deux ans. J’avais cependant sous mes ordres une dizaine d’hommes d’équipage, car je commandais en second un chalutier de Trondhjem. Un jour, après avoir jeté la sonde et trouvé un fond de cent brasses, nous constatâmes que la brise mollissait rapidement. Au bout de quelques instants, les voiles pendaient, flasques, le long des vergues, et nous ne tardâmes pas à nous immobiliser. C’est là le pire inconvénient de la navigation à voile : quand le vent fait défaut, le navire n’avance plus, c’est la panne. Nous n’avions qu’à nous résigner, car en ce temps-là les voiliers n’étaient pas munis de moteur auxiliaire ; et, pour passer le temps, je jetai la sonde moi-même encore une fois. Je trouvai seulement quatre-vingts brasses. Assez étonné, car notre bateau après le premier coup de sonde n’était plus animé que d’une faible vitesse restante et n’avait pu en conséquence parcourir beaucoup de chemin, j’allai faire part de ma découverte au capitaine, qui me rit au nez. D’après lui et selon les cartes, nous flottions à plus de cent brasses du fond… Piqué, je lui proposai de renouveler mon expérience en sa présence. Or, cette fois et à ma grande confusion, je trouvai à peine soixante brasses !
Le capitaine ne riait plus. Je l’entendis murmurer : « Serait-ce le kraken ?… » Je voulus lui demander des explications, mais il m’arracha la sonde des mains et la laissa filer précipitamment.
Il trouva quarante brasses… Alors, mon capitaine blêmit, et une terreur folle s’empara de l’équipage : « Kraken ! Kraken !… répétait-on de toute part. Sœtrolden (fléau de la mer) ! »
Vous comprenez : la profondeur de l’eau allait en diminuant. Autrement dit, un kraken, animal monstrueux, remontait à la surface exactement à l’aplomb de notre navire, et ne manquerait pas de le faire chavirer quand il entrerait en contact avec lui !
D’un commun accord, nous nous agenouillâmes sur le pont et récitâmes une ardente prière. Dieu eut pitié de nous : une légère brise se leva et nous entraîna hors de ces dangereux parages. En effet, la sonde jetée quelques minutes plus tard révéla cent dix brasses de fond. Mais le péril n’était qu’à demi écarté. Le monstre n’était guère éloigné de nous ; et, tout à coup, nous le vîmes apparaître à la surface. C’était un spectacle étrange et d’un puissant intérêt, que je n’oublierai jamais… Figurez-vous une île de forme oblongue, qui émerge en plein océan ; mais une île luisante et écailleuse, pleine de hideuses protubérances. Le dos de l’animal couvrait un espace d’un mille environ ; il était entièrement recouvert, comme une carène de vaisseau, d’algues, de mousses marines et de coquillages ; en outre, une multitude de poissons surpris par sa brusque ascension sautillaient dans les replis de son épiderme.
Mais nous n’étions pas au bout de nos surprises. Bientôt de cette masse flottante se détachèrent d’immenses bras, assez comparables aux tentacules d’une pieuvre, et la panique une fois de plus s’empara de nous. Car les membres du kraken, qui se déployaient et s’étiraient comme les bras d’un dormeur à l’instant où il s’éveille, étaient si épouvantablement longs que leur extrémité frôlait parfois notre bâtiment.
Fort heureusement, le monstre ne nous avait pas vus. Il était venu respirer, simplement ; et, après être resté à la surface pendant un temps difficilement appréciable parce qu’il nous parut interminable, il s’enfonça lentement et disparut à nos yeux en déplaçant un formidable volume d’eau. Notre pauvre chalutier en fut tout secoué. Ah ! l’émotion avait été rude ! Enfin, lorsque le danger nous parut définitivement conjuré, nous adressâmes au ciel de ferventes actions de grâces. »
Quand le vieux Olaf Munch eut terminé son récit, personne n’osa prendre la parole. M. Laurent, certes, ne mettait pas en doute sa bonne foi. Mais il se disait que peut-être le « commandant » avait été le jouet d’une illusion d’optique, d’une de ces hallucinations auxquelles les séjours prolongés dans les solitudes de l’océan prédisposent singulièrement. La brume, la naïve terreur de ses compagnons n’avaient-elles pas fait prendre à l’« oncle Olaf » quelque rocher ou quelque épave pour le redoutable kraken ?
Kerlec ne soufflait mot, et son silence ressemblait fort à une approbation. Georges et Albert réfléchissaient. Quant à Mme Laurent et à Magdalena, elles étaient grandement émues et ne songeaient guère à discuter les assertions de l’ancien marin.
Silencieux, Li-Lang, le steward chinois, vint desservir la légère table tout encombrée de tasses, de verres à liqueurs et de flacons ; et M. Laurent, ayant consulté sa montre, rompit enfin le silence, à la satisfaction de tous :
« Minuit, s’écria-t-il. Je crois qu’il est temps d’aller nous coucher… »
Ou se sépara le plus gaiement qu’on put, sans parvenir toutefois à dissiper complètement le vague malaise dont chacun, à la suite de cette conversation, avait ressenti plus ou moins les effets ; et tous les passagers, y compris le « commandant, » retrouvèrent avec un certain plaisir leur cabine confortable, éclairée à l’électricité, munie des tout derniers perfectionnements.
Albert, qui avait cédé sa cabine à « tonton Olaf, » logeait provisoirement dans celle de Georges. Les deux frères reposaient l’un au-dessus de l’autre, dans deux couchettes superposées. Or, ce soir-là, ils eurent du mal à s’endormir : l’histoire du kraken leur trottait par la cervelle, et il leur semblait apercevoir à tout moment, derrière le hublot de la cabine, l’un des bras du fabuleux animal…
Vers les deux heures du matin, Georges se réveilla en sursaut : il se sentait tiré par les cheveux !
« À moi ! Au secours !… » hurla-t-il, à demi éveillé.
Puis, d’une main fébrile, il chercha le commutateur, le trouva, et la lumière électrique inonda la cabine. Albert, la tête en bas (il occupait la couchette supérieure), regardait son frère d’un air épouvanté.
« Pourquoi m’as-tu réveillé ? lui demanda Georges avec mauvaise humeur.
– Regarde… mais éteins, d’abord. »
La cabine redevint obscure.
« Eh bien ? Je ne vois rien, chuchota Georges.
– Le hublot…
– Le hublot ? Ah !… »
Derrière l’ouverture ronde, se détachant en noir sur le fond de ciel sombre, une sorte de grand bras s’agitait…
Georges, retenant sa respiration, se laissa glisser hors de sa couchette, s’avança à pas de loup vers le hublot. Tout à coup, il s’esclaffa et annonça, gouailleur :
« C’est un mât ! Un bateau de pêche qui vient de jeter l’ancre… »

Huit jours après, la Gavotte fendait allègrement les eaux vertes de l’océan et passait au large des îles Tröj. Mais cet archipel n’était pas le but de sa présente croisière. L’étrave franchement tournée vers le nord, le petit bâtiment, dès son départ de Bergen, avait mis le cap sur les îles Lofoden, que M. Laurent depuis longtemps brûlait de visiter.
Pour la première fois, Magdalena, Georges et Albert allaient franchir le cercle polaire, et ce n’était pas pour eux un événement de minime importance. En outre, on verrait tant de choses intéressantes dans les îles : des petits ports de pêche nordiques, des fabriques d’huile de foie de morue, des baleines récemment capturées peut-être ; enfin, entre les îles Moskenoes et Verö, le fameux Malström, ce courant tragiquement célèbre qui provoque des tourbillons effroyables…
La joie régnait à bord. Il faisait beau – on était en plein mois d’août – et la température, en dépit de la latitude, n’avait rien de rigoureux. La brume faisait bien de temps en temps son apparition, entravant la marche du navire dont la sirène hurlait sans arrêt, mettant une légère angoisse au cœur de tous les passagers ; mais, dès qu’on en sortait ou qu’elle se dissipait, le soleil semblait d’autant plus chaud, et ses rayons triomphants étaient salués par d’enthousiastes acclamations…
Du matin au soir, les parties de deck-tennis succédaient aux parties de palets, et celles-ci à d’autres jeux. Et, quand ils étaient fatigués de jouer, les garçons tiraient des oiseaux de mer, tandis que Magdalena s’installait dans un « transat » pour lire ou s’adonner à quelque ouvrage de couture aux côtés de Mme Laurent.
Ah ! le terrible kraken était bien oublié ! Pourtant, avant de franchir la passerelle de la Gavotte, Olaf Munch y avait fait une dernière et malicieuse allusion :
« Méfiez-vous du kraken… avait-il recommandé, en agitant l’index. Et surtout, n’en riez pas. C’est pendant les mois les plus chauds de l’année qu’il se montre de préférence… »
Or, tandis que le dos voûté du vieux Norvégien s’éloignait, Albert avait glissé à l’oreille de son frère :
« Tu sais, ce kraken m’a tout l’air d’une craque ! »
Ce à quoi Magdalena, qui avait entendu, s’était empressée de répliquer :
« Tu es stupide, Albert, et tout à fait irrévérencieux. Si « tonton Olaf » dit qu’il a vu le kraken, c’est qu’il l’a vu et par conséquent il existe. »
Un matin, à la pointe du jour, M. Laurent, qu’une insomnie tenace avait tenu éveillé toute la nuit, se rendit sur le pont et y trouva Kerlec fort occupé à scruter à la jumelle un point de l’horizon.
« Bonjour, Kerlec ! »
Le marin sursauta : il n’avait pas entendu venir son patron.
« Ah ! bah ! C’est vous, monsieur Laurent ! Bonjour, monsieur Laurent…
– Ça se rafraîchit, hein ?
– Dame oui, monsieur. Songez donc : le soixante-cinquième degré est dépassé…
– Mais, au fait. Kerlec, qu’examiniez-vous ? Un iceberg ?
– Oh ! non, monsieur, non… Ce n’est pas un iceberg. Ça remue et c’est au ras des flots…
– Ça remue !…
– Oui, dame, monsieur ; oui, dame… »
L’air embarrassé de son capitaine n’échappa pas à M. Laurent. Il empoigna sa propre jumelle, qu’il portait toujours en bandoulière, et la braqua sur l’horizon.
