En parcourant les « fidibus » d’Alexandre Martin, le lecteur ne pourra manquer d’y relever une indéniable parenté avec les délicieux aphorismes de Georg Christoph Lichtenberg. Le défunt savant de Gœttingue n’était alors pas un inconnu ; un choix de ses pensées était paru en traduction française dès 1802, et il avait déjà fait l’objet en 1804 d’un remarquable article intitulé « De Lichtenberg, des vapeurs et de la connaissance de soi-même, » que nous avons reproduit ici-même ; à plus forte raison était-il connu en Suisse alémanique. Il nous paraît dès lors fort probable que les « fidibus de mon compère » se soient inspirés avec bonheur de ses aphorismes.
 
 
Les songes drolatiques de Pantagruel ...
 

Chacun ne sait pas ce que c’est qu’un fidibus : dans la Suisse allemande, et notamment à Bâle, on donne ce nom à des pages de papier blanc, pliées longitudinalement en trois, dont on se sert pour allumer la pipe, et dont il y a provision dans tous les cercles. À la mort de mon compère Z…, son héritier qui ne fumait pas, me fit cadeau d’une caisse où étaient ses pipes, ses boîtes, ses cigares, son tabac et un paquet de fidibus, la plupart manuscrits ; ils étaient pleins de ratures, d’abréviations, de renvois, et d’un caractère très menu, quelquefois au crayon. Je fus obligé de les étudier pour y mettre quelque ordre et quelque suite. Feu mon compère, qui préférait la solitude à la société, déposait dans ces feuilles ses souvenirs, ses plans, ses notes et toutes les chimères qui lui passaient par la tête. Cet homme assez érudit, avait, entre autres manies, celle de faire des mots grecs, pour suppléer à ceux qui lui manquaient en français. Très original dans ses jugements, dans ses conceptions, dans ses remarques, il avait sa manière de voir à lui, et se plaisait parfois à avancer et à soutenir les plus étranges paradoxes. Loin de s’élever à la hauteur des doctrines actuelles, il était resté au niveau du siècle dernier, et demeurait stationnaire, quand tout avançait autour de lui, comme on le verra par les 25 fidibus extraits de son paquet, dont quelques-uns portent le cachet d’une humeur misanthropique ou d’une bizarre singularité. Je dois ajouter qu’il disait souvent que la devise de l’ordre de la Jarretière était la sienne, et je la répète ici, autant en mon nom qu’au sien…. Honni soit qui mal y pense.
 
 

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Il est suffisamment prouvé qu’il y a plus de nez portant lunettes dans notre siècle que dans les précédents ; ce qui vient sans contredit du progrès des lumières. Nous ne saurions trop nous presser d’offrir un prix à l’opticien qui inventera des conserves propres à préserver de l’éblouissement et des autres affections ophtalmiques provenant des rayons d’une clarté trop vive, à laquelle l’œil ne peut s’accoutumer.
 
 

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Dissertation académique à faire sur les jurements, les imprécations et les interjections, affirmatoires, comminatoires, érotiques, euphémiques, polémiques des anciens, aux fins de déterminer si les modernes, dont la civilisation se perfectionne annuellement, ne les surpassent pas dans cette éloquente partie de l’art oratoire.
 
 

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Considérant que la plupart des projets humains s’en vont en fumée, ne couviendrait-il pas d’inventer un capnomètre, pour mesurer ces exhalaisons, et les réduire à une quantité connue, afin d’en tirer parti, comme on emploie les cendres d’un édifice auquel on a mis le feu ?
 
 

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La barbe humaine ne peut-elle pas, aussi bien que les cheveux, servir à des usages économiques, être filée, teinte, tressée ? L’expérience le prouve. Il ne faut donc plus négliger ce moyen pogonotrophique d’utilité. Tout bon citoyen portera désormais la barbe : sa tonte totale ou partielle lui appartient en vertu des droits de l’homme, et il est libre de la faire valoir lui-même ou de la vendre à une société d’actionnaires. Quel plaisir pour une fille ou une femme de porter des gants faits de la barbe conjugale ou paternelle ! Quelles délices pour une amante sentimentale d’avoir une jarretière des favoris de son tendre amant ! Quel honneur pour une dévote de se parer d’un collier de la toison du R. P. Capucin qui la confesse ! Quelle gloire, surtout pour un militaire, de porter bravement une bague travaillée avec les poils ensanglantés de la redoutable moustache d’un général qui a gagné une bataille, ou seulement brûlé une ville prise d’assaut, après l’avoir préalablement pillée !
 
 

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Examiner s’il n’y aurait pas un changement essentiel à apporter dans la constitution organique des abeilles, pour que, ne souffrant plus dans la ruche ni reine, ni ouvrières, elles se conformassent enfin au grand principe du nivellement social des gens et bêtes.
 
