CYGNE03
 
 

J’étais depuis quinze jours à Châteauville, un tout petit hameau normand, étalé dans les pâturages au bord de la Seine indolente.

Comme j’aimais le beau fleuve, la verdure grasse, l’ombre des saules inclinés qui mettent dans ce paysage trop riche un coin de mélancolie, je revenais malgré moi, presque tous les jours à une même petite anse où ma barque de promenade m’attendait. Et toujours, j’y retrouvais une espèce de chaland, transformé en bateau de plaisance, dont la présence m’avait fort surpris.

De gros chevaux de halage l’avaient amené là sans doute, car je n’y voyais aucune apparence de machine à vapeur. Et j’imaginais déjà toute une histoire romanesque, une jeune fille malade, que ses parents, pour la distraire, faisaient voyager ainsi, évitant les cahots et les secousses. Je guettais le moment où je pourrais l’entrevoir, étendue sur le pont, dans un fauteuil, enveloppée et languissante. Le peu de confortable que trahissait l’extérieur du bateau me déconcertait bien, parfois ; mais mon imagination accumulait vite les faciles hypothèses.

Cependant, le va-et-vient discret de trois vieux domestiques, un bruit de voix, une chanson fredonnée un soir dans une langue inconnue, avaient piqué ma curiosité de flâneur en vacances. Aussi, n’ayant rien de mieux à faire, je me plaisais à surveiller de loin les allées et venues des passagers mystérieux. Je m’asseyais sur la berge, devant le chevalet où je barbouillais des études d’amateur novice, ce qui me donnait une contenance ; et ce fut au cours d’une séance de peinture plus ou moins impressionniste, que je vis apparaître à l’arrière du chaland un personnage étrange dont la physionomie demeure nette dans mon souvenir.

Ce n’était point la jeune fille souffrante que je m’étais plu à me figurer, mais un homme de cinquante ans, de corpulence athlétique, dont les traits, la barbe en éventail, la rude chevelure grisonnante, donnaient l’impression de la force primitive et presque sauvage. Homme du nord, assurément, Slave ou Danois, que je me représentais enveloppé de fourrures, coiffé jusqu’aux sourcils d’un bonnet où des pierreries étincellent. Mais, à ma grande surprise, cet hercule n’avait de rude que les formes carrées de son corps et les traits un peu kalmouks du visage. Ses yeux bleus, pâles comme les froides eaux qui reflètent les ciels du Nord, exprimaient à la fois l’ennui, la rêverie, et je ne sais quelle puérile douceur. La flamme de la pensée y vacillait parfois, et l’on eût dit les fenêtres d’une maison vide.

C’était une maison vide, en effet, un corps sans âme, un cerveau sans étincelle que ce Dimitri Ouranoff dont le vieux serviteur me conta l’histoire. Le fidèle Ivan, soupçonneux d’abord, était devenu familier à force de me voir assis devant ma toile ; et certain jour où, sa ligne à la main, il était venu s’installer près de moi, dans les herbes hautes, nous liâmes connaissance. Mon talent très contestable ayant paru l’étonner, puis le ravir, je profitai de la considération qu’il me témoigna pour connaître le mystère qui m’avait intrigué si longtemps.
 
 

*

 
 

Il y a quelque vingt ans, vers l’Oural, au cœur des Steppes, Dimitri Ouranoff était un grand chasseur devant l’Éternel. Comme les boyards, ses ancêtres, dont les portraits faisaient face aux icônes saintes dans la grande salle de son château, il savait manier l’épieu, arme lourde de barbare, et ses chasses au loup étaient célèbres dans le pays ; les cerfs, les sangliers, les renards avaient éprouvé sa force et son adresse ; et quelle que fût l’arme employée, Dimitri Ouranoff, devant la bête acculée et menaçante, n’avait pas trouvé son pareil.

Mais ce n’étaient pas les battues nocturnes, dans les taillis en friche, ce n’était pas l’affût aux loups ou la poursuite des sangliers qui passionnaient le boyard.

