CONTES2 HOFFMANN TOME 8
 

CHRONIQUE

 

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ENTRE LA SCIENCE ET L’INCONNU

 
 
 

Pourquoi la sonnerie de minuit nous sembla-t-elle, ce soir d’hiver, très rude, plus particulièrement étrange au château de Saint-Yver ? Dans l’émiettement des heures tombait doucement l’éparpillement des pensées. L’écroulement des braises sur un mœlleux lit de cendres mettait de magnétiques effluves de chaleur dans la pièce. Une seule lampe, centralisant la lumière, permettait à certains coins de rester sombres. C’était sans doute ce noir que l’on sentait derrière soi qui amenait l’orientation de l’esprit : on était caressé par l’aile des choses défuntes, et l’on écoutait presque les souvenirs voleter éperdument.

Un jeune abbé, M. Louis de Sorlis, avait empêché la conversation de dévier en l’emprisonnant au mot « psychisme. » Lady Montrose, son fils, et trois autres hôtes de la maison avaient résolu tout d’une voix que le douteux problème de l’extériorisation des visions tendait à devenir un fait relevant du domaine médical ; spectres, hallucinations, rêves, toute cette divine fantasmagorie du cerveau, devait donc réintégrer bon gré mal gré le domaine scientifique. Tout devenait explicable, discutable, analysable… et le mystère, l’enveloppante et délicieuse attirance de la survie, rentrait au bercail des faits mathématiques.

« On finira par prouver tout, et faire la preuve de tout comme deux et deux font quatre, remarqua Georges Guerville.

– Croyez-vous ? demanda l’abbé de sa voix musicalement grave ; croyez-vous ?… Il restera toujours quelque chose d’improuvé, et c’est ce quelque chose-là, qui sera le plus beau. »

Louis de Sorlis n’est ni un mystique, ni un bigot, c’est un philosophe doublé d’un croyant ; vous l’avez coudoyé sur le boulevard, dans les salons du faubourg, dans celui d’une souveraine disparue, qui vient à certains anniversaires revoir Paris. Son timbre a le jet coloré et verveux du midi, son rire mord légèrement, comme sa main blanchette égratigne de ses beaux ongles le velours de quelques réputations surfaites, sans que jamais ceux ou celles qui en sont les objets s’en puissent apercevoir. Trop fin pour dire tout ce qu’il pense, trop fier pour cacher ce qu’il croit, trop sensitif pour se montrer réfractaire au courant psychologique du siècle, son âme est impétueuse, et ses épaules portent la soutane comme ses aïeux auraient porté il y a deux cents ans la casaque du mousquetaire ; mais, à notre époque, les plus hardis se réservent pour la ferveur du labeur intellectuel qui les conduit à l’âpreté de l’analyse et à la poussée vers un idéal ardent. Son « Croyez-vous ? » était une protestation contre la théorie positiviste émise ce soir-là ; aussi Lady Montrose en attendit tout de suite l’attrait d’un récit que son exclamation semblait précéder.

« Monsieur l’abbé, lui dit-elle en souriant, vous devez avoir une histoire à nous conter.

– C’est vrai, madame, répondit l’abbé. La prétention émise par l’un de nous de faire de l’inexplicable la monnaie courante de nos impressions, de le transformer en un acte purement pathologique ne sera jamais admise par moi. »

Il y a un secret bonheur chez les positivistes à être contredits. Lady Montrose, si engouée qu’elle fût de la doctrine, n’en laissait pas moins une large place en ses curiosités aux hantises de l’au-delà. Elle éprouva donc un plaisir d’artiste, une sensation très vive en s’entendant démentir ; car cela impliquait justement, pour tous, la révélation exquise d’un fait dépassant l’ordinaire dimension des choses.

« Il y a deux ans, environ, commença l’abbé de Sorlis, un de mes amis, le comte de Chauvigny était appelé auprès d’un de ses camarades de collège, le baron Hector de R… – Je vous demande la permission de taire le nom, l’histoire étant rigoureusement vraie. – Il y venait pour recevoir un adieu. Le baron de R…, à la suite d’une liaison de femme tragiquement dénouée, s’était tué d’un coup de couteau. La mort n’ayant pas été instantanée, il avait pu brûler ses lettres, écrire ses dernières dispositions et réclamer auprès de sa personne son compagnon le plus éprouvé : le comte de Chauvigny.

« Je n’ai rien à te laisser, mon pauvre ami, lui dit le jeune homme en explorant du regard la chambre bouleversée, rien que ce couteau-poignard qui m’a libéré d’une existence odieuse ; pardonne-moi l’étrange sentiment qui me fait te prier de le conserver comme une épave des bibelots parmi lesquels j’ai vécu. C’est l’objet que je préférais entre tous et, bien qu’il ne soit pas agréable pour toi d’y jeter les yeux, c’est cependant celui que je choisis pour te l’offrir de préférence à tout autre. »

Il mourut le même soir.