 
Les songes drolatiques de Pantagruel ...
 

Je connais beaucoup de gens qui jouent à l’as qui court, et j’y ai joué moi-même avec plaisir ; mais j’en connais un plus grand nombre qui jouent au temps qui court, et je n’y jouerai jamais.
 
 

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Il y a urgence d’établir une loi pour faire respecter les termes techniques dont les profanes abusent indécemment ; tandis que, mystérieux et sacrés, ils ne devraient être employés que par les adeptes, les familiers et les hommes de couleur. Exemple : Invité l’autre jour à une séance gastronomique, le maître du logis n’eut-il pas l’insolence blasphématoire de nous dire que son cuisinier jouissait d’une réputation européenne pour les poudings et les pâtés de foie d’oie, qu’il avait des principes libéraux sur les épices qui entrent dans les sauces, et qu’il allait faire une révolution parmi les descendants d’Apicius ! Il ajoutait que lui-même écrivait une constitution de la cuisine qui serait basée sur une chartre protectrice des droits de l’estomac, qui établirait la responsabilité des ministres de Comus.
 
 

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Problèmes à résoudre : 1° Un peuple peut-il rester républicain par ses opinions, quand il ne l’est pas ou ne l’est plus par ses mœurs ? 2° L’intolérance pour la dévotion n’a-t-elle pas pour antécédent la tolérance pour l’impiété ? 3° Quelle est l’époque précise à laquelle un jeune citoyen doit décemment cesser d’être tranchant en politique ? 4° Comment simplifier l’art d’apprendre à un troupeau de moutons à sauter l’un après l’autre, là où il convient au berger, ni plus près, ni plus loin ? 5° Reprocher à ses contemporains les torts des siècles précédents, n’est-ce pas aussi raisonnable que si, par anticipation, on leur imputait les torts des générations futures ?
 
 

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Vu que l’excellent biomètre de M. Julien n’est adapté qu’à l’homme éveillé, je pense que, pour achever le perfectionnement de l’espèce humaine, il n’est pas moins essentiel de confectionner un hypnomètre pour l’homme endormi. Il présenterait un mémorial onirocritique, dans lequel les rêves seraient classés par colonnes : rêves philantropiques, politiques, héroïques, agronomiques, philosophiques, érotiques, rêves de faiseurs de châteaux en Espagne, rêves révolutionnaires et contre-révolutionnaires, rêves prophétiques relatifs à l’avenir, rêves mnémoniques relatifs au passé, avec une colonne supplémentaire pour les découvertes soporifiques des songe-creux et des partisans de la commode méthode de dormir debout.
 
 

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Mémoire à rédiger sur l’incubation littéraire : où l’on démontrera combien il faut, dans les quatre facultés, de mois, de semaines, de jours, d’heures, pour faire éclore une nouvelle doctrine ou pour en ressusciter une ancienne qui n’est plus à la mode et qu’il importe d’y remettre.
 
 
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On a fait en physique de très utiles machines préservatrices, telles que paravent, parapluie, parasol, parachute, paratonnerre, paragrêle ; on travaille même au paraboue et au paragel. Nous autres moralistes, économistes, etc., resterions-nous en arrière ? Non, sûrement… Que l’honorable public soit donc averti d’avance, que nous nous occupons philantropiquement à inventer des paradettes, des paraprocès, des parasectes, des paravices, des paramodes, des parabrigues, des parasots, des parathéories, des paralangues, des paracaquets, et surtout des paracélibats, vu l’urgence et le vœu général de nos chères concitoyennes des vingt-deux cantons, tant filles que veuves… Tous autant de moyens prophylactiques nécessaires au plus grand bien de la chose publique et individuelle.
 
 

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On avancerait la dynamique, en trouvant une machine métrique propre à déterminer la hauteur commune du saut d’une puce, en tenant compte tant de son âge que de son sexe, et à fixer le temps moyen du vol d’une mouche de Rome à Schwitz.
 
 

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En matière de jurisprudence criminelle, adoucissons tout jusqu’aux mots : ainsi plus de punition, plus de châtiment, encore moins de supplice. Désormais, toute peine s’appellera pénitence ; les condamnés seront des pénitents, les échafauds des pénitenceries, et le bourreau prendra le titre honorable de grand-pénitencier, déjà connu à Rome, à Madrid, à Goa.
 
 

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Comme les gazettiers et autres journalistes se sont constitués pédagogues du genre humain, ils méritent, vu la dignité de leurs fonctions, un titre plus libéral et qui n’appartienne qu’à eux seuls ; celui d’instituteur ou de professeur n’est applicable qu’à ceux qui instruisent les individus : je vote donc pour qu’on intitule ethnagogue, ceux qui instruisent les nations en bloc ou en masse.
 
