Pour Edwin Cerio, à qui je dois la découverte de Capri.

 
 

Par cette après-midi de grand soleil qui, sur la terrasse de Tiberio, sèche les figues ouvertes comme des blessures, voici la danseuse Carmela. Elle est assise à l’ombre de son mur où elle aime attendre les visites. Aujourd’hui, en apercevant mon bourricot qui montait en oblique le sentier, elle s’est levée pour me saluer de grands gestes, et il s’en faut de peu qu’elle dépende son tambourin pour esquisser la tarentelle !

Ah ! Comme brillent les yeux de Carmela ! Je les ai souvent admirés. Jamais je ne les ai vus aussi lumineux : ils ont l’éclat de la mer triomphale. Bientôt, le feu de ses regards embrase son éloquence, car elle se met à discourir. Elle m’a maintes fois raconté des histoires, mais elle a décidé ce soir de me faire don de sa préférée : elle va me parler de son voisin Tibère, et ceci suffit à expliquer sa joie.

Depuis son enfance, Carmela a vécu dans les ruines du palais impérial. Elle a gardé les chèvres sur ses terrasses envahies de rocailles. Elle a rêvé dans la fraîcheur des salles encore accessibles. Ce palais, elle l’a reconstruit dans son âme, et ses songes lui rendent une architecture. Aussi n’ignore-t-elle rien de ce qu’on pourrait découvrir si l’on voulait violenter ces blocs de pierre, chasser ces oliviers et délivrer la colline de cet humus rapporté où la rapacité paysanne glane misérablement quelques lires au-dessus du trésor.

Mais le trésor n’est pas son seul souci : elle sait qu’en un point qu’elle désigne du doigt, la terre cache un Empereur Tibère tout en or, montant un cheval d’or et, comme le soir qui va tomber bientôt enflamme les rochers déchirants, jaillis de la mer, Carmela prend une pose lyrique pour me raconter mieux l’histoire de l’homme qui est tombé dans l’antiquité.
 

*

 

Carmela ne conçoit pas l’antiquité comme l’instituteur quand il énumère des dates de batailles et des noms de consuls. Elle n’a rien appris dans les livres et, de ce que lui disaient jadis les savants allemands qui, pour lui faire la cour, se montraient érudits, elle a retenu tout juste ce qui convenait à sa fantaisie et à son respect du merveilleux. L’antiquité, c’est pour elle une féerie dans laquelle des hommes surnaturels jouèrent des rôles importants. Le plus parfait d’entre eux s’appelait Tibère. Ne disposait-il point de la vie des êtres et des richesses du monde, et n’a-t-il fait du rocher de Capri un village de palais où, du soir au matin, on dansait la tarentelle à l’ombre zébrée des palmiers ?

Comme elle m’a désigné l’endroit précis où l’on retrouvera le grand cavalier d’or, Carmela me révèle au cœur des vergers, au flanc des falaises et près des cases paysannes, l’ærarium mystérieux, les bains, le théâtre, les villas où les amis du tyran préservaient leurs richesses contre les entreprises des Romains révoltés. Elle me montre surtout une petite maison, pareille, dans sa forêt d’aloès, à la demeure d’un chef arabe protégée par une tribu de guerriers dont on ne verrait que les armes barbares hérissées dans le ciel.

« Regardez-la bien ! me dit-elle. C’est là qu’habitait Nunzio di San Stefano. »
 

*

 

Nunzio n’était, à tout prendre, qu’un paysan fort ordinaire. Il cueillait, au frais de l’aube, les figues humides qu’il portait au marché, faisait la sieste à l’heure où la chaleur est verticale, descendait vers la « Petite Marine » pour la pêche nocturne, poussait vers le flot ralenti sa barque coincée par les galets et prenait le large. Jusqu’au matin, Nunzio n’était plus, sur la mer, qu’une petite lumière. Qui donc eût deviné en lui un homme destiné à de belles aventures ? Je sais bien que les bavards le trouveraient taiseux. Il passait quelquefois toute une soirée sans mot dire, assis sur la pierre du seuil, à regarder voler les chauves-souris. Mais ce n’est point parce qu’un homme est taciturne qu’il a le diable dans sa compagnie et, pour ce qui était de l’antiquité, personne assurément, ne s’en montrait moins curieux.
 

*

 

Ici, Carmela, qui ne déteste point les digressions, ornemente son récit d’un conte du temps de sa grand-mère.

