COCTEAU MORT ROUSSEL
 

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(in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, douzième année, n° 564, samedi 5 août 1933)

 
 
 
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Raymond Roussel

 

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Raymond Roussel vient de mourir, à Palerme. Suicidé, disent certains ; assassiné, disent d’autres. Mort tout bonnement (sic) plutôt.

Qui ne se souvient des pièces qu’il fit jouer à Antoine, à la Porte-Saint-Martin ? Très riche, il s’offrait des distributions magnifiques et convoquait la critique pour lui faire entendre ses fantaisies poétiques qui faisaient scandale et qu’au surplus il sifflait lui-même.

C’est dans Impressions d’Afrique qu’il parla de ces fameux « rails en mou de veau » qui devaient devenir célèbres. Indigné, le public invectiva contre Signoret qui avait accepté de jouer cette curieuse pièce.

Car les ouvrages de Raymond Roussel ne sont pas sans valeur poétique. Il est possible qu’on parle un jour de lui comme on fait aujourd’hui de Lautréamont.

L’homme, en tout cas, était exceptionnel. L’un des premiers, il eut une roulotte automobile et voyagea de cette façon jusqu’en Asie Mineure. Pour obéir à une tradition qu’il disait familiale, on lisait chez lui, pendant les repas, des chapitres des Trois Mousquetaires.

Magnifiquement installé dans une superbe villa de Neuilly, il avait pour domestiques de vrais géants. Chaque jour, il leur partageait le linge qu’il avait employé la veille, car il n’en portait que du neuf. Il va sans dire que ce linge ne convenait pas à leur taille. Ils le revendaient avec les serviettes de table et de toilette, les nappes, etc., qui ne servaient jamais qu’une fois.

Certains disaient de cet homme étrange : « Un loufoque, » d’autres : « Un original. » Certains disaient aussi : « Un grand lyrique et un novateur. » On n’est pas près de s’entendre sur le cas de Raymond Roussel.
 
 

Parlera-t-il ?

 

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De tous ses rôles, celui qui a laissé à Dorival, aujourd’hui à la Comédie-Française, un joyeux souvenir, c’est peut-être celui du Roi Nègre qu’il créa, voici quelque trente ans, au Théâtre Antoine, dans ces Impressions d’Afrique, dont l’auteur, Raymond Roussel, vient de mourir.

Dorival, qui, de par son goût pour la peinture, est à moitié rapin, le tint avec tout le sérieux qu’on donne à une charge d’atelier : c’est gravement qu’il offrait à un explorateur de lui montrer un ver de terre jouant de la cithare et qu’il lui demandait de faire rouler une locomotive sur des rails en mou de veau ! Vous pensez bien que ces extravagances mirent la salle en joie. Et ce n’était point les seules que renfermât la pièce…

Jean Cocteau, snob impénitent, consacre quelques lignes émues à Raymond Roussel, dont il fut l’ami, et, ajoute-t-il, l’admirateur ; il avoue cependant ne pas avoir bien compris Impressions d’Afrique ! Raymond Roussel, auquel il demanda des éclaircissements, lui aurait répondu qu’il en fournirait après sa mort. Tiendra-t-il parole ?
 
 
 
roussel et son chien
 
 

Un pari de Raymond Roussel

 

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Voici de nouvelles anecdotes sur cette personnalité étrange qui vient de disparaître et qui, pour tous ceux qui l’ont approchée, restera une énigme.

Raymond Roussel avait parié avec un ami qu’il prendrait un bain – dans une vraie baignoire – à midi, sur la place de l’Opéra. Quelques mois après, il gagnait son pari : à midi précis, en bas du grand escalier, il le prenait, ce bain, dans une splendide roulotte automobile, construite à grand frais, sous ses directives très spéciales, par un ingénieur anglais.

Le bain terminé, il partait aussitôt pour un grand tour d’Europe avec ses deux chauffeurs, solides gardes du corps… Il n’avait ni passeport ni triptyque, dédaigneux de ces contingences. Le fait est qu’il passa de nombreuses frontières sans encombre.

On apprit cependant qu’il était contraint à des déviations d’itinéraire, à cause des ponts. La roulotte, d’une hauteur prodigieuse, eût été décapitée.

Il eut aussi des histoires avec des municipalités tatillonnes qui ne voulaient pas admettre que ce « nomade » vidangeât sa salle de bains sur les grandes places. L’imaginatif auteur eut tôt fait de trouver le remède : il couchait, lui et sa roulotte, dans les garages des palaces, parmi les senteurs d’huile et d’essence.

Aujourd’hui, à peine protégé par une bâche, le curieux et coûteux véhicule est en train de pourrir dans l’entrepôt d’un marchand de charbons, à Courbevoie.
 
 
PARI ROUSSEL IMAGE
 

Pas les arbres !

 
 

Raymond Roussel possédait une somptueuse villa, au milieu d’un véritable parc, mitoyenne avec le château de Madrid. Toujours en procès avec cet établissement, dont le dancing troublait ses méditations, il se dégoûta un beau jour de la propriété et décida de la vendre.

Mais les « décisions » de M. Roussel étaient quelque chose d’assez compliqué. Il fallut toute l’habileté et la patience d’un intermédiaire pour arriver, au bout de huit mois, à la conclusion. Enfin, les signatures définitives furent échangées : une Société immobilière acquérait la propriété pour un nombre respectable de millions.

Le lendemain de l’accord, un étrange spectacle était offert aux voisins. Une nuée de travailleurs forestiers s’était abattue sur le jardin de Neuilly et une longue file de voitures servant au transport des arbres stationnait dans l’avenue. Roussel, très affairé, dirigeait tout ce mouvement.

L’intermédiaire de la vente, alerté, arrivait peu après.

« Qu’est-ce que vous faites là ? demanda-t-il à Roussel.

– Je viens chercher mes arbres.

– Mais ils ne sont plus à vous…

– Comment ! Je vous ai vendu la maison, le parc, les communs. Pas les arbres ! Ma mère les a vus pendant cinquante ans. Ce sont des souvenirs de famille… »

On batailla perdant une heure. Il fallut céder en partie à cet étrange vendeur.

Il en coûta cinquante mille francs à Raymond Roussel pour faire arracher et emporter ses souvenirs de famille.
 
 

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(in L’Œil de Paris pénètre partout, sixième année, n° 218, samedi 7 janvier 1933)