FANTVUILLIER L’hallucination qui fait le sujet de ce récit, vient du mot hallucinor, je me trompe, je suis dans l’erreur ; Quæ Epicurus oscitans hallucinatus est. L’hallucination est donc l’erreur, l’illusion d’une personne qui croit avoir des perceptions qu’elle n’a pas réellement.

 

Depuis la simple rêverie, cette forte distraction qui rend presque nette à nos sens les sons et les objets extérieurs, jusqu’à la folie et à la manie, on peut trouver dans le rêve, l’ivresse, les hallucinations, les cauchemars, tous les intermédiaires d’un état d’excitation insolite du cerveau. La rêverie et les rêves ne sont point incompatibles avec la santé la plus parfaite ; l’ivresse et le cauchemar sont toujours la conséquence d’un état morbide, accidenté et momentané du cerveau. Les visions, les hallucinations sont ordinairement attribuées à un état normal de cet organe. Cette règle est loin d’être sans exception ; on a vu des cas d’hallucinations très fortes chez des personnes qui jouissaient de la plus belle santé. Ce sont les yeux et les oreilles qui sont le siège le plus ordinaire de cette affection. Qui n’a pas entendu madame M. D., dans les dernières années de sa longue vie, se plaindre sans cesse d’entendre, qu’elle fût seule ou en compagnie, la chanson nationale de God save the King ? Mon ami, le docteur Holland, que je me plais à citer, raconte un fait curieux d’hallucination de l’ouïe : M. X, âgé de 85 ans, avait fait une chute sur la tête, le 19 mai ; le 21, il était parfaitement rétabli, et, le 22, conduisant lui-même sa voiture, il fut tout à coup surpris à l’ouïe d’une conversation très rapprochée de ses oreilles, de deux voix qui se répondaient très rapidement, sur un sujet sans suite, et qui n’avait nul rapport à son accident. M. X. déclare qu’il avait la conscience très nette de la non-réalité de cette conversation et en même temps qu’il lui était impossible de l’interrompre, de se soustraire à la perception de ces deux voix, ou de changer les phrases qu’elles prononçaient. Loin qu’il fût dans un état nerveux, M. X. prenait un certain plaisir à l’étrangeté du phénomène, et à l’absurdité de la conversation qu’il était forcé d’entendre. Cette hallucination disparut le lendemain pour ne plus reparaître.

 

L’identité de l’individu semble quelquefois disparaître dans les songes, dans le somnambulisme, dans les hallucinations, c’est le cas de rappeler le fou d’Horace :

 

Qui se credebat miros audire tragœdos

In vacuo lætus, sessor plausorque theatro.

 

Le récit suivant est le détail très circonstancié de l’hallucination la plus longue, la plus curieuse et la plus variée dont il ait jamais été fait mention dans les annales de la médecine. On pourrait regarder cette histoire comme un conte fait à plaisir, si son authenticité n’était attestée par nos illustres compatriotes Charles Bonnet, et Bonet, docteur en médecine et doyen.

 

Notre savant naturaliste met cet avant-propos en tête de ce mémoire :

 

 

AVERTISSEMENT

 

Cet écrit, dicté par feu M. Charles Lullin, mon aïeul maternel, est le même dont je parlais dans le numéro 676 de l’essai analytique, et qui m’a paru mériter d’être conservé. Le respectable vieillard l’avait dicté à ma prière, et signé de sa propre main. Il était alors dans la quatre-vingt-dixième année de son âge.

 

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« Au mois d’octobre 1747, j’étais à ma maison de campagne avec ma famille, un ami et son épouse. Cette maison, qui avait été bâtie depuis vingt-quatre ans, est composée d’un plain-pied élevé au-dessus de trois marches, et d’un étage au-dessus ; on y entre par une grande porte à double battant, dans un grand vestibule éclairé par une fenêtre de chaque côté de la porte. À droite est un escalier à trois rampes bordé d’une balustrade de fer.

