LOUPGAROUX

 

Monomanie prétendue homicide. – Pierre Burgot et Michel Verdung s’avouent coupables du crime d’homicide et de lycanthropie, et sont brûlés vifs à Poligny.

 

1521.

 

Burgot, dit le Grand-Pierre et Verdung-Michel, comparaissent devant l’inquisiteur Boin ; ces deux hommes sont poursuivis comme magiciens et accusés de s’être transformés en loups-garous.

Pierre Burgot formule la confession que l’on va lire :

 

« J’appartiens depuis à peu près dix-neuf ans à la secte des adorateurs du démon. Je me suis laissé embaucher par un diable un jour de foire de Poligny, à la suite d’un orage affreux qui avait dispersé tous les bestiaux et jeté les villageois dans la consternation. J’ai cédé aux instances et aux promesses d’un cavalier vêtu de noir qui s’est fait connaître pour un serviteur de Belzébuth, qui m’a donné l’assurance que je parviendrais à trouver mon troupeau et que son maître m’accorderait des largesses si je voulais consentir à m’enrôler sous la bannière de Lucifer. J’étais éperdu, courant dans la campagne, sans savoir si je parviendrais à rassembler quelques moutons ; je me suis décidé à accepter les offres de ce démon. Au bout de quelques jours, je me suis retrouvé en présence du même cavalier ; j’ai fléchi le genou, j’ai consenti à rendre hommage au diable, j’ai renoncé aux grâces du baptême, à l’amour de Dieu, à la Vierge, aux saints, et baisé la main du diable qui m’a semblé froide comme celle d’un cadavre ; le démon s’est engagé à veiller à la garde de mon troupeau et à me procurer de l’argent. J’ai cessé de réciter le credo, j’ai cessé d’assister aux cérémonies du culte ; à peine si j’osais entrer dans l’église vers la fin de la messe et après la consécration de l’eau. Pendant deux années que j’ai tenu mes promesses à Satan, je n’ai rien eu à craindre pour mon troupeau. J’ai fini par oublier mes engagements et je suis revenu dans le saint lieu comme par le passé, recommençant à réciter mes prières comme un fidèle chrétien. Mon coaccusé m’a de nouveau entraîné dans la voie de la perdition en me faisant accroire qu’à la fin j’obtiendrais des richesses et en me faisant renouer avec Satan.

Après être tombé dans cette dernière faute, je suis allé un soir avec Michel à une réunion de sorciers qui prenaient leurs ébats dans un bois ; l’assemblée était nombreuse ; les assistants tenaient en main une bougie de cire verte, d’où émanait une lueur bleuâtre.

Un autre soir, Michel m’a proposé de courir à travers la campagne, rappelant à mon souvenir la foi jurée par moi au démon. J’ai donné mon consentement, mu par l’appât de la fortune. Michel possédait une pommade dont il m’a frotté à nu ; à peine cette opération était-elle terminée que je me suis vu sous la forme d’un loup ; je marchais à quatre pieds, mes membres étaient velus et couverts de longs poils ; je parcourais l’espace avec la rapidité du vent, et ce miracle s’opérait par l’assistance du diable qui me faisait pour ainsi dire voler par la force de son pouvoir ; Michel s’est frotté à son tour ; telle a été la vélocité de sa course, que l’œil avait de la peine à suivre ses mouvements. Cette première métamorphose n’a pas duré plus de deux heures ; pour reprendre nos anciens traits, nous avons eu recours à une graisse qui était douée, à ce qu’il paraît, d’une efficacité particulière. La pommade dont nous nous servons pour obtenir d’être transformés en loups nous est apportée par nos démons, qui se nomment l’un Guillemin et l’autre Moyset. Je me sentais accablé de lassitude à la suite de ces excursions ; j’avais peine à me tenir debout ; le diable affirmait que bientôt je ne ressentirais plus une pareille fatigue.

