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PROMENADES ET VISITES

 

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L’ENFANCE ET LA JEUNESSE DE GUY DE MAUPASSANT

 
 

Nice, novembre.

 
 

Mme Laure de Maupassant a bien voulu me faire l’honneur de me recevoir. J’y ai été d’autant plus sensible que je la savais fort souffrante depuis quelques mois. J’étais partagé entre le désir de causer avec elle de son fils et la crainte d’abuser de sa complaisance. Je résolus d’abréger ma visite pour ne pas lui imposer la fatigue d’un trop long entretien. C’est dans ces dispositions que je me dirigeai vers la villa Monge qui lui sert de résidence. Elle est située dans les hauts quartiers de Nice, à une assez grande distance de la mer. Un jardinet l’entoure où croissent des palmiers, des orangers et d’épais arbustes qui protègent l’intimité de la demeure contre les regards indiscrets. On n’aperçoit de la route que son toit en terrasse et ses murs peints à la chaux. D’ailleurs, la plupart de ses fenêtres sont closes. Une impression de tristesse et d’isolement sort de cette maison silencieuse. Ceux qui l’habitent sont à demi retirés du monde.

Un bruit de pas a répondu à mon coup de cloche. La femme de chambre pousse devant moi la porte d’un petit salon décoré de tapisseries et d’étoffes orientales. Et je m’incline devant Mme de Maupassant. J’ai quelque peine, dans la pénombre, à discerner les traits de son visage qui me paraissent avoir de la ressemblance avec ceux de George Sand ; elle a le teint coloré ; ses cheveux gris sont relevés en bandeaux à la mode d’autrefois. Elle me montre, tout de suite, une bienveillance dont je suis touché.

« Vous voyez une malade qui n’a plus beaucoup de force. Mais vous êtes des amis de Guy… Soyez le bienvenu… »

Elle s’exprime sur un ton d’extrême franchise, d’une voix cordiale, où résonne comme un lointain écho du parler normand. Quoiqu’elle se soit fixée, sans esprit de retour, dans le Midi, elle a gardé l’empreinte de sa province natale.

« Je vis ici, me dit-elle, parmi les souvenirs… »

Et, en effet, les murs sont couverts de portraits : un dessin à la plume de Jeanniot, très ressemblant, des photographies de l’écrivain à tous les âges. Maupassant jeune, bien portant, ayant un cou de taureau et des muscles d’hercule ; puis le type s’affine, la figure maigrit, l’œil devient fiévreux. La maladie a fait ses ravages ; la fatale crise va éclater… Cette dernière image de l’écrivain est d’une rare noblesse. Dans une bibliothèque, la mère a placé les reliques de son fils, les livres que sa main a touchés, les menus objets qu’il avait sur son bureau et enfin ses propres œuvres reliées en maroquin. Elle me désigne toutes ces choses du bout du doigt : « Je ne puis me tenir longtemps debout ; mon pauvre cœur me donne des suffocations. » Je me confonds encore en excuses. Elle sourit d’un sourire navré, d’où toute joie est absente ; elle reprend avec bonté en m’indiquant un siège :

« Mettez-vous là, et parlons de lui… »
 
 

*

 
 

Je souhaitais obtenir de Mme de Maupassant des détails sur l’enfance du romancier, sur son développement intellectuel. Il y a profit à connaître dans quelles conditions s’est formé l’esprit des hommes célèbres, et les premières influences qu’ils ont subies.

« Je puis d’autant mieux vous renseigner à ce sujet que Guy a été élevé auprès de moi et qu’il ne m’a quittée qu’à treize ans pour entrer au collège. »