Le peuple était alors fidèle aux leçons des clercs du vieux temps, qui virent sortir avec horreur les statues grecques et romaines du sol que travaillait, comme une germination, l’esprit de la Renaissance. Aussi, le curé de Capri tenait-il pour diabolique tout ce que le hasard révélait de la richesse des Césars. Il était à ce point hanté par son scrupule qu’il refusa de doter le trésor de Saint-Pierre d’un lingot d’argent formé de pièces grecques trouvées sous la charrue et qu’on avait fondues.

« Jetez à la mer ce métal où Lucifer a posé le doigt, » s’écria-t-il dans un grand courroux et, trois jours durant, il purifia d’eau bénite la sacristie que cet argent maudit pouvait avoir souillée.

Or, peu de temps après, un matin, en labourant, le frère de Nunzio découvrit une main d’or, l’index tendu, comme si, dans la terre où elle était plantée elle dénonçait un secret. Il la rapporta secrètement à la maison et finit par convaincre tout le monde de ne parler de la découverte à quiconque pour qu’on pût réaliser cette fortune imprévue.

Nunzio, dès qu’il connut le complot, s’indigna, parla toute une heure à haute voix des malices de Satan celées dans la terre de Capri. Il déroba cette main et s’en fut en courant chez la grand-mère de Carmela. Il avait voulu la prendre à témoin, car elle était de bon conseil ; mais il ne l’écouta point, brisa la main d’or à coups de pierre et la jeta, informe et rebondissant de roc en roc, dans cet abîme d’eau claire, innocente comme un cristal, où tant de cadavres avaient disparu au temps des Césars… Puis Nunzio di San Stefano descendit soulagé, rentra chez lui silencieux et, pendant tout un mois, on n’en put tirer un seul mot.

« Mais le diable attend au tournant ceux qui l’ont chassé ! » me dit Carmela en levant sa dextre qui sembla, dans le soleil couchant, la main d’or que Nunzio avait jetée aux flots.
 

*

 

Est-ce le diable qui conduisit Nunzio le soir où survint l’événement dont, il y a peu de temps, les vieilles gens parlaient encore ?

Ce jour-là, ses amis et lui avaient travaillé depuis le matin en équipe, malgré la grande chaleur, car il importait que fussent creusées toutes les tranchées où l’on devait planter les vignes, au flanc du coteau. À midi, ils s’étaient reposés dans une anfractuosité du rocher. Pour être plus à l’aise dans l’ombre où ils mangeaient au frais, ils avaient allumé les bougies dont ils se munissaient au départ.

Quand la nuit commença, le bissac au dos, ils reprirent le chemin de la maison. Nunzio marchait le dernier et ses amis pressaient le pas, indifférents à ce traînard mélancolique. Ils ne se retournèrent qu’au moment où le sentier rejoint le chemin de pierre et s’étonnèrent de ne point l’apercevoir. Ils s’expliquèrent son retard : sans doute Nunzio avait-il négligé de couper au court à travers champs, préférant rejoindre la Petite Marine en longeant la rive.

Pourtant, à l’extraordinaire, la vague était forte ; il semblait peu probable qu’on pût prendre la mer ce soir-là et Nunzio devait, sur son parcours, traverser un gué que le gros temps battait d’écumes. Mais comme il était d’humeur fantasque et parfois téméraire, il n’y avait point lieu de s’alarmer pour lui. On le verrait revenir après les autres, s’asseoir au coin de la table, tirer de son bissac le pain, les fruits, le litre de vin à demi vidé et manger silencieusement.

Lorsque les travailleurs furent rentrés d’une heure, la femme de Nunzio s’inquiéta : il ne lui était jamais arrivé d’attendre si longtemps son époux les jours de forte mer, quand il ne partait point en pêche pour toute la nuit. Elle monta jusqu’au Casteletto pour le héler. De là-haut, la voix atteignait tous les points des deux parcours qu’il avait pu choisir. Mais elle ne reçut aucune réponse, rentra éperdue, avec un visage d’angoisse et trouva la famille et les voisins qui parlaient à voix basse dans la cour.

« L’a-t-on retrouvé mort ? » cria-t-elle.

Non. Personne ne l’avait vu, puisque personne ne l’avait cherché, mais tout le monde savait bien qu’il lui était arrivé malheur.