 

J’étais monté dans l’appartement d’en haut à sept heures du soir. Voulant redescendre pour aller cacheter une lettre, je ne me fis point éclairer, étant fort accoutumé à monter et descendre cet escalier sans lumière, m’appuyant en descendant sur la balustrade. Malheureusement, voulant la prendre, et étant fort grand, je me baissai un peu trop, je la manquai, je tombai et ma tête alla frapper la dernière marche de l’escalier, où un domestique me trouva sans mouvement. Le côté droit de la tête reçut le coup, l’œil droit fut momentanément fort enflé, mais en fin de compte il n’en résulta rien de fâcheux pour ma santé générale.

 

Vers les dix heures du matin, je me levai et, comme le temps commençait à être frais, je me plaignis de ce qu’on n’avait pas fait de feu ; on me répondit qu’il y avait bon feu : à quoi je dis, n’en voyant point, que j’avais perdu la vue ; j’arrachai le bandeau qui m’enveloppait la tête, je vis alors de l’œil malade le feu, en même temps je m’aperçus que l’œil qui n’avait pas souffert de ma chute était celui qui avait perdu la vue, ce qui se trouva être une cataracte subite qui survint malheureusement par le coup, et que j’ai gardée jusqu’en octobre 1753, époque à laquelle un habile oculiste opéra cet œil avec succès, et dès lors, avec un verre convexe, j’ai conservé une bonne vue, jusqu’au mois de septembre 1756 ; elle se perdit entièrement au mois de janvier 1757.

 

Pendant ce temps, il se forma sur l’œil droit une cataracte qui me rendit tout à fait aveugle. Au mois de mai 1757, un habile chirurgien de cette ville me rendit la vue de cet œil, de manière, sinon de lire, au moins de me conduire très facilement.

 

Dès la fin de février 1758, je m’aperçus de quelques variations dans ma vue par différents objets, non existants, qui se présentaient devant moi. Il me survint un saignement de nez que l’on croyait être causé par l’apparition de ces corps étrangers, ce saignement ne reparut plus depuis la mi-mai, et les visions cessèrent à la fin de juin.

 

Pour en revenir aux visions, elles recommencèrent quelque temps après par l’apparence d’un mouchoir bleu d’une grandeur ordinaire, aux quatre angles duquel étaient quatre cercles jaunes et noirs de la grandeur d’une pomme, en même temps ma tapisserie me parut couverte de fleurs et de feuilles de trèfle.

 

Bientôt après, me trouvant dans une chambre située au midi, je m’y trouvai entouré de grandes demoiselles très proprement habillées et coiffées, portant sur leur tête, l’une une cassette, l’autre une table dont les pieds étaient en haut, et elles avaient un mouvement d’aller et de venir, sans s’écarter de moi, et se dirigèrent plutôt du côté de l’œil le premier opéré ; dans le même moment, je voyais un guindre (un dévidoir) artistement composé de petits bâtons, il tournait sans cesse.

 

Peu de jours après, j’eus la visite de mes deux petites filles. J’étais dans ma chambre dans un grand fauteuil, vis-à-vis de la cheminée, elles se placèrent à mon côté droit, et après leur avoir dit quelques mots, je vis à mon côté gauche deux hommes qui me parurent être de l’âge de dix-huit à vingt ans, très proprement habillés, l’un d’un habit rouge et l’autre gris, ayant l’un et l’autre un chapeau à bordure d’argent sur la tête ; ce qui me fit dire à ces dames : « Vous m’amenez là deux jolis cavaliers, et vous ne m’en disiez rien ; » elles m’assurèrent qu’elles n’en voyaient point. Cette hallucination fut courte, ces messieurs disparurent dans un clin d’œil.

 

Outre les grandes demoiselles, j’en ai vu de plus jeunes, paraissant avoir l’âge de huit à dix ans, très proprement vêtues et coiffées, avec force rubans roses, se tournant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, toujours à ma gauche, d’où elles partirent sans jamais reparaître. Ce qu’il y a de singulier, c’est qu’à la réserve des deux cavaliers que je vis dans ma chambre, je n’ai point vu d’autre homme que ces deux-là.

