MENE1
 
À Pierre Hepp.
 
 

Si je ne prétends imposer aucune explication du fait bizarre que je vais rapporter et dont je me borne à certifier l’exactitude, je voudrais, en retour, que l’on s’abstînt également d’y voir un indice défavorable à mon état d’esprit. Je n’ai pas grand goût pour la réputation d’un homme à imaginations, et je ne tiens pas plus à passer pour ce qu’on appelait jadis un visionnaire ou un songe-creux qu’à être pris pour ce qu’on nomme aujourd’hui un halluciné ou un névropathe. Il me serait fort peu agréable d’être considéré comme un fou. Une pareille opinion me nuirait extrêmement. Le genre de travaux où je m’occupe me rend nécessaire l’estime des gens de sens. Aussi, aurais-je peut-être mieux fait de taire ce que je me laisse aller à raconter.

Néanmoins, vous ayant promis ce récit, je tiendrai ma promesse ; mais, auparavant, je prendrai la précaution de déclarer que, d’avance, je consens très volontiers à admettre que j’ai été, dans ce qui va suivre, le jouet de quelque coïncidence ou la dupe de quelque mystificateur. On pourra donc s’amuser de ma crédulité mais non suspecter ma bonne foi ni douter de ma raison.

Voici les faits. L’automne dernier, vers le milieu du mois de novembre, comme je me préparais au travail de l’hiver, je voulus mettre de l’ordre dans les notes, prises antérieurement, d’un petit ouvrage d’histoire que je me proposais de rédiger pour une revue qui me l’avait demandé. C’était une étude sur le maréchal de Manissart, le rival des Villars et des Luxembourg, et le héros du fameux siège de Dortmüde. Or, en consultant mes documents, je m’aperçus que j’avais besoin, pour un détail de physionomie, de revoir le portrait du maréchal par Rigault, qui est au musée de Versailles. Cette course décidée, j’attendis un jour favorable pour me rendre à la ville du Grand Roi. Je voulais profiter de ma promenade pour faire un tour dans le parc, si beau en cette saison ; mais les après-midi qui suivirent furent pluvieuses. Néanmoins, comme le temps pressait, j’en choisis une qui me parut ne devoir pas être trop mauvaise, et je me mis en route aussitôt après mon déjeuner.

Arrivé à Versailles, je me dirigeai vers le château. Au vestiaire, qui est près de la chapelle, je confiai au gardien mon parapluie et je montai le petit escalier qui mène aux grands appartements. Jamais je n’entre en cette admirable demeure sans éprouver le sentiment de sa grandeur et de sa magnificence. Je marchais donc dans ce souverain décor de gloire quand, parvenu au Salon de la Guerre, je me souvins soudain du but de ma visite. À quoi pensais-je, donc ? Le portrait de mon Manissart était au rez-de-chaussée, dans les Salles des Maréchaux. Il me fallait réparer mon inadvertance ; mais, sans doute, ce jour-là, j’étais quelque peu distrait, car, au bout d’un moment, au lieu d’avoir regagné la sortie des appartements, je me trouvai dans la pièce qui fut la chambre à coucher du roi.

Vous connaissez cette chambre, avec son lit monumental et empanaché qu’isole une balustrade dorée. Vous connaissez aussi, au chevet du lit, l’étonnant médaillon en cire de Benoît, qui représente Louis XIV âgé. Je m’étais approché pour regarder l’extraordinaire effigie du vieux monarque. Le royal visage, modelé en une cire colorée qui semble prodigieusement vivante, montre, sous l’abondante et sévère perruque, son profil orgueilleux et sénile, au nez hautain, à la lèvre pendante en lippe. C’est bien là le vieux Louis, maniaque et superbe, endurci par cinquante années de règne, toujours grand, malgré le déclin de ses forces et de son astre, celui dont la présence despotique emplit encore l’énorme palais qu’il a construit et qu’il semble toujours hanter de son ombre glorieuse et taciturne.

Je serais resté là longtemps, à contempler la fascinante et royale image, si un groupe de touristes, accompagnés par un guide à casquette, ne fût venu troubler ma rêverie. Je jetai un dernier regard au surprenant chef-d’œuvre et je me dirigeai, pour de bon cette fois, vers les Salles des Maréchaux, où m’attendait, son bâton fleurdelisé à la main, mon brave maréchal de Manissart, montrant d’un geste héroïque à l’admiration de la postérité les remparts de Dortmüde en flammes.