« Non, plus à l’ouest, monsieur, fit le capitaine. Là, vous devez y être…
– Je ne vois pas grand’chose, remarqua le propriétaire du navire, comme se parlant à lui-même. Ça remue, et c’est au ras des flots… Voyons, voyons… Eh bien ! non, mon pauvre Kerlec, je ne vois rien. Il est vrai que je n’ai pas vos yeux de marin… »
Une exclamation de son capitaine lui fit rabaisser vivement ses jumelles :
« Allons, bon ! Voilà la brume, encore une fois ! »
En effet, à quelques encablures à peine, un haut mur grisâtre se dressait, dans lequel l’étrave de la Gavotte ne tarda pas à s’enfoncer. Kerlec bondit sur la passerelle et jeta un ordre dans le porte-voix. Le rythme de la machine se modifia aussitôt, devint lent et assourdi, cependant que la sirène de brume faisait entendre son sinistre ululement.
La Gavotte ne sortit de la « crasse » que vers les midi. Tout le monde était sur le pont pour saluer cet heureux événement – y compris Li-Lang, qui s’apprêtait à annoncer que le déjeuner était servi. Mais les rituels cris de joie s’étranglèrent dans les gosiers quand le soleil et la surface miroitante de l’océan apparurent enfin : à un mille environ du yacht, droit devant, quelque chose d’énorme flottait… C’était noir, et cela s’agitait. C’était muni d’une tête, qui se balançait sans trêve de droite à gauche, et de longs bras ondulants qui frappaient l’eau…
On entendit un cri, des glapissements et un bruit de pas précipités dans un escalier de fer : Li-Lang, sans demander son reste, venait de s’enfuir vers les profondeurs du navire.
« Mon Dieu ! » émit péniblement Mme Laurent en croisant ses mains sur sa poitrine.
Georges et Albert étaient frappés de stupeur. Magdalena, un poing sur la bouche, semblait bien près de fondre en larmes. M. Laurent, penché sur la lisse, dardait des yeux exorbités sur le monstre.
« En arrière, toute ! » hurla Kerlec sur la passerelle.
M. Laurent retrouva le premier son sang-froid. Tandis que le navire vibrait de la quille aux mâts sous l’effort de ses hélices qui tournaient en sens inverse, il leva les yeux vers le capitaine et lui ordonna, sur un ton qui n’admettait pas de réplique :
« Faites mettre en panne, Kerlec. »
Le marin parut hésiter.
« Vous avez entendu, Kerlec ? »
L’officier emboucha le porte-voix et commanda, avec une mauvaise grâce visible :
« Stop ! »
Alors, quand son bateau fut complètement immobile, M. Laurent annonça :
« J’ai l’intention de lier connaissance avec ce kraken – car nous sommes bien en présence d’un poulpe géant, n’est-ce pas, Kerlec ?
– Hélas ! le doute n’est pas permis, monsieur.
– Bien. Qui m’aime me suive, donc… Kerlec, veuillez faire mettre un canot à la mer.
– Père, me permettez-vous ?… avança Georges.
– Et à moi aussi ?… ajouta Albert.
– Soit, consentit M. Laurent. Vous serez des nôtres. »
Georges tourna lestement les talons et jeta au passage à son frère :
« Je vais tout de même me munir d’un fusil… »
Deux matelots de pont, sur l’ordre de Kerlec, manœuvraient déjà les palans d’une embarcation. Grincements de poulies…
« Allez, hop ! fit M. Laurent en enjambant le bordage. On verra bien ce que c’est… »
Georges revenait en courant, armé d’un lourd fusil à répétition.
« Prenez garde ! » conseilla Mme Laurent, contre qui Magdalena se tenait blottie.
Et elle jeta un coup d’œil furtif au monstre, qui se balançait mollement au gré des vagues et ne semblait pas avoir changé de place.
En bas, dans le canot qui heurtait la coque du yacht à petits coups réguliers, M. Laurent demandait d’une voix calme :
« Vous avez embarqué du filin, Kerlec ?
– Oui, monsieur, plusieurs brasses… Et du solide.
– Parfait. Larguez… »
Du pont de la Gavotte, pleines d’anxiété, Mme Laurent et Magdalena virent un léger esquif s’éloigner et se diriger vers l’affreux animal. Les deux matelots maniaient les avirons. M. Laurent et Georges, son fusil au poing, se tenaient à l’avant. Le capitaine et Albert étaient assis à l’arrière.
« Que va-t-il se passer ? » murmura Magdalena, qui claquait des dents.
Ce qui se passa fut tellement imprévu, prodigieux, ahurissant, que la jeune fille avait tout envisagé, sauf cela, et qu’elle en resta confondue. Mme Laurent ne fut pas moins surprise d’ailleurs sur le moment, mais sa joie ne laissa guère de place à l’étonnement.
Voici, très exactement, quel fut le spectacle peu banal que les deux femmes eurent à contempler :
Arrivé à deux ou trois brasses du monstre, qui avait toujours l’air de dire « non » avec sa tête, le canot s’immobilisa. Ses occupants semblaient perplexes et animés d’une grande curiosité. Ils se penchaient en avant, gesticulaient et devaient à coup sûr échanger leurs impressions. Le kraken, lui, ne faisait nullement attention à eux, et cette indifférence était pour le moins surprenante.
L’embarcation se rapprocha davantage. Elle vint à toucher l’animal. Kerlec déroulait sa corde… Et, soudain, le canot fit demi-tour. Mme Laurent et Magdalena se rendirent compte alors, en voyant le kraken suivre docilement la fragile coquille de noix, que le monstre était tenu en laisse. Il devait être fort lourd, car Georges et Kerlec avaient empoigné une seconde paire d’avirons. Malgré cela, le canot et son étrange remorque n’avançaient que très lentement, et un bon quart d’heure leur fut nécessaire pour joindre la Gavotte.
Dès qu’il eût mis le pied à bord, M. Laurent fournit à son épouse et à Magdalena de longues explications entrecoupées d’éclats de rire :
« C’est une algue ! dit-il. Un tronçon de fucus énorme qui s’est détaché du fond de la mer ! Les branches et les racines simulent à merveille, de loin, les tentacules d’un monstrueux céphalopode, et il est tout naturel que des marins se soient mépris sur la nature véritable de pareilles épaves… Mais si, comme nous, ils s’en étaient suffisamment approchés, ils auraient constaté que le kraken est absolument inoffensif… et pour cause ! »
*
La suite de cette histoire – car elle en comporte une – est la suivante. M. Laurent, bien décidé à démontrer, preuve en main, que le poulpe géant, le monstrueux kraken, n’existait qu’en imagination, décida de prendre l’épave en remorque. Elle fut donc amarrée à l’arrière de la Gavotte ; d’autant plus que, au seul point de vue botanique, ce spécimen gigantesque de la flore sous-marine présentait un réel intérêt.
On remit à plus tard la visite des Lofoden, et le yacht fit demi-tour, traînant derrière lui le « monstre » enchaîné.
Pendant deux jours, tout se passa très bien. Le navire n’avançait pas très vite, forcément, mais on se consolait de la lenteur du voyage en songeant à l’entrée triomphale que le petit bâtiment allait faire dans le port de Bergen… Et « tonton Olaf » ?
*
Ce fut environ dix jours après avoir quitté Bergen que la Gavotte réapparut dans ce port. Mais ce n’était plus le yacht pimpant, aux lignes pures, à la coque immaculée, aux cuivres étincelants, qui faisait jadis l’admiration des connaisseurs : c’était son fantôme, son ombre. Le navire, c’était visible, avait essuyé une violente tempête et subi de graves avaries : l’un de ses mâts était rompu, tout un côté de son bordage arraché, et il portait un peu partout, comme des plaies et des balafres, les traces des coups qu’il avait reçus de la mer.
Son aspect sordide effraya jusqu’aux marins les plus endurcis ; et, dès qu’il eut jeté l’ancre, de nombreuses barques se dirigèrent vers lui : on craignait qu’il ne ramenât pas tout son monde.
Oncle Olaf déambulait précisément sur le port — il y passait la majeure partie de son temps – quand la Gavotte doubla la jetée. Il ne la reconnut pas tout de suite. Mais, dès qu’il l’eut identifiée, une mortelle inquiétude lui étreignit le cœur. Il sauta dans une barque et fut l’un des premiers sur son pont bouleversé. L’instant d’après, M. Laurent était dans ses bras.
Le propriétaire de la Gavotte avait les traits ravagés ; ses vêtements étaient déchirés, et il semblait avoir souffert à l’égal du navire. Tonton Olaf, qui l’avait saisi aux épaules, le considéra un instant en silence et demanda :
« Les vôtres ? »
La réponse, brève, contenait néanmoins une profonde satisfaction :
« Ils vivent.
– Pas de pertes à déplorer parmi le personnel ? s’enquit alors le vieillard.
– Non. Mais c’est inouï… »
Le vieux Norvégien hocha la tête.
« Je comprends… »
M. Laurent passa aux détails – si l’on peut dire !
« Les femmes ont été malades… Elles sont encore alitées toutes les deux. Les garçons se sont bien comportés, mais ils sont épuisés. Kerlec a une jambe cassée…
– Mais, enfin, que vous est-il arrivé ? Ici, nous n’avons pas entendu parler de tempête. »
M. Laurent entraîna Olaf Munch dans la salle à manger, dévastée comme le reste du bâtiment.
« Il y a encore un peu de cognac, oncle Olaf, dit-il en se penchant sur un buffet éventré. C’est tout ce que j’ai à vous offrir… »
Le vieil homme s’emporta :
« Il est bien question de cognac ! C’est d’une narration de votre odyssée que j’ai soif.
– J’y viens, oncle Olaf… Tenez, prenez place sur ce petit tabouret ; il a résisté, je ne sais trop comment. »
À voix basse, tout en dégustant la liqueur, M. Laurent fit au vieillard un récit circonstancié du drame et des événements qui l’avaient précédé : la rencontre du pseudo-kraken, sa capture. Pendant la tempête, il avait fallu se défaire de l’algue monstre, dont les mouvements désordonnés risquaient de faire chavirer le navire…
« Elle se contorsionnait, oncle Olaf, comme une bête prisonnière ; ou eût juré qu’elle cherchait à se libérer ! Ses branches – j’allais dire ses tentacules – cinglaient le pont chaque fois qu’une vague la soulevait au-dessus du bordage, et je voyais arriver le moment où elle s’affalerait sur la plage arrière et romprait l’équilibre du bateau.
