FOE1
 
 

À Jules Lévy.

 
 
On en voit de petits, de grands,
De semblables, de différents,
Au fond des bocaux transparents.
 
Les uns ont des figures douces ;
Venus au monde sans secousses,
Sur leur ventre ils joignent les pouces.
 
 
FOE2
 
D’autres lèvent les yeux en l’air
Avec un regard assez fier
Pour des gens qui n’y voient pas clair !
 
D’autres enfin, fendus en tierce,
Semblent craindre qu’on ne renverse
L’océan d’alcool qui les berce.
 
 
FOE3
 
Mais, que leur bouche ait un rictus,
Que leurs bras soient droits ou tordus,
Comme ils sont mignons, ces fœtus.
 
Quand leur frêle corps se balance
Dans une douce somnolence,
Avec un petit air régence !
 
On remarque aussi que leurs nez,
À l’intempérance adonnés,
Sont quelquefois enluminés :
 
Privés d’amour, privés de gloire,
Les fœtus sont comme Grégoire,
Et passent tout leur temps à boire.
 
 
FOE4
 
Quand on porte un toast amical,
Chacun frappe sur son bocal,
Et ça fait un bruit musical !
 
En contemplant leur face inerte,
Un jour j’ai fait la découverte
Qu’ils avaient la bouche entr’ouverte :
 
Fœtus de gueux, fœtus de roi,
Tous sont soumis à cette loi
Et bâillent sans savoir pourquoi !…
 
 
FOE5a
 
Gentils fœtus, ah ! que vous êtes
Heureux d’avoir rangé vos têtes
Loin de nos humaines tempêtes !
 
 
FOE5b
 
Heureux, sans vice ni vertu ;
D’indifférence revêtu,
Votre cœur n’a jamais battu.
 
Et vous seuls, vous savez, peut-être,
Si c’est le suprême bien-être
Que d’être mort avant de naître !
 
 
FOE6
 
Fœtus, au fond de vos bocaux,
Dans les cabinets médicaux,
Nagez toujours entre deux eaux,
 
Démontrant que tout corps solide
Plongé dans l’élément humide
Déplace son poids de liquide.
 
 
FOE7
 
C’est ainsi que, tranquillement,
Sans changer de gouvernement,
Vous attendez le jugement !…
 
Et s’il faut, comme je suppose,
Une morale à cette glose,
Je vais ajouter une chose :
 
C’est qu’en dépit des prospectus
De tous nos savants, les fœtus
Ne sont pas des gens mal f….
 
 
FOE8
 

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(Mac-Nab, Poèmes mobiles, monologues, avec illustrations de l’auteur et une préface de Coquelin cadet, Paris : Léon Vanier, 1886)