Gabriel de Lautrec (1867-1938). Écrivain et traducteur, il publie ses premières proses dans Le Chat Noir. Élu Prince des humoristes par ses pairs en 1920, ses textes sont marqués par sa fantaisie, son attrait pour l’occultisme et son humour… vert… Je ne peux m’empêcher de considérer la dernière réplique du Bocal Vert comme une des plus belles de la littérature française. Les meilleurs contes de Gabriel de Lautrec ont été rassemblés en 1922 dans son recueil La Vengeance du Portrait Ovale.

Le Bocal vert est paru tout d’abord dans son recueil Poèmes en prose (Léon Vanier, 1898), avant d’être repris, sous une forme remaniée, dans Le Supplément en 1909, puis dans La Vengeance du portrait ovale (Éditions du Roseau, 1922). Ce texte a été réédité à deux reprises par Xavier Legrand-Ferronnière, en mars 1987, dans le recueil Jour de l’an chez les momies & autres contes surnaturels et de merveilleux scientifique, puis en octobre 1995 dans le premier numéro de l’excellente revue Le Visage Vert, aujourd’hui épuisé.
 
 
 

LE BOCAL VERT

 

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Après le dîner confortable, comme nous allumions les cigares, plongés en des fauteuils profonds, quelqu’un prononça le mot d’occultisme, et ce fut vers des choses étranges que s’orienta la conversation.

La salle était éclairée discrètement. Un vent tiède, qui venait des arbres voisins, faisait remuer une fenêtre et quelque vague draperie.

Quand on eut fumé le premier cigare, un jeune homme, accoudé sur des coussins, donna la définition exacte du corps astral ; un autre raconta qu’il avait vu, dans une séance d’initiés, apparaître l’ombre d’Éliphas Levi. Puis une conversation s’engagea sur la perpétuité de la conscience humaine après la mort.

Un frisson léger courut dans la salle, et l’on vit s’élargir des yeux.

Quelqu’un dit : « J’ai fait un rêve et je vais vous le raconter. Peut-être vous intéressera-t-il. »

Le deuxième cigare s’éteignit, comme il convient dans une nouvelle bien construite. On le ralluma, et chacun se pencha pour écouter.

« Je me suis occupé vingt ans d’études patientes sur l’âme et le corps humain. J’ai observé les dernières convulsions des suppliciés par les matins froids et les cieux couverts. J’ai vu mourir des malades et j’ai noté toutes les lignes essentielles que le spasme de la mort écrit sur les visages. J’ai passé des nuits à examiner le mystère déconcertant de la vie humaine, tenant sous la loupe, de mes mains et de mes yeux fatigués, des cerveaux diminués par l’alcool, et suivant, comme un voyageur, les circonvolutions et les sillons effrayants où cheminent les démons lumineux ou tristes qui sont nos pensées. Et je ne sais si la conscience, cette âme de l’âme, quitte le corps ou meurt avec lui, ni ce qu’il advient de nous quand se séparent les lambeaux de chair qui protégeaient contre les yeux livides du néant la nudité de notre âme épouvantée.

Ce que j’ignore, nul ne le sait. Si des secrets lamentables sont cachés sous ce voile indéchirable, qui le dira ? Nos idées de gloire et notre vain désir d’exister sont peu de chose, comparés à la logique implacable qui doit régir l’Univers. Et peut-être que la formule sublime des mystères et des religions, le verbe de la vie future et de l’infini, devant lequel se sont mis à genoux tous les poètes, tous les croyants, peut-être que ce mot du tabernacle, dans une logique supérieure à toutes nos illusions, n’est qu’un éclat de rire obscène et grotesque de l’absolu.

Couché dans mon lit tranquillement, aussi tranquillement que les jours où je ne devais pas rêver, je me trouvai tout à coup transporté dans ce qui me parut être la salle d’entrée d’une pharmacie. Je voyais dans l’arrière-magasin, par la porte de communication, le pharmacien et sa femme, assis, en train de dîner. Je raconte ces choses exactement comme elles me sont apparues, avec l’incohérence du rêve, pour une absolue véracité. À table se trouvaient encore le propre fils du pharmacien, puis quelques amis ou parents, parmi lesquels un serpent à sonnettes apprivoisé. La présence de cet animal ne paraissait étonner personne, excepté le maître d’école, qui d’ailleurs n’était pas là. Je n’aurais pas voulu, pour ma part, avoir l’air de ne pas connaître les usages de la maison, mais on ne faisait aucune attention à moi.