Il naquit au château de Miromesnil qui n’appartenait pas à sa famille, mais que Mme de Maupassant avait pris en location, Après ses couches, elle alla s’installer à Étretat, et c’est dans ce village, si mondain durant l’été, mais en toute autre saison si solitaire, que Guy passa ses jeunes années. Il y vivait en honnête commerce avec les pêcheurs, s’embarquant sur leurs bateaux, bravant le mauvais temps, escaladant les falaises, s’élargissant les poumons à respirer les brises salines. Il acquit, à ces exercices, une vigueur physique incomparable. Et sans doute les préférait-il aux leçons de grammaire et d’arithmétique que lui donnait le curé d’Étretat, aidé de son excellente mère. « Vous n’imaginez pas quel gentil enfant il était à cette époque ! Il avait l’air d’un poulain échappé. » Mme de Maupassant aurait pu le conduire assez loin dans ses études. Elle avait reçu, à côté de Gustave Flaubert qui était son compagnon de jeux et qu’elle considérait comme son frère, une solide culture. Elle aimait les belles-lettres et tenait à ce que Guy en prît aussi le goût. Elle l’arracha à ses galets, à ses poissons, et l’envoya à Yvetot dans une institution religieuse. Il s’y trouva d’abord très malheureux et s’ingénia à tomber malade pour obtenir des congés supplémentaires. À peine était-il revenu à Étretat qu’il recouvrait la santé. La ruse fut éventée. Alors, il se consola en composant des vers. Et dans le nombre, il en fit quelques-uns qui ne manquent pas de grâce et qui trahissent une étonnante précocité.

« Je juge à leur valeur ces productions d’écolier, me dit Mme de Maupassant. Et pourtant je vous assure qu’il y a, là-dedans, des qualités de poète. Tenez, voici une courte pièce intitulée la Vie. N’est-il pas étrange qu’elle ait pu être écrite par un gamin de treize ans ? »

Mme de Maupassant cherche au fond de sa mémoire et module ces vers auxquels elle donne un accent religieux :
 
 

La vie est le sillon du vaisseau qui s’éloigne,

C’est l’éphémère fleur qui croît sur la montagne,

C’est l’ombre de l’oiseau qui traverse l’éther,

C’est le cri du marin englouti par la mer…
 

La vie est un brouillard qui se change en lumière,

C’est l’unique moment donné pour la prière.
 
 

Il est certain que ce morceau révèle, à défaut d’un génie original, une curieuse facilité d’assimilation. Guy accumula de la sorte des monceaux de rimes que sa mère a découvertes au fond d’un tiroir et qu’elle conserve précieusement. Il versa dans ce travail les trésors d’énergie qui n’avaient plus la ressource de s’épancher au-dehors. Et ce lui fut une façon de s’évader, par l’imagination, de la vie claustrale. Mais sa turbulence refoulée avait de terribles révoltes. Un jour, il s’amusa à parodier devant ses camarades le cours du professeur de théologie qui leur avait peint les tourments de l’enfer ; ses railleries excitèrent leur hilarité. Et le supérieur, instruit de ce scandale, lui annonça qu’il serait impitoyablement expulsé, en cas de récidive. L’écolier fut secrètement réjoui de cette menace. Pour en accélérer les effets, il laissa traîner dès le lendemain, une épître dédiée à sa cousine et légèrement empreinte de libertinage…

« Attendez ! Si je pouvais aussi me rappeler celle-là ! Il envoyait à cette jeune épousée l’expression de ses regrets amoureux. »
 
 

Comment relégué loin du monde,

Privé de l’air, des champs, des bois,

Dans la tristesse qui m’inonde

Faire entendre une douce voix ?

Vous m’avez dit : « Chantez des fêtes

Où les fleurs et les diamants

S’enlacent sur de blondes têtes,

Chantez le bonheur des amants. »
 

Mais dans le cloître solitaire

Où nous sommes ensevelis,

Nous ne connaissons sur la terre

Que soutanes et que surplis.
 

Pauvres exilés que nous sommes,

Il faut chanter des biens si doux

Et du bonheur des autres hommes

Ne jamais nous montrer jaloux !

Un poète est donc insensible ?

Pour lui l’amour n’a point d’appas ?

Non, voyez-vous, c’est impossible !

Oh ! ne vous imaginez pas
 

Que, dans le cloître solitaire

Où nous sommes ensevelis,

Nous n’aspirions plus sur la terre

Qu’aux soutanes et qu’aux surplis !
 

Finissons, de peur de déplaire,

En vous parlant de mon malheur…

L’avenir que pour vous j’espère

Est plaisir, amour et bonheur.

Gardez bien cette heureuse ivresse

Et cueillez les fleurs du chemin ;

Mais parfois plaignez ma jeunesse,

En vous disant que le chagrin
 

Reste en ce cloître solitaire

Où nous sommes ensevelis,

Et que l’on n’y voit sur la terre

Que soutanes et que surplis.
 