Lorsque j’eus repris mon parapluie au vestiaire et que je me trouvai sur la terrasse du château, j’eus un moment d’hésitation. Le ciel s’était couvert. De gros nuages s’amoncelaient au-dessus des verdures rouillées du parc. Les bassins du parterre d’eau étaient si ternes que les statues qui l’entourent y reflétaient à peine leurs formes de bronze. Les rares promeneurs se hâtaient. Je crus même sentir quelques gouttes de pluie. Néanmoins, malgré l’heure déjà tardive et le temps menaçant, il m’en coûtait de ne pas pousser jusqu’aux Trianons.

Certes, j’aime bien le parc de Versailles, mais celui du Grand Trianon m’a toujours paru plus beau encore. Nulle part au monde, on ne peut goûter la mélancolie de l’automne dans un plus noble décor. Tant pis si je devais être mouillé ! D’ailleurs, une fois là-bas, il y aurait bien quelque fiacre pour me ramener à la gare. Ma résolution était prise et, d’un bon pas, je me mis en chemin, sans me préoccuper davantage de ce qui pourrait arriver.

À peine avais-je franchi le portail par où l’on pénètre dans les jardins de Trianon que je compris que je n’avais pas à regretter mon imprudence. Bien souvent, j’avais erré à l’automne dans leurs allées jonchées de feuilles mortes et rôdé autour de leurs bassins mélancoliques, mais jamais je ne les avais vus imprégnés d’une telle tristesse, si morts en leur solitude, si étrangement déserts que par cette fin de journée molle et grise. Toujours, j’avais partagé leur charme d’arrière-saison avec quelques visiteurs attirés comme moi par leur prestige automnal. Mais aujourd’hui personne n’en troublait l’étrange silence et le muet abandon. Ils étaient à moi, à moi seul. Seul, je jouissais de leur morose et noble beauté. Aussi me sentais-je un singulier désir de les parcourir tout entiers, de n’en pas laisser un coin inexploré. Il me semblait qu’ils avaient un secret à me confier et que j’allais surprendre enfin l’énigme de leur mystère.

Assis sur un banc, que j’avais choisi pour me reposer un instant et dont je caressais de la main le marbre velu de mousse, je méditais ces impressions, quand je crus entendre un bruit de pas. Je prêtai l’oreille. Je ne m’étais pas trompé. Le pas se rapprochait. Soudain, j’éprouvai une curiosité sympathique pour le promeneur invisible. À ce moment même, il débouchait d’une des allées aboutissant au rond-point où je me trouvais et qu’il traversa lentement, sans me voir. C’était un homme âgé, à en juger d’assez loin. Il marchait pesamment en s’aidant d’une canne. Il était enveloppé d’une vaste houppelande et coiffé d’un feutre à larges bords d’où s’échappaient par derrière des cheveux longs. Il portait des culottes et des bas de bicycliste. Ce devait, sans doute, être quelque peintre, et son allure, quoique un peu bizarre, ne manquait pas de dignité. Mais le plus singulier, c’était qu’en l’apercevant, j’avais été sur le point de me lever. Oui, j’avais l’impression que c’était moi qui troublais sa promenade et non lui qui dérangeait ma rêverie, et quand il eut disparu, j’éprouvai un malaise si indéfinissable que je quittai mon banc et que je pris une des allées qui ramènent vers les parterres.

J’avais bien fait, du reste, de ne pas m’attarder davantage, car le crépuscule venait rapidement, rendu plus sombre par les nuages noirs qui s’accumulaient au ciel. Cette fois, il n’y avait pas à en douter, la pluie était proche. Il était temps de partir. Trouverais-je au moins un fiacre ?