Kerlec fut héroïque. Il s’empara d’une hache et, au péril de sa vie, réussit à trancher l’amarre qui retenait l’épave du bâtiment. Mais, quand il revint vers nous, en se traînant, nous nous aperçûmes qu’il avait une jambe brisée… »
À cet instant, on frappa à la porte… pour la forme, d’ailleurs, car celle-ci gisait à demi arrachée de ses gonds et toute disloquée en travers de l’entrée, qu’elle dissimulait bien imparfaitement. M. Laurent reconnut un médecin norvégien de ses amis. Il fit un pas en avant :
« Entrez, mon cher, dit-il, vous êtes le bienvenu. »
Mais, soudain, son regard rencontra celui de « tonton Olaf, » qui avait suivi son récit avec un intérêt évident, et il fut frappé de ce que contenait ce regard… Point n’était besoin que le « commandant » prît la parole, ses yeux étaient suffisamment éloquents et ils semblaient dire : « Mon pauvre Jean ! Vous voudriez me faire prendre des vessies pour des lanternes… Mais je ne m’y trompe pas. Votre prétendue algue était bel et bien le kraken. En outre, ce n’est pas le mauvais temps qui a mis votre yacht dans cet état, mais le monstre. Vous avez tous été dupes d’une illusion. »
M. Laurent serra la main du médecin. Puis, tout à coup, passant la main sur son front moite et se retournant vers le vieillard, dont les yeux ne quittaient pas les siens, il murmura :
« Qui sait, après tout ?… »
–––––
(René Louys, in Guignol, cinéma de la jeunesse, n° 31, nouvelle série, dimanche 2 août 1936)
RÉSUMÉ DES CHAPITRES PRÉCÉDENTS
Le héros de l’histoire est prisonnier du mystérieux professeur Gaultier qui a réussi à entrer en contact avec des univers inconnus co-oxistant dans l’espace. Gaultier a rapporté d’une de ses randonnées un monstre de verre chargé de surveiller notre héros.
–––––
« Satan ne vous fera aucun mal… tant que vous n’essaierez pas de me jouer un mauvais tour ! N’essayez pas, par exemple, de forcer la porte d’entrée, il vous en cuirait. Vos expériences d’hier ont dû vous convaincre de la valeur de mes avertissements ! J’ajoute qu’au cas où, malgré tout, vous parviendriez à vous enfuir, Satan a un flair remarquable ; il vous retrouvera n’importe où, et alors vous auriez avec lui une explication des plus désagréables… »
Au cours des jours suivants, Satan, le monstre de verre, ne me quitta pas d’une semelle, couchant même la nuit devant la porte de ma chambre. J’essayai une fois d’approcher la porte du couloir : le monstre commença de gronder, puis, comme je continuais ma marche, il me saisit la cheville dans ses crocs. Je battis en retraite.
C’est ce jour-là que j’eus ma grande idée. La cheminée de ma chambre était, je m’en rendis compte, assez large pour qu’au prix d’une gymnastique délicate je puisse m’y introduire. Je regardai dans le conduit : sa largeur semblait constante, et des saillies irrégulières me permettraient de l’escalader facilement. Hier soir, je décidai de passer à l’action sans tarder. J’attendis minuit. Tout dormait dans la maison aux trente portes. Ayant calé d’une chaise la poignée de ma porte, je me glissai en me contorsionnant dans le conduit de la cheminée. Je m’étais déjà élevé de quelques mètres lorsque je perçus un grattement : l’instinct du monstre l’avait sans doute averti de ma tentative, et, ne pouvant pousser ma porte, il se mit à geindre douloureusement. Me rendant compte que Gaultier n’allait pas manquer d’être réveillé, j’eus un moment la tentation de redescendre. Mais cette faiblesse ne dura qu’une seconde. La liberté était trop proche : déjà mes mains agrippaient le rebord de la cheminée et je me hissai sur le toit, au moment même où un vacarme épouvantable m’avertissait que Gaultier enfonçait la porte de ma chambre. J’avais déjà glissé tout au long du toit. Des crampons de fer scellés dans le mur de la maison voisine me permirent de descendre dans une cour, d’où je gagnais la rue sans difficulté. J’ignorais tout de l’endroit où je me trouvais ; je ne savais pas même être à Paris.
Me glissant au long des maisons, j’entendis soudain un pas furtif dans l’ombre. Je me retournai. À moins de cent mètres arrivait Gaultier, tenant une laisse raidie par une traction invisible. Satan, qui avait déjà retrouvé ma trace. Mon cruel patron ricana et, se penchant sur le fauve, détacha le collier… J’avais pris mes jambes à mon cou et j’entendis son rire sarcastique me poursuivre avec ce cri : « Vas-y, Satan ! ramène-le ! » Je savais que la bête me rattraperait en quelques bonds… C’est à ce moment-là que je vous ai bousculé. Mais le monstre n’a pas dû abandonner la partie : son intelligence est quasi humaine. Il doit être là, m’attendant, invisible dans l’ombre, et, dès que je serai seul, il me sautera dessus… rien, personne ne peut me protéger… »
Je fis signe au patron de renouveler les consommations. L’absorption d’un second verre rasséréna un peu mon mystérieux compagnon.
« Écoutez, lui dis-je, je peux vous proposer quelque chose. Il y a un vieux divan dans mon bureau, en face, à l’imprimerie de la Presse. Vous pouvez y passer la nuit. Ça n’est peut-être pas très confortable, mais vous y serez tranquille, dans la mesure où le boucan des rotatives ne vous empêchera pas de dormir… Demain matin, je viendrai vous chercher ; en attendant, ne sortez sous aucun prétexte. »
Mon bureau était sous les toits, une petite chambre mansardée meublée, outre le divan, d’une table, d’une chaise et de deux téléphones. Par les deux fenêtres, on voyait au-dessus des maisons les étoiles pâlir à l’Est.
*
Mais quand, dans la matinée, j’arrivai pour délivrer mon hôte, un spectacle inattendu m’accueillit. Je sentis un choc au cœur dès l’abord, en voyant ouverte la porte qui eût dû demeurer close. À l’intérieur, la table était renversée, les papiers épars, tachés de sang. Le visiteur avait disparu. Je l’imaginai, luttant contre le monstre de verre, arrivé par où ? mais par la fenêtre, grande ouverte, et partant à travers les rues, plié en deux, Satan cramponné à son dos, tordu par la douleur, vers la maison aux trente portes et le tragique secret du professeur Gaultier.
DEUXIÈME PARTIE
PRISONNIERS DE L’INCONNU
I
Si j’avais pu croire, après son récit, que mon mystérieux compagnon était un imposteur ou un fou, sa disparition me convainquit rapidement de la véracité de ses dires. Pouvais-je faire quelque chose pour lui ? Plus encore peut-être que ce désir, la curiosité me tenaillait : retrouver la maison aux trente portes, pénétrer son secret, m’introduire, peut-être, dans un de ces univers étranges qui nous frôlent constamment… quel rêve ! Pourrai-je en faire une réalité ?
Je me penchai sur un plan du 2e arrondissement. Dès l’abord, un fait me parut évident. L’homme n’avait pu, dans sa fuite, traverser le boulevard Poissonnière, la rue Montmartre ou la rue de Clichy ; il eût remarqué ces artères importantes, et même probablement rencontré des passants. La maison aux trente portes devait donc être située dans un triangle de 500 mètres de côté ; il n’y avait qu’une quinzaine de rues assez courtes à explorer et je songeai que la maison aux trente portes devait être assez nettement différenciée de ses voisines. Le jour même de la disparition de l’inconnu, je me mis en campagne, carte en main. J’avais été très occupé la matinée durant et il était déjà 5 heures de l’après-midi lorsque je m’arrêtais devant une façade étroite, d’un seul étage, anonyme et muette, que perçait une unique porte de chêne. À cette heure, le maître des lieux était probablement présent. Mieux valait attendre le lendemain et tenter l’entrée à une heure plus propice.
Ayant dîné, je me rendis au travail comme à l’accoutumée. Mais j’étais distrait ; ma pensée vagabondait, loin des épreuves qu’il me fallait examiner, vers les mondes mystérieux et inquiétants gravitant au-delà des portes d’acier. À 10 heures, n’y tenant plus, j’enfonçai mon chapeau et, profitant de la pause, me dirigeai vers la rue Saint-Fiacre où la façade hermétique de la maison m’appelait…
Comme j’arrivais par la rue des Jeûneurs, une grosse conduite intérieure noire, de marque américaine, virait au coin du boulevard Poissonnière. Je me dissimulai dans le creux d’une porte. La voiture, que j’identifiai d’après le récit de l’inconnu pour celle d’Albert Gaultier, s’arrêta sans bruit devant la maison. Un homme en descendit, que je devinais être le professeur. Il examina la rue et, l’imaginant déserte, aida un second personnage à sortir de l’auto. Le haut du visage de cet individu était caché par un bandeau blanc. Le professeur ouvrit la porte ; les deux hommes entrèrent et l’huis se referma sur eux. Je restai un moment pensif. Le professeur avait donc si rapidement trouvé un nouvel assistant, une nouvelle victime ! Dans ce cas, qu’était-il advenu de mon interlocuteur de la nuit passée ?
De retour à mon bureau, j’échafaudai un plan d’action. L’affaire n’irait pas sans risques, mais il me semblait avoir choisi le meilleur parti. C’est pourquoi dès la fin du travail, à 1 heure, j’explorai la rue du Sentier, espérant découvrir la cour de l’immeuble, voisin de la maison aux trente portes, par lequel le malheureux serviteur s’était enfui la veille. Cette recherche ne présentait pas de grosses difficultés. Je passai sous un porche ouvert, pénétrai dans une vaste cour encadrée de tous côtés par les murs aux immenses fenêtres noires des bureaux d’une compagnie textile. Le quatrième mur était lisse et blanc, haut de deux étages, et des crampons scellés dans la pierre rendaient aisé l’accès du faîte. Je ne pouvais douter avoir découvert le chemin suivi dans son évasion par mon mystérieux visiteur.