 

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Sans être un Platon, j’ai aussi une république en tête : dans la mienne, relativement aux corps délibérants dont il y a beaucoup, quoiqu’il n’y ait qu’un seul corps exécutif, la voix d’un opinant de 18 à 30 ans, compte pour deux ; de là, jusqu’à 60 pour une ; passé cet âge, pour un demi-suffrage ; de manière qu’il faudra le vote de quatre vieillards pour contrebalancer celui d’un adolescent. La raison m’en a paru simple : c’est que la torche pétillante de l’imagination répand une lumière quatre fois plus vive que la lampe tranquille de l’expérience.
 
 
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Organiser, à l’aide des journaux, un comité qui travaillera spécialement à faire assigner les prix et les accessits des académies, collèges et écoles, non plus par les professeurs et les régents, mais par un jury d’étudiants ou d’écoliers, tirés annuellement au sort.
 
 

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Il me paraît qu’on doit toujours un certain respect à ses ancêtres, et que s’ils ont mal agi selon notre opinion, il est plus décent de jeter le manteau de Japhet sur leurs fautes que d’en avertir malignement ses frères, comme Cam. Or, il est maintenant de rigueur, chez les écrivains d’une faction connue par sa couleur charbonnée et par sa marque apocalyptique, de dénigrer impitoyablement nos aïeux, d’employer les termes les plus avilissants en parlant de leurs prétendues erreurs politiques, et d’imputer à tous les délits de quelques-uns. Quand par exemple, ils racontent les expéditions des Suisses en Italie, ils ne manquent jamais d’accabler les Cantons des reproches les plus virulents, tout en laissant en paix les Français, les Espagnols, les Allemands, qui ne cessaient d’y guerroyer… comme si les Suisses, voisins de la Lombardie, n’avaient pas autant de droit à intervenir à main armée dans ces différends, que les cours de Paris, de Madrid ou de Vienne : étaient-ils des anges pour rester absolument étrangers à l’esprit de leur siècle, et ne risquaient-ils pas moins à s’y conformer, politiquement parlant, qu’à s’en écarter par une timide prudence manifestement contraire à leurs intérêts ?
 
 

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Fabrique de réputations au moyen de l’écho ou mécanisme propre à faire répéter, en français, en allemand, en italien, en espagnol, que tel ou tel est un grand homme, un savant transcendant, un patriote par excellence, avec un appendice sur la méthode de rajeunir les réputations usées.
 
 

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Me rappeler de visiter au plus tôt un de mes voisins, qui a reçu un morceau précieux d’aérolithe sur lequel on voit quelques caractères inconnus, et vérifier si ce ne sont pas des lettres de l’alphabet sélénitique, qui pourraient servir à compléter notre pantographie, à laquelle il manque encore les premiers linéaments de l’écriture lunaire.
 
 

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Ne pas oublier, dans le plan d’une jacobinière qu’on m’a demandé, un escalier dérobé, deux portes de derrière, et surtout des meurtrières aux créneaux.
 
 
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Je songeais la nuit dernière qu’ayant demandé à Jupiter de tout savoir et d’avoir la compétence de décider de tout, ma requête me fut accordée à la recommandation de Lucien. Je devins journaliste, avec pleine liberté de la presse, et de la science infuse qui le caractérise. Me voilà donc à régenter avec la férule de ma plume les princes et les peuples, à décider ex cathedra comment on aurait dû se conduire il y a mille ans et comment on devra se conduire dans trois siècles… Me voilà précepteur universel, docteur encyclopédique de toutes les facultés, professeur de droit public et national, de philosophie, d’économie politique, de météorologie, voire de théologie ; jugeant des livres par les feuilletons, des auteurs par mes principes individuels, et des opinions d’autrui par les miennes seules irréfragables. — Tout à coup, je suis réveillé par une proclamation solennelle ; c’était l’âne de notre meunier, qui, s’en allant au marché, avertissait ses concitoyens de son départ.
 
 

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Pourquoi, à une certaine époque, qui n’est pas fort éloignée, a-t-on préféré la flamme à la lumière ? Était-ce afin d’avoir plus de fumée pour en faire du noir ? Je dois traiter cette intéressants question dans mon synopsis de phosphoromanie, à l’article des éclaireurs.
 
 

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Pétition de la grêle au tribunal inférieur, pour savoir où, quand et comment elle pourra tomber ; sauf, si justice lui est refusée, son recours au tribunal supérieur.
 