Il n’y avait naturellement pas une voiture devant Trianon, et l’averse, qui avait commencé comme je sortais du jardin, ruisselait maintenant sur les pavés de l’avant-cour. C’était un véritable déluge, dont je m’abritais tant bien que mal sous mon parapluie, tout en observant si je ne verrais pas poindre au bout de l’avenue quelque lanterne secourable. Mais rien. La situation devenait désagréable. Je commençais à maugréer, quand un bruit de roues se fit entendre. Une grosse voix me criait :

« Hé ! bourgeois ! ça va-t-il, pour Versailles ?… Attendez que j’allume. On n’y voit goutte. Allons, montez ! Est-ce que le vieux est avec vous ? »

Je regardais dans la direction que le cocher m’indiquait avec son fouet. Sous l’averse redoublée, je reconnus mon promeneur de tout à l’heure. Il agitait sa canne en signe d’appel, croyant sans doute la voiture vide, car j’étais déjà installé sur les coussins râpés.

Décemment, je ne pouvais abandonner ce vieil homme, par un temps pareil, en ce lieu isolé.

À ma voix et à l’offre que je lui faisais de le reconduire, il avait porté vivement la main à son feutre. Les bords trempés d’eau se rabattaient si bien sur son visage que je n’en distinguais pas les traits, d’autant plus que je m’étais rejeté au fond du fiacre pour lui faire place. Sans mot dire, il avait accepté mon invitation et était monté auprès de moi, et voici que nous roulions maintenant sur le sol inégal de l’avenue cabotante, où le ciel continuait à verser ses cataractes.

Nous allions ainsi depuis un moment sans que mon hôte véhiculaire eût prononcé une seule parole. Dans l’obscurité du fiacre, je voyais ses mains croisées sur le bec de sa canne, mais le feutre toujours rabattu me cachait toujours sa figure. Une ou deux fois, je tentai d’engager la conversation, mais sans succès, et je finis par me résigner au mutisme de l’inconnu. Décidément, le bonhomme n’était pas bavard ; du reste, si je lui avais offert l’hospitalité de ma guimbarde, ce n’était point pour écouter ses propos, mais pour lui éviter quelque bonne fluxion de poitrine. Libre à lui de se taire ! D’ailleurs, nous approchions. Les réverbères du boulevard de la Reine apparaissaient. Il ne me restait donc plus qu’à demander à mon silencieux compagnon où il voulait que je le déposasse.

J’allais lui adresser cette question, quand il fit un mouvement pour mettre la main dans sa poche. À ce moment, nous passions devant une boutique vivement éclairée, et le visage de l’inconnu m’apparut en pleine lumière. Je faillis pousser un cri de surprise. Ce long nez, ces yeux aux paupières lourdes, cette lippe pendante, cette face orgueilleuse et sénile, c’était celle-là même dont j’avais, quelques heures auparavant, contemplé l’image royale et dure dans la cire de Benoît, et qui, par quelque jeu du hasard, revenait devant moi en une prodigieuse et fortuite ressemblance. J’étais en présence d’une prodigieuse coïncidence physique. La nature s’était amusée à se répéter ironiquement et à affubler le pauvre homme qui se trouvait à côté de moi, dans ce fiacre, du masque souverain dont elle avait pétri jadis, pour d’autres destins, la forme célèbre et glorieuse.
 
 
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Un coup sec frappé à la vitre du fiacre et son arrêt brusque me tirèrent de ces réflexions. Mon étrange compagnon avait ouvert la portière et mis pied à terre. Il soulevait son feutre et, de sa bouche édentée où les mots sifflaient un peu, je l’entendis me dire :

« Permettez-moi, monsieur, de partager avec vous le prix de cette voiture, et merci de m’avoir ramené jusque chez moi. »

Et en même temps que, de la place d’Armes, où nous étions, il désignait la haute grille dorée et la masse confuse du château, le singulier ménechme faisait signe au cocher de continuer sa route vers la gare.

Ce ne fut qu’une fois en wagon que je songeai à examiner la pièce d’argent que l’inconnu m’avait glissée dans la main avant que j’eusse pu m’y refuser. Elle portait l’effigie du Grand Roi et, en exergue, l’inscription latine : Ludovicus XIV, rex Galliæ et Navarræ, avec le millésime de 1701.
 
 

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(Henri de Régnier, in Vers et Prose, n° 16, quatrième année, tome XVI, décembre 1908, janvier-février-mars 1909. Les illustrations sont celles de la parution dans Touche à tout, troisième année, n° 2, février 1910)