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La Porte ouverte est heureuse d’inaugurer aujourd’hui une série de sept nouvelles de Jean Richepin, mettant en scène l’inoubliable Adalbert Gomphe, dont les enquêtes n’avaient encore jamais été réunies. Champion hors catégorie de la méthodique déductive, ce « subtil et puissant observateur » s’impose désormais comme un rival incontournable de Sherlock Holmes.
 
 

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CONTE DE LA VIE LITTÉRAIRE

 

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LE CLICHÉ

 

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Soyons précis comme il convient de l’être en une aussi sérieuse matière : c’est le 12 septembre 1878, c’est-à-dire voilà dix-sept ans et sept mois et demi, plus quelques jours, que le subtil et puissant observateur Adalbert Gomphe fut appelé pour la première fois un subtil et puissant observateur.

Notez qu’il était alors, ce qu’il est resté depuis, au reste, un auteur absolument inédit.

N’empêche que la chose, la qualification de subtil et puissant observateur, était imprimée en toutes lettres, et répétée à plusieurs reprises avec une insistance significative, dans le feuilleton littéraire d’un journal important et grave, et sous la garantie d’un vénéré critique, aujourd’hui tout à fait oublié, mais qui jouissait encore en ce temps-là d’une autorité magistrale.

Le sagace vieillard avait-il réellement eu sous les yeux, à l’état de manuscrit confié, les éléments nécessaires et indiscutables d’une constatation si flatteuse pour des facultés que tout le monde ignorait ? Ou bien, malgré son légitime renom d’incorruptible Aristarque, avait-il cédé, en faveur de son neveu Adalbert Gomphe, à un tardif et coupable accès de népotisme ? C’est un secret qu’il a emporté dans la tombe.

Mais, ce qui reste hors de doute, c’est que ce vieux routier du journalisme savait fort bien quel précieux cadeau il avait fait à son neveu en le dotant d’un pareil cliché ; car, avant de mourir, comme recommandation suprême, comme testament in extremis, il murmura :

« Je pars tranquille sur ton sort ; n’oublie pas ce que tu es ; je te laisse ceci, d’être un subtil et puissant observateur. »

Et depuis, en effet, c’est cela et pas autre chose, qu’est Adalbert Gomphe.

Il n’a rien publié. Il ne publie rien. Il ne publiera rien. Subtilement et puissamment, il observe.

Où trouverait-il le loisir d’écrire ce qu’il observe ? Tout son temps est en proie à l’incessante occupation d’observer.

Comme la place d’observateur subtil et puissant, mais inédit, n’est enviée par personne et ne gêne personne, les romanciers qui écrivent font bon accueil à ce romancier qui n’écrit point. Bien plus, chacun d’eux se plaît à exalter celui-là au détriment de tous les autres.

Aussi Adalbert Gomphe est-il célébré à tout bout de champ. Même les malins, qui ont d’abord entretenu sa légende pour faire pièce aux confrères, finissent par y croire. Il en est des plus huppés qui le traitent de cher maître. On lui a dédié des livres sous cette invocation. Toutes les études sur le roman contemporain ont un coin réservé pour lui. On n’en citerait pas une où ne se trouvent son nom et son cliché. Et si par hasard, par mégarde, dans une minute de distraction, un critique envoyait à l’imprimerie un article mentionnant seulement le nom sans l’avoir fait suivre du cliché, le typographe n’aurait pas besoin de regarder la copie pour ajouter au nom la petite ligne qu’il compose toujours à l’avance, de mémoire et machinalement, sur le subtil et puissant observateur.

Dois-je essayer de prendre à bras-le-corps (si j’ose m’exprimer ainsi), un cliché d’une pareille indéracinabilité ? N’est-ce pas un effort au-dessus des forces humaines ? Hélas ! j’en ai bien peur.

Mais tant pis ! Les iconoclasties les plus folles me tentent. J’ai blasphémé plus grand qu’Adalbert Gomphe.

Je dirai tout.

L’autre saison, j’habitais, dans une ville d’eaux, le même hôtel qu’Adalbert Gomphe. Nos deux chambres étaient séparées par une troisième chambre où descendit un soir certain couple parlant très haut. Les cloisons étaient minces. On entendait toute la conversation. À titre de document exact, voici un fragment du dialogue :

« Ce qu’il a fait chaud, aujourd’hui !

– Pas trop, ce soir.

– C’est vrai, le fond de l’air est froid.

– Je croyais que tu avais mis six paires de chaussettes dans la malle.

– Non, cinq seulement. Pour si peu de temps, c’est bien assez. D’ailleurs, il y en a deux de laine.

– En cas d’humidité ?

– Bédame !

– Et des chemises, tu penses que six, ça suffit ?

– Bien sûr. On fait laver à l’hôtel, n’est-ce pas ?

– On abîme joliment le linge dans les hôtels.

– Oh ! pas plus qu’à Paris, va.

– As-tu laissé notre adresse à Pauline ?

– Les Durand la lui donneront. »

Et ce fut ainsi, pendant une demi-heure, un roulant coq-à-l’âne de propos interrompus, détails de ménage, noms propres, etc., etc., qui me faisaient envoyer à tous les diables ces damnés bavards m’empêchant de m’endormir.