 

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Quand des comédiens de campagne viennent exploiter le spectacle de nos petites villes, on devrait mettre tout bonnement sur les affiches : Venez apprendre, vous enfants, à désobéir à vos pères ; vous jeunes gens, à bafouer les vieillards ; vous femmes, à déshonorer vos maris ; vous jeunes filles, à vous faire enlever par un séducteur ; vous domestiques, à friponner vos maîtres ; vous hommes du jour, à tourner en dérision les mœurs simples et loyales de nos ancêtres : car enfin, c’est là foncièrement la morale de plupart de ces petites pièces, que le peuple de toutes les classes va écouter avec un fanatisme dramatique, qui serait bien ridicule s’il n’était pas si dangereux.
 
 

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Inscrire dans mon biomètre, l’emploi de mon temps comme suit. Étant allé passer une semaine on ville, j’ai assisté à sept conventicules, pas moins.

Lundi : Conventicule diplomatique de cinq membres, pour porter un adepte à une magistrature éminente et écarter ses concurrents : convenu de dire aux électeurs que l’un des prétendants a occupé, sous l’ancien régime, une place incompatible avec le nouveau, que l’autre est de la caste nobiliaire, que le troisième ne s’est mis à notre pas que depuis peu. La session a duré deux heures vingt-cinq minutes.

Mardi : Conventicule philantropique de sept membres ; il s’agissait de procurer des viatiques aux frères et amis qui vont en pèlerinage ou en mission, et de leur donner des instructions sur les chemins détournés. Quatre heures vingt-deux minutes.

Mercredi : Conventicule philosophico-littéraire de onze académiciens des deux sexes.On y a lu trois mémoires du plus grand intérêt : sur les céréales de l’Atlantide ; sur la poésie lyrique des Samoyèdes ; sur une nouvelle machine à vapeur pour ébouriffer les cheveux. Trois heures trente-sept minutes.

Jeudi : Conventicule gastronomique de neuf convives, qui ont exploité, avec une louable émulation, un vol-au-vent, un salmi de bécasses et un baril d’huîtres de Cancale. Quatre heures neuf minutes.

Vendredi : Conventicule pédagogique de six docteurs. On avait à décider si l’instruction vaut mieux que l’instinct, et si les forces intellectuelles et morales gagnent ou perdent par l’enseignement mutuel. Deux heures quarante-neuf minutes.

Samedi : Conventicule historiographique de trois personnes seulement, consacré à donner quelques règles libérales à un jeune homme qui travaille à l’histoire de sa patrie : par exemple, de mettre en évidence les vices des ancêtres beaucoup plus que leurs vertus ; de juger le quinzième et le seizième siècle d’après le nôtre ; de conclure de la corruption de quelques-uns à la corruption de tout le peuple ; de ne jamais citer les sources où il puise ; de s’inquiéter peu de la chronologie et de la géographie d’un pays, quand les dates et les lieux sont en contradiction avec le but didactique qu’il se propose ; d’isoler les hommes et les événements qu’il doit condamner, de tout ce qui pourrait les disculper ; de ne jamais rétracter ce qui est une fois sorti de sa plume irrécusable, quelque absurde et calomnieux qu’il soit, etc. Cinq heures douze minutes.

Dimanche : Conventicule aléatoire de treize assistants, qui ont joué, très dévotement et sans scandale, à la bouillotte et au vingt-un. Quatre heures cinquante-sept minutes.
 
 

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J’aime peu les commentaires, encore moins en matière de jurisprudence qu’en toute autre. Une loi paraît claire, utile, suffisante, à l’œil nu d’un citoyen… Armez-le du microscope commentateur ; bientôt, il y découvre des contradictions, des dangers, des erreurs de droit ou de fait. Restée sans commentaire, cette loi n’eût causé aucun procès ; dès qu’elle est commentée, elle en fera naître tout au moins une douzaine… À qui le tort, s’il vous plaît ? Certes, il n’est pas au législateur, qui a fait la loi à bonne intention, et sans aucune vue intéressée : il est au commentateur intéressé à ce que la chicane la trouve mauvaise, obscure, incomplète ou mal rédigée. C’est lui qui la rend féconde en procès, et il ne perdra rien, sans doute, à cette malheureuse fécondité.
 
 
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(Anonyme [Alexandre Martin], in Conservateur suisse ou étrennes helvétiennes pour l’an de grâce MDCCCXXVI, [volume 12], Genève : J. J. Paschoud, 1826. Ces « fidibus » ont été repris en partie dans L’Hermite en Suisse, ou observations sur les mœurs et les usages suisses au commencement du XIXe siècle, tome deuxième, Paris : Pillet Aîné, 1829 ; les gravures, vraisemblablement dues à François Desprez, sont tirées des Songes drolatiques de Pantagruel, 1565)