Narcisse Sabourdin, pharmacien, était proche parent du pharmacien Visalœil, dont l’Homère est mon camarade Silvestre. Soyez sûrs, d’ailleurs, que je n’aurai pas la déloyauté de faire intervenir Visalœil en cette histoire. Visalœil est à Silvestre, et je ne suis capable de voler un pharmacien à personne…

D’ailleurs, le cas de mon pharmacien à moi est assez singulier pour que je ne m’occupe que de lui.
 

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Narcisse Sabourdin venait de mourir…

On peut dire que, pendant quarante-cinq ans, il avait passé à travers la vie sans faire de mal à personne. Il avait même un caractère si conciliant, si bénin, si mou, que ça en faisait de la peine. Sa femme, la forte Eudoxie, le menait par le bout du nez, et ne perdait aucune occasion d’afficher pour lui un mépris véritablement humiliant.

« Vous, un homme ?… lui disait-elle à chaque instant de la journée. Allons donc !… Vous êtes en homme ce que la magnésie est en pharmacie… Vous suffiriez à amollir toute une famille… Heureusement pour moi que je suis une femme supérieure ! »

Mme Eudoxie Sabourdin aurait pu ajouter acerbe à supérieure. De Pantin à Grenelle, et de Vincennes à Neuilly, il n’y avait certainement pas de personne plus désagréable. La vérité nous force d’ajouter que ce n’était pas tout à fait de sa faute. Sa nature, – comment dire cela en termes congrus ? – sa nature était physiquement juste le contraire de ce que son mari était moralement. Nature contractée, tout en dedans, et lamentablement rebelle aux limonades Roger les plus perfectionnées, aux huiles de ricin les plus puissantes que contenait la pharmacie conjugale. Il y a bien un mot spécial pour définir cet état de choses, mais la plume du soussigné est trop réservé pour écrire ce mot-là. Bref, le physique influant sur le moral, Eudoxie était insupportable, et elle l’avait bien fait voir à son mari pendant sa maladie.
 

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À chaque instant, le pauvre diable était obligé d’avaler quelque algarade avec sa tisane.

Mollasse, poule mouillée, étaient les compliments les plus doux qu’il recevait.

Il n’avait un peu de tranquillité que dans les moments où sa femme sortait pour aller à ses affaires. Pendant ces absences, elle se faisait remplacer près de son mari par l’élève de la pharmacie, jeune homme « roublard » et travailleur, qui apportait auprès du lit ses instruments de travail, et bûchait comme un sourd, tout en regardant son patron s’acheminer tout doucement vers la mort.

La grande Faucheuse – en bonne personne qui voulait que son client s’en allât tranquillement – choisit justement pour lui donner le coup du lapin un moment où sa redoutable épouse était sortie. Il n’y avait auprès de lui, à cet instant suprême, que l’élève, occupé à souffler avec un chalumeau de petites pilules en simple gluten, destinées à être vendues comme des pilules purgatives d’une puissance extraordinaire. C’est inouï comme on est filou dans la pharmacie.
 

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En sortant de son corps, l’Âme de Narcisse Sabourdin s’était trouvée tout interloquée…

D’abord, elle n’avait pas l’habitude de la liberté, et se faisait vaguement l’effet d’un serin qui vient de s’envoler de sa cage. Puis, la fenêtre était fermée, et ignorant encore qu’elle pouvait parfaitement filer entre les jointures des battants, elle se demandait inutilement par où diable elle pourrait bien prendre la route du ciel. C’était une Âme timide, indécise, flottante, comme elle l’avait été pendant la vie de son corps. Et, si l’on peut s’exprimer ainsi en parlant d’une chose surnaturelle, elle avait l’air absolument bête en voltigeant dans la chambre mortuaire, au-dessus de la tête de l’élève, qui ne s’était pas aperçu que son patron avait passé l’arme à gauche, et qui continuait à souffler ses petites boulettes de gluten. Ce spectacle ne tarda pas à intéresser l’Âme du pharmacien qui, naturellement, n’avait pas encore eu le temps de se détacher des choses de la terre. Et, gauchement, elle s’en alla voltiger au-dessus de la pâte brûlante dans laquelle trempait le chalumeau…

