PUBLICITÉ MODERNE

 

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LE CINÉMA DANS LES NUAGES

 
 

Il paraît qu’un inventeur vient de rendre pratique un appareil qui projetterait des films cinématographiques sur les nuages.
 

Quant à moi j’ai les bras rompus

Pour avoir étreint les nuées,
 

écrivait Baudelaire. Il ne prévoyait certes pas qu’un jour l’homme ferait des nuées la base de spectacles mouvants, succédanés de la scène théâtrale. En revanche, Villiers de l’Isle-Adam, doué d’une imagination parfois scientifique autant que divinatrice, avait déjà annoncé le Nuage-affiche, le nuage serviteur de la publicité lumineuse.

Quelle publicité ne réaliserait-on point, en effet, avec des dessins animés, voire des films célébrant, avec le concours de personnages célestes, les incomparables mérites d’un cirage, d’un élixir de longue vie ou les avantages fabuleux offerts par un grand magasin durant la semaine ou la quinzaine d’exposition du « Blanc » ?
 

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Comme le remarquait Villiers, on disposerait là d’une étendue utile au prix de laquelle tous les murs, panneaux ou rochers terrestres ne seraient que de la gnognote.

Quelle surface, ô Américains, de New-York à San Francisco, des Grands Lacs au Texas !
 

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Ce n’est pas seulement comme agent de publicité qu’il convient de considérer la mise au point du Cinéma-Nuage, c’est surtout comme spectacle.

Imaginez un soir d’été, tiède et paisible, quoique semé de nuages, et que ne troublerait pas la lumière importune du sénile astre des nuits. Assis ou couchés sur les rives de la mer retentissante, voyez les millions de villégiateurs recevant du firmament le réconfort de films bien tassés.

Je dis les millions, et j’ajoute par dizaines, car ces prodigieux spectacles pourront se contempler au long des littoraux immenses.

Parallèlement, ils seront pâture pour les yeux des gens de la plaine, de la forêt et de la montagne. Le pêcheur s’en régalera tout comme le passager des grands paquebots ; le plus pauvre hère, le dernier des chemineaux auront leur part, ainsi d’ailleurs que les bêtes nocturnes et les chiens de garde qui ne manqueront pas d’y voir une occasion pour jeter l’alarme à grands coups de gueule.
 

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Les spectateurs seront-ils fatalement réduits à ne voir là-haut que des films muets ? Et pourquoi donc ? Quel rétrograde ose encore douter des découvertes les plus prodigieuses ? Imaginez que vos feuilles annoncent que les Astronautes (dont j’ai l’honneur d’être, ayant même proposé le vocable sous lequel on les désigne), imaginez, dis-je, que vos feuilles annoncent que le premier vaisseau astronautique partira dans quinze jours pour la lune, eh bien, il ne se trouvera pas un incrédule sur dix lecteurs.

Tellement les inventeurs ont acquis de prestige !

Donc, qui doutera sérieusement que les nuages puissent nous servir, dans quelques années, des films parlants ?

« Quelques années, c’est bien long ! » grommellera le lecteur blasé.

Le fait est qu’on ne conçoit point pourquoi nous ne verrions et n’entendrions pas cela. C’est affaire de « synchronisation, » dira l’homme qui a quelques notions sur ces matières.

C’est tout ce que vous voudrez, mais pour être réalisable, c’est réalisable.

Par suite, les temps viendront où des héros à notre image et à notre ressemblance nous parleront du haut des nuées ou auront l’air de nous parler, ce qui revient au même.

Cela paraîtra tout naturel à nos enfants et à nos cuisinières, comme leur paraissent naturels le phonographe, le cinéma, les avions, la T. S. F., comme leur paraîtra naturelle cette télévision qui, demain, nous permettra de voir se mouvoir devant nos yeux des amis ou des parents naviguant sur la mer Océane ou se livrant aux douceurs de la pêche dans les eaux du Doubs ou de la Durance.
 

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Ne me demandez pas si ces merveilles ajouteront beaucoup au charme de la vie. Pour moi, j’ai gardé du ciel une conception qui ne me rend pas extrêmement agréable l’idée qu’il servira de panneau cinématographique ou, pis, d’affiches commerciales.

J’ai fait au cours de ma vie une provision de rêves que je n’aimerais pas de jeter par-dessus bord – et je crains d’être plus agacé qu’émerveillé lorsque le cinéma céleste me troublera dans mes nocturnes contemplations.

D’entendre, en outre, des cris et des paroles ailées ne pourra que me rendre ce spectacle plus désobligeant.

Mais qu’y faire ? Nous sommes pris dans un courant irrésistible, et d’ailleurs j’admire profondément les étonnantes créations de cette pauvre petite bête verticale qui, naguère, tremblait au fond des forêts ou soupirait de détresse sur la savane lorsqu’elle entrevoyait la silhouette formidable d’un grand carnivore !
 
 

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(J.-H. Rosny Aîné, de l’Académie Goncourt, in L’Intransigeant, cinquante-troisième année, n° 19128, dimanche 6 mars 1932 ; Odilon Redon, « Le Pégase noir, » huile sur toile, 1909-1910)