Je racontai ainsi l’événement à mon directeur :

« Imaginez-vous, mon cher directeur, que je me promenais et baguenaudais sur le boulevard, sans songer à mal, quand mon regard flâneur s’arrêta à la devanture d’un libraire. Une couverture jaune sur laquelle se détachait ce titre noir : Sur mon chemin, fixait étrangement mon attention. Le livre, édité par Flammarion, n’était point cependant en vedette. Nul ne s’en occupait, le passant ne le feuilletait point et les commis du libraire eux-mêmes semblaient ignorer son existence. Je ne saurais vous analyser ce qui se passait en moi, mais je me sentis tout à coup comme une chaleur à la poitrine, et une force inconnue mais sympathique me poussa à m’emparer du volume et à y jeter les yeux. Mon Dieu ! je suis grand lecteur et je bouquine depuis ma plus tendre enfance. C’est vous dire que j’ai passe des heures fort plaisantes, agréables ou dramatiques, dans la compagnie des meilleurs auteurs. Eh bien ! jamais, je l’avoue, jamais je n’éprouvai une joie comparable à celle que me donna cet opuscule. J’étais, sans doute, le premier à l’avoir découvert, et de cette découverte je ressentais une allégresse légitime. Je songeai d’abord à n’en parler à quiconque et à en garder jalousement, par-devers moi, le secret ; mais je dois dire, à ma décharge, que je ne m’arrêtai point longtemps à cette méchante pensée. Je connais mon devoir de publiciste, qui est de publier tout ce que je rencontre de curieux sur mon chemin Aussi, mon cher directeur, n’hésitai-je guère à vous apporter la bonne nouvelle. Cet ouvrage ne saurait rester dans l’obscurité, et c’est grand’pitié qu’on n’en parle point. Sans tarder, chargez l’un de vos meilleurs leaders de lire Sur mon chemin et de le faire connaître au grand public. »

J’avais narré cela tout d’un trait et j’attendais maintenant l’effet de mon petit discours.

« Mais encore, me fit mon directeur, me direz-vous ce qu’est ce livre ?

– C’est bien la chose la plus bizarre du monde, répondis-je ; c’est un livre sans être un livre tout en restant un livre. Ce n’est point un roman. C’est mieux que cela. On y parle de tout et de rien et de mille choses encore, et de la façon la plus ingénieuse. Figurez-vous un homme qui a assisté à tous les événements de quelque importance qui se sont passés en Europe depuis cinq ans, qui a pénétré dans tous les milieux, qui a contemplé la face des gens et des choses, et qui nous fait voir tout cela avec sa plume. Que vous dirais-je de plus ? Si, j’oubliais le plus important : son livre est dédié aux lecteurs du Matin.

– Cet homme, fit mon directeur, ne doit pas manquer d’esprit. Et comment se nomme-t-il ?

– Il signe Gaston Leroux, répliquai-je ; mais c’est peut-être un pseudonyme.

– Il n’importe, conclut mon directeur, et puisque vous vous intéressez tant à cet ouvrage, je vous prie, monsieur, de lui rendre justice vous-même. J’estime que l’auteur sera bien servi, et que nul mieux que vous n’est à même de penser et de dire beaucoup de bien de Gaston Leroux ! »
 

*

 

Il y a des moments difficiles dans la vie. Celui que je traverse, par exemple, et mon directeur m’a mis dans le plus cruel embarras. Jamais je n’oserai parler comme il convient de cette œuvre admirable. D’abord, je ne saurais pas ; je suis un humble, moi, un modeste ; je ne suis
 

Qu’un petit reporter d’un grand journal d’un sou,

 

comme dirait François Coppée, et si je m’essayais à vous parler de quelque chose, ce ne pourrait être que de reportage. Du reste, plus j’y réfléchis, et plus je pense que l’auteur de Sur mon chemin lui-même n’est qu’un reporter, un simple reporter, et que son livre, en somme, et les notes originales qu’il a prises à même la société contemporaine, ne sont que des reportages, de simples reportages.

Et c’est peut-être ce qui m’a séduit dès l’abord. Il y a tant de gens transcendants, truculents, éloquents, grandiloquents, hommes de lettres, romanciers, publicistes, académiciens et autres écrivains qui méprisent le reportage, gîtent en leur tour d’ivoire et s’en tiennent, pour leurs élucubrations, à leur propre cogitation, ne voulant et ne pouvant, sans déchoir, se crotter les pieds hors leur cervelle – que c’est un plaisir rare et que j’apprécie de voir un homme de la valeur de l’auteur en question regarder autour de lui, quand il sort, les accidents de voiture. Il semble y attacher autant d’importance qu’à une chute de ministère, et il vous décrit le plus soigneusement du monde le nez d’un cocher, ce qui, du reste, ne lui gâte point la main quand il lui prend fantaisie de silhouetter des profils d’empereurs.

Je lui en suis grandement reconnaissant, car cette façon de faire me grandit à mes propres yeux. J’en ai comme de l’orgueil, et c’est avec plus de force que j’affirme que ceux qui méconnaissent les reporters sont des sots. On dit, je sais bien, qu’il y a des grands reporters et des petits reporters. Je ne sais pas ce que cela veut dire. Il y a des bons reporters, voilà tout. Il est plus difficile, à mon avis, d’écrire un bon fait-divers de vingt lignes qu’un mauvais roman de trois cents pages.

En traitant ainsi de reporter l’auteur de Sur mon chemin, peut-être ne m’en fais-je point un ami ? Sans doute s’en trouvera-t-il froissé ? C’est bien possible : les meilleurs esprits ont leurs faiblesses ; mais j’ai l’habitude de regarder les gens en face et de leur dire ce que je pense. L’intérêt que je lui porte me fait lui déclarer qu’il aurait tort de céder à l’opinion courante qui est que le reportage est un genre de journalisme secondaire, et de vouloir s’en évader. Je voudrais le garder contre la facilité qu’il croit avoir certainement de se livrer à une écriture plus élevée, plus appréciée en tout cas, où la vision des choses et l’étude sévère et originale du monde extérieur comptent pour bien peu. Il serait sans doute un mauvais philosophe au jour le jour, un conteur détestable, un polémiste falot, et, comme tant d’autres, un délayeur haïssable de lieux communs. Qu’il reste reporter.

Pour moi, il n’est rien de plus beau ni de plus intéressant. C’est le plus palpitant des métiers et cela peut en être le plus noble. Le reporter vit dix vies humaines. Il assiste aux existences les plus éclatantes et suit les événements les plus prodigieux.

Nul comme lui n’a la joie de vivre, puisque nul comme lui n’a la joie de voir ! Ah ! vivre ! vivre ! Voir ! Savoir voir, et faire voir ! Le reporter regarde pour le Monde ; il est la lorgnette du Monde ! Quoi de meilleur que de parcourir la face du globe pour écrire le geste des hommes ? Comme je t’aime, ô mon métier !
 
 

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(Gaston Leroux, in Le Matin, derniers télégrammes de la nuit, dix-huitième année, n° 6186, vendredi 1er février 1901)