Nous étions assis le soir sous les arbres de la petite ferme de Bergerac,  la nuit tombait et nous écoutions avec ravissement, Cyrano et moi, le compte rendu détaillé que les oiseaux faisaient de leur journée. Il était évident, tant chaque voix était expressive, que les oiseaux parlaient entre eux, comme M. de Bergerac le remarqua si justement au cours de ses voyages dans la Lune. Un merle, particulièrement, nous amusait par la façon comique dont il imitait les autres oiseaux et semblait se moquer de leur bavardage. Où était-il ? Nous n’arrivions point à le dénicher lorsque, brusquement, il nous apparut dans le ciel, à droite d’une petit peuplier dont le feuillage délicat tremblait dans le crépuscule : l’oiseau était perché sur la Lune !
 

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« Voilà, dis-je à M. de Bergerac, qui n’est point fait pour surprendre un voyageur tel que vous. Ne nous avez-vous pas appris, en effet, que la Lune était le véritable laboratoire céleste où s’élaboraient toutes les formes possibles de la vie, toutes les combinaisons les plus mystérieuses de la nature ? Le génie familier de Socrate vous a révélé, au temps où vous étiez prisonnier dans la Lune, quels peuples étranges ce petit astre pouvait compter et combien nos idées sont bornées lorsque nous nous imaginons que tout ce qui existe dans le monde peut être atteint par nos pauvres sens.

Le langage articulé, tel que nous l’employons, n’est-il point d’une pauvreté invraisemblable ? Combien il serait plus élégant, pour les classes raffinées, de s’exprimer en musique, comme on le fait dans la Lune, par tons non articulés ! Lorsque ces être supérieurs veulent communiquer leurs pensées, ils se servent, nous disiez-vous, d’un luth ou d’un autre instrument, de sorte qu’ils se rencontrent parfois jusqu’à quinze ou vingt de compagnie, qui agitent un point de théologie ou les difficultés d’un procès par le concert le plus harmonieux qui puisse chatouiller l’oreille. Je ne parle point du second langage, qui est en usage chez le peuple, et qui s’exécute par le trémoussement des membres devançant ainsi de bien des années l’invention moderne du langage des sours-muets.

– Je dois vous avouer, interrompit M. de Bergerac, que le temps me manqua pour noter dans mes Histoires comiques des États et Empires de la Lune, toutes les choses prodigieuses qu’ils me furent donné de voir. C’est ainsi que j’ai omis, et je le regrette, de parler de l’étrange peuplade des Érectiles que je rencontrai sur ma route. Les Érectiles, à vrai dire, furent une des premières créations de la nature, un de ses premiers essais, lorsqu’elle s’imagina de construire un homme. L’essai fut malheureux ou, tout au moins, disgracieux, mais il ne manqua point cependant d’intérêt. Les Érectiles, qui subsistent encore aujourd’hui et sont assez dédaignés par les autres habitants de la Lune, sont des nains informes et ridés, des sortes de boules de matière plastique élastique sans ossature et qui changent de forme suivant les désirs du moment. Lorsqu’un Érectile veut marcher, par exemple, tout son sang afflue vers les extrémités inférieures qui se gonflent et deviennent énormes ; l’Érectile est alors tout en jambes, le reste du corps n’étant qu’une masse flasque et ridée, et ces jambes se déplacent avec toute la force dont dispose le corps. Un Érectile veut-il, au contraire, accomplir un travail de force ? Tout le sang reflue dans les bras et ce ne sont plus bientôt que deux bras monstrueux qui agissent. Lorsqu’il veut manger, c’est sa tête et son estomac qui se développent au détriment du reste du corps ; il en va ainsi pour toutes les fonctions, l’Érectile se spécialisant tout entier à chaque instant dans le désir qui l’anime, et lorsqu’il s’assied il n’est plus qu’un séant monstrueux.

Cet essai fut vite abandonné, car on s’aperçut bientôt que l’être, ainsi spécialisé clans ses foncutions successives, ne formait jamais un individu complet et bien équilibré. C’est tout au plus si, dans la construction de l’homme actuel qui suivit, on conserva cette disposition pour des fonctions essentiellement bestiales destinées à perpétuer l’humanité et c’est ce qui fait l’infériorité partielle de l’homme qui, en ces matières, perd tout contrôle de lui-même et se rabaisse bien souvent au niveau de la brute. »
 

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« Je regrette vivement, dis-je à M. de Bergerac, de n’avoir point connu plus tôt cette étrange population élastique ; je lui eusse proposé, sans nul doute, la création d’un journal dont j’avais rêvé autrefois et qui eût pris pour titre la Conscience. Ce journal, de format microscopique, imprimé sur une feuille de caoutchouc, avait ce grand avantage de pouvoir se dilater au gré du lecteur et de s’adapter ainsi à la vision de chacun sans nécessiter l’emploi gênant de lunettes. Ajoutez à cela que ce journal avait tout en même temps l’avantage de développer les biceps du lecteur en le forçant à exercer une traction continue sur la feuille de caoutchouc et qu’il pouvait se lire au bain sans être détérioré par l’eau.