 

C’en était trop ! Le portier du séminaire fut chargé de reconduire à son foyer la brebis égarée. « Monsieur Guy est pourtant un bien bon sujet, » déclara le brave homme. Mme de Maupassant lui fit verser un verre de cidre pour le remercier de cette parole. Puis elle gronda son garnement de fils, et elle lui ouvrit ses bras. Guy s’y jeta en pleurant d’un œil, en riant de l’autre, heureux d’avoir reconquis sa liberté. Quand leurs effusions furent terminées, sa mère lui dit : « Maintenant, mon garçon, tu vas entrer comme pensionnaire au lycée de Rouen. » Il n’était pas libéré, mais il changeait de prison. Il n’en demandait pas davantage.
 
 

*

 
 

À Rouen, Guy fut un écolier consciencieux. Louis Bouilhet, à qui Mme de Maupassant l’avait recommandé, veilla sur lui avec tendresse. Il se garda de le détourner de la vocation lyrique, il l’y affermit, au contraire ; il lui prodigua les conseils de sa vieille expérience et lui apprit les plus subtils secrets da la versification. Ces exhortations donnèrent naissance à un copieux discours en deux cents alexandrins que Maupassant improvisa pour la Saint-Charlemagne et qui eut l’honneur d’être déclamé au dessert devant les professeurs assemblés. La même année, Maupassant affronta avec succès les épreuves du baccalauréat. S’il n’avait écouté que son plaisir, il eût versifié les sujets de composition. Louis Bouilhet avait lieu d’être fier de ce disciple, qui lui semblait destiné à composer dans l’avenir une nouvelle Conjuration d’Amboise. La guerre de 1870 les arracha à ces occupations pacifiques. La ville fut envahie, Guy s’enrôla et marcha contre les Prussiens. Et il recueillit, pendant la campagne, les impressions dont il devait, plus tard, tirer un merveilleux parti. Il rencontra en chemin l’héroïne de Boule de Suif et Mlle Fifi qui n’étaient qu’une seule et même personne. Mme de Maupassant m’a raconté sa fin lamentable :

« L’infortunée est morte dernièrement, sans ressources. Il y en a qui prétendent qu’elle s’est tuée, n’ayant plus le courage d’endurer la misère. J’ai été trop tard informée de sa situation, sans quoi je lui eusse porté secours. Certaines gens m’auraient blâmé de m’entremettre auprès d’une créature de son espèce. Mais j’aurais accompli mon devoir. En somme, cette fille a eu, dans sa vie, une heure sublime. Et mon fils lui devait bien quelque chose ! »

Pauvre Fifi ! Avoir eu tant de réputation, et s’éteindre obscurément ! Se peut-il que la chaleur d’âme, la gaieté dans la bravoure, ces qualités françaises soient si mal récompensées ! Les stupides bourgeois que la malheureuse fille avait sauvés se sont engraissés dans les richesses et elle a roulé au ruisseau, sans qu’une main compatissante l’ait aidée. Quel dénouement, quel épilogue pour le chef-d’œuvre de Maupassant ! Ceci prouve combien l’art de Maupassant est proche voisin de la vie, puisque la vie se confond avec lui et le complète…
 
 

*

 
 

La paix est rétablie. Le bachelier débarque à Paris et accepte, pour augmenter ses ressources, une place de 1500 francs au ministère de la marine. Il frappa à la porte de Flaubert, qui a promis à sa chère Laure d’être son Mentor, et qui s’acquitte volontiers de cette tâche, car l’adolescent l’a conquis par sa simplicité et sa modestie. Guy s’installe en son emploi et il utilise les loisirs que lui accorde l’administration et le papier qu’elle lui confie à griffonner des sonnets. Il soumet le dimanche à son grand ami ses élucubrations de la semaine. Et le grand ami se transforme en pédagogue. Il honore la poésie, mais il pense que la prose est plus difficile et qu’il est salutaire de s’y essayer. Il secoue Maupassant comme Napoléon remuait les grenadiers à qui il voulait du bien.