 

J’envoyai un jour mon domestique, au soleil couchant, dans une maison voisine, il vint me rendre réponse ; j’étais le dos tourné aux fenêtres, appuyé sur une table, quand il entra dans ma chambre, il était suivi par deux grosses et grandes dames, très bien habillées et aussi hautes que le plafond de ma chambre. Je lui dis : « Que font ces dames que vous m’amenez là ? »

 

Il me répondit : « Monsieur, il n’y en a point.

 

– Vous avez donc perdu la vue, lui répliquai-je, elles sont assez grandes et grosses pour vous les faire apercevoir… »

 

Elles s’en allèrent sans rien dire. Quelques moments après, étant à la fenêtre, je vis arriver un carrosse qui s’arrêta devant la maison qui joint la mienne, du côté gauche où j’étais ; je fus extraordinairement surpris qu’à mesure qu’il avançait je voyais le cocher et le carrosse, dont l’impériale allait à la hauteur de la maison voisine, qui a au moins trente pieds d’élévation, grandir à proportion ; cela me frappa si fort que je ne fis point attention aux chevaux. Cet équipage tourna un moment après et disparut.

 

Deux jours après, me trouvant à la fenêtre sur le déclin du jour, je vis à ma gauche, au bout de la rue, sur une petite place, une fontaine avec son bassin et sa colonne, puis trois hommes, habillés de gris, le chapeau sur la tête, passèrent, venant du bassin ; cela se fit trois fois de suite, mais à mesure que ce passage se faisait, je voyais s’élever au-dessus de la fontaine, par de grandes solives, un échafaudage composé de différentes croisières de solives, qui s’éleva jusqu’à la hauteur de la maison opposée à la fontaine. À mesure que je voyais s’élever cet échafaudage, je voyais entrer dans cette rue une quantité considérable d’hommes, qui se suivaient ; ils s’amassèrent de telle sorte que la rue, jusqu’à 50 ou 60 pas de son entrée, m’en parut remplie. C’en fut assez pour cette journée.

 

Il se fit encore pendant quelques jours beaucoup de petites variations dans ma vue, et entre autres celle du fond de la tapisserie de trèfle, qui se trouvait quelquefois blanchâtre, d’autres fois dorée. Il faut remarquer que cette variété d’apparence cessait par intervalle, et que je voyais ordinairement les véritables tapisseries des deux chambres où je me tiens habituellement. Je dois observer que les changements d’apparence qui se faisaient sur mes tapisseries avaient lieu en même temps sur les chaises. Quelquefois les tapisseries disparaissaient pour faire place à une collection de vieux livres.

 

Après ces visions, ma vue est revenue ce qu’elle était auparavant, c’est-à-dire que je ne voyais de l’œil gauche qu’une très faible lumière. Quant à l’œil droit, j’en voyais assez pour me conduire et distinguer les objets à 50 ou 60 pas.

 

Les visions furent suspendues depuis le commencement de juillet jusqu’au 10 août. Elles recommencèrent par la vue des tapisseries garnies de fleurs de trèfle, qui bientôt firent place à des tentures de satin blanc, sur lesquelles se trouvaient des roses, et toutes sortes de figures. En allant dîner, je vis ma table couverte d’une magnifique nappe riche en dorure et, sur la table, des plats et des assiettes resplendissant des plus belles dorures. Ayant tourné la tête, ces jolies décorations s’éclipsèrent, et quand je vins à regarder la table, je n’y trouvai que la nappe ordinaire, et des plats et des assiettes de faïence blanches et bleues, et cependant il n’y avait en réalité sur la table que des plats d’argent.

