SERPENT11
 

Monsieur N est très heureux de partager avec vous cette merveilleuse anecdote sur Charles Nodier. À sa connaissance, elle n’avait encore jamais été reproduite.

En dépit de certains détails troublants destinés à attester l’authenticité de l’ouvrage, le volume décrit ci-dessous est inconnu aux catalogues de la Deutsche Nationalbibliothek ; nous n’avons réussi à en localiser aucun exemplaire ni à en trouver mention nulle part. Nous nous contenterons donc, jusqu’à preuve du contraire, de le classer dans les rayonnages de la « bibliothèque imaginaire. »

Et si, pourtant…
 
 
BOAS
 
 

Il nous est passé sous les yeux, ces jours derniers, un volume fort singulier, imprimé, en langue allemande, à Leipsick, et précédé d’une page de Charles Nodier. Ce volume a pour titre : les Derniers Moments d’un homme avalé par un serpent. Nodier explique l’origine de ce livre bizarre dans des termes qu’une rapide lecture nous semble pouvoir résumer en ce qui suit.

À l’époque où Victor Hugo fit paraître le Dernier Jour d’un condamné, ouvrage dont l’impression fut si profonde sur les imaginations engourdies dans le vasselage classique, un jeune écrivain, aujourd’hui critique célèbre, conçut une sorte de parodie de l’œuvre psychologique en si grand vogue. C’était l’histoire des sensations d’un homme avalé par un serpent.

Seulement il arriva ceci : c’est qu’à mesure que le critique écrivait, prenant son sujet plus au sérieux, l’idée d’une parodie s’évanouit devant sa conviction à décrire et à peindre les tortures de cet homme fasciné, avalé par le boa ! Passionné pour son œuvre à la fois fantastique et réelle, il réunit quelques amis pour leur lire les cinq ou six chapitres déjà écrits et excita chez les auditeurs, gens d’élite, Charles Nodier en était, une sensation aussi vive que bizarre. La lecture achevée au milieu des transports de ses amis, l’auteur avoua une chose : c’est qu’il ne savait comment terminer son histoire !… Et, en effet, on comprend toute la difficulté de constater le point précis où devaient finir les sensations de l’homme…sans parler même de l’étrangeté de la révélation sur tout ce qui précédait l’instant suprême et fatal.

Charles Nodier, très épris de cette idée folle et de l’émouvante façon dont elle avait été traitée, demanda à emporter le manuscrit pour chercher un dénouement. L’auteur laissa faire, mais Nodier ne trouva pas ou ne chercha pas ce qu’il avait promis. Le manuscrit fut oublié, enfoui dans des catacombes bibliographiques ; les années s’écoulèrent, puis Nodier mourut….

Et voilà qu’aujourd’hui paraît, traduit, et formant 220 pages, cet étrange récit, non terminé, sans nom, et seulement précédé de quelques lignes évidemment accommodées à l’aide d’une note que Nodier plaça, dans le temps, en tête du manuscrit confié !

Comment ce récit, probablement oublié de son auteur lui-même, est-il allé, après vingt-cinq ans, se faire traduire et publier en Allemagne ? Comment est-il sorti des mains de Charles Nodier ? Dans quelqu’une des ventes qu’il fit de certaines parties de sa bibliothèque probablement. Dans tous les cas, le fait est bizarre, aussi bizarre que l’œuvre elle-même qu’il met en lumière, sous l’abat-jour de la traduction.
 

ANDRÉ

 
 

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( in Le Monde illustré, journal hebdomadaire, n° 7, 30 mai 1857)