(À suivre)
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(H. Bourdens, in Le Petit Marocain, trente-sixième année, n° 10070, jeudi 25 novembre 1948 ; ce très curieux roman « fantastique, » sur le thème des autres dimensions, n’a jamais été publié en volume ; il est précédemment paru dans L’Avant-Garde, organe central de la Fédération des jeunesses communistes de France, à partir de septembre 1946)
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(in Ce Soir, grand quotidien d’information indépendant, dixième année, n° 1549, vendredi 6 septembre 1946)
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(H. Lanos, in Pierrot, journal des garçons, troisième année, n° 115, 116, 117, 118, 119, 120, 121 et 122, dimanches 4, 11, 18 et 25 mars, 1er, 8, 15 et 22 avril 1928. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
« Tenez, monsieur, écoutez-moi ! Voyons, ai-je l’air d’un fou ? Vous pouvez bien me donner quelques instants d’attention, puisque je suis calme et parle raisonnablement. Oui, je sais, on vous a dit que je suis un détraqué, que mon intelligence a sombré dans le travail… des blagues, mon cher monsieur ! La vérité vraie, c’est que je suis une victime de l’amour et de la fatalité. Le croiriez-vous ?
– …
– Oh ! ce n’est pas une banale aventure d’alcôve que la mienne, et si je veux aujourd’hui vous livrer un secret qui pourra plus tard vous mener à la gloire, c’est parce que vous m’écoutez sans hausser les épaules. Monsieur, vous avez devant vous la plus grande célébrité scientifique du vingtième siècle !
– …
– Cela vous étonne ? Mon histoire est en effet presque incroyable ; si elle était vraisemblable, d’ailleurs, je ne serais pas ici.
Je suis né en province, dans le Midi de la France. Mon père était un brave homme de commerçant qui gagnait aisément sa vie, et gâtait son fils unique, travailleur et casanier. Un jour, – j’avais alors à peine douze ans, – il me rapporta d’une foire environnante un de ces primitifs et grossiers instruments composés d’un tube de cuivre et de deux lentilles de verre. Et malgré l’imperfection de ce microscope, je me passionnai immédiatement pour la recherche de tout ce qui échappe à notre regard nu et se révèle aux appareils imaginés et construits par la science. J’allais, examinant un brin de fougère, une patte de coléoptère, un granit cristallisé, intéressant à cette étude si complexe et si délicate mon esprit précoce de savant. Bientôt, ce joujou me parut ridiculement insuffisant, et je priai mon père de m’acheter un vrai microscope qui me permit de me lancer à corps perdu dans la contemplation de l’infiniment petit.
Alors, enfermé des journées entières dans mon cabinet de travail, je me livrai à un labeur acharné, apprenant, vérifiant, découvrant ce que les savants, mes prédécesseurs, avaient déjà découvert, appris et vérifié. Et, à vingt ans, j’en savais autant que le plus vieux d’entre eux. Oui, monsieur, que le plus vieux d’entre eux !
Voyons, est-ce de la folie, cela ?
– …
– À cette époque, je conçus un projet dont la hardiesse va vous stupéfier, quoiqu’il se révélât réalisable par la suite ; je voulus éblouir le monde scientifique par une merveilleuse découverte. Il s’agissait tout simplement pour moi d’arracher à la nature l’un de ses plus troublants secrets, le microbe du microbe ! Ah ! ah ! vous commencez à comprendre que je ne suis pas fou ? Quoi de plus raisonnable, quoi de plus noble qu’une pareille recherche ? Seulement, il me fallait construire un instrument unique au monde, et dont le grossissement fût plusieurs milliers de fois supérieur à celui obtenu par l’optique moderne ! Quelle tâche ardue, monsieur ! Je puis dire que j’ai peiné pendant des mois sans atteindre le résultat cherché. Désespéré, j’allais abandonner ce projet à l’accomplissement duquel j’avais épuisé toutes mes facultés et toutes mes ressources, lorsqu’un soir de fièvre, une femme m’apparut ; elle était brune, et toute pareille à ces gitanas qui s’en vont par les routes, disant la bonne aventure aux voyageurs.
« Remplace les lentilles de verre par des lentilles de diamant, et tu auras la solution de ton problème ! » me dit-elle en souriant mystérieusement.
Puis elle s’évanouit en une blonde fumée.
Cette femme avait sans doute raison et je me mis à chercher un diamant. La malchance me poursuivait cependant avec une étrange insistance. Les pierres qu’on soumettait à mon examen étaient trop petites, laiteuses ou mal taillées. Mais j’avais en moi des trésors de patience. Mon voisin était un juif fort riche, courtier en pierres précieuses, auquel j’allai exposer mon désir, lui promettant de le payer très cher s’il pouvait me satisfaire. Séduit par l’appât du gain, le juif courut chercher dans un coffre-fort un diamant d’une taille si parfaite et d’une eau si limpide que j’en fus ébloui. Hélas ! le prix exigé par cet homme était formidable et, longtemps, nous discutâmes sans nous entendre. Au moment où, absolument hors de moi, je me retirais, il fit encore miroiter la magnifique gemme aux rayons de la lampe. Une idée funeste me traversa alors le cerveau ; ayant saisi le vieil avare à la gorge, je serrais si fort qu’il en rendit son âme à tous les dieux.
Puis, ayant glissé le diamant dans ma poche, je couchai le cadavre dans le lit qui masquait l’accès du grenier, et je disparus après avoir fermé derrière moi la lourde porte de chêne… On crut à une mort naturelle !
Eh bien, je crois que ce meurtre me porta malheur. Enfermé dans mon laboratoire, je construisis un merveilleux appareil, à la membrure de cristal, à l’œil de diamant ; et, n’ayant plus de mystère pour moi, le monde infiniment petit m’ouvrit toutes grandes les portes de son palais enchanté !
C’est à cette époque que survint le grand malheur de ma vie. Figurez-vous que j’avais placé sur la lamelle de verre qu’on glisse sous la lentille du microscope une goutte d’eau prise sur une fleur ; et je contemplais la vie intense englobée dans ces molécules de gaz liquéfié, lorsque, soudain, je restai frappé de stupeur ; là, au milieu de la goutte d’eau, parmi des algues délicieusement menues et des coraux de rêve, reposait une femme d’une admirable beauté ; d’un bleu glauque et profond étaient ses yeux, et ses blonds cheveux retombants mettaient un voile d’or sur sa nudité divine. Elle était idéale, monsieur, et je sentis bien, à l’émotion qui me prit à la gorge, que j’étais devenu sur-le-champ amoureux fou de cette femme. Ah ! comprenez bien, mon ami, moi, amoureux d’un microbe à forme humaine, d’un microbe que les instruments imparfaits de mes collègues n’avaient pas pu découvrir et qui, pour mon malheur, se révélait à mon seul œil de diamant. Ah ! ne vous ai-je pas dit que mon histoire d’amour n’était pas banale ?
– …
– La fin est lamentable, monsieur ; après quelques heures de contemplation muette, la poitrine de mon idole se mit à haleter sur un rythme précipité, ses lèvres s’entrouvrirent, et ses bras étendus en croix se raidirent… Elle ferma les yeux et parut morte. Effrayé, je retirai la lamelle de verre ; la goutte d’eau s’était évaporée, et la nymphe avait rendu le dernier soupir !
Alors, un accès de rage m’a secoué ; j’ai hurlé ma douleur, j’ai brisé mes instruments… On a dès lors prétendu que j’étais fou ; mais vous savez vous-même, monsieur, maintenant que vous m’avez entendu, que je suis simplement un homme injustement frappé par le destin, par ce que les anciens appelaient l’inexorable Anankê… »
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(Henri Tolède, « Les Contes de la Petite République, » in La Petite République, journal de grande information politique, littéraire, trente-quatrième année, n° 12305, jeudi 23 décembre 1909 ; Lev Tchistovsky, « Nu allongé, » aquarelle, sd. Le lecteur aura reconnu dans ce conte un simple résumé de la nouvelle de Fitz-James O’Brien, « La Lentille de diamant » (1858) ; sur l’historique des adaptations de « The Diamond Lens » en langue française, on se reportera au Visage Vert n° 23, novembre 2013)
À J.-H. ROSNY aîné.
L’ennemi est signalé : un ennemi redoutable.
Les corps d’armée sont si nombreux qu’on ne les compte pas. Le monde est envahi. C’est par milliards que les soldats voleront à sa défense.
L’armée blanche dans le monde noir : un monde de ténèbres où l’on ne se meut qu’à tâtons. Mais le sens tactile est prodigieux. On ignore qu’il puisse en exister d’autres.
Une armée, une seule, pour ce monde immense. Des soldats éprouvés, vigiles en temps de paix, lions durant les guerres. Une seule patrie : le monde. Les différents États concourent à l’harmonie du Tout.
L’ennemi est loin ! Qu’importe ! On quitte avec fougue les casernes, on se jette dans les étroites venelles qui conduisent aux larges fleuves. Et ceux-ci font des torrents larges et profonds comme des mers. Les flots sont véloces. Les soldats blancs voguent, prodigieusement emportés, en colonnes serrées. Sans voir : ils n’ont pas d’yeux. Des yeux ? Pourquoi ? Leur sensibilité est infinie, leur adresse si surprenante qu’il n’est pas un coin de leur vaste univers qu’ils ne puissent explorer.
D’ailleurs, cet univers est sans lumière. La lumière ! Quelle chose dérisoire, et nos yeux, quels globes misérables, organes infirmes, tôt usés !
Blancs, les soldats des légions redoutables ! Vétille. C’est nous qui les voyons ainsi. Blancs, noirs, incolores, qu’importe ! Impavides, voilà ce qu’ils sont ! Par instinct, presque sans mérite : ils savent qu’une grande défaite serait l’écroulement de leur monde et que les fleuves rapides, les torrents fougueux, les larges houles et les grands courants qui emportent, vertigineux, des millions et des millions de soldats s’arrêteraient, figés soudain dans la mort, et qu’eux-mêmes, les braves, et leurs ennemis cesseraient de se mouvoir, impétueux, et de sentir, par tout leur être…
Vaincre !!!
Le front de bataille. L’ennemi a massé ses troupes, hordes innombrables : des guerriers inconnus, farouches, d’une vigueur surprenante. On les a occis par millions. Et pourtant, ils pullulent. D’où sortent-ils donc ?
D’un autre monde. Jamais on ne les a vus, dans le gigantesque cosmos. Ils sont venus de là-bas, la limite du monde noir…
L’armée blanche fonce, farouche, fatale. Les corps-à-corps sont horribles. Les ennemis sont petits. Les soldats blancs les mangent, voracement, rageusement, avec la hâte d’en finir. On digère activement cette pâture atroce. Et l’on absorbe, l’on entonne, on dévore, on bâfre…
Pas sans dommage ! L’ennemi se défend bien. Les rivières, les fleuves dans lesquels on nage charrient un poison meurtrier. Les blancs s’écroulent, en monceaux, en montagnes. On dévore, on dévore toujours… On riposte aussi par des poisons, inoffensifs pour les soldats blancs, mortels pour l’envahisseur.
