AN2000RENARD
 
 

Au mois de mars 1938, le célèbre physiologiste Clément Choysel, ayant trouvé le moyen de réaliser ce qui, jusqu’alors, n’avait été qu’imaginé par quelques romanciers épris de fantaisie, s’endormit volontairement pour une période de soixante-deux ans. Il en avait quarante-cinq.

L’opération, assez compliquée, de sa mise en sommeil se fit en présence de sa nombreuse famille et de plusieurs savants, ses amis et collaborateurs. Ces derniers, bien entendu, n’ignoraient rien de ce qu’il faudrait faire, en l’an 2000, à pareille saison, pour réveiller Clément Choysel, si toutefois la chose était possible. Le fils aîné du dormeur, Stéphane Choysel, avait pris la direction de toute l’affaire et entendait suivre, avec une méticuleuse fidélité, les instructions de son audacieux père. Mais il va sans dire que ces messieurs comptaient sur leurs successeurs et non sur eux-mêmes pour procéder, soixante-deux ans plus tard, au ravivage du distingué sujet.

Clément Choysel, bien persuadé que sa méthode permettrait qu’on l’éveillât, au seuil du XXIe siècle, sans que l’âge eût marqué sa trace sur son corps endormi, ferma les yeux sur la vision du laboratoire où l’assistance émue le regardait s’assoupir…

Il les rouvrit, ces yeux, sur le spectacle d’une immense salle, d’une sorte de cirque dont les hauteurs s’arrondissaient en coupole. Une foule innombrable occupait les gradins. Il en était le centre. Des personnages, vêtus de maillots blancs et collants, l’entouraient. L’un d’eux, qui guettait à coup sûr le lever des paupières, lui dit doucement à l’oreille :

« Bonjour, grand-père ; ne parlez pas encore. Je suis votre petit-fils : Arthur. C’est aujourd’hui le 30 mars 2000, jour que vous avez fixé vous-même. J’espère que vous avez bien dormi. Nous vous transporterons dans une jolie chambre tranquille dès que vous aurez pu témoigner manifestement votre retour à la vie. C’est à cause du public. Je n’ai pas cru devoir négliger une aussi magnifique occasion de faire recette. Vous m’approuverez, j’en suis sûr…

– À boire ! » murmura Clément.

Et il éternua, ce qui est classique. Aussitôt, une ovation retentit. Clément Choysel, ayant bu un peu d’eau sucrée, fut emmené sur une civière. Il remarqua, en ce moment, que la gigantesque salle était éclairée à l’électricité. La foule se pressait sur son passage ; les faces de tous ces gens-là lui semblèrent blafardes ; mais il était encore dans un état de faiblesse qui le laissait indifférent aux détails de l’ambiance.

Quelques heures plus tard, il en allait tout autrement. Clément Choysel, revigoré par l’ingestion de drogues appropriées, causait au ralenti avec son petit-fils.

Le docteur Arthur Choysel avait soixante-cinq ans et paraissait de vingt ans plus âgé que son aïeul, lequel avait vraiment assez bon visage, malgré sa maigreur et en dépit de sa barbe, qui avait poussé drue et bien noire, accentuant le creux des joues.

Clément Choysel s’enquit des uns et des autres, morts et vivants. Mais, scientifique avant tout, il s’intéressait principalement aux observations qu’on avait faites de son cas durant son long sommeil, ainsi qu’à l’état du monde en cette année de grâce 2000 après Jésus-Christ. Il ne doutait pas que la science n’eût fait des progrès inouïs ; que la civilisation ne se fût admirablement raffinée ; et, se rappelant les « anticipations » qu’on avait faites jadis pour tenter de prévoir ce que serait l’an 2000, il était impatient de voir si la réalité en confirmait quelques-unes.

« À propos, dit-il, je suppose que nous sommes à Paris ?

– Certes !

– Ne pourrait-on me transporter dans une chambre avec des fenêtres ? Cette lumière artificielle… Est-ce une clinique, ici ? »

Puis, sautant à d’autres idées :

« Et l’Europe, où en est-elle ? Et l’Asie ? ? La paix ? L’humanité, enfin ?

– Grand-père, lui dit son vieux petit-flls, vous reprenez contact avec vos semblables à une date qui restera fameuse dans l’histoire des peuples et de leur bonheur…

– Vraiment ? fit Clément Choysel, de qui les yeux brillèrent.

– La terre est en joie, l’homme renaît depuis quelques jours. Une nouvelle vient d’être annoncée qui nous comble d’allégresse.

– Quoi donc ?

– Une découverte, dit Arthur en regardant son interlocuteur avec une étrange attention. Une découverte scientifique…

– Laisse-moi chercher. S’agit-il d’une trouvaille tout à fait imprévue ? Ou bien, de mon temps, était-ce déjà « dans l’air » ? Le cherchait-on déjà autrefois, quand je me suis endormi ?… Une découverte ! C’est si beau, une découverte ! Je me souviens, moi ! Les sérums de Pasteur ! La radio ! La conquête du ciel par l’avion !… Que cherchions-nous encore, voyons ?… Non, ne me dis rien. Je voudrais deviner moi-même, tout seul… Mais, Arthur, je te prie, fais-moi donner une autre chambre. J’ai hâte de revoir la lumière du jour !

– Il n’y a pas d’autre chambre, dit lentement Arthur. Nous habitons sous terre depuis longtemps. Toutes les villes ont émigré dans les profondeurs du sol. Le Paris que vous avez connu est au-dessus de nous, et il n’en reste qu’une cité déserte, des maisons vides, des rues silencieuses. Et il n’est pas une capitale, ni un village, sur toute la surface du globe, qui ne soient ainsi : morts, doublés par une capitale ou par un village souterrains. Morts, vous dis-je, et peuplés d’êtres pâles qui remontent au jour dès qu’ils le peuvent, pour courir la campagne et respirer le grand air. Mais habiter en surface, en agglomérations surtout, il y a longtemps que c’est défendu.

– Est-ce possible ? s’exclama Clément. Quoi ! Le monde n’a pas désarmé et nous en sommes là ?

– Nous en étions là, grand-père. Mais tout est changé, Dieu merci ! Maintenant les hommes vont pouvoir revivre sous le ciel. Je vous l’ai dit : la découverte la plus bienfaisante de tous les siècles vient d’être faite ! À plusieurs reprises, on l’avait crue accomplie ; ce n’étaient que fausses joies. Aujourd’hui, c’est sûr. Et c’est superbe !

– Ainsi, dit tout bas le savant, on a trouvé quelque procédé qui paralyse les avions, qui leur interdise le vol ? C’est bien cela ?

– C’est cela. »

Le dormeur, réveillé, leva ses mains diaphanes et dit seulement :

« Pauvres hommes ! »
 
 

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(Maurice Renard, in Le Matin, « Les Mille et un matins, » n° 19720, samedi 19 mars 1938)