Il me semblait apercevoir comme à travers une brume tous les détails qui m’entouraient, les bocaux de verre et les pots de porcelaine à lettres dorées, la porte de la pharmacie et celle de la salle à manger. J’avais, à me mouvoir, une sorte de paresse ; je ressentais, en outre, confusément, de vives douleurs dans la région du ventre, et j’attribuais ces douleurs, par je ne sais quel rapprochement, à l’effort que je faisais pour réfléchir. Le jeu de mes facultés morales se réduisait à une impression de gêne. J’avais la conscience que mon âme, étonnée par une modification quelconque de mon corps, manquait de l’usage familier de ses organes et de ses sensations.

On était au dessert ; le pharmacien venait de lire à haute voix le dernier article du Fanal de l’Avenir ; on avait agité la question des conseillers municipaux et fait un peu de musique ; le serpent à sonnettes avait récité une fable. Enfin, on s’était beaucoup amusé.

Après une scène de famille assez ridicule, où le pharmacien déplorait en vers alexandrins la mort de sa tante, victime de son zèle à soigner le choléra gravement malade, quelques personnes prirent congé. Le pharmacien, s’avançant alors sur le devant de la scène, c’est-à-dire, pour moi, sur la porte qui donnait accès de la salle à manger dans la pharmacie, ôta tranquillement sa calotte, et parut avec un crâne peint en bleu, sur lequel des maximes d’Hippocrate étaient écrites en lettres d’or. En même temps, il s’écriait : « Messieurs, je suis pharmacien, et jamais je ne renierai la pharmacie ; j’en jure par les pièces anatomiques que vous voyez dans ce bocal. »

J’entendis autour de moi des rires étouffés, mais je me penchai vainement dans tous les sens pour voir les pièces anatomiques et le bocal. Mes gestes, à ce propos, me parurent insolites. Je croyais sentir mes membres glisser les uns sur les autres avec un mouvement visqueux ; en même temps, je respirais une odeur fade d’alcool ; devant l’étrangeté de mes sensations, la pensée aiguë me vint tout à coup que j’étais sans doute mort, et que, de mon corps détruit par le mouvement universel des choses, il n’était resté qu’une partie quelconque dans laquelle ma pauvre âme tout entière avait dû se réfugier. Et, mélancoliquement, je songeai que c’était peut-être mon crâne qui me survivait. Je ne fus pas trop malheureux, me disant que je pourrais, qui le sait, dans quelque cellule de moine, retrouver le calme subtil d’autrefois. Et je pensai que c’était peut-être ma main qui me survivait. « Oh ! que ma main soit demeurée seule intacte, et que, vivant seule pour toute ma chair disparue, elle essaye de consoler mon âme de la perte de ce triste corps ! Voici que je n’ai plus les lèvres qui me permettaient de dire, à celle que je sais trop, les sonnets que me dictait son impériale beauté ; voici que j’ai vu s’éteindre mes yeux dont elle était la plus chère gloire ; mais peut-être ma main pourra suppléer aux lèvres mortes comme aux yeux anéantis. Il me suffit, pour me consoler, de pouvoir encore tracer les lettres caressantes de son nom ! »

Cependant, le pharmacien racontait à ses invités une opération à laquelle il avait assisté quelques jours auparavant. Le sujet était mort d’une de ces maladies, dont le nom très rare évoque des mutilations profondes et des visages noirs d’effroi. Le corps avait été embaumé, puis réduit en cendres, suivant les ordres du défunt. Mais, au moment de l’embaumement, le pharmacien avait pu se procurer les entrailles du mort. Tout le reste avait disparu.

« Voyez-vous ce bocal vert, dans la devanture, près de la porte ? Les tripes dont je vous parlais tout à l’heure ont été mises dans l’eau-de-vie. Ce spectacle me rappelle la fragilité de notre nature, et je songe, avec un certain ennui, qu’un jour je mourrai, quoique pharmacien. »

Il désignait du doigt le bocal. Tous les yeux se portèrent sur les entrailles, et j’eus la sensation effroyable que c’était moi qu’on regardait.

À ce moment-là, sans doute, mon âme bouleversée par la houle de mes hallucinations dut faire surgir, des replis informes de cette chair qui l’emprisonnait, deux yeux au regard cerné d’épouvante, car un des assistants remarqua :

« Le miroitement du liquide met dans le bocal des reflets bizarres. On dirait vraiment que ces tripes ont les yeux fixés sur nous. »
 
 

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(Gabriel de Lautrec, in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingt-sixième année, n° 3160, jeudi 28 octobre 1909 ; planche d’Honoré Daumier, « Apothicaire et pharmacien » (n° 29), in Les Cent et un Robert-Macaire, 1839)