La lutte est homérique. L’armée blanche est en déroute. Du fond des casernes lointaines accourent les renforts suprêmes. Les poisons s’entremêlent. Les morts sont si nombreux qu’ils barrent les grands fleuves houleux.
Des poisons, encore, encore !… De nouveaux ennemis affluent par milliards !
L’armée blanche tout entière va mourir.
Soudain, les torrents amènent à flots le poison du salut, celui que les soldats assiégés étaient impuissants à fournir et à répandre. Haro sur les bêtes malfaisantes. Le poison se répand, impitoyable… D’où vient-il donc ?… D’un monde extérieur, mystérieux…
Victoire ! L’ennemi est noyé, intoxiqué, englouti. L’armée blanche, bien affaiblie, mais couverte de gloire, réintègre ses casernes.
L’Univers est sauvé.
*
Dans une autre sphère : une autre bulle d’éther, peut-être. Quelque coin de l’énigmatique infini qui baigne le monde.
Une jeune femme est penchée sur un petit berceau, la figure en larmes, les yeux pleins d’angoisse.
« Eh bien ! docteur ?
– Sauvé, madame. Le sérum est souverain ! »
La jeune mère serre les mains du médecin.
« Vous êtes notre Providence, le sauveur de notre petit !
– Le « deus ex machina, » tout au plus, » proteste le savant.
Puis, cédant au besoin d’expliquer, il ajoute :
« Le corps de votre enfant est un microcosme qu’ont envahi subrepticement les microbes de la diphtérie. Heureusement, les globules blancs forment une armée redoutable. Oui, madame : les leucocytes sont de vaillants soldats ! Ils sont accourus des mœlles, des ganglions, de la rate. Sus à l’ennemi ! Ils ont absorbé, mangé, digéré de leur mieux les envahisseurs. On se défend comme on peut ! Les microbes ont fabriqué des toxines ; les leucocytes ont riposté par des antitoxines. Procédés barbares : nos gaz asphyxiants. Mais c’est la guerre, madame !
Les globules blancs auraient eu le dessous, je le crains, en dépit de leurs prodiges de valeur : pénurie de munitions. C’est alors que, d’un monde pharamineux, inconcevable, des limites de la quatrième dimension ou de la trappe d’un invisible Olympe, ont surgi des flots d’antitoxines toutes fraîches. Un millier d’obus à gaz délétères tombés sur les tranchées ennemies. C’est la guerre, madame ! L’envahisseur a été décimé totalement, sans laisser de traces : les leucocytes ont dévoré les cadavres. La place nette, madame ! Et le monde – votre fils – a été sauvé ! »
Le savant se recueille une minute et reprend :
« Microcosme, macrocosme, question d’optique ! Les leucocytes et les microbes qui viennent de se livrer combat ne peuvent concevoir d’autre monde que les veines de votre enfant… Nous-mêmes, ne sommes-nous pas les cellules dérisoires d’un grand Tout ? Cellules malignes, madame, cellules perverses, trop souvent ! Armée d’invasion : les microbes ; armée de défense : les leucocytes.
Les microbes, parfois, sont vainqueurs. On ne médite pas assez, madame, qu’à ce jeu-là, pour le plaisir de dominer les autres, on tue le corps : l’Univers !… Madame, puisse la sagesse ne laisser aux hommes que les armées blanches des leucocytes. Plus de microbes. L’Univers aurait la vie sauve. Est-ce essentiel dans le plan du Cosmos ? Est-ce la volonté des dieux, de Jéhovah, d’Allah, d’Einstein et de Bergson ? Je ne sais. Mais la vie, madame, c’est un peu nous. Et pour chacun de nous, je le jurerais, c’est énorme ! »
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(Henri-Jacques Proumen, « Bonnes Feuilles, » in Le Peuple, quotidien du syndicalisme, dixième année, n° 3311, mercredi 5 février 1930 ; « Monster Soup commonly called Thames Water, » gravure en couleur [détail] de William Heath, 1828)
Les laboratoires du professeur de bactériologie Kowalski se trouvaient installés, depuis près de deux ans, dans une grande propriété, sise aux environs de Paris, et qu’un généreux donateur avait mise à disposition du savant.
Celui-ci, dont les recherches avaient étonné le monde scientifique, avait, bien que de naissance polonaise, fait toutes ses études en France, et ses découvertes lui avaient valu les plus hautes récompenses, les plus grands honneurs.
Le domaine de La Chesnaye, depuis longtemps déjà négligé par son propriétaire, se trouvait dans un état de délabrement très prononcé, quand Kowalski en prit possession ; mais bien qu’il ne disposât personnellement que de fonds restreints, d’autres furent souscrits au professeur pour lui permettre de poursuivre et mener à bien ses recherches.
Il vivait là d’une existence assez recluse qu’il partageait entre son préparateur, Charles Baudon, et quelques élèves qui suivaient ses expériences avec grande assiduité.
Ils habitaient tous dans une grande bâtisse assez ordinaire, blanchie à la chaux, – que tout alentour on décorait pompeusement du nom de château de La Chesnaye, – tandis qu’un corps de bâtiment isolé, composé d’un rez-de-chaussée et d’un premier étage, avait été spécialement aménagé pour les laboratoires.
L’une des façades de cette construction était en bordure d’un petit étang, aux eaux presque stagnantes, et où croissaient de nombreuses plantes aquatiques ; les autres donnaient sur le parc demeuré à l’état sauvage.
Enfin, la propriété comprenait encore, à l’autre extrémité de l’étang, un petit pavillon fermé que personne ne visitait jamais, et, auprès de la grille d’entrée du parc, une loge occupée par Pierre Chevalier, le jardinier, et sa femme Eugénie qui faisait le service du professeur et de ses élèves.
Tous ces détails sont nécessaires, comme on va le voir, pour pouvoir comprendre les événements qui se déroulèrent au château de La Chesnaye.
*
Il était environ une heure du matin, quand des cris de femme, des appels désespérés se firent entendre dans l’habitation principale, tandis que des coups résonnaient sur la porte du préparateur.
Réveillé en sursaut, Charles Baudon passa vivement un vêtement, et, sortant de sa chambre, se trouva soudain en face d’une femme, aux traits bouleversés par l’effroi, ainsi qu’il put s’en apercevoir aux faibles rayons que jetait la petite lampe de jardin qu’elle portait.
« Monsieur Charles, s’écria aussitôt Eugénie Chevalier, – car c’était bien la femme du jardinier, – je vous en supplie, venez à mon secours ; je ne sais pas ce qui s’est passé, mais Pierre est dans la loge, en train de mourir, je crois bien. Il est sans connaissance. »
Deux des élèves, qui avaient entendu tout ce vacarme, étaient, eux aussi, sur le seuil de leur chambre, et le préparateur les pria de l’accompagner.
Quelques instants après, le petit groupe se dirigeait vers le logement du jardinier et de la domestique.
Dans sa précipitation, celle-ci avait laissé sa porte grande ouverte, et de loin on apercevait, dans la nuit, la pièce tout éclairée.
Pierre Chevalier gisait évanoui sur le plancher, et il fallut quelque temps aux jeunes gens pour le faire revenir à lui. Tout hébété, il regardait autour de lui, sans pouvoir proférer une parole.
Un cordial que le préparateur avait apporté lui fut administré, et il put enfin parler, tandis que sa femme, agenouillée à ses côtés, lui soutenait la tête.
« Eh bien, voyons, fit alors Charles Baudon, que vous est-il donc arrivé, mon brave Pierre ? Un accident ?
– Oh non, monsieur Charles. C’est pas un accident, c’est bien plus terrible que cela !
– Mais quoi donc ? Parlez.
– Le professeur Kowalski a été assassiné !
– Assassiné ?
– Oui. Et le crime n’a pas été commis par un être humain, ce qui est plus fort.
– Voyons, voyons ! Remettez-vous, que diable ! Tenez, avalez encore un peu de cognac. Là ! maintenant, dites-nous où est le professeur.
– Dans son laboratoire.
– Comment cela ? Il nous a quittés pour aller se reposer à dix heures et demie ! À quelle heure donc l’avez-vous vu dans son laboratoire ?
– À onze heures et demie exactement. Je sais bien l’heure, car, à onze heures, avant de me coucher, j’avais remonté mon réveil. Je venais d’éteindre ma lampe, prêt à me mettre au lit, quand j’aperçus, à travers le rideau, l’une des fenêtres du laboratoire du premier étage encore éclairée.
Ceci me parut curieux, sachant qu’à cette heure de la nuit, plus personne ne travaille là-bas !
– En effet, c’est étrange ! interrompit Baudon, mais il est vrai que le professeur préparait une conférence pour demain, et peut-être a-t-il voulu faire une dernière expérience sans venir nous déranger, ou bien aller chercher quelque papier pour travailler encore quelques heures dans sa chambre. Enfin, c’est bien bizarre, quand même !
– Tout ce que je sais, monsieur Charles, c’est que je crus de mon devoir d’aller faire une tournée par là, pour voir ce qu’il en était.
– Mais d’abord, comment savez-vous qu’il est mort ?
– Je frappai à la porte du rez-de-chaussée, sans recevoir de réponse. Je l’appelai. Même silence. M’aidant des mains, je me hissai jusqu’à la fenêtre éclairée, mais je redescendis aussitôt.
– Qu’aviez-vous donc vu ?
– Le professeur allongé tout de son long, la face contre terre, au milieu d’un amas de verres et de bocaux renversés et brisés. À côté de lui, la table était sens dessus dessous, et le parquet était jonché de papiers.
– Un accident peut-être ? Une attaque ?
– Je le crus comme vous, messieurs, et, à peine redescendu, je courus à la resserre où je range mes outils. J’y pris une échelle et revins en toute hâte, décidé à briser la fenêtre et à lui porter secours. Quelques minutes me furent suffisantes, mais quelle ne fut ma stupeur, en revenant, de trouver les lumières éteintes. J’allais briser les vitres, quand j’aperçus dans un des angles de la pièce… Ah, messieurs !…
– Mais parlez donc, Pierre, parlez !…
– Un être monstrueux, mes bons messieurs, tout rond, gros comme un gros ballon d’enfant, et avec de terribles pattes velues… Oh, l’horreur !… On eût dit une araignée géante…
– N’avez-vous pas dit, tout à l’heure, que les lampes étaient éteintes, quand vous êtes venu pour la seconde fois ?