Une nuit, mettant à profit les leçons de Michel Verdung, j’attaquai à belles dents, aussitôt que je me sentis transformé en bête féroce, un jeune garçon âgé de six à sept ans, que je me proposais de tuer ; ses cris, ses vociférations m’empêchèrent d’en venir à mes fins ; je fis aussitôt retraite ; je gagnai en toute hâte l’endroit où j’avais caché mes habits et je parvins, en me frottant le corps avec de l’herbe, à recouvrer la forme humaine. Une autre nuit que j’étais transformé en loup, ainsi que Michel, et que nous parcourions ensemble la campagne, nous sommes venus à bout de tuer une femme qui cueillait des légumes. Nous nous disposions à traiter avec la même cruauté un individu qui parvint à prendre la fuite et qui ainsi se trouva soustrait à notre fureur.

Une autre fois, nous avons donné la mort à une petite fille âgée d’environ quatre ans ; à l’exception des bras, tout son cadavre a servi à assouvir notre faim. Michel trouva cette chair délicieuse bien qu’elle répugnât beaucoup à mon estomac.

Dans une autre circonstance, nous avons tué ensemble une autre petite fille ; c’est au cou que nous suçâmes son sang et que nous attaquâmes sa chair.

Une troisième victime du sexe féminin a été immolée encore par Michel et par moi ; j’étais affamé, j’ai mangé une partie des entrailles de cette enfant.

Enfin nous avons tué une quatrième fille, âgée d’environ neuf ans, qui avait refusé de m’assister de ses aumônes.

J’ai commencé aussi par blesser avec mes dents une chèvre qui paissait dans la campagne ; je me suis servi ensuite d’un instrument tranchant pour couper la gorge à cet animal.

J’étais complètement nu lorsque mes métamorphoses d’homme en bête devaient s’effectuer ; j’ignore ce que devenait ma peau de loup lorsque je redevenais homme. Michel ne laissait pas de rester vêtu pendant qu’il se sentait transformé en loup-garou.

Il nous est arrivé plus d’une fois de nous accoupler avec des louves ; nous éprouvions autant de plaisir pendant ces accouplements que si nous eussions été unis à nos femmes.

La durée de notre transformation en loups n’a pas toujours été aussi longue que nous l’eussions désiré, et nous redevenions quelquefois hommes après un très court délai. Nous avons eu en notre possession les poudres les plus vénéneuses ; le seul contact de ces substances suffisait pour entraîner la mort des êtres qu’elles atteignaient. »

 

Michel Verdung confirma toutes les assertions de son coaccusé ; seulement ces lycanthropes se trouvèrent plus d’une fois en désaccord, lorsqu’on leur demanda des explications circonstanciées sur les lieux où ils avaient accompli tous leurs homicides. Tous deux subirent la peine du feu. (1)

Boguet, qui remplissait les fonctions de juge criminel dans le comté de Bourgogne vers la fin du seizième siècle, et qui s’était trouvé à même de causer de ce procès avec d’anciens contemporains des condamnés, cite le nom d’un troisième lycomane appelé Philibert Montôt. Il prétend aussi que Michel, qu’il nomme Udon et non Verdung, fut arrêté dans une cabane après avoir été blessé, pendant qu’il se croyait loup, par un gentilhomme du pays. Il ajoute que l’on a vu de tout temps les tableaux de ces trois sorciers en l’église des Jaccopins de Poligny. (2)

