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COLLECTION ORIGINALE

 

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Au premier congrès de la presse, à Anvers, un vieux journaliste, qui était alors notre doyen, évoquant les modifications profondes auxquelles il avait assisté pendant le cours de sa longue existence professionnelle et retraçant les difficultés d’autrefois, dit en souriant :

« Aujourd’hui, nous pouvons donner le plus beau crime pour un sou… »

Ce ne sont pas seulement les conditions matérielles qui ont changé. Que l’on fasse abstraction de certaines violences fâcheuses de polémique qui subsistent, parfois, et la constatation sera évidente de l’esprit de sérieux et de précision qui préside à la rédaction du journal moderne. L’information est acquise chèrement et laborieusement. Le public, qui ne se rend pas toujours compte des efforts au prix desquels elle lui est donnée, veut, dans tous leurs détails, frémissants de réalité, les drames et les romans vécus qui se passent quotidiennement. Sa faveur va à qui est le plus exact et le plus complet. Il faut à ceux qui le renseignent une somme singulière de qualités : l’habitude de l’observation, l’initiative, le goût de l’induction et de la déduction, le sens du pittoresque, qui anime ensuite le récit des faits subtilement recueillis.

On a accoutumé le lecteur, en développant sa curiosité, à être exigeant. La vieille plaisanterie d’un ironiste, disant que les journaux sont « les chemins de fer du mensonge » n’a plus sa raison d’être. Au moins dans la partie consacrée à la relation des événements, la presse s’efforce vers la vérité. Les « faits divers, » notamment, ont pris une importance documentaire. Les futurs historiens de notre époque auront là de précieuses mines de renseignements, qui nous font défaut, à nous, sur les siècles précédents.
 
 

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Je faisais ces réflexions en examinant, ces jours-ci, une collection originale, formée par un curieux de mes amis. Oh ! elle tient dans un portefeuille et elle n’a aucune valeur marchande, mais elle est piquante et instructive.

Au cours de recherches qu’il poursuivait dans d’anciennes collections de journaux, cet homme avisé s’est amusé à relever les informations les plus bizarres que l’effronterie des gazetiers livrait à la crédulité publique.

On peut ainsi se rendre compte aisément des progrès accomplis, des progrès moraux de la presse, n’accueillant plus des historiettes invraisemblables et saugrenues à la légère, avec une sorte de dédain de son lecteur. C’est peut-être à ce point de vue que cette collection est le plus intéressante. Elle atteste une évolution des mœurs.

Entre parenthèses, on peut, en passant, démolir une légende. Les journaux américains ont longtemps passé pour ceux qui pratiquaient le bluff avec le plus de virtuosité, par des inventions extraordinaires. De temps en temps encore, il nous arrive de là-bas quelque récit d’une hâblerie tellement forte que nous ne le reproduisons plus qu’en riant. C’est l’aventure de la femme ayant mis au monde deux jumeaux, l’un blanc, l’autre noir ; c’est l’histoire du paysan qui a fait pousser un champignon géant sur lequel dix-sept personnes tiennent à l’aise ; c’est celle, encore, de l’araignée savante qui, placée sur un cadran de montre, indique l’heure qu’il est. Eh bien, toutes ces mystifications ne sont pas nées outre-Atlantique ; ce sont pour la plupart d’anciens faits divers français, attestant, au moins, une belle imagination de la part de ceux qui les lançaient. Ils furent traduits et amplifiés par les journalistes yankees, qui n’ont même pas le mérite de l’invention. La majeure partie de ces prodigieuses histoires se trouve dans le Mentor, gazette quotidienne du temps de la Restauration. L’année 1827 est particulièrement riche en fait de ces bourdes qui furent recueillies en Amérique et, de nouveau, jetées de là sur le monde…
 
 

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La caractéristique du « fait divers » d’autrefois, c’est la parcimonie des informations pour un événement réel et le luxe des détails pour ce qui n’est évidemment qu’une fable.

