batelier
 

J’aime tendrement Gérard de Nerval. C’est un poète qui n’a pas eu de chance… Aucun grand critique ne l’a remis à la mode ; nul comité de gens de lettres n’a réclamé des souscriptions pour lui élever un monument. Armand Silvestre aura bientôt sa statue. Gérard n’a pas même un médaillon dans un jardin. Il est vrai qu’Armand Silvestre était toulousain, fonctionnaire, et qu’il représentait l’« esprit gaulois. »

Le pauvre Gérard n’était que poète – poète même quand il écrivait en prose, et plus poète encore quand il n’écrivait pas du tout. La Nixe germanique, la Péri orientale, les bonnes et les méchantes fées des légendes françaises s’étaient penchées sur son berceau. Elles lui avaient fait le don d’une très belle folie. II vécut pauvre, libre, errant, aimé de ses amis, amoureux de femmes qui peut-être n’existaient pas : Héloïse, Sylvie, Adrienne, Aurélia, des filles d’Égypte et des filles d’Asie. C’étaient des maîtresses blanches et des amours toutes pures. Le premier jour qu’il vit une de ses bien-aimées, il souhaita découvrir un lit digne d’elle, et il le découvrit, en effet, chez un antiquaire. Ce lit Renaissance, comme il convenait à un lit de poète romantique, resta pendant des années dans le fameux appartement de la rue du Doyenné, attendant la dame qui ne devait jamais venir… Mais si elle était venue !…

Si elle était venue, Gérard eût passé pour un homme de sens, qui sait prévoir et préparer ses heureuses fortunes. Comme elle ne vint pas, Gérard passa pour un fou. Il était sage pourtant, et logique… Il donna de nouvelles preuves de sa parfaite raison, un jour qu’il promena dans le Palais-Royal un homard vivant au bout d’un ruban bleu. Les bourgeois s’en étonnèrent. Lui, paisible, s’étonna de leur étonnement. « Il y a des personnes qui aiment les chiens, dit-il, moi je les déteste, les chiens serviles, impudiques et bruyants… J’aime les homards qui sont silencieux, qui savent les secrets de la mer, et qui, pour mourir dans l’eau bouillante, s’habillent de pourpre comme des cardinaux… » Ces paroles judicieuses ne persuadèrent point les bourgeois. Le poète fut conduit au poste, puis dans une maison de fous. Quant au homard, j’ignore s’il fut admis à la fourrière ou mangé par le commissaire de police.

On sait comment le pauvre Gérard fut trouvé mort, une nuit, pendu au réverbère d’une ruelle mal famée. L’instrument de la pendaison était un cordon de tablier de cuisine, que Gérard portait toujours dans sa poche et qui était devenu, par la grâce de sa folie, la propre jarretière de la reine de Saba.

Ces histoires-là ne sont pas neuves, et Théophile Gautier les a racontées beaucoup mieux que moi. Je ne les rappelle que pour vous inciter à les relire dans la préface que Gautier a jointe aux œuvres de son ami Gérard. Et je voudrais aussi vous inspirer le désir de feuilleter la Bohème galante, les Illuminés, les Filles du feu, et ces beaux poèmes dont l’édition est épuisée et que Calmann-Lévy devrait bien nous rendre… Mais on prétend qu’ils n’auraient plus d’acheteurs.
 
 
entree
 

J’ai voulu, l’autre semaine, refaire en compagnie de Gérard les promenades capricieuses qu’il fit naguère, seul ou avec Sylvie et Sylvain. J’ai donc emporté les Filles du feu en guise de Bædecker, et sans hâte, sans programme, j’ai flâné sur les chemins d’Ermenonville, de Soisy et de Montagny, « dans ce vieux pays de Valois où pendant plus de mille ans a battu le cœur de la France. »

Gérard de Nerval avait habité longtemps chez un de ses oncles, à Montagny. Montagny est un village sur la lisière de la forêt d’Ermenonville. Il s’enorgueillit d’un clocher superbe que j’ai aperçu de très loin, presque au sortir de la gare. Juchée tout en haut d’un omnibus vénérable, lequel tangue et roule horriblement, je craignais fort de choir sur la route de Flandre. Autour de nous, le grand plateau frissonnait de toutes ses moissons mûres, dans la poudre dorée du soir. À l’horizon, des collines bleuâtres ondulaient avec douceur ; on devinait les vallées à leur dépression violette, et les étangs à leur reflet argenté. Puis la route s’abaissa tout à coup : le plus frais, le plus ombragé, le plus amoureusement fleuri des villages du Valois se révéla dans un parfum de chèvrefeuille et un murmure d’eaux vives. Dieu me garde de vous dire comment il se nomme et si la bonne auberge accueillante est recommandée par le Touring-Club !… Les repas y sont excellents et les nuits délicieuses. On n’y rencontre guère de Parisiens et le pavé ne vaut rien pour les automobiles. Ce village est un anachronisme charmant. Toute la grâce du dix-huitième siècle l’enveloppe encore, comme une lumière atténuée, et à chaque détour des ruelles j’ai reconnu les personnages mêmes des vieilles rondes et des légendes que mon ami Gérard se plaisait à recueillir : la bergère enamourée, et son galant, le petit chaperon rouge et sa grand-mère…
 