Guillaume d’Auvergne rapporte le fait d’un mélancolique qui s’absentait quelquefois de son domicile à certaines heures de la journée, et qui affirmait en rentrant dans sa maison qu’il venait de donner la chasse à des innocents, et qu’il lui arrivait souvent d’être transformé en loup ; on ne tarda pas à découvrir, en suivant la trace de ce prétendu loup-garou, que par le fait il se retirait dans une caverne obscure où il restait plus ou moins longtemps ravi en extase. C’était au sortir de pareils accès, qu’il se vantait d’avoir porté la terreur dans le voisinage des habitations. À l’aide de soins convenables, cet homme fut rendu à son ancien bon sens. La déposition des lycanthropes de Poligny mérite-t-elle plus de confiance que le témoignage de ce dernier extatique ? Sommes-nous tenus à croire que deux misérables rustres, évidemment dominés par des idées maladives, aient pu tuer comme à loisir au moins cinq personnes et dévorer leur chair toute pantelante, sans être inquiétés par les parents, par les voisins de toutes ces victimes de leur cruauté ? Wier, dans le long commentaire qu’il fait sur le procès de Burgot et de Michel Verdung, ne craint pas de soutenir qu’il faudrait être privé de toute espèce de bon sens pour ajouter foi aux crimes de ces deux lycomanes. Qu’importe en effet que ces deux pâtres indiquent avec une certaine précision le sexe, l’âge, le genre de mort des sujets qu’ils prétendent avoir été par eux tués et dévorés ; qu’ils indiquent avec une sorte d’affectation l’impression produite sur leur palais par le goût du sang et de la chair crue, quand tout semble devoir faire croire que ce sont des hallucinations qui les portent à émettre de pareilles assertions ? Ne jurent-ils pas aussi qu’ils se sont unis à des louves, que ces accouplements leur procuraient de délicieuses jouissances, qu’ils se sont vus plus d’une fois couverts de poils, qu’ils fendaient l’air, en battant la plaine avec la rapidité d’un trait, qu’ils apercevaient devant eux le démon qui leur servait de guide ? Il n’y a que des imbéciles ou des monomaniaques qui puissent débiter et affirmer des choses aussi peu vraisemblables ou aussi ridicules. Quand il serait vrai, comme l’assure Boguet, qu’un chasseur eût blessé Verdung dans un moment où il faisait le loup-garou, on ne pourrait pas cependant inférer avec certitude de là que ce pâtre avait réellement tué et mangé avec son coaccusé une femme et quatre petites filles. Sans doute le délire de la lycanthropie tenait, dans plus d’une circonstance, de la monomanie homicide ; mais il est difficile d’apprécier, d’après les faits qui nous ont été transmis, quels sont les cas où les lycomanes ont en réalité répandu le sang humain. Il n’est point dit, dans le procès de Poligny, que les restes des cinq cadavres dont les accusés prétendaient avoir entamé la chair aient été présentés aux juges ; eût-on manqué, dans le cas où cinq meurtres aussi atroces eussent été commis dans un aussi petit endroit, d’insister sur le siège, le nombre, la profondeur des blessures relatées sur le corps des victimes ? La procédure ne mentionne, par le fait, aucun corps de délit, et c’est d’après le dire de deux aliénés qu’on a admis que des scènes de carnage avaient eu lieu en 1521 dans cette partie de la Franche-Comté. En somme, l’on ne peut qu’approuver les auteurs qui ont refusé de s’en rapporter à la déclaration de deux malheureux qui couraient au-devant de la mort avec une sorte d’empressement, et de gaieté de cœur.

Wier pense que ce fut peut-être l’usage des frictions narcotiques qui contribua à troubler le cerveau et à faire naître les différentes hallucinations de Burgot. Sans rejeter absolument cette supposition qui semble appuyée par le témoignage des accusés, je ferai remarquer qu’à l’époque du procès, plus de dix-huit ans s’étaient écoulés depuis que Burgot avait éprouvé sa première vision, et que le jour où il avait cru faire la rencontre du diable monté sur un cheval noir, il ne lui était certainement pas venu à l’idée de se procurer des rêves fantastiques, en se frottant le corps avec des onguents. Il est donc très douteux que les accès de lycanthropie de Burgot aient été provoqués avec intention.

J’ignore si les lycanthropes de Poligny parcouraient effectivement les champs et les bois pendant leurs paroxysmes ; on vient de voir que le malade cité par Guillaume d’Auvergne ne bougeait pas de sa place, bien qu’il crût agir ; mais Peucer cite le fait d’un autre lycanthrope qui éventra un cheval en cherchant à abattre avec une faux un papillon qu’il prenait pour un diable.

 

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(1) Wieri, Opera omnia, etc., p. 494.

(2) Boguet, Discours des sorciers, etc., édit. de Lyon, 1603, p. 151.

 

 

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(L.-F. Calmeil, De la folie, considérée sous le point de vue pathologique, philosophique., historique et juridique depuis la naissance des sciences en Europe jusqu’au dix-neuvième siècle, tome Ier, Paris : J.-B. Baillière, 1845)