 

Le lendemain j’eus une vision beaucoup moins gaie, beaucoup moins agréable. Les tapisseries vraies et fantastiques avaient disparu de mes deux chambres, je m’y trouvai entouré de murs nus, composés de pierre de taille dont je distinguais les joints et la chaux qui les unissait. Bientôt ces pierres de taille firent place à la brique et aux moellons, sans aucune espèce de replâtrage. Je ne laissais pas de voir quelquefois de jeunes demoiselles. Ces murs nus ne m’agréaient point.

 

Cette vision fut bientôt remplacée par une autre plus agréable. Un jour, assis dans mon salon sur un sopha, j’eus la visite d’un ami qui s’assit à ma droite. Pendant que nous causions, je m’aperçus qu’il se formait à ma gauche une sorte d’arcade ou de voûte. Mon ami s’étant retiré, je me retournai du côté de l’arcade, elle me parut donnant entrée à un grand cabinet voûté et fortement éclairé ; à main droite était ou paraissait être un grand tableau représentant un paysage, des arbres, des bosquets, une grande rivière qui paraissait venir d’une ville fort éloignée et très longue, au milieu de laquelle s’élevait un clocher de fer-blanc. À droite et à gauche de ce grand tableau s’en trouvait un grand nombre de plus petits, plus une table, un petit miroir, etc.

 

Au sortir de ce joli endroit, je trouvai ma chambre tapissée d’une simple étoffe de laine d’un vert pâle ; elle était couverte de tableaux de la grandeur de ceux du cabinet. La vue de ces tableaux me suivit de ma chambre dans mon salon, puis dans ma chambre à coucher, qui en était remplie jusque dessus le plafond.

 

Le lendemain, je vis, au lieu de la simple et modeste fontaine qui est à cent pas de ma maison, une grande et belle fontaine, ornée d’une grande colonne surmontée d’un globe, d’où partaient deux jets d’eau qui sortaient d’une tête de bronze, l’un au nord, l’autre au midi. Cette vision se dissipa au quatrième jour.

 

Une autre fois j’aperçus, vers l’angle de la maison où la cour se termine, une infinité d’atomes qui tournoyaient, puis je vis une fenêtre dans le mur de la cour, où en réalité il n’y en a jamais eu, puis un gros pigeon gris, ce qui m’étonna parce qu’il n’y a pas de pigeonnier dans le voisinage. Bientôt je vis arriver vers cette fenêtre supposée une dizaine de pigeons, dont deux se posèrent sur une branche d’arbre qui paraissait sortir du mur.

 

Le lendemain, assis dans ma chambre, ayant la fenêtre du côté droit, en l’absence du soleil, j’aperçus une multitude d’atomes en mouvement, quelques-uns semblaient tomber perpendiculairement, quelques-uns étaient gros, les autres plus petits (1).

 

Le jour suivant, j’allai à ma fenêtre dans l’espérance d’y revoir mes fantastiques pigeons, ils n’y étaient plus ; un vol d’alouettes les avaient remplacés, deux heures après leur départ parurent deux gros pigeons pattus, noirs et blancs, qui se perchèrent sur le toit de la maison voisine.

 

Comme je suis accoutumé à fumer le matin à ma fenêtre qui donne sur la rue, en me tournant à gauche, je fus surpris de voir un homme fumant aussi, dont la tête était plus élevée que la mienne, et qui, dans son habillement et toute son apparence, était complètement mon Sosie. Un instant après, j’aperçus entre nous deux un homme en chemisette, un bonnet sur la tête, qui s’avança comme pour voir à la rue. Je crus que c’était mon valet de chambre, je lui demandai ce qu’il voulait voir ; il disparut subitement, il n’est pas revenu depuis, mais mon Sosie fumeur revient tous les matins.

 

Puisque vous désirez que je vous donne une relation par écrit de mes visions, je vais tâcher de vous donner les suivantes par dates aussi régulières que possible. J’ai une chambre, à droite de la mienne, où je n’avais pas encore été depuis l’apparition de mes visions ; j’ai voulu voir mercredi, 13 août, si mes visions m’y suivraient. J’y entrai à dix heures du matin. On ouvrit les volets pour l’éclairer. Cette chambre est tapissée d’une tenture de Flandre en verdure, elle a un lit et des chaises écarlates.