Le comte, bien que cruellement affecté par ce don bizarre, prit le poignard dont la lame avait été soigneusement nettoyé. Il l’emporta, le déposa dans un tiroir de son bureau, et demeura plusieurs semaines sans le regarder.

Une après-midi, assis devant le meuble en question, il ouvrit un livre non coupé, et chercha des yeux un coupe-papier. N’en trouvant pas à portée de sa main, il ouvrit machinalement le tiroir et en tira le poignard dont la lame était redevenue brillante. Pendant qu’il coupait les pages, un domestique entra.

« Il y a quelqu’un au salon qui demande monsieur le comte. »

M. de Chauvigny se leva, se rendit au salon et revint peu d’instants après.

Un fait inouï, dont la vision le fit sursauter, l’attendait.

La lame du couteau était pleine de sang, et ce sang avait taché les pages du livre… un sang frais, un sang qui ne pouvait qu’avoir été nouvellement répandu. Resté maître de lui, quoique profondément ému, le comte sonna ; le même domestique qui était venu l’avertir l’instant d’auparavant se présenta.

M. de Chauvigny lui désigna le livre et le couteau plein de sang.

« Que voyez-vous-là ? demanda-t-il au vieux serviteur.

– Je vois que monsieur le comte s’est probablement coupé en lisant et que le livre a été taché, répondit le domestique, très étonné de la question.

– Restez ici, » dit le comte.

Il sortit de son cabinet et appela un autre domestique, auquel il adressa la même question :

« Que voyez-vous là ?

– Mais il est certain qu’il y a du sang sur ces pages, parce que Monsieur se sera blessé.

– C’est bien ! murmura Chauvigny, attendez-moi tous les deux. »

Et il courut chercher la vieille femme de charge de sa mère qu’il amena devant son bureau, et à laquelle il réitéra sa demande.

La vieille femme lui fit la même réponse que les deux autres. Le sang venait de couler et avait empourpré les marges du volume : cela était indéniable, la rouge rosée éclatait à tous les yeux…

« Vous ne pouvez pas supposer un instant, poursuivit l’abbé, que je vous raconte une histoire faite à plaisir ? Donc, M. de Chauvigny jeta le livre au feu, essuya le poignard et, ce même jour, vint me trouver et me raconta l’étrange événement pendant lequel, me disait-il, il avait senti ses yeux s’agrandir sous une vision d’épouvante.

Ce n’est certes pas un gobeur que Chauvigny. Homme d’un esprit très pondéré, d’un bon sens rigoureux, et d’une fermeté d’esprit connue de tous, il est incapable de se laisser gouverner par ses nerfs. Comme je vous l’ai dit, il avait commencé par se méfier de lui-même, puisqu’il s’était empressé d’appeler ses serviteurs et de les questionner, sans leur faire part autrement de la sinistre image qui se dressait pour lui entre les feuillets d’un roman parisien.

Ce qu’il avait vu, d’autres l’avaient vu sans se communiquer leur impression, puisque je vous rappelle qu’il avait été chercher ses gens l’un après l’autre ; de plus, j’ai, sur la demande expresse du comte, questionné le plus ancien des deux domestiques ; il est demeuré flagrant que tous ont constaté les traces sanglantes imprimées par la lame d’acier sur le papier. »

L’abbé cessa de parler ; le silence persista comme si chacun eut écouté sa rumeur intérieure.

« Toute la soirée, reprit M. de Sorlis, nous avons soulevé la sphynxtique question de la force psychique de l’âme, de l’illimité du pouvoir magnétique, qui permet à certaines molécules vivantes de s’agréger aux molécules éparses autour de nous. Rigoureusement, si vous le voulez, ces divers phénomènes peuvent tomber sous l’empire de l’analyse médicale ; mais le fait dont je viens de vous parler ne s’explique ni ne se commente ; il appartient au domaine de la « Survie » et, si vous l’admettez dans sa véracité troublante, ce sang sur le poignard et sur le livre ne peut vous apparaître que comme la manifestation non équivoque du suicidé.

– Si cela est, murmura Lady Montrose, restons le plus longtemps possible appuyés au parapet de la science, et ne nous penchons pas trop en avant, car nous sommes au bord de la folie. »
 
 

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(Anonyme, in Le XIXe Siècle, journal quotidien politique et littéraire, vingt-cinquième année, n° 8415, mardi 29 janvier 1895 ; illustration : frontispice du tome VIII des Contes fantastiques de E.-T.-A. Hoffmann, Paris : Eugène Renduel, 1830)