Jusqu’au matin, chacun parcourut l’île, battant les fourrés et jetant de vains appels. Au petit jour, ce fut, autour de la table, comme la veillée d’un cadavre. Si Nunzio n’avait point été victime de son imprudence ou de sa fantaisie, on l’aurait assurément découvert. Il n’était plus ; sa femme et ses enfants pouvaient pleurer comme si son corps reposait au cimetière ! L’accident était certainement arrivé au gué. La mer violente et remuée de courants l’avait porté loin de l’île, sur la côte sorrentine où l’on apprendrait, quelque jour, qu’avait abordé la dépouille.
 

*

 

Personne ne pouvant accepter qu’un mort fût privé des secours de l’Église, on s’en fut, en cortège, chez le curé. Si Nunzio n’avait pas eu de prêtre à son chevet, du moins sa mémoire serait escortée de prières. Il fallait qu’un Office lui fût consacré et qu’autour de son souvenir, sinon de son corps, l’encensoir balancé fît place nette à son ange gardien.

L’église de Capri, quand on la regarde du dehors, c’est un temple musulman qui se serait converti. Enturbannée d’un bulbe, sa tour invoque le prophète. À l’intérieur, c’est une église chrétienne, humble et pauvre. Autour de la bière vide de Nunzio, tout le monde était agenouillé sur la pierre et le murmure des prières psalmodiées avait une gravité telle que personne ne se souvenait d’avoir entendu lamentation plus pathétique au moment de véritables funérailles.

« Quand on enterre un corps, me dit Carmela, on sait ce qu’on enterre. Le sait-on, quand on n’enterre qu’une âme ?… »
 

*

 

Elle se fâche un peu en me voyant sourire, et cela fait une pause qui nous permet de gagner un coin d’ombre moins menacé par le soleil tournant. Au gré de ma narratrice, mon émotion n’est pas suffisante à l’évocation de cette église encombrée où l’on priait pour Nunzio disparu. Elle n’a peut-être point tort, car le récit de cette cérémonie anormale mérite que je m’en étonne : la foule était compacte comme pour les Pâques, le curé portait sa plus belle chasuble, – celle qu’il n’emploie que les jours de grande fête, – et les hirondelles effrayées sabraient les voûtes de vols éperdus. Carmela n’insiste sur ces détails que pour me préparer à l’exceptionnel.

Le service se terminait et chacun se relevait péniblement, en secouant une ankylose ; les livres clos rentraient dans les larges poches et l’on entendait le tintement des chapelets dont les graines se regroupaient au creux des paumes. Le prêtre allait bénir le cercueil vide et cet absent qui flottait sur la mer, de cap en cap et d’île en île, quand le latin glacé s’arrêta dans la gorge. Ses bras tombèrent d’un seul coup, sa face pâlit et il s’appuya, chancelant, à la table de l’autel. Savez-vous ce qui était arrivé ? Nunzio de San Stefano marchait derrière son cercueil !

Non, ce n’était pas une vision, un fantôme que l’imagination crée, parce qu’on a longtemps pensé à un être disparu. Il n’y avait là ni erreur, ni malice du diable : Nunzio marchait dans l’église et il allait rejoindre sa bière vide, autour de laquelle les cierges s’éteignaient l’un après l’autre. Nunzio ! Ah ! certes, on ne retrouvait point le gaillard qui partait au matin et revenait à la nuit, après sa journée de travail, solide et musclé comme un dieu du vieux temps. Il ressemblait plutôt à un pauvre d’Italie, un de ces pauvres comme en n’en voit point dans l’île, parce que les grandes routes de Capri seraient tôt parcourues si l’on s’avisait de s’y faire chemineau. Un pauvre d’Italie en haillons, sans chapeau, couvert de boue et les yeux hagards, qui regardait autour de lui comme un qui se serait sauvé de l’Enfer et qui, même au cœur frais de son église, se sentirait traqué par les démons.

« Il n’était pourtant pas tombé dans l’Enfer, Nunzio, » me dit Carmela.
 

*

 

À dire vrai, il fallut tout un temps pour que l’on comprît ce qui était arrivé. Le premiers moments furent de terreur et d’affolement. Le cérémonial, la chasuble, le goupillon, les prières et l’encens balancé devant le cercueil avaient fait oublier d’abord cette boîte trop légère et le son dont elle avait heurté les échos de la voûte quand on l’avait posée sur les dalles. Si tous s’en étaient, après messe, retournés sans autre incident, personne n’eût osé imaginer qu’on n’avait point assisté à des funérailles régulières. Mais quand l’apparition prit forme et corps, ce fut comme d’un miracle ou d’une sorcellerie : Lazare ressuscité avec son odeur de cadavre !