« Allons, clampin, avance à l’ordre et exécute mes prescriptions. Demain matin, tu marcheras dans la rue jusqu’à ce que tu aperçoives un concierge s’appliquant à balayer le trottoir devant sa maison. Alors tu t’arrêteras, tu contempleras ce spectacle, tu t’en pénétreras et tu consigneras fidèlement les sensations de tout ordre qu’il t’aura suggérées. Vite à l’ouvrage ! Et soigne ton pipelet ! Que je le reconnaisse si jamais je le rencontre. »

Guy se soumettait docilement à cette discipline. Il observait à la lettre les instructions de son maître et lui remettait la page sur laquelle il avait peiné. Flaubert l’examinait, on peut le dire, à la loupe. Un physicien dans son laboratoire, n’eût pas été plus attentif.

« Mon fils, tu vas me couper ces épithètes… Et ce verbe ? Que vient faire ici ce verbe ? »

Il se fâchait lorsque deux phrases se suivant avaient le même dessin et le même rythme. Pas une bagatelle n’échappait à sa critique méticuleuse. La futur romancier en tirait un réel profit. Il apprenait à cette excellente école l’art d’écrire sans emphase et sans afféterie. Les avis de Flaubert contribuèrent à donner à son style cette plénitude et, cette odeur de santé qui sont si remarquables chez Maupassant et lui assurent une place parmi les classiques. Pendant six ans, il besogna à l’ombre des cartons verts, multipliant les essais et les gardant inédits, car il n’osait encourir les foudres de Flaubert, qui lui avait défendu de rien publier. Quelquefois seulement, il glissait des vers, en se cachant sous le pseudonyme de Guy de Valmont, dans un petit journal de théâtre. Et il ne souffrait pas de cette longue attente où Flaubert l’obligeait à languir. Il montrait une patience que n’auraient pas les débutants d’aujourd’hui, avides d’argent, pressés de conquérir la renommée. Son humeur était des plus sereines. Il se divertissait à faire des farces à ses collègues du ministère et, pour se délasser, il s’en allait tirer l’aviron entre Chatou et Maisons-Laffitte.
 
 
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« Je ne sais pourquoi on a prétendu que mon fils était pessimiste. On s’est obstiné à le contempler travers ses œuvres, dont quelques-unes respirent, en effet, la tristesse et le dégoût de l’humanité. Mais jusqu’aux dernières années de sa vie, c’était le plus joyeux garçon du monde, expansif, jovial, ardent à s’amuser. Son meilleur compagnon, son frère en canotage, M. Léon Fontaine, qui lui fut si dévoué, vous dira, comme moi, qu’aucun symptôme n’annonçait la catastrophe où sa raison a sombré. Il jouissait, au physique et au moral, d’un admirable équilibre. Et cela, voyez-vous, on ne saurait trop le répéter, dans l’intérêt de la vérité d’abord, et pour détruire une légende qui atteindrait ma chère Simone, la nièce de Guy, une ravissante enfant, la seule consolation qui me reste en ce monde… »
 
 

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Quand donc l’intelligence du romancier a-t-elle commencé à s’altérer ? J’hésite à engager Mme de Maupassant dans ces confidences trop douloureuses. Mais elle va au-devant de ma question et, quoique ces souvenirs la déchirent, elle me les livre sans restriction. Elle tient à dissiper toute équivoque.

« Je vous jure que Guy n’a ressenti aucun trouble avant la maladie de son frère Hervé. Hervé avait été frappé d’une insolation qui détermina, chez lui, des désordres cérébraux. Guy suivit les progrès de cette affection purement accidentelle. Et lorsque Hervé mourut, il fut très impressionné. Il tomba dans un sombre découragement. On a voulu voir dans le Horla comme une première manifestation de la folie. C’est encore une erreur, le Horla n’est que la fantaisie d’une puissante imagination. Et Guy était en pleine santé quand il l’a écrite. Au contraire, son volume Sur l’eau, qui suivit la maladie de son frère, trahit une grande inquiétude… »

Un soir, la mère et le fils dînaient ensemble dans leur petite maison de Cannes et devisaient paisiblement. Soudain, il se mit à prononcer des paroles incohérentes, et que sa volonté ne semblait plus gouverner. Mme de Maupassant dissimula, du mieux qu’elle put, l’angoisse mortelle qu’elle éprouvait. Mais Guy s’était arrêté brusquement. Il venait de prendre conscience de son état. Il devint très pâle et remonta dans sa chambre. Quelques heures plus tard, il tentait de s’ouvrir la gorge avec un rasoir. Quelle nuit pour ce fils, qui ne voulait pas survivre au naufrage qu’il devinait prochain de sa raison, et pour cette mère, agitée de pressentiments, et qui attendait, frémissante, le dénouement inévitable !

