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Nul ne sait ce qui se passe, en réalité, dans l’âme d’un homme. Il y a des existences qui paraissant mornes et plates, et qui sont illuminées par un rêve intérieur. Ceux qui les vivent sont des poètes, égoïstes et charmants, qui n’éprouvent pas le besoin de s’extérioriser.

J’ai connu un de ces imaginatifs. C’était le moment où la rigueur des temps m’avait obligé à chercher un modeste emploi. Je travaillais huit heures par jour, dans un bureau, pour trente-trois francs trente-trois centimes par jour, dimanches payés. Et je prenais mon repas de midi dans un de ces petits restaurants d’habitués, où l’on était convenablement nourri pour une dizaine de francs, à la condition d’ignorer délibérément l’existence du poisson, qui, pour l’immense majorité de la population parisienne, n’entre point dans l’alimentation.

Sauf sous la forme de sardines à l’huile vendues à raison de cent cinquante francs le kilo.

C’était un homme d’une soixantaine d’années, à l’aspect assez minable, et qui travaillait, lui aussi, dans un bureau des environs. Je le voyais tous les jours, à midi.

Assis en face de moi, il était des plus taciturnes. Mais, peu à peu, à force d’échanger le sel et le poivre, nous en étions arrivés à échanger aussi quelques mots. Et un jour, à la suite d’une phrase qui, sans doute, le mit en confiance, il devint communicatif.

Je m’apitoyais, pour lui et pour moi, sur le sort des pauvres employés occupés tout le jour à une besogne ingrate et monotone. Il m’arrêta d’un sourire et d’un geste de la main.

Cependant, la servante m’apportait des haricots bretonne.

« Voyez-vous, me dit-il, on se fait presque toujours des idées fausses sur les gens. On les croit heureux ou malheureux, sans savoir. Moi, par exemple, tel que vous me voyez, j’ai l’air d’un pauvre diable de bureaucrate, ridicule et chétif… »

Je fis un geste poli de protestation.

« Mais oui, mais oui. Seulement, ce n’est pas cela. La vérité, c’est que, huit heures par jour, le temps de mon bureau, je suis roi !

– Roi ?

– Roi, dans mon île. Je ne vous dirai pas où elle est, car je l’ignore moi-même. Mais je sais que je m’y retrouve, aussitôt que je veux, sans le moindre effort. Tantôt je me promène, vêtu d’un manteau somptueux, brodé d’or et de soie, dans les jardins de mon palais. Tantôt, assis dans la salle des festins, je suis servi par de belles femmes empressées à deviner mes moindres désirs. Et je m’abreuve de vin de Champagne. Et je me nourris de pâtés de foie gras bourrés de truffes entières, d’oiseaux merveilleux, et des plus beaux poissons de l’Océan qui fait à mon île une couronne d’écume verte. Après cela, majestueusement, je vais jusqu’au tribunal, et je juge mes sujets.

Ils ne sont pas nombreux, dix mille environ, y compris les femmes et les enfants. Et vous me faites songer qu’un de ces jours, il faudra que je m’occupe du recensement. C’est une chose indispensable. J’ai pourtant, déjà, assez de travail. Quand on me voit occupé, les heures de bureau, à remplir, de ma plus belle écriture de ronde, les fiches, vertes ou roses, qui donc imaginerait qu’en réalité je promulgue des édits, je nomme ou révoque des ministres, je fais, en somme, avec un zèle scrupuleux, tout ce qui concerne mon métier de roi ? C’est la moindre des choses, n’est-ce pas ? Mais je vous assure que je ne m’ennuie pas un seul instant au bureau.

Mon île a une douzaine de kilomètres de long, sur deux à trois de large. À peu près la superficie de l’île d’Ithaque, où régnait, il y a quatre mille ans, le subtil Odusseus, que les Latins nommèrent Ulysse. Elle se resserre en son milieu, pour former un port naturel. Nous avons cinq grandes barques, à moitié pontées, et qui vont très bien à la voile, et quelques douzaines de bons fusils qui nous permettent de faire en toute sécurité d’agréables promenades aux îles voisines, assez éloignées d’ailleurs, et, moins importantes que la nôtre, habitées seulement par quelques sauvages inoffensifs. Chacune de nos visites est une joie pour ces braves gens. Ils ont la plus haute idée de ma puissance, et de l’opulence de mon royaume.

Nous avons cinq ou six cours d’eau, avec des poissons et des écrevisses. La mer, l’élevage, la culture maraîchère, les arbres fruitiers, nous donnent une nourriture abondante et variée. Et pour compléter la comparaison avec la vieille île d’Ithaque, dénommée par les Grecs modernes Théaki, mon premier ministre actuel se passionne pour l’élevage des porcs, ainsi que faisait le fidèle serviteur Eumée. Il a même écrit un gros volume sur les trois cent soixante-cinq manières de préparer la viande de porc. Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! »

Le brave homme, évidemment, était plein de son sujet. Il eût été dangereux de lui dire que l’île dont il était roi n’existait que dans son imagination. Mieux valait flatter sa manie. Le repas touchait à sa fin. Je fis apporter une bouteille de vieux vin rouge de Bordeaux.

Tout en servant le narrateur, je demandai :

« Et, dites-moi, vous n’avez jamais d’ennuis avec vos sujets ?

– Jamais. Ce sont de braves gens, très disciplinés et ravis de mon gouvernement paternel. Il y a, évidemment, comme partout, quelques fortes têtes. Mais j’en fais couper deux ou trois, de temps en temps, et tout est pour le mieux.

En ce qui concerne l’étranger, mon île est située dans le coin le plus solitaire du Pacifique. Jamais un navire ne passe par là. Nous n’avons de relations, assez espacées d’ailleurs, qu’avec les quelques insulaires inoffensifs dont J’ai parlé. Une fois seulement…

– Une fois ?

– … Mon île a été envahie, à l’aube, par un millier de sauvages, venus sur des barques, je ne sais d’où. Nul de nous ne s’attendait à cette attaque. Il y eut un grand désarroi. Les enfants, les femmes, à demi vêtus, fuyaient épouvantés. Les hommes se défendaient maladroitement. Nous étions perdus. J’ai dû employer le moyen extrême, celui dont j’ai seul le grand secret !

Et, quelques minutes plus tard, la moitié des agresseurs gisaient sur le sable, morts, la figure noire… Les autres fuyaient en désordre vers leurs barques. Le bruit a dû se répandre dans les îles. Aucune peuplade sauvage n’a plus osé, depuis, nous attaquer… »

L’heure était venue pour mon compagnon de rejoindre son bureau. Il se leva pour prendre congé. Je le retins par le pan de son pardessus :

« Et le grand secret ? » fis-je, suppliant.

Il se dégagea, et mit un doigt vertical sur ses lèvres :

« Chut ! » dit-il.

Et, comme il s’éloignait vers la porte, je vis ses épaules soulevées d’un léger rire convulsif, à l’idée que j’avais été assez fou pour m’imaginer qu’il allait me révéler le grand secret !
 
 

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(Gabriel de Lautrec, in Paris-Soir, grand quotidien d’informations illustrées, onzième année, quatrième édition, n° 3431, dimanche 26 février 1933 ; Henri Meyer, affiche pour l’opéra-bouffe-féerie Le Roi Carotte de Jacques Offenbach et Victorien Sardou, 1892)