Il y eut un grand tumulte, un cri, le bruit d’une chaise renversée, puis une panique : la femme de Nunzio venait de tomber évanouie, raide et blanche comme une Vierge de calvaire. La porte ne fut point assez large pour ceux qui voulaient fuir. Une jeune fille fut prise de convulsions sur l’escalier rond quand elle revint au grand soleil. On s’embarrassait en fuyant, ainsi qu’aux jours d’incendie.

Machinalement, le curé enleva sa chasuble, non sans avoir tracé dans l’air un grand signe de croix, en manière d’exorcisme. Bientôt, il ne resta plus dans l’église que le prêtre et une dizaine d’amis de Nunzio. Les soins qu’exigeait l’évanouie les avaient empêchés de céder au désarroi qui atteignait ceux-là même à qui la mort était familière : un homme qui cesse d’être vivant, qu’est-ce à côté d’un homme qui cesse d’être mort ?

La femme de Nunzio, aspergée d’eau bénite, rétablit dans les âmes un peu de calme en ouvrant les yeux. Elle appela son époux et il lui répondit. Ces deux noms échangés rendirent à la conscience du réel ceux dont les paupières s’écarquillaient encore.

Sur la grand’place et jusqu’au long de la blanche colonnade, des groupes se formaient. Les uns, échappés de l’église, dessinaient de Nunzio une image déjà légendaire. Un gamin de la Petite Marine apportait un témoignage plus concret : il jouait dans le rocher, non loin de la demeure du disparu, quand il avait entendu frapper à la porte fermée. Un homme, qu’il n’avait pas reconnu, hâve, malpropre et voûté, ne trouvant qui vive à la maison, faisait le tour du jardin et cherchait à qui parler.

« Il n’y a plus personne à Capri ? » demanda-t-il, d’une voix lointaine.

Le gamin expliqua que tout le monde était à l’église, pour le service funèbre de Nunzio, qui était mort.

« Misère de Dieu ! » avait répondu l’autre.

Et il s’était mis à courir sur le chemin raboteux, dans une cité déserte, en évitant la grand’rue que seuls les commerçants n’avaient point quittée.

« Et que lui était-il arrivé, à votre ressuscité ? »

Carmela déploie son geste comme pour montrer un châle brodé à quelque acheteur de marque ; elle a un sourire d’illuminée et, de sa plus belle voix, me dit, en enveloppant du regard l’île tout entière :

« Il était tombé dans l’antiquité !… »
 

*

 

Ce n’est pas tout à fait ce que Nunzio, dans l’église vidée de sa foule, narrait pour quelques-uns, en phrases brèves et méfiantes. On eût dit, tant il jetait autour de lui des regards soupçonneux et tant il redoutait qu’on l’approchât, qu’il gardait un trésor.

Il se contenta de raconter qu’en voulant, afin de rentrer au plus court, franchir une des tranchées que l’on creusait pour y planter la vigne, il s’était brusquement senti glisser dans la terre ; il était tombé très bas, dans un trou, sur des pierres, et le choc l’avait étourdi. Il avait à peine eu le temps de reprendre conscience que sa chute, un instant arrêtée, recommença. Quand il sortit d’un évanouissement sans doute très prolongé, il se trouva, son bissac sur le ventre, au fond d’un grand trou qu’éclairait une lueur, sortie d’une fissure et dont il ne savait si c’était du soleil ou le feu d’une lampe lointaine. Il était resté là trois jours, se nourrissant du peu qu’il avait gardé de son dernier repas à la vigne, et il serait assurément mort de faim s’il n’avait trouvé le moyen d’escalader une paroi et de gagner cette crevasse qui lui donnait une si faible lumière.

« Où donc était-ce ? » demanda le curé.

Nunzio ne répondit que par un geste vague, comme ceux qui ne veulent rien dire. Et, dès ce moment, il fut impossible de tirer de lui le moindre mot. Il commençait sa nouvelle vie d’emmuré.