 

En entrant, je ne vois que la tapisserie et le lit tels qu’ils sont réellement. Je m’assieds, et bientôt je vois peu à peu le fond de la tapisserie du haut jusqu’en bas prendre une couleur orangée, sur laquelle paraissaient différentes figures circulaires, longues et tournantes, d’un bleu pâle, bordées de noir de la largeur de trois doigts.

 

Vers les onze heures, regardant du côté de mon jardin, j’aperçus des atomes à 30 ou 40 pieds de moi, qui me parurent plus gros que les précédents. Ils se mouvaient circulairement et s’élevaient ; bientôt en sortit une douzaine de pigeons qui bientôt s’envolèrent à perte de vue. Mon Sosie avec sa pipe ne manqua pas de me faire une visite le matin.

 

La matinée de jeudi commença par le fumeur, puis par l’apparition de deux volées de pigeons qui se perdirent dans un petit nuage. L’après-dîner, j’allai dans mon salon m’asseoir dans le fond sur un sopha ; après quelques moments de tranquillité, je vis ma tapisserie se couvrir d’un vert pâle, et bientôt elle fut garnie d’une quantité de jolis tableaux de grandeur différente et placés dans le plus grand désordre.

 

Cette chambre était trop bien meublée pour n’y pas recevoir la visite de jolies demoiselles : elles étaient cinq, dont quatre paraissaient être de l’âge de onze à douze ans. Elles paraissaient de très bonne maison, richement habillées en robes de soie où dominait le jaune et des rubans roses ; elles étaient parées de beaux colliers de perles et de boucles d’oreilles en diamant. Elles tournèrent autour de moi, faisant sans doute quelque conte qui les faisait rire, l’une d’elles en riant montrait les plus belles dents. Elles s’en allèrent en passant derrière moi, par le côté gauche, c’est la route que prennent toujours celles qui viennent me faire visite.

 

Quelques moments après, il en vint trois autres, qui n’étaient pas si brillamment vêtues, c’étaient des filles de dix-huit à vingt ans, en habits d’indienne bleue, avec des bouquets blancs ; elles ne s’arrêtèrent pas beaucoup et prirent le chemin des autres. »

 

 

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Le reste du mémoire n’est guère qu’une répétition des visions de M. Lullin qu’il a eues jusqu’à ce moment : des mouchoirs bleus, des tapisseries de différentes couleurs et figures, ce qu’il appelle ces atomes qui, quelquefois, se changeaient en papillons blancs, ses trois jolies demoiselles, son fumeur avec la pipe, qui revenait tous les matins, etc.

 

M. Lullin le termine par les remarques suivantes : « Je n’ai jamais eu aucune de ces visions pendant que j’étais au lit, soit que je dormisse ou que je fusse éveillé. Ce n’est jamais qu’assis et bien éveillé que j’ai eu souvent la vision de personnages et de tableaux très variées et changeants.

 

Je dirai ici, à cette occasion, qu’un jour le doyen de messieurs nos médecins (M. Bonet), dont l’exercice et la pratique de plus de quarante-cinq ans lui ont acquis une juste confiance du public, vint me voir sur ce qu’il avait appris de mes visions, avec un de messieurs nos avocats, grand naturaliste et physicien, comme les ouvrages qu’il a donnés au public le démontrent (c’est ainsi qu’il désigne l’illustre Charles Bonnet) ; ils me prièrent de leur faire un narré de mes visions ; ce que je fis avec plaisir, et nous donna matière de nous entretenir agréablement.

 

Étant venus à parler des nouvelles du temps, le docteur était assis sur un sopha à ma droite, et l’avocat sur une chaise vis-à-vis de nous deux, lorsque parut l’un des plus jolis guindres (dévidoir) très composé, tournant rapidement et à côté de M. l’avocat.