 
hameau
 

Dans les environs de ce village, le château d’Ermenonville s’élève entre les bras frais d’un ruisseau. Là encore, Gérard fut mon guide… Le château, bâti sous Henri IV, reconstruit sous Louis XIV, dut sa gloire au marquis de Girardin qui y rassembla les « Illuminés » Cagliostro, Saint-Germain, Mesmer, Sénancour, Cazotte. Il fit mieux encore en offrant un asile à Jean-Jacques Rousseau, qui mourut six semaines après son installation dans un pavillon isolé, maintenant démoli. Son tombeau vide demeure encore entre les hauts peupliers d’une petite île, au milieu d’un étang, – tel qu’il est reproduit sur une très ancienne toile de Gouy imprimée en camaïeu rose qui fut la courtepointe nuptiale de ma trisaïeule. Quand le crépuscule vaporeux et la lune naissante le baignent de brume pâle et nacrée, le beau parc dessiné à l’anglaise prend une majesté si mélancolique et si douce que l’on n’y pourrait jamais rire et que l’on ose à peine y parler. La cascade et le vent y font une élégie alternée. Voici les « rochers de Meillerie » et le « Monument des anciennes amours… » Là, c’est la « tombe de l’inconnu. » La sensibilité du dix-huitième siècle s’achève ici en désespérance romantique. Werther eût aimé mourir dans ces beaux lieux. L’amour, comblé par de tels soirs, s’y enivrerait de voluptueuse tristesse. Qui voudrait troubler ce silence, ces plaintes secrètes des eaux, cette vie obscure des choses ?
 
 
amours
 

Crains dans la nuit aveugle un regard qui t’épie.

À la matière même un verbe est attaché :

Ne le fais pas servir à quelque usage impie.

 
 

Respectons le « pur esprit qui s’accroît sous l’écorce des pierres. » Mais n’est-ce pas un fantôme qui vient vers nous, sur le « Pont de la Rêverie, » un fantôme toujours inquiet, qui porte une perruque ronde, un habit d’Arménien, des souliers à boucles ?… L’ombre inquiète du philosophe genevois herborise au clair de lune, dans les taillis où fleurit, en mai, la pervenche bleue – bleue comme les yeux de Mme de Warens…

« Voilà la tour où était enfermée la belle Gabrielle – disait un paysan à Gérard de Nerval, en lui montrant une ruine, près du château. Tous les soirs, Rousseau venait pincer de la guitare sous sa fenêtre, et le roi, qui était jaloux, le guettait souvent… Il a fini par le faire mourir. » Mais ce n’est pas l’ombre de Rousseau que je suis venue chercher ici. C’est l’ombre souriante de Sylvie.
 
 
tour-gabrielle
 

Je ne l’ai pas trouvée à Montagny, le lendemain, où je suis allée, à travers bois, sous un ciel d’orage, en cueillant des sauges et des bruyères et en effrayant les lapins. À Montagny, j’ai visité l’église isolée, dans le charmant cimetière, un cimetière où il y a le plus beau buisson de gueules-de-loup pourprées que j’aie vu de ma vie. Il est si beau qu’il donne envie d’être enterré dessous. J’ai vu de près le clocher dont les arêtes sont découpées, comme à Senlis, en ornements bizarres, pareils à des vertèbres, et qu’on appelle, dans le langage du pays, des « ossements. »

L’église n’a pas de curé, mais elle a un bedeau et le bedeau a une femme. C’est elle qui détient la clef du sanctuaire. Elle a un peu la mine d’un bon curé de campagne habillé en paysanne. Elle m’a montré les « bestiaux » sculptés sur le portail gothique, les pierres tombales des seigneurs et des abbés, les figures en creux, effacées, verdies par la moisissure des siècles, et enfin le beau retable qui représente le martyre de sainte Félicité, et qui comporte plusieurs centaines de statuettes en pierre ciselée et peinte.

Mais la femme du bedeau n’étant pas nonagénaire, n’a pu me donner aucun renseignement sur la famille de Gérard de Nerval. Où est la maison si exactement décrite dans Sylvie, la maison à façade jaune, à contrevents verts, où logeait l’oncle du poète ? Chez quels brocanteurs se sont dispersés les vieux meubles, les tableaux flamands, les estampes d’après Boucher, la série de gravures représentant des scènes de l’Émile ou de la Nouvelle Héloïse ?

De Montagny, je me fais conduire en voiture à Mortefontaine et à Soisy. Et si cela ne vous ennuie pas, je vous raconterai bientôt comment j’ai rencontré Sylvie ou son ombre.
 
 

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(Marcelle Tinayre, « Feuilles volantes, » in Le Temps, quarante-sixième année, n° 16510, mardi 4 septembre 1906 ; la suite de cette promenade en Valois, que laissait espérer Marcelle Tinayre, n’est malheureusement jamais parue. Jean-Baptiste Corot, « Le Batelier de Mortefontaine, » huile sur toile, 1865-70 ; gravures de Mérigot fils, pour Promenade ou itinéraire des jardins d’Ermenonville, 1783 : entrée du parc d’Ermenonville ; le hameau vu depuis le petit parc ; le désert : monument des Anciennes Amours ; vue depuis le château sur le hameau et la tour Gabrielle)