– Certainement. Mais ce monstre possédait comme des lueurs de phosphore dans tout le corps, des lueurs bleuâtres… Jamais je n’ai rien vu de pareil. Il avançait lentement, puis reculait rapidement, montait le long du mur, sur lequel il laissait une traînée visqueuse qu’éclairait la lumière de son corps, puis tout d’un coup, il redescendait, comme s’il eût succombé par instants sous le poids de quelque chose de trop lourd qu’il ne pouvait arriver à traîner…
– Et après, qu’avez-vous fait ?
– Dame ! la peur m’a pris, car le monstre semblait regarder de mon côté ; je suis redescendu à terre, et tout d’un trait suis revenu dans la loge, pour y prendre une lampe et aller vous prévenir. Mais c’en avait été trop pour moi ; les forces m’abandonnèrent, et je perdis connaissance. Après, je ne me souviens de rien.
– Restez là, lui dit Baudon, ces messieurs et moi, nous allons au laboratoire, et nous verrons bien ce qu’il en est. Donnez-nous votre lampe. »
Tous trois partirent sans plus tarder. L’échelle, dont avait parlé le jardinier, se trouvait bien toujours placée le long du mur extérieur.
Baudon monta le premier.
« On ne voit rien du tout, s’écria-t-il, en essayant de s’éclairer de la lampe. Tâchons d’ouvrir la porte. »
Celle-ci était fermée à clé. Le préparateur glissa la sienne dans la serrure, mais il fut impossible d’ouvrir : un verrou était mis à l’intérieur, et il fallut aux trois jeunes gens leurs forces réunies pour enfoncer la porte.
En quelques enjambées, ils furent au premier étage, où il fallut encore enfoncer la porte du laboratoire particulier du savant.
Une odeur désagréable les prit à la gorge, à peine entrés.
« Tournons d’abord la lumière électrique, » dit Baudon, en se dirigeant vers l’une des parois de la pièce.
Ses pieds glissaient sur des matières gluantes et broyaient des fragments de verres brisés.
« Oh ! l’horreur ! ajouta-t-il, en passant la main sur le mur. C’est tout mouillé et collant ici. Qu’a-t-il bien pu se passer ? »
*
Les lampes électriques, allumées enfin, éclairèrent la pièce où régnait un désordre indescriptible, tel que le jardinier le leur avait décrit. On eût dit que les bocaux avaient été lancés contre les murs, car ces parois étaient striées de longues traînées humides qui couraient aussi sur le parquet au milieu d’un monceau de papiers éparpillés.
Mais, parmi elles, on en reconnaissait une toute particulière, par sa nature visqueuse et rappelant la trace des limaces, bien que beaucoup plus large.
On la rencontrait partout, aux murs, sur le parquet, et, en la suivant, on la voyait aboutir à une fenêtre de petite dimension qui donnait sur l’étang.
Le préparateur se souvint soudain que le savant laissait souvent cette fenêtre entrouverte pour ne pas être incommodé par les fortes odeurs émanant de ses expériences.
Les recherches faites par Baudon et ses deux compagnons n’aboutirent cependant pas à la découverte du corps du professeur.
Tous les laboratoires furent explorés par eux de fond en comble. Impossible de trouver trace de Kowalski.
Cela tenait presque du surnaturel, car il n’y avait plus de doute : ce qu’avait aperçu Pierre Chevalier dans cette terrible vision qui avait abouti à son évanouissement, était exact de tous points ; il n’était pas le résultat d’une hallucination.
Un corps pouvait fort bien passer par la fenêtre donnant sur l’étang, et qui, au lieu d’être entrouverte comme à l’habitude, était grande ouverte.
Il en fallait donc conclure que le professeur avait été tué dans son laboratoire, après une lutte acharnée contre son adversaire, puis traîné vers cette fenêtre et graduellement tiré vers les eaux stagnantes.
On reconnaissait, d’ailleurs, à la lueur de la lampe, la trace visqueuse le long du mur extérieur où la fenêtre était percée, et d’autre part cette théorie se trouvait corroborée par ce que le jardinier avait dit du monstre « semblant succomber, par instants, sous le poids de quelque chose de trop lourd qu’il ne pouvait traîner ! »
De sang, on n’en rencontrait nulle part toutefois, ce qui laissait à penser qu’il avait dû se mélanger au liquide des bocaux brisés.
On distinguait pourtant l’empreinte d’une main ensanglantée sur le rebord de la petite fenêtre, c’était tout.
À ce moment, les autres élèves du professeur que le jardinier avait été réveiller, arrivaient à leur tour, pour savoir les nouvelles.
Baudon et ses deux compagnons les mirent vite au courant des premiers événements de la nuit et du résultat de leurs poursuites.
Quelques-uns proposaient de procéder immédiatement à des recherches dans l’étang, mais le préparateur les arrêta, en leur disant :
« La théorie d’un crime commis sur notre maître par une bête monstrueuse, théorie appuyée sur le dire de Pierre Chevalier, est réelle, je le crois, bien qu’invraisemblable, et il est évident pour moi que le professeur est bien mort ; il gît quelque part au fond des eaux, et nos recherches, au milieu de la nuit, n’aboutiront à rien. Je suis donc d’avis, messieurs, de laisser le laboratoire dans l’état où nous l’avons trouvé, et d’attendre le jour pour faire notre déclaration à la police qui parviendra peut-être à éclaircir ce mystère. »
Presque tous les élèves se rangèrent à l’avis du préparateur. Quelques-uns cependant se rendirent sur les rives de l’étang qu’ils cherchèrent à sonder, mais en vain.
La disparition du professeur fut déclarée le matin même, dès les premières heures, à la gendarmerie, et les journaux du soir, à Paris, y consacraient de longs articles, avec force commentaires sur cet événement entouré d’un profond mystère.
Les autorités s’étaient rendues sur les lieux et de fins limiers avaient été, dans la journée, envoyés par la préfecture de police, sous la direction de l’inspecteur Pinson, à qui l’on réservait toujours la solution des problèmes les plus ardus à résoudre.
Pinson se fit donner, par les occupants du château de La Chesnaye, un récit détaillé de tout ce dont ils avaient été témoins.
Quelques-uns des élèves s’étant séparés de l’opinion accréditée par le préparateur, sur le dire du jardinier, avaient émis des soupçons sur Pierre Chevalier, soupçons que Pinson se garda bien de combattre.
Il leur conseilla de le garder à vue à son insu, préférant, – comme il l’expliqua plus tard, – ne pas être entravé par le zèle de ces jeunes gens dans ses investigations.
Il eut même soin de laisser les reporters parisiens se lancer sur cette piste, afin de les éloigner également du lieu de ses recherches.
Il s’en fallut de peu que les habitants des villages avoisinants ne fissent un mauvais parti au jardinier et à sa femme, tellement ce mystère, encore impénétrable, avait surexcité les esprits. On dut même avoir recours à la protection des gendarmes.
Pendant ce temps, Pinson poursuivait ses recherches avec un zèle infatigable.

Cinq à six jours passèrent ainsi.
L’étang avait été sondé de toute part, le parc fouillé dans tous ses coins et recoins, sans qu’on parvînt à obtenir le moindre résultat.
Un soir enfin, Pinson, qui, pour plus de facilité, avait été accommodé d’une chambre au château, vint comme à l’habitude fumer un cigare et prendre une tasse de café dans la chambre du préparateur.
« Eh bien, lui demanda celui-ci, rien de nouveau encore, monsieur Pinson ? »
L’inspecteur se tut un instant, lança au plafond quelques bouffées de fumée, puis, tranquillement, répondit :
« Voulez-vous que je vous parle franchement, mon cher monsieur Baudon ? Eh bien, le mieux serait de laisser le Parquet classer cette affaire, et de permettre que le silence se fasse autour de ce mystère.
– Mais alors ? Vous n’avez rien trouvé ?
– Oui et non.
– Comment ?
– Oui, parce que j’ai tiré au clair la disparition du professeur Kowalski…
– Ah ? et…
– Non, continua Pinson flegmatiquement, parce que, bien que disparu, le savant n’est pas mort, et qu’il n’y a pas eu crime.
– Mais alors, si vous savez où il est, il n’y a qu’à rassurer tous ceux qu’intéresse cette affaire, ses amis, ses élèves, le public.
– Croyez-vous que ce soit bien utile, bien nécessaire ? »
Charles Baudon sauta dans son fauteuil :
« Ah çà, vous devenez fou, mon cher ! »
Pinson sourit.
« Et si le professeur Kowalski était disparu de lui-même, s’entourant de tout un luxe de détails dramatiques, pour faire croire à sa mort ?
– Hein ?
– Si vous voulez bien me prêter votre attention quelques instants, je vais vous donner le résultat de mes recherches, et vous verrez à quoi je suis arrivé, de déduction en déduction.
– Je vous écoute, répondit Baudon, en s’asseyant de nouveau.
– Vous remarquerez tout d’abord qu’on n’a trouvé aucune trace de sang humain dans l’analyse des liquides trouvés à terre, pas plus que sur les papiers qui jonchaient le sol…
– D’accord, mais l’empreinte de la main ensanglantée ?
– Ce n’était pas du sang, mais un liquide rougeâtre qui, à l’œil nu, pouvait donner l’idée d’une empreinte ensanglantée.
Vous remarquerez aussi qu’aucun cri, aucun bruit de lutte ne fut entendu dans le profond silence de la nuit.
Or, ce qui serait encore possible dans une ville, où les bruits de la rue peuvent étouffer d’autres sons, ne l’est plus du tout en campagne.
Même surpris à l’improviste, le professeur n’était pas homme à ne pas se défendre ; la preuve en est dans tous les objets brisés ou éparpillés trouvés à terre. Mais ce désordre était voulu et savamment aménagé par lui, ainsi que le prouve ce marteau que j’ai trouvé dans le laboratoire. »
Et Pinson sortit d’une de ses poches un marteau assez ordinaire.
« Il a pu servir à assommer notre maître, interrompit Baudon.
– Quand un assassin se sert d’un instrument de ce genre, on y relève trace de sang. Or il ne s’y en trouve pas. Un coup appliqué sur la tête eût, en outre, fait adhérer des cheveux à l’instrument meurtrier. Or il n’y en a pas.
