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Je crois, sans fausse modestie, pouvoir dire que je suis en train de faire une collection originale et telle qu’il n’en existe aucune autre au monde à ma connaissance.

Je collectionne les échos. C’est à la fois simple et bon marché. La matière première appartient à tout le monde. Le matériel : un porte-voix ordinaire ou, si l’on y tient vraiment, un haut-parleur portatif, et un magnétophone. C’est vraiment tout.

Voici comment j’opère. Je me place en face de l’écho ; en me rapprochant et en m’éloignant de lui, je balaye sa direction selon un angle de 180 degrés environ jusqu’au moment où j’ai trouvé la position optimale et par la netteté des sons et par le nombre des répétitions. Chez moi, je repique sur une bande vierge en faisant précéder des indications aussi précises que possible de lieu, de temps et d’heure.

Ces précisions ont leur importance. Rien de plus capricieux qu’un écho. Construisez ou abattez une maison, rasez un rideau d’arbres ou faites sauter un bloc de rochers et l’écho change ou disparaît. Il y avait ainsi en France un écho célèbre, dans la vallée de Montmorency, à Ormesson. Il est désormais muet depuis près d’un siècle et il y a peu de chance qu’il reparle jamais, sauf si un bombardement atomique anéantissait tous les immeubles.

Tout contribue à modifier un écho. Les nuages, le degré d’humidité ou de sécheresse, la pluie, le brouillard et jusqu’à des obstacles mobiles de forte taille, tel un camion en stationnement. C’est ainsi que le brouillard et la pluie chassent ou amoindrissent l’écho, mais que les nuages, lorsque le plafond est bas, le répercutent et augmentent son volume. Le roulement de tonnerre n’est, après tout, qu’un écho créé par les nuages.

Même le fait qu’il fasse jour ou nuit a son importance. Je citerai, sur ce point, l’écho du château de Woodstock, en Angleterre, qui répète vingt fois un cri proféré pendant la nuit, mais dix-sept fois seulement quand il fait jour. Je n’ai trouvé personne capable de m’expliquer les raisons de ce caprice.

La prise elle-même des échos offre des difficultés variables. Tout d’abord, il y a les échos bien connus, qu’il est facile de capter. Sur la rive droite du Rhin, entre Saint-Goar et Ober-Wesel, le rocher de la Lorelei, chanté par plus d’un poète, est un classique du genre, à quatorze répétitions.

Autres classiques : à Luchon, au milieu des crêtes du Mont Segat, l’écho de Néré, a neuf répétitions. En Italie, au-dessus de la chute de Terni, sur les bords du lac Lupo, il existe un écho qui répercute le son quatorze fois. Les échos de Killarney (Écosse), du Niagara, des Cavernes du Mammouth (dans le Kentucky, aux États-Unis) sont célèbres. À Ispahan, il y a une mosquée où, d’un emplacement bien précis, marqué par une dalle, le nom d’Allah est répété vingt fois. On trouve un écho similaire, bien que de quatorze fois seulement, dans la nef de l’église Saint-François, à Ferrare.

Il existe des échos exceptionnels, tel celui découvert par le mathématicien français, Monge, dans le parc de la villa Simonetta, à Milan ; un coup de pistolet, tiré d’une de ses fenêtres, se répercutait, d’après ce savant, de quarante à cinquante fois. Malheureusement, je n’ai pas pu retrouver cette villa qui a peut-être disparu ou qui a changé de nom. L’amiral Wrangel prétendait même qu’à proximité de Kirensk, en Sibérie, il existait un écho merveilleux, l’empereur des échos sans conteste, qui répétait plus de cent fois. J’avoue que c’est mon rêve de tenter de retrouver cet écho… si ce n’est pas une galéjade d’amiral.

D’autres échos ont des particularités propres. L’écho d’Aderbach, en Bohème, ne répète que trois fois, mais jusqu’à sept syllabes, et très fidèlement. Dans le baptistère de Pise, les notes successives : do, mi, do, sol, sont répétées jusqu’à leur fusion en un accord parfait.

Tous ces échos sont faciles à prendre, car n’importe qui vous indiquera le meilleur emplacement.

Il n’en est plus de même lorsque vous faites des recherches personnelles. Il m’a fallu plus d’une fois monter et descendre dans la montagne pendant toute une journée pour capter un pauvre écho à trois répétitions. Mais quelle joie lorsque vous avez réussi à enregistrer un « 7 » ou un « 8 », selon la terminologie ! Vous êtes alors largement payé de de vos fatigues. En général, je n’entreprends rien, sans avoir d’abord questionné les habitants des alentours. Ils vous font gagner du temps et vous évitent bien souvent de rentrer bredouille.

Jusqu’à ce jour, j’ai enregistré, cent cinquante-sept échos et c’est un résultat dont je suis fier, mais pas au point de vouloir en garder l’exclusivité.

Alors, si le cœur et l’oreille vous en disent : bonne chance !

Bis Repetita Placent.
 
 

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(Anonyme, in Le Collectionneur français, le journal des collectionneurs et des curieux, deuxième année, n° 11, février 1966 ; on ne manquera pas d’établir un rapprochement entre cet article non signé, sans doute dû à la plume d’André Vers, et le « chercheur d’échos » de son ami Hardellet)