La contrée qu’il habitait, remplie de lacs, offrait à certains endroits l’aspect d’un vaste marécage, coupé de sentiers mouvants. Les serfs avaient construit là une sorte de cahute où, dès l’automne, le comte commençait de longs, de solitaires affûts. C’était sa folie, son amour que cet océan de joncs, où luisaient çà et là les plaques argentées d’un étang, les sinuosités de la rivière. Le grand ciel s’étendait, pâle, sur ce désert sans mouvement, sans vie, que le cri des oiseaux sauvages animait à peine. Dimitri Ouranoff se plaisait à guetter le passage des caravanes de grues, les triangles de canards, le vol lourd des poules d’eau, l’apparition des sarcelles dans les roseaux. Souvent, il détachait un canot amarré tout près de là, au bord de la rivière, et il se laissait dériver, pendant des heures, sur cette eau silencieuse qu’il aimait tant.

Car ce n’était pas seulement son instinct de chasseur qui lui faisait chérir cette, solitude… Il avait grandi dans la superstitieuse terreur que les eaux mortes des marécages ont inspirées aux peuples du Nord ; la légende populaire qui l’avait apeuré, puis charmé, enfant, le poursuivait : la nuit, sous le ciel sans lune, les blanches brumes flottantes berçaient son imagination surexcitée par la fièvre, haleine mortelle du marais. Les Elfes et les Kobolds, les filles du roi des Aulnes, les spectres blêmes qu’Achim d’Arnim fait sortir des fleuves, le front ceint d’une couronne d’argent, peuplèrent bientôt ses veilles. Les souffles paludéens l’abattirent sur le lit rustique qu’il s’était fait dresser dans un coin de sa cahute et la folie détraqua son cerveau.

Cependant, il exigeait qu’on le ramenât vers sa chère solitude, où il découvrait d’étranges enchantements. Il entendait parler les joncs, les eaux se plaindre et germer la vie obscure des plantes aquatiques ; les animaux mêmes, que sa terrible carabine ne menaçait plus, lui étaient familiers, car les bêtes ont cet instinct inexpliqué de connaître l’enfance et la folie, qui diminuent d’un degré la distance entre les hommes et leurs frères inférieurs. Les poules d’eau se posaient à portée de sa main et les grands cygnes sauvages, cambrant leur col délicat, les ailes mi-enflées, abordaient du côté de la grossière maison. Il leur jetait du pain ; il leur parlait, imaginant sans doute des génies intermédiaires, des fées secourables sous la gracieuse forme de ces oiseaux blancs.

Et quand la fièvre avait tout à fait ruiné ce colosse devenu débile, quand sa fortune, abandonnée à l’incurie des intendants, s’était effondrée peu à peu, les médecins intervenus avaient ordonné qu’on l’arrachât à cette passion mortelle. Mais la nostalgie des eaux le poursuivait : il était maintenant plus faible qu’une femme.

Alors, trois fidèles serviteurs, ses compagnons d’enfance, avaient imaginé de le satisfaire en l’emmenant, loin des marais funestes, sur les grands fleuves d’Europe qui joignent, à la poésie des ondes et du ciel, le mouvement de la vie active. Ils descendaient la Seine maintenant, jusqu’au Havre, suivis par les deux cygnes familiers du comte Dimitri que j’avais vus souvent rôder autour du bateau, en quête des miettes tombées des doigts du fou.
 
 
CYGNE01
 

Comme Ivan achevait de me conter cette histoire, je vis apparaître la haute silhouette du boyard. Il prononça quelques mots en russe, et les cygnes, glissant sur l’eau calme comme des blocs de neige, s’avancèrent majestueusement.

Il leur jeta leur régal accoutumé et parut causer avec eux, tandis que les nobles oiseaux tout frémissants semblaient lui répondre. Le domestique alors prononça, avec un accent de respect craintif :

« Il comprend le langage des bêtes, comme les sorciers ; nous l’appelons le charmeur de cygnes. »

Jamais je n’ai revu le bateau du comte Ouranoff ; et si ce fou singulier et mélancolique n’est plus de ce monde, – comme j’ai tout lieu de le supposer, – il me plaît de croire qu’il ne repose pas dans cette terre qu’il ne voulait plus fouler ; mais dans le linceul magique d’une rivière de légende, dans les vertes eaux du Rhin, gardé par des cygnes-fées comme ceux qui traînaient la nacelle du Lohengrin allemand. Les files de canards sauvages doivent connaître l’endroit où dort à jamais le sorcier : et la voix de Loreley, assise la nuit au bord du fleuve, berce sans doute son éternel sommeil.
 
 

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(Louis Castel, in Musée des familles, lectures du soir, soixante-troisième année, 2ème semestre, tome LXXVII, 1896)