– Mais la théorie de l’araignée géante ?…
– Invraisemblable d’abord, fausse ensuite.
Suivez-moi bien : au cas même où ce monstre aurait perpétré ce meurtre et soit arrivé à entraîner le cadavre au fond des eaux, vous admettrez bien que, nos investigations ayant commencé douze heures après la disparition du professeur, cette bête monstrueuse n’aurait pas eu le temps de dévorer le corps dont on n’a pas retrouvé trace dans l’étang, ni sur ses rives…
– J’avoue que ces déductions sont très subtiles et contredisent la théorie de ce monstre, bien que les traînées visqueuses que nous avions remarquées…
– Ont pu très bien être faites par un liquide gluant quelconque.
– Reste alors la vision d’une bête horrible, de la grosseur d’un gros ballon d’enfant et à lueurs phosphorescentes bleuâtres dont le jardinier a fait mention.
– Voici ce qui l’explique amplement. Regardez ceci. »
Et Pinson lui présenta une petite plaque de verre, comme on en met dans les lanternes magiques.
« Le monstre bleu qui a affolé Pierre Chevalier, continua-t-il, était simplement une projection lumineuse produite par quelque appareil du professeur, que je n’ai pu retrouver, car tous étaient détruits.
J’arrive enfin aux dernières preuves. Vous avez sur l’étang un petit bachot dont personne ne se sert, et qui est toujours demeuré amarré à la rive… Cette petite embarcation n’était plus attachée, lorsque j’ai visité l’étang… Enfin, sur les deux marches du petit pavillon situé à l’autre extrémité de l’étang, et qui vont jusqu’au bord de l’eau, j’ai trouvé ce porte-cartes, qui porte les initiales du professeur et contient des papiers à lui. Le voici.
Dans ce pavillon, où personne n’est entré depuis nombre d’années, j’ai relevé sur la poussière du parquet des empreintes de pas qui correspondent exactement avec les dimensions des semelles des chaussures de Kowalski, chaussures que m’a remises le domestique.
– Soit, tout ceci semble concluant ; mais enfin, un meurtrier humain peut alors l’avoir entraîné là-bas, que sais-je ?
– Non. Lisez plutôt ce télégramme, adressé par le chef de la police anglaise à notre chef de la sûreté. »
Baudon saisit le papier.
Il lut :
« Soyez sans inquiétude. Kowalski sain et sauf. Désire silence absolu sur disparition. »
– Mais alors ? dit le préparateur.
– Alors ? C’est bien simple. Le professeur s’apprêtait, je crois, à faire part au monde savant d’une découverte nouvelle qui devait bouleverser certaines théories admises jusqu’à présent. Au dernier moment, il s’est aperçu qu’il s’était trompé, et, plutôt que de revenir sur son erreur et de la reconnaître, il a préféré disparaître à tout jamais et devenir, à l’étranger, un savant fameux sous un autre nom. D’où toute cette mise en scène.
Eh bien ! ajouta Pinson, ne croyez-vous pas, monsieur Baudon, qu’il vaille mieux que l’affaire soit classée, pour l’honneur même du grand savant qui, par orgueil, s’est laissé aller à un si piètre expédient ? »
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(Jacques Bellême [pseudonyme de H. R. Woestyn], in Mon Bonheur, variétés, curiosités, nouvelles, contes et romans pour tous, troisième année, n° 25, 1907)
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☞ Cette nouvelle est en réalité un plagiat très libre de « The Green Spider, » paru dans le Pearson’s Magazine, volume XVIII, n° 106, octobre 1904, sous la signature de A. Sarsfield Ward [pseudonyme de Sax Rohmer].
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RÉSUMÉ DES CHAPITRES PRÉCÉDENTS
Le héros de l’histoire, sans travail, sans argent, répond à une petite annonce. Il est engagé sur-le-champ par un certain professeur Gaultier pour un travail mystérieux. Conduit, les yeux bandés, jusqu’à la demeure du professeur, il fait connaissance avec sa nouvelle existence : il ne devra jamais sortir de la maison et son seul travail consistera à ouvrir une des 30 portes d’une salle immense par où, chaque jour, Gaultier part vers de mystérieuses randonnées.
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CHAPITRE II
« Je ne vous lasserai pas par le détail de mon existence au cours des trois mois que je passai dans la maison aux trente portes. Trois mois de cauchemar, un cauchemar trop réel, hélas ! Au début, j’essayai d’ignorer les actions de Gaultier. Je refusai de comprendre. Le programme demeurait chaque jour le même : il partait le matin, toujours par la sixième porte, avec ses revolvers, sa carabine et son sac, et revenait le soir, fourbu et chargé de butin. J’ai vu pour plusieurs millions de bijoux sortir de ce sac.
Lentement pourtant, la vérité, quelqu’extraordinaire qu’elle fût, s’imposait à moi. C’est au cours de ces journées vides, tandis que je puisais dans la bibliothèque du living-room, que je formai une explication du mystère de la chambre aux trente portes.
J’ai retenu presque par cœur certains passages de ces livres qui tous traitaient, sous une forme ou sous une autre, du changement de plan.
– Du changement de plan ?
– Oui, du passage de notre monde à d’autres univers, co-existant dans l’espace…
– Enfin, comment concevez-vous plusieurs mondes ?
– Voilà… vous savez, comme tout le monde, que les corps célestes, même dans les régions où semble pulluler la matière cosmique, sont séparés les uns des autres par des distances incommensurables. Les éléments infiniment petits de la matière, les atomes, se trouvent également, fût-ce dans les corps les plus denses, prodigieusement écartés les uns des autres.
Ceci explique que d’autres atomes aient place pour évoluer dans l’espace, se croisant sans se nuire, comme se croisent les émissions de T. S. F…
Albert Gaultier avait découvert la clef des interférences qui permet d’accéder à ces plans, où règne une vie puissante mais différente de la nôtre, et qui sont à l’infini, comme les ondes… De même qu’il serait possible à n’importe quel nombre d’univers ayant pratiquement deux dimensions d’exister côte à côte, ainsi que des feuilles de papier, dans l’espace à 3 dimensions, ainsi dans l’espace à dimensions multiples dont notre esprit mal préparé n’acquiert la notion que lentement et avec peine, une quantité innombrable d’univers ayant pratiquement trois dimensions peuvent exister, en quelque sorte, côte à côte, animés d’un mouvement à peu près parallèle dans le temps.
L’œuvre de Einstein et de Haldane a depuis longtemps fourni la plus solide des bases à la croyance qu’il existe un très grand nombre d’univers ainsi constitués dans l’espace et dans le temps, parallèles les uns aux autres, se ressemblant presque, sinon entièrement, de la façon dont se ressemblent les feuillets d’un livre. Tous ont la durée, tous sont des systèmes gravitants, et les plus rapprochés se ressemblent le plus.
– C’est prodigieux ! murmurai-je. Continuez !
– C’est ainsi que je réalisai que, dans l’un de ces mondes inimaginables sur lesquels devaient s’ouvrir les trente portes, le professeur Gaultier avait sans doute découvert un peuple arriéré, encore sauvage sans doute, qu’il avait facilement pu terroriser et exploiter ! Cette hypothèse s’accordait pleinement avec ce que j’avais deviné de son caractère. Plus que l’ambition encore, l’orgueil le caractérisait ; plus que la soif des richesses, la volonté de puissance le faisait agir. Comme la plupart de ceux à qui est donné autorité sur leurs semblables, la possibilité d’abuser de sa puissance le grisait plus que cette puissance même. Par quels crimes se procurait-il ces bijoux ramenés chaque soir ? Je n’osais y penser. Mais je résolus de faire toute la lumière sur cette affaire.
Et, le lendemain du jour où j’arrivais à ces conclusions, dès le départ de Gaultier, je décidai d’ouvrir, l’une après l’autre, toutes les portes.
J’hésitai longtemps avant que de tourner la clef dans la première serrure. Et quand, finalement, je me décidai à l’entrebâiller, la surprise me cloua sur place. Elle n’ouvrait sur rien. Imaginez un gouffre noir absolument muet, le ciel nocturne sans lune et sans étoiles, sans un reflet… C’était une première déception.
La deuxième porte m’en réservait une autre. Elle donnait sur un désert, un infini de dunes mauves, bleu pâle, immobiles sous une éclatante lumière verte, sans qu’un souffle d’air vienne troubler leur brûlante sérénité. Ce désert était plus lugubre, plus macabre encore que l’immensité vide de la première porte. Je n’osai franchir le seuil ; effrayé par cette désolation, je repoussai silencieusement le battant.
C’est à la troisième que je commençai à réaliser les périls de mon entreprise. À peine avais-je entrebâillé le panneau d’acier que je me jetai dessus de tout mon poids pour le refermer. J’avais aperçu un immonde grouillement de larves, un véritable entassement de bestioles hideuses, des pinces énormes, des tentacules qui s’allongeaient vers moi à toute vitesse. Je restai un long moment appuyé au mur, le cœur battant, suant à grosses gouttes, prêt à abandonner mes recherches.
Après plusieurs minutes, j’approchai de la quatrième porte. L’oreille collée au ventail, j’écoutai. Je perçus un ronflement bas, sourd, comme celui du vent dans une caverne. Ma méfiance était éveillée.
Heureusement ! Je tirai la porte d’un centimètre tout au plus. Le temps de la claquer… une flamme énorme m’avait ébloui, aveuglé, brûlé, enveloppé… la quatrième porte était celle d’une fournaise pareille à la gueule d’un volcan. Mes cils, mes cheveux avaient été en partie brûlés et mes vêtements roussis en plusieurs endroits. Vraiment, je l’avais échappé belle ! Et, résolu à ne plus tenter la chance de cette façon, je courus m’écrouler dans un fauteuil du salon, haletant, terrifié, pareil à ces héros de la mythologie revenus d’une descente aux enfers.
Si effrayé que je fusse, je n’en oubliais pas moins qu’un danger immédiat me menaçait encore : le professeur Gaultier pouvait rentrer d’un instant à l’autre et me surprendre, avec mes habits roussis en plus d’un endroit et mon visage encore horrifié.
Je changeai rapidement de vêtement et me baignai longuement le visage pour apaiser l’émotion qui m’enfiévrait.