L’émotion qu’avait éveillée l’extraordinaire aventure de Nunzio de San Stefano ne tarda guère d’ailleurs à se calmer. On parla beaucoup trop pour en parler très longtemps. Aucun élément nouveau ne venait, au surplus, nourrir la curiosité qui faiblissait. L’absence d’information sur le lieu où s’était déroulé l’incident complétait le silence obstiné de Nunzio. Le rocher était d’ailleurs creusé comme une taupinière, et des trous où glisser, il y en avait des centaines dans lesquels il n’était pas impossible qu’une tranchée eût ouvert un accès imprévu. La vie reprit son cours.

Devait-on se soucier tant d’un homme tombé malheureusement ?
 

*

 

« Ce que les gens ne savaient pas, me répète Carmela, c’est que Nunzio était tombé dans l’antiquité. »

Avec son lyrisme naturel, elle reconstitue à sa manière cet accident qui n’a gardé pour elle que l’âme d’une légende. La liberté que son imagination prend avec l’histoire contribue à parer son récit. Il n’y a aucune raison de croire que le sous-sol de l’île soit peuplé tout entier de chevauchées d’Empereurs en or, mais la danseuse de tarentelle a voué à Tibère un culte si profond qu’il lui paraît impossible de ne le point associer à son récit, sous les espèces éclatantes qu’elle lui attribue. L’antiquité où Nunzio est tombé ne peut être illustrée que d’un cavalier pareil à celui qui dort – elle le sait bien ! – dans le temple voisin de son auberge ensoleillée.

Elle me montre Nunzio gisant sur la voûte d’une salle où des trésors sont enfermés et déplaçant, par son poids, quelques-unes des pierres ; elle me fait entendre le bruit de ces rocs qui tombent, et du corps qui vient ensuite se meurtrir sur le sol pavé de mosaïques. Elle lève les bras vers le soleil au moment où elle évoque Nunzio se réveillant et découvrant, devant lui, dans l’ombre fraîche, la lueur d’un rayon de lune qui se pose sur une statue d’or. En ce moment, elle confond l’histoire, dont elle veut être l’interprète fidèle, et les contes d’enfant. Tibère a établi ses quartiers dans la caverne d’Ali-Baba.
 

*

 

Quand Nunzio reprit conscience, il appuya au socle d’une statue ses reins endoloris. Il voyait confusément autour de lui des formes immobiles, comme d’une humanité pétrifiée et muée par enchantement en symboles de triomphe. Mais il crut que son émoi ajoutait à la réalité et qu’il sortirait de ce rêve quand il cesserait d’être étourdi. Il se mit d’abord à se tâter, pour se reconnaître vivant, et découvrit son bissac. Un miracle avait préservé sa fiasque de vin rouge, nichée entre les fruits et le pain. Et tout près, il découvrit la bougie dont il se servait dans la grotte, pendant les repas méridiens.

Cette bougie, il la tint longtemps dans la main, rempli d’une superstitieuse hésitation. Allait-il violer d’une lumière cette ombre où des esprits avaient trouvé refuge ? Il eut peur de briser le cercle du miracle comme de rompre celui du silence. On n’entendait aucun bruit dans cette cave, si ce n’est la voix sourde de la mer ; elle ne devait pas être très éloignée puisqu’on percevait le ressac qui jouait avec les galets. Nunzio pensa que le craquement d’une allumette serait sacrilège et il laissa la bougie dans le bissac. Peu à peu, d’ailleurs, la lune s’était levée. Elle dessinait à présent, dans la paroi, le zigzag d’une fissure et éveillait une silhouette qui brillait d’un éclat amorti. Tibère sortait de la nuit, grâce au prestige de la lune, et Nunzio prit peur de le voir ainsi, dextre levée, comme s’il lui donnait un ordre.

Mais on se familiarise même avec les images souterraines ; Nunzio, rampant et tâtonnant, découvrit tout ce que des génies malins avaient enfoui dans la terre, pendant les âges barbares. Quand il eut vaincu ses terreurs, il fit un peu de lumière. Le feu de la bougie hésita, dans l’atmosphère surchargée de vapeurs : on eût dit que lui aussi prenait peur et qu’il tremblait de révéler ce que les siècles avaient caché.