Un accident véritablement bien désagréable pour elle se produisit à ce moment. Une bulle de pâte était en train de se former sous le souffle du studieux manipulateur. Et, juste comme se constituait la bulle, l’Âme du pharmacien rasa la pâte… Une seconde plus tard, la pilule était formée, et le pur Esprit se trouvait enfermé dans la prison de gluten. Jamais Âme ne s’était vue dans une position si ridicule. Narcisse Sabourdin le sentait bien, mais il avait le caractère faible, et il n’eut même pas l’idée d’essayer de sortir. Après tout, le gluten n’est pas éternel, et il ne pouvait pas rester là jusqu’à la consommation des siècles…

Cinq minutes plus tard, sa femme rentrait et constatait son décès.
 

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Il est juste de dire qu’elle ne songea pas un instant à afficher une douleur exagérée.

« Bon débarras ! dit-elle à l’élève, qui avait interrompu sa fabrication, et restait là, avec une physionomie consternée, le chalumeau en l’air. Et maintenant, ajouta-t-elle, c’est vous, mon petit, qui allez gérer la pharmacie, puisque vous avez passé les examens nécessaires. D’ailleurs, mon pauvre mari ne sera pas difficile à remplacer !

– Je connais le métier ! dit avec fierté le souffleur de pilules, qui avait son amour-propre, et qui n’était pas fâché d’ « épater » sa patronne.

Et, regardant complaisamment les petites boules qui étaient devant lui, et qui ne contenaient absolument rien, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous l’expliquer :

« Tenez, par exemple, reprit-il, voici des pilules que j’ai composées, et qui sont assez puissantes pour avoir raison des natures les plus réfractaires. Je crois que c’est une fortune que je tiens là ! L’aloès, la magnésie, la rhubarbe sont enfoncés pour toujours !

– Ah bah ! » fit Mme Sabourdin subitement intéressée, quoique peu crédule, car il va sans dire qu’elle avait déjà essayé de tout.

Et, tout en sonnant sa bonne pour installer confortablement le défunt dans son lit, elle prit une des pilules au hasard et l’avala.
 

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Mystérieuse influence de l’esprit sur la matière ! Inexplicable identification de l’Âme du pharmacien avec le gluten !…

Insoluble problème comme il y en a tant dans la science !…

Toujours est-il que, le lendemain, Mme Sabourdin, – qui avait justement avalé la pilule qu’habitait provisoirement l’Âme de ce mari si bénin, bénin – entrait dans la pharmacie, le teint rose, les yeux humides, l’air satisfait de quelqu’un qui vient de se décharger d’un grand poids.

« Vos pilules sont merveilleuses, dit-elle avec reconnaissance à l’imprudent manipulateur… Vous l’avez dit, il y a là-dedans une fortune ! »

Et c’est depuis ce temps-là que l’ancienne pharmacie Sabourdin emplit les journaux d’annonces de ce genre :
 
 

PILULES LIBÉRATRICES

RÉSULTAT GARANTI

 

5 francs le flacon

 
 

Mme Sabourdin est convaincue qu’elle vend un remède véritable. Et l’élève, qui a repris la pharmacie pour son compte, et qui sait mieux que personne ce que valent ses pilules, cherche encore à comprendre comment elles ont pu guérir sa patronne…
 

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Quant à l’Âme de Sabourdin, elle est évidemment en Purgatoire !
 
 

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(Gaston Vassy, in Gil Blas, troisième année, n° 742, mardi 29 novembre 1881 ; gravure attribuée à François Desprez, Les Songes drolatiques de Pantagruel, 1565)