HYDROPATHES CHARLES CROS
 
 

Si l’on fabrique à Tananarive des diables qui, tout déchevelés surgissent d’une boîte, ils doivent lui ressembler. Drus, laineux, crespelés, mats, spongieux, les cheveux se hérissent formidablement. L’épiderme tient du cuir de Cordoue non tanné et du pain d’épices mal cuit. La moustache noire et peu fournie tombe ironiquement. Les yeux petits ont un éclat interne extraordinaire. On ne sait si ce sont les yeux d’un philosophe insondable ou ceux d’un fumiste.

Peut-être sont-ce des yeux de fakir. La ride frontale se ramifiant vers les sourcils sans cesse agités dénote le combat des pensées profondes, les incessantes luttes crâniennes, les chocs, les explosions spirituelles. – La ligne qui contourne le nez et vient aboutir aux régions labiales, dit le rire. Dans ce cerveau pandémonium des idées incompatibles, la guerre est éternelle : d’un côté, les idées sombres, de l’autre, les idées irisées. – Voici la chambre d’or cérébrale, où germa le glorieux champignon phonographe. Voici la grande salle de carambolages théologiques et là-bas la galerie rose où, comme autant de petits bolets et de cèpes délectables idoines à l’égaiement des rates, croissent les jolis monologues étincelants. Voilà le jardin de poésie : inextricables lianes, palmes fantastiques, végétation diamantée, irréfragables preuves d’une conception immense. Plus loin, derrière la prison du Doute, les néants grouillent au fond des oubliettes. Bien que sur cette face presque indéchiffrable se moule parfois le masque froid des mélancolies et des dégoûts, le Rire semble y triompher. – Rire atone, hiéroglyphique. – Ces lèvres ne s’esclaffent pas, elles grimacent. Les muscles et les yeux font le reste. De cette étrange tête de bonze ou de prophète est né le Zutisme. C’est une tête de diable exotique qui, après avoir crevé le cerceau des préjugés et des routines, est sortie d’une boîte très bien ouvrée, le coffret de Santal.
 
 

_____

 
 

(Georges Auriol, « La Guillotine, » in Le Chat noir, organe des intérêts de Montmartre, deuxième année, n° 95, samedi 3 novembre 1883 ; Cabriol, caricature de Charles Cros, in Les Hydropathes, journal littéraire illustré, première année, n° 5, 20 mars 1879)