 

Je leur dis : « Voilà, Messieurs, de quoi vous satisfaire. » Puis, ayant porté ma vue en face de la tapisserie à grands personnages, qui représente Daniel dans la fosse aux lions, je ne vis à la place qu’une tapisserie dorée, garnie de feuilles et de fleurs de trèfle, ce qui me fit dire à ces messieurs : « Vous m’avez bien promptement changé ma tapisserie en y mettant ce cuir doré ! » Hélas ! ces messieurs ne voyaient pas mieux cette nouvelle tapisserie que mon guindre !

 

Il y a dans ces visions de quoi m’étonner, puisque je ne suis ni n’ai jamais été visionnaire, bien loin de là, jouissant d’une parfaite santé, n’ayant jamais eu de maux de tête, ayant encore la mémoire très bonne, quoique entré, le dixième de ce mois d’août 1758, dans la quatre-vingt-dixième année de mon âge.

 

Toutes ces visions cessèrent dès le mois de septembre même année. »

 

Signé : LULLIN, de Confignon.

 

 

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Certificat de M. Charles Bonnet.

 

Je soussigné déclare que la signature Lullin de Confignon, qui est au bas du présent mémoire, est bien de M. Charles Lullin de Confignon, mon aïeul maternel, ancien syndic de notre république, qu’il m’a souvent entretenu des particularités singulières que renferme ce mémoire, que M. Lullin jouit encore à présent, à l’âge d’environ nonante et un ans, d’un jugement fort droit, d’une mémoire admirable et d’une santé parfaite, qu’étant avec lui, accompagné de M. Bonet, doyen de la faculté de médecine de notre ville, et nous entretenant de la guerre d’Allemagne, M. Lullin interrompit les réflexions judicieuses qu’il faisait sur cette guerre, pour nous dire qu’il apercevait une vision : c’était celle d’une machine à dévider ; il nous montra la place où il la voyait, s’en amusa (2), et reprit ensuite le fil de ses réflexions.

 

Quoique d’autre main soit écrit, à Genève le 11ème de novembre 1759.

 

Charles BONNET.

 

 

Cette dernière phrase soulignée est toute de la main de Charles Bonnet.

 

L’attestation qui suit est tout entière de la main du docteur Bonet.

 

Je soussigné, docteur en médecine, atteste que le contenu de la déclaration précédente de M. Bonnet est exactement vrai, que j’ai assisté à la conversation ci-mentionnée, pleine d’un sens droit et de réflexions judicieuses, laquelle fut tout d’un coup interrompue par ledit seigneur Lullin pour nous faire part d’une vision d’objets qu’il nous nomma, et incontinent reprit le fil de son discours. J’atteste, en outre, que ledit seigneur jouissait alors d’une santé parfaite et très vigoureuse, et d’un tempérament sanguin, ayant été sujet, peu de temps auparavant, à quelques saignements de nez périodiques, voix forte, et malgré son grand âge, la face sans rides et d’un bon coloris.

 

Genève, 23 novembre 1759. BONET, Dr-Méd., doyen.

 

 

Voici, comme épilogue, ce que dit de ce mémoire Charles Bonnet dans son Essai analytique de l’âme :

 