Le lendemain, au réveil, m’étant levé avant le leur, et n’ayant pas ouï leur papotage du matin, je n’y pensais plus, d’ailleurs. Or, Adalbert Gomphe, lui, ne pensait qu’à eux. Il m’en fit la confidence vers les neuf heures ; et…

Tout ce qui précède a dû vous paraître dénué d’intérêt. Et à moi donc ! Mais patience ! Voici où l’histoire se corse.

« Oui, me dit Adalbert Gomphe, ces gens étaient passionnants, n’est-ce pas ?

– Mâtin ! répondis-je, vous n’êtes pas difficile. Moi, je les ai trouvés d’un quelconque ! »

Avec une petite moue méprisante et des regards profonds, il répliqua :

« Voilà ce que c’est que de ne pas être un observateur subtil et puissant. Dans leur conversation si banale, il y a des pépites d’observation pour moi. Et il y avait surtout, en l’occurrence, comme une pierre de touche à contrôler l’or de mes méthodes d’observation. »

Puis, me prenant par le bouton de la veste avec sa main gauche, et agitant sa droite en gestes professoraux, il me scanda la conférence qui suit :

« D’abord, j’y ai noté exactement leur actuel état d’âme, ce qui est amusant déjà. Mais ne faire attention qu’à cela, comme tout le monde, comme vous-même sans doute, mon cher confrère, c’est de la petite bière d’observation, permettez-moi de ne point vous le dissimuler. L’expérience à instaurer ici consistait en une analyse de leurs voix, de leurs moindres intonations, de leurs attitudes, des dessous psychologiques et des dehors physiologiques trahis par tout cela, et finalement en la synthèse consécutive à cette analyse. Eh bien ! cette expérience, je l’ai faite, moi, et pleinement. Je veux dire que ces deux êtres, moi qui les connais, sans plus, par les pauvretés que vous avez entendues vous-même, moi qui ne les ai jamais vus, je puis cependant établir leur portrait ressemblant. Moral, cela va de soi. Mais, ce qui est plus fort et presque de la magie, avouez-le, leur portrait physique ressemblant. En d’autres termes, si je les rencontrais à brûle-pourpoint, je les reconnaîtrais. »

Le verbe fut articulé en épellation syllabique, et de manière à me clouer en place, immobile d’admiration.

J’y fus cloué, en effet.

Il en profita pour achever de me méduser, en ajoutant, sur un ton de sibylle :

« L’homme est gros, court, apoplectique ; il a les cheveux grisonnants ; il porte des favoris ; son nez est camard, sa bouche lippue, son regard gris ; il a dans les cinquante ans. La femme est maigre, petite, pâle, blonde ; nez long et pincé ; lèvres minces ; yeux couleur de noisette ; tournure et allure trotte-menu ; elle a quarante-deux ou quarante-trois ans. »

Confondu d’admiration, sans oser me dire que peut-être il avait vu les gens en réalité et qu’il m’en imposait par un audacieux charlatanisme, je ne pus me tenir de m’exclamer naïvement :

« Ma foi ! c’est extraordinaire. »

Et, malgré moi, la phrase consacrée me montant aux dents, je la lâchai tout à trac :

« Il n’y a pas à dire, vous êtes vraiment un subtil et puissant observateur. »

Je rentre à l’hôtel. Il était dix heures. On s’habillait pour le déjeuner.

Dans ma chambre, à ma droite, j’entends jaboter mes voisins qui étaient, hier, dans la chambre à ma gauche. Ils se félicitent d’avoir changé et d’être dans une pièce plus vaste. J’écoute avec attention. C’est à huit heures du matin qu’ils ont changé, avant l’arrivée de l’omnibus amenant de nouveaux voyageurs.

Dans leur chambre d’hier au soir sonnent maintenant des voix inconnues. Les hôtes vont en sortir. J’ouvre ma porte et les regarde. Ils sont absolument pareils aux portraits que m’a faits Adalbert Gomphe. C’est ceux-là qu’il a vus et pris pour les autres.

Les autres, mes bavards d’hier, les voici qui passent à leur tour dans le corridor. L’homme est grand, long, blême ; il porte des cheveux roux et toute sa barbe ; son nez est aquilin ; sa bouche en fil de rasoir ; son regard bleu foncé ; il a la trentaine. La femme, à peu près du même âge, est haute et forte, avec des cheveux noirs, le nez en trompette, les lèvres en cerise, les yeux en velours, l’allure et la tournure hommasses. C’est absolument le contre-pied des passeports établis par le subtil et puissant observateur.

Voilà, j’ai tout dit.

Mais j’y ai perdu mon temps et ma peine, j’en suis sûr. Après cette histoire, il semble que j’ai le droit d’accoler au nom d’Adalbert Gomphe les qualificatifs qu’il mérite, de l’appeler fumiste et farceur, n’est-ce pas ?

Eh bien ! je réponds que le typographe ne les composerait pas, ces vocables inusités à la queue de ce nom. Malgré moi, malgré lui, il…

Regardez plutôt ! J’écris : « Adalbert Gomphe. » Et que lisez-vous ensuite ? Vous lisez : « le subtil et puissant observateur. »

Vous voyez bien !
 
 
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(Jean Richepin, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, cinquième année, n° 1322, lundi 11 mai 1896)