Lorsque Gaultier revint, on eût dit qu’il avait deviné les infractions à ses ordres auxquelles je m’étais livré en ouvrant les portes interdites.
« Je vous ai amené un compagnon, » dit-il avec un méchant sourire.
Et il fit le geste de tirer de son sac une forme indécise. Prenant une lampe, il l’approcha de la table et je vis, à mesure qu’il approchait la lampe, se dévoiler peu à peu à mes yeux un monstre étrange.
Il avait une tête étroite et longue, une gueule d’un rose très pâle, garnie d’énormes crocs acérés semblables à des aiguilles de glace, quatre longues pattes terminées par des griffes rétractiles aussi acérées que des dents… C’était un carnassier en tous points semblable à nos félins terrestres, mais rendu plus redoutable encore par son invisibilité. Certes, une telle créature est difficile à concevoir, mais je me suis rendu compte que les formes de la vie ne sont pas limitées à ce que l’on voit sur notre planète, et que les plus fantastiques créations de notre cerveau – aussi bien que ce que nous ne pouvons imaginer – sont possibles.
Je regardai le fauve avec terreur ; et le fauve me fixait de ses deux yeux verts, bizarrement ronds, semblables à deux petites étincelles plantées dans son crâne.
(À suivre)
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(H. Bourdens, in Le Petit Marocain, trente-sixième année, n° 10064, jeudi 18 novembre 1948 ; ce très curieux roman « fantastique, » sur le thème des autres dimensions, n’a jamais été publié en volume ; il est précédemment paru dans L’Avant-Garde, organe central de la Fédération des jeunesses communistes de France, à partir de septembre 1946)
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(in Ce Soir, grand quotidien d’information indépendant, dixième année, n° 1549, vendredi 6 septembre 1946)
Les mioches étaient là, sautillant autour de la table, comme des oisillons au bord d’une écuelle vide ; dans un coin, la mère pleurait. C’est cela qui m’a décidé. L’atmosphère écœurante de notre dénuement, déchirée de sanglots, le jour mourant dans ce taudis et les yeux graves des petiots dont la faim mordait les entrailles, c’en était trop, en vérité ! Depuis la veille, nous n’avions absorbé qu’un maigre bouillon trempé de vieilles croûtes, et je suis le père, n’est-ce pas ? Il convenait de me montrer à la hauteur des circonstances. Parce que mes démarches pour obtenir un gagne-pain avaient échoué lamentablement, devais-je renoncer à sauver ma femme et mes gosses ? Des mois d’hôpital m’ont ainsi laissé sans ressources et sans forces. Quant à la maman, ses années de misère lui pèsent dans le ventre. Il faudrait le repos et du quinquina et, sans doute encore, des viandes saignantes. J’ai donc pensé au père Pantois.
D’un geste prompt, j’ai ramassé un paquet de hardes ; même j’ai dévêtu l’aînée de mes fillettes pour corser la rançon que je présenterais au prêteur sur gages et je suis parti sans chapeau. Il y a longtemps que le juif me l’a acheté pour six sous.
Sa demeure n’est pas éloignée de la mienne. Imaginez un bouge sordide et puant. Un étroit couloir conduit à sa boutique que partage en deux une forte grille de fer, tendue du parquet au plafond. La misère vient de la rue, se heurte aux barreaux de la cage et, aussitôt, le vieux paraît. Avez-vous vu une araignée se saisir d’une mouche ?
Il avait ouvert son guichet, un large guichet arrondi en forme de soupirail, et, certes, un enfant y aurait passé. Je tendis mon paquet. Une mauvaise lampe éclairait la geôle et les gestes du père Pantois découpaient aux murs de grandes ombres ridicules. Il secoua les vieux chiffons, déplia la robe de ma fillette, et je constatai sa moue dégoûtée. Il murmura sèchement :
« C’est innommable, voilà tout ! »
Je ne sourcillai point, car je connais trop ses façons d’agir. Il mit les loques en tapon, puis les repoussa brusquement. Mais son poing pesait sur elles tout de même.
« Cinq sous ! » proposa-t-il.
Un flot de sang me monta au visage. Cinq sous, vous entendez ? ces hardes imprégnées de nos larmes ! Et la petite était là-bas avec un jupon rapiécé et sa seule chemise ! Je n’aurais jamais cru le vieil homme si odieux. Je secouai la tête.
« À votre aise ! » dit-il.
Il parut attendre. La clarté de la lampe tombait sur son front, accentuait son nez crochu, mouillait ses paupières, bordées de chair vive. II était ignoble, vraiment ! Je songeai tout à coup aux richesses entassées dans l’arrière-boutique. Quel bien-être, pourtant, si je savais m’en emparer ! La faim aiguisait mon désir, la colère grondait en moi. Allez donc raisonner en de pareilles circonstances ! J’esquissai un sourire.
« Voilà ! soufflai-je confidentiellement. J’étais venu dans le dessein de vous proposer une affaire.
– Vraiment ? » demanda-t-il d’un ton ironique.
J’allai fermer la porte du couloir.
« De l’or ! » murmurai-je.
J’enfonçai la main dans ma poche.
« C’est un bijou que j’ai… trouvé, orné des pierres les plus rares. Il est malaisé de le vendre. Je voudrais m’en remettre à vous. »
Il avait compris la nuance. Certes, il se tenait sur ses gardes ; mais ce seul mot « de l’or » éveillait en ses yeux des lueurs de concupiscence. Il s’avança un peu, très peu. Je retirai mon poing et il avança davantage. D’ailleurs, je ne le voyais plus. Les gosses attendaient autour de la table ; dans un coin, la mère pleurait… Je lançai brusquement mes mains en avant et saisis le juif à la gorge. Je ne sais pas s’il a crié. C’était ma misère que j’étreignais ainsi et, les yeux fermés, j’y consacrai tout mon courage.
Il essaya de m’échapper, se jeta en arrière ; mais je le tenais bien ! Pour ne point le lâcher, j’introduisis ma tête dans le guichet, j’allongeai les bras plus encore. Le vieux eut un recul. Dans un brusque effort, mes épaules passèrent. Les barreaux de la grille ceignirent mon corps. Quand je desserrai mon étreinte, une chair flasque s’écroula. Je rouvris les yeux. L’usurier gisait sur le sol ; il fallait me hâter. Mais un carcan de fer étreignait ma poitrine ; il m’était impossible de rebrousser chemin. Je demeurais là, prisonnier, et face à face avec mon crime.
D’un côté les épaules, de l’autre mes hanches ; le guichet m’enserrait ainsi qu’une cangue. Le damné juif avait bien su m’engager dons son piège ! Et était-il mort seulement ? À cette pensée qu’il pouvait se lever et me tenir à sa merci, je frissonnai de peur. Son corps, cependant, demeurait immobile. Un long temps s’écoula. Comme un silence inquiet pesait sur la maison, que troublait seul un bruit léger dans l’arrière-boutique. Qui donc grattait ainsi ?
« Père Pantois, » appelai-je.
Il ne répondit point. En détournant la tète, j’aperçus soudain un énorme rat, figé sur le seuil et qui nous épiait de son regard aigu. Un second museau apparut bientôt, puis un troisième, d’autres encore… et le voisinage de ces bêtes immondes me faisait moins seul auprès du cadavre. Elles s’arrêtaient méthodiquement sur la lisière du champ d’ombre, paraissant flairer la lumière. Un grand trouble naquit en moi quand je compris que leurs narines frémissantes humaient délicieusement le relent de la mort !… Un rat se détacha, gagna le corps inanimé du prêteur sur gages, s’accroupit sur sa face. L’horreur paralysait ma voix, mes paupières s’abaissèrent.
Quand j’osai regarder, une masse grouillante avait pris possession de cette chair, tiède encore ; un linceul vivant enserrait ma victime ; j’entendais mille dents aiguës rythmer la lugubre besogne. Et cette odeur fade de sang qui venait souiller mes narines !
Je me dominai cependant. Les barreaux de la grille, solidement rivés, semblaient défier tout espoir de fuite, et quand, le jour venu, quelque visiteur me surprendrait au piège, comment oserais-je nier ? En vérité, ces rats avides pouvaient seuls me tirer d’affaire. Bientôt, leurs crocs pointus auraient effacé toute trace de meurtre. Dans le cadavre déchiqueté, qui donc pourrait encore trouver la preuve de mon crime ?
Déjà quelques rats s’éloignaient, repus de sang et le ventre traînant à terre. Des nausées secouaient mon corps. Je n’attendis pas plus longtemps. Je poussai un grand cri, que je répétai de minute en minute. Rien pourtant ne bougea dans la maison silencieuse. Faute de pétrole, la lampe charbonnait ; bientôt, j’eus peine à distinguer la tache blanche de mes mains, agitées en épouvantail. L’ombre m’entoura peu à peu. Et c’est alors qu’un long frisson me fit brusquement tressaillir.
Un frôlement passa sur moi, puis un second, puis un troisième… Les bêtes immondes, ivres de ripaille, s’attaquaient maintenant à moi ! En vain hurlai-je de détresse. Surgies de la nuit, des bouches s’ancraient en ma chair ; des pattes s’agrippaient aux plis de mon cou. Sur mes mains, sur mes bras, la horde vorace montait à l’assaut. Et j’imaginais le vieillard, éveillé de la mort, secouant son linceul vivant pour en jeter sur moi les plis funèbres !
Alors, je me raidis dans un suprême effort, je crispai les poings, je serrai les dents à en perdre le souffle. D’un violent coup d’épaules, j’arrachai le guichet scellé dans la grille, je gagnai la porte, affolé d’angoisse… je suivis le couloir, puis la ruelle obscure, et je vins m’écrouler chez mol, titubant ainsi qu’un homme ivre, la poitrine meurtrie par son étau de fer, le visage et les mains couturés de morsures.
Et, saoul de sang, un rat se cramponnait encore des dents à ma nuque, sous les yeux horrifiés de mes petiots et de ma femme, un rat qui triomphait de mon crime inutile, rassasié, pansu, comme engoncé dans sa fourrure devant les miens transis de froid, râlant de faim, écrasés de misère… et mon aînée qui n’avait plus que son jupon et sa chemise !

–––––
(Louis-Frédéric Sauvage, « Contes de Paris-Journal, » in Paris-Journal, cinquante-deuxième année, n° 963, vendredi 26 mai 1911 ; illustration d’Arthur Rackham pour la ballade « Young Bekie, » extraite de Some British Ballads, 1919)
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