Pourtant, il s’épanouit et Nunzio eut tout à coup la révélation d’un cortège de jeunes filles roses et bleues, qui portaient des couronnes. Plus loin, ce fut la ronde de leurs sœurs qui dansaient, légères comme des souffles, à la pointe d’une herbe à peine indiquée. Puis il y eut tout un papillonnement d’amours dans des nuages, une fuite de biches dans la verdure et Vénus nue, sortant de l’eau, parée d’écumes. Nunzio avançait comme un homme ivre qui prend ses songes pour des réalités et les voit, l’un après l’autre, s’enrichir d’arêtes et de couleurs : Pallas casquée lui tendait une lance d’or ; Junon drapée le regardait, avec la tranquille assurance de son immémoriale sagesse, et, couchée le long du mur, dormait une belle femme qu’il eut crainte de heurter, pour ne point l’éveiller.

La lune était entrée tout entière dans la chambre, et plus n’était besoin de bougie pour voir tout ce peuple de dieux, et les mosaïques du sol et les fresques de la muraille. Nunzio s’arrêta de marcher, s’assit et pleura. Quand il releva la tête, la lune était partie et l’obscurité avait reconstitué ses blocs de marbre noir, autour des corps dorés et des blancs fantômes.

Il se serait cru tout seul, si le geste de Tibère n’avait, entre les doigts, gardé le reflet d’un rayon, comme une luciole qui va mourir.
 

*

 

Pendant trois jours, il resta silencieux, entouré de ces dieux gracieux ou sévères, mais qui tous lui signifiaient à leur façon qu’il existait un monde supérieur à son monde à lui, dans lequel ils l’avaient accueilli. Nunzio en vint à croire à une prédestination, à un arrêt exécuté par des esprits rôdeurs, dans le vignoble où il marchait. Il se sentit le héros d’un conte de fées, et toutes les histoires dont son enfance s’était parée revinrent, l’une après l’autre, le caresser de leurs ailes soyeuses. Qui donc avait parlé de miracle devant lui ? Il n’y avait qu’un miracle, c’était d’être brusquement plongé sous la terre, comme un mort enseveli, et de se réveiller chez les dieux.

Au matin de la troisième journée, la faim, qui l’avait affaibli à l’extrême, vint l’éblouir et il s’évanouit. Pendant qu’il perdait conscience, il vit tournoyer autour de lui l’Empyrée, et tous les dieux venir à son secours. Il se réveilla, couché sur le roc, dans une des fissures de la haute crevasse et n’eut point de doute qu’il avait été porté là par la main de Tibère car il ne se souvenait point d’avoir escaladé les marbres.

La crevasse était longue et tortueuse ; elle s’ouvrait sur la mer, au flanc du roc, et Nunzio entendit le bruit que faisaient, en tombant dans l’eau, les pierres qu’il déplaçait quand il se traînait vers le ciel. L’issue en était protégée par des rocs aigus comme des poignards, que l’aloès et le figuier de Barbarie rendaient plus inaccessibles encore. Il eut des vertiges, ferma les yeux et pensa mourir. Pas une voile ne découpait, sur la mer améthyste, son triangle de neige. D’ailleurs, de quel profit pouvait être pour lui le secours des humains ? Nunzio de San Stefano se sentait dans la main des dieux.

Les dieux le conduisirent fidèlement, d’entaille en entaille, par une route infernale dont il n’eût point trouvé la trace s’il n’avait eu pour guides les esprits vigilants rencontrés sous la terre. Par-dessus un rocher, il aperçut le turban de l’église et la silhouette arabe d’une maison qu’il connaissait. Plus bas, dans le soleil, les barques rousses de la Petite Marine avaient l’air de bêtes au repos. Nunzio respira. Il se sentit sauvé. Il eut, d’ordinaire, bondi d’un seul élan par-dessus cette barrière de pierre rouge. Lassé par sa trop longue séquestration, il dut s’y reprendre trois fois. Enfin, il vit un champ maigre où fuyait à son approche un troupeau de chèvres. Il trouva des figues mûres, fraîches et sucrées. Puis, s’étant reposé sur un bloc que le soleil chauffait, lui qui, depuis trois jours, avait vécu dans un puits, il prit le chemin de sa maison. Pour la première fois, il pensa aux siens et s’inquiéta de leur angoisse. Mais il ne se sentait point vraiment ému par ce qu’il prévoyait.

« Un homme qui revient de chez les dieux ! » explique Carmela, avec un beau sourire.
 

*

 

Les jours passèrent. Nunzio avait repris son travail comme jadis ; il allait aux champs, à la vigne, à la pêche. Mais il se taisait plus qu’au temps passé.

« Il a laissé sa langue dans la terre, » disait-on.