« Je pourrais raconter sur ce sujet (les hallucinations) un cas fort singulier et qui passerait pour fabuleux, s’il n’était appuyé sur des témoignages dignes de foi. Mais l’exposition de ce phénomène psychologique demanderait un écrit à part, que je pourrai publier quelque jour avec ses preuves justificatives. Je me bornerai donc à dire que je connais un homme respectable, plein de santé, de candeur, de jugement et de mémoire, qui en pleine veille, et indépendamment de toute impression du dehors, aperçoit de temps en temps devant lui des figures d’hommes, de femmes, d’oiseaux, de voitures, de bâtiments, etc. Il voit ces figures se donner différents mouvements, s’approcher, s’éloigner, fuir, diminuer et augmenter de grandeur, paraître, disparaître, reparaître, il voit des bâtiments s’élever sous ses yeux, et lui offrir toutes les parties qui entrent dans leur construction extérieure. Les tapisseries de ses appartements lui paraissent se changer tout à coup en tapisseries d’un autre goût et plus riches. D’autre fois, il voit les tapisseries se couvrir de tableaux qui représentent différents paysages. Un autre jour, au lieu de tapisseries et d’ameublements, ce ne sont que des murs nus et qui ne lui présentent qu’un assemblage de matériaux bruts. Mais si j’entrais dans un plus grand détail, je décrirais le phénomène, et je ne veux que l’indiquer. Toutes ces peintures lui paraissent d’une netteté parfaite et l’affecter avec autant de vivacité que si les objets eux-mêmes étaient présents. Mais ce ne sont que des peintures, car les hommes et les femmes ne parlent pas, et aucun bruit n’affecte son oreille. Tout cela paraît avoir son siège dans la partie du cerveau qui répond à l’organe de la vue. La personne dont je parle a subi en différents temps l’opération de la cataracte aux deux yeux. Le grand succès qui avait d’abord suivi cette opération ne se serait sans doute point démenti, si un goût trop vif pour la lecture avait permis au vieillard de ménager l’organe comme il demandait à l’être. Actuellement l’œil gauche, qui était le meilleur, est presque sans fonctions ; l’œil droit lui permet encore de distinguer les objets qui sont à sa portée. Mais ce qu’il est très important de remarquer, c’est que ce vieillard, comme les visionnaires, ne prend pas ses visions pour des réalités : il sait juger sainement de toutes ces apparitions, et redresser toujours ses premiers jugements. Ces visions ne sont pour lui que ce qu’elles sont en effet, et sa raison s’en amuse. Il ignore d’un moment à l’autre quelle vision s’offrira à lui : son cerveau est un théâtre dont les machines exécutent des scènes qui surprennent d’autant plus le spectateur qu’il ne les a point prévues. »

 

Ce vieillard respectable est M. Charles Lullin, mon aïeul maternel, mort en 1761, dans la quatre-vingt-douzième année de son âge, et qui avait rempli dignement une des premières charges de notre république. Il jouissait encore dans sa grande vieillesse d’une heureuse mémoire ; il lisait beaucoup, retenait assez et aimait à s’entretenir de ses lectures avec ses amis. Il se plaisait surtout à l’histoire et à la politique. J’étais du nombre de ceux qui le fréquentaient le plus, et il m’était souvent arrivé de le voir interrompre le récit de quelque événement historique pour s’occuper d’une vision qui s’offrait à lui dans ce moment. « Voilà, me disait-il, ma tapisserie qui se couvre de tableaux, les cadres en sont dorés, etc. » Un moment après, c’était une autre décoration ou quelque autre vision qu’il me décrivait en détail, et, après avoir badiné sur les jeux de son cerveau, il reprenait tranquillement le fil de son discours. Il voulut bien à ma prière dicter à son secrétaire la singulière histoire de ses visions, et je garde son écrit, signé de sa main, comme un morceau très curieux de psychologie.

 

J.-P. M., Dr.

 

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(1) Il est difficile de savoir ce qu’entend M. Lullin par atomes, grands et petits. Probablement notre intéressant visionnaire ne savait pas le grec.

 

(2) S’en amusa : Voilà qui établit l’immense différence de l’hallucination de l’homme éveillé avec celle du rêve de l’homme qui dort. Le premier ne croit point à la réalité de sa vision ; l’homme endormi ne doute pas de la réalité de son rêve ; celui-ci peut en éprouver un douloureux cauchemar, celui-là peut rire de sa vision et en amuser les autres.

 

 

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(Bibliothèque universelle de Genève, Genève : Joël Cherbuliez, tome 28, 1855)