Pour en revenir à vos Érectiles, je me demande avec inquiétude si cette fantaisie de la nature dans le domaine physique ne s’est point perpétuée aujourd’hui dans le domaine moral. Il me semble, en effet, que nos contemporains ont une tendance de plus en plus manifeste à se spécialiser, non seulement dans le moment présent, mais dans un effort toujours le même qui les gonfle d’incroyable façon ici ou là au détriment du reste. Vous m’avez dit que vos Érectiles étaient au physique des êtres répugnants, flasques, informes et ridés ; je crois bien que si nous pouvions voir la plupart des hommes au moral comme on peut contempler les Érectiles au physique, notre terreur serait identique. »
 

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« Fort heureusement, me dit Cyrano, les qualités ou les tares morales ne sauraient se traduire dans l’espace et restent non mesurables. J’imagine sans cela que certains cerveaux nous paraîtraient si grands que la terre elle-même ne saurait les contenir, tandis que d’autres nous sembleraient si petits qu’on aurait quelque peine à les découvrir au microscope. C’est cette invraisemblable différence mentale entre les êtres humains que l’on ignore chaque jour davantage en ramenant tout aux données scientifiques et en s’imaginant que la qualité peut se mesurer en quantité. Or, n’est-il pas évident que les opérations mentales permettent de formidables grossissements sans recourir à l’espace et qu’elles nous donnent une notion exacte d’existence sans commune mesure avec le temps ? C’est par là que se manifeste la différence profonde qui existe entre les apparences matérielles et les vérités spirituelles, entre le témoignage de nos sens et celui de notre conscience. Bien des gens se demandent chaque jour ce que peut être la quatrième dimension ; c’est là cependant la notion la plus directe, la plus facile à saisir, puisqu’elle ne nous vient point de l’extérieur mais de l’intérieur, qu’elle n’est point apparence objective, mais nous-mêmes. »
 

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« Cette difficulté de compréhension, dis-je à M. de Bergerac, me rappelle invinciblement celle d’un camarade de régiment, garçon intelligent et relativement instruit, à qui j’eus le malheur, une fois, de vouloir expliquer que la terre est ronde, c’est-à-dire que les habitants des Antipodes, placés sur notre boule, avaient exactement les pieds et la tête à l’envers par rapport à nous. Il se fâcha tout rouge : il ne fallait point le prendre pour un imbécile parce qu’il n’avait reçu qu’une instruction primaire et se moquer de lui ! Que la terre fût ronde, il le savait comme tout le monde, mais, évidemment, dans son esprit, cette rondeur était celle d’un disque plat où tous les habitants se trouvaient, si l’on peut dire, sur le même pied. Quant à l’idée que des gens pouvaient être à l’envers sur le globe, c’était pour lui tellement fou qu’il ne consentit à se calmer que lorsque je lui fis de plates excuses.

Il en va de même pour la notion de quatrième dimension : qu’elle existe, tout le monde en est aujourd’hui à peu près d’accord, mais à condition que cette quatrième dimension rentre bien gentiment dans les trois autres et fasse partie du domaine sensible. C’est ainsi que l’on admet bien volontiers que la quatrième dimension de l’espace doit être le temps, puisque tout reprend ainsi sa place et que l’on n’a plus à s’inquiéter de rien. »
 

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« Pour en revenir à nos excellents Érectiles, conclut Cyrano, n’est-il pas évident également que plus nous nous éloignons dans nos civilisations modernes de l’homme complet, et plus nous écartons, par là-même, la seule chance qui nous reste d’entrevoir la quatrième dimension, puisque c’est en nous-même que cette quatrième dimension existe ? Comment pourrions-nous en avoir une idée exacte si nous nous soumettons aux seules directives de nos sens, si nous sommes à la merci de nos appétits ou de nos désirs successifs, si nous engendrons, en un mot, autant de personnalités successives qu’il y a de secondes dans le temps ?

La mémoire nous prouve suffisamment que, pour notre esprit, le temps n’existe pas et que les événements anciens, actuels ou proches sont de même valeur dans le monde des idées. N’est-il pas évident également que, par rapport à l’idée, une forme esthétique n’a point à proprement parler de longueur mesurable et que sa seule valeur peut se traduire par l’idée qu’elle représente ?

L’homme a pour mission d’accomplir l’unité dans le domaine des idées et c’est pour cela que son individualité restera toujours la plus haute manifestation de la nature et que se soumettre à des groupements sociaux ne doit en aucune façon aliéner cette indépendance. Les organisations sociales ? Mais elles ne sont faites que pour délivrer l’esprit de la matière, pour remplacer l’action de l’homme dans le domaine matériel par celle des machines. À quoi servirait cette émancipation, si elle n’était point destinée à libérer le domaine moral et à favoriser le développement d’hommes complets ?

Assez de spécialistes, d’experts, tout vient de l’individu dans le monde et tout doit être mis à son service. »
 
 

 

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(Gaston de Pawlowski, in Cyrano, satirique hebdomadaire, « Conversations avec Cyrano, » sixième année, n° 263, 30 juin 1929)