Pour tout le monde, c’était un pauvre diable qui était tombé dans un trou et qui n’en était pas sorti avec toute sa raison. On le voyait s’en aller seul par la campagne et s’asseoir, en regardant devant lui.

Est-ce qu’on sait ce qu’il regarde ainsi ?

« Bah ! concluaient les indulgents, il n’a plus la tête à lui. »

Comme il ne répondait point, on s’abstenait de lui adresser la parole. Sa femme, accoutumée à sa taciturnité, ne s’étonnait plus du mutisme où elle le voyait enfermé. Elle priait la Vierge et les Saints pour qu’ils eussent pitié de lui et, quelquefois, quand elle lui voyait un regard singulier, tendait à la dérobée l’index et le petit doigt pour se protéger du mauvais œil.

Elle ne s’inquiéta vraiment que lorsqu’elle le vit bouder au travail. Ils avaient une terre qu’ils devaient cultiver de leurs mains et Nunzio désertait l’olivier comme si, dans l’enclos du grand-père, il y eût péril de damnation. Elle s’en fut chez le curé dans l’espoir d’y trouver remède.

« Amène-moi Nunzio, dit-il. Je voulais, au reste, lui parler depuis longtemps, car il boude trop le service du dimanche. »

Nunzio ne se fit point prier et monta l’escalier. C’était la première fois qu’il entrait à l’église depuis le jour où il y avait trouvé son cercueil.

Pendant que le curé lui parlait, Nunzio regardait autour de lui. Le temple était lépreux, sans qu’un seul ornement rehaussât la nudité des murailles. Du fond de sa mémoire, Nunzio sentait monter un cortège de jeunes filles drapées dont la danse inscrivit une arabesque sur la chaux écaillée. Puis, tandis qu’il levait les yeux sur le Christ, il lui sembla qu’un galop venait du bout du monde vers ce pauvre homme misérable, efflanqué, vêtu d’un chiffon serré autour de ses hanches saillantes. Un jet de lumière fusa des fenêtres du chœur et s’élargit dans l’église. Il apportait avec lui, comme au temps des miracles, un grand cavalier d’or qui, brusquement, s’arrêta, les sabots ancrés dans le rêve de Nunzio. Le curé parlait. Nunzio ne l’entendait plus. Le Christ avait disparu. À sa place, l’Empereur Tibère s’était dressé triomphant et la dextre levée.

« Tu dois revenir à l’église, Nunzio. Ton salut est ici. »

Nunzio souriait à l’Empereur Tibère.

« Ah ! Je te vois déjà changé. Je retrouve mon fils de jadis, celui qui comprenait les malices de Satan et qui ne voulait point tirer profit d’une main d’or, découverte sous terre, parce qu’il savait que le diable est dans le roc, avec les statues. »
 

*

 

Une main d’or, découverte sous la terre…

Il y avait longtemps, maintenant, que les deux doigts joints du cavalier étaient seuls à montrer la route à Nunzio. Qu’importaient l’église et la maison, et la femme aux regards soupçonneux, et les enfants joueurs, et les compagnons du travail sans cause auquel on l’avait attaché ? Nunzio souriait en sortant de l’église. À sa femme, qui s’informait, le curé put apporter un réconfort.

« Tout va bien. Il m’a compris. Vous allez le trouver tout autre. Et dimanche prochain, il entendra la messe. »

Nunzio marchait sur la route raboteuse qui conduit aux vignobles. Il souriait de toute son âme, les yeux agrandis d’une extase.

« Il est un peu fou, c’est certain, dit une femme. Il a l’air de suivre un esprit. »

Nunzio suivait son cavalier, et, comme le soir était tombé, il le voyait mieux devant lui et marchait d’un pas plus pressé. Bientôt, le cavalier traversa les terres labourées, franchissant les vergers et les vignobles. Puis il disparut, et Nunzio souriait davantage. Les mains tendues frémissaient et son pas, moins assuré, semblait chercher un point où se poser.

Comme la nuit s’était faite, personne ne le vit qui glissait dans la terre, et personne n’entendit le bruit de son crâne qui vint se briser d’un seul coup, – dans l’antiquité…
 
 

 

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(Richard Dupierreux, in La Revue belge, huitième année, tome II, n° 2, 15 avril 1931 ; Paul Delvaux, « L’Aube sur la ville, » huile sur toile, 1940)