Mme de Maupassant ne peut retenir ses larmes en évoquant ces scènes tragiques. Et maintenant elle s’épanche, et je sens qu’elle éprouve comme une douceur à parler. Les mots se pressent sur ses lèvres, des mots infiniment tendres et dont je suis ému. Elle me dit ce qu’était son fils, sa générosité, sa fierté, sa bonté, ses vertus que les indifférents ignoraient, car il avait la pudeur de ne les pas étaler. « Nous nous adorions tous deux. Il avait pour moi d’exquises délicatesses. » Il se proposait de visiter, avec Huysmans, les musées de Hollande. Il apprend que sa mère est seule, à Étretat, attristée par un chagrin domestique. Il renonce à son voyage, mais il lui laisse croire que ce voyage a manqué par la faute de Huysmans, ne voulant pas avoir l’air de se priver d’un plaisir et l’affliger par l’idée de ce sacrifice. « Je pourrais vous citer mille traits semblables. » Guy vivait avec sa mère dans une complète intimité de cœur et d’esprit. Elle s’intéressait passionnément à ses travaux. Elle lui trouvait des sujets. La plupart de ses histoires normandes, qui ont si forte saveur de terroir, lui ont été suggérées par elle. C’étaient des anecdotes, des racontars qu’elle recueillait et dont il retenait la substance. Il méditait longtemps sur ses romans et ses contes. Lorsqu’il prenait la plume, l’œuvre était achevée dans son cerveau. Sa production paraissait aisée, mais elle était précédée d’une préparation laborieuse.

« Je le vois encore, descendant tout heureux, se frottant les mains : – Je viens de gagner 500 francs ! »

Il avait mis trois heures à écrire Mouche, une de ses jolies nouvelles. Il l’avait ruminée pendant des mois. Ses ouvrages étaient des fruits qui ne se détachaient de l’arbre qu’au moment de leur complète maturité.
 
 

*

 
 

Les heures s’écoulent. Plusieurs fois, j’ai voulu prendre congé et l’affectueuse insistance de Mme de Maupassant m’a retenu. En parlant, elle s’est animée un rayon de jeunesse brille sur son visage. Cette causerie a fait revivre les jours lointains où son cher Guy lui donna tant de bonheur et de gloire.

« Voulez-vous feuilleter ses manuscrits ? »

Elle m’amène devant un secrétaire d’acajou et me place sous les yeux des pages jaunies. Ce sont des lettres qui ne seront jamais publiées, des cahiers de vers calligraphiés par une plume enfantine. Je n’ose lire les lettres, mais je jette sur les vers un regard empressé. Nous les parcourons ensemble. Mme de Maupassant les explique, les commente ; chaque pièce éveille en sa mémoire une foule d’impressions anciennes, qu’elle traduit avec une charmante vivacité. Il y dans ses propos de l’enjouement, de la verve, une belle humeur qui me montre ce que dût être, avant ses malheurs, l’amie de Bouilhet et de Flaubert. Que ne puis-je prendre copie de ces morceaux, premiers essais d’un talent qui vient de naître ! Mme de Maupassant devine ma pensée. Elle ramasse les feuilles éparses et me les remet :

« Emportez tout cela. Vous me le rendrez lorsque vous aurez fini de vous en servir. »

Et comme je la remercie, tout pénétré de sa bonne grâce, elle ajoute, en me reconduisant au seuil du salon :

« Surtout, ne tardez pas ! Je suis bien vieille, bien malade ! Et le médecin m’assure que je serai bientôt délivrée !… »
 
 

ADOLPHE BRISSON

 
 

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(in Le Temps, trente-septième année, n° 13325, vendredi 26 novembre 1897)