Voici, par exemple, ce qui se rencontre dans un même numéro du Mentor, déjà cité :

« Le nommé Berthet, élève d’un séminaire, s’est rendu coupable d’un double crime, qui va le conduire devant la cour d’assises. Il a tiré un coup de feu sur une dame Michaud et a tenté ensuite de se tuer. »

Et c’est tout pour ce drame vrai. Aucune explication, aucune recherche des mobiles. Par contre, il y a une colonne sur un fait chimérique, que personne ne peut prendre au sérieux :

« On raconte qu’un matelot hollandais, embarqué sur un navire prussien, fit naufrage dans les parages du cap de Bonne-Espérance. Il parvint à se sauver sur un débris du bâtiment, auquel il adapta une petite voile. Mais il serait mort infailliblement de faim sur sa petite embarcation si un poisson de l’espèce des phoques et des dauphins, ne lui eût apporté chaque jour des coquillages de toute nature.

Le matelot, ainsi escorté par ce maître d’hôtel de l’Océan, est arrivé sain et sauf jusqu’à un petit port d’Espagne. À la vue de la rade, le monstre bienfaisant a jeté un cri et s’est perdu dans les flots, laissant le matelot ivre de surprise et de reconnaissance. »

L’invention dénote quelque aplomb. Mais dans les quelque onze cents coupures dont se compose la collection, il n’y a qu’à prendre, pour ainsi dire, au hasard pour trouver « de plus en plus fort. »
 
 
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Vous plaît-il de vous rendre compte des « informations » que l’on servait à nos pères, beaucoup plus tard encore ? Voici, en 1847, un fait divers du Journal du Commerce :

« On montre, en ce moment, à Varsovie, un chien ailé. Cet animal, à peine âgé de six mois, marche et vole avec une égale rapidité. Les ailes qu’il porte sur son dos ont une forme de circonférence et sont assez semblables aux ailes des chauves-souris. Il ne mange que du poisson cru et ne boit que de l’hydromel. »

Les animaux merveilleux sont la spécialité du Journal du Commerce :

« Un chasseur vient de tuer, près d’un lac du comté de Somerset, un animal inconnu jusqu’ici. Il a une espèce de cuirasse comme un homard, des pinces, deux antennes et de fortes ailes. C’est précisément au moment où il volait, s’étant élevé haut dans les airs, qu’il a été atteint par la balle du chasseur. »

Voilà qui renchérit sur le fameux serpent de mer du Constitutionnel.

Le Globe pratique aussi volontiers, tout grave qu’il soit, le sport du fait divers confectionné de toutes pièces, et c’est très gravement, en effet, qu’il conte cette histoire bien étrange :

« Des matelots anglais, ayant pénétré jusque dans le voisinage du pôle Nord, découvrirent une île sous la latitude de 89° 56′. Ils y trouvèrent une source d’eau si chaude que plusieurs de ces marins y allumèrent leur pipe. »

Le Moniteur lui-même, tout officiel qu’il soit, ne dédaigne pas d’accueillir dans ses respectables colonnes les pseudo-nouvelles les plus baroques. Il est vrai qu’il fait précéder ce qu’il raconte d’une formule prudente : « On prétend. »

« On prétend que, dans le mois de juillet dernier, on a retiré de l’Ebre, à environ une lieue de Tortosa, un homme qui y était tombé quinze jours auparavant et qui, depuis lors, avait séjourné dans les eaux. Suivant ce récit, le corps de cet homme n’offrait aucun vestige de putréfaction. On lui aurait administré les mêmes secours qu’aux personnes récemment noyées, et ces secours l’auraient rappelé à la vie… »

Ces histoires, à ce qu’on voit, se passaient toujours très loin.

Pouvait-on se moquer plus gaillardement du public ? L’information, au lieu d’être la suite d’une patiente enquête, se fabriquait « de chic. » C’était évidemment plus commode et moins coûteux, mais ces petits exercices d’esprit étaient un peu puérils et peu conformes à la dignité de la presse.

Au reste, au simple point de vue de l’intérêt, est-ce que le vrai n’est souvent pas mille fois plus curieux que tout ce qu’on peut imaginer ?
 
 
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(Jean Frollo, in Le Petit Parisien, vingt-huitième année, n° 9840, mercredi 7 octobre 1903)