Lorsque j’avais été sage, je n’avais de meilleure récompense que d’accompagner mon cousin le docteur dans sa tournée à travers la campagne. Ah ! la joie de ces départs dans la pureté froide du matin ! Mon cœur de huit ans bondissait de plaisir lorsque les sonnailles du cabriolet s’arrêtaient devant la maison. Ma mère me blottissait sous les replis de l’immense couverture, et aussitôt – « Allez, Nicotine » – le fer des roues précipitait sur les pavés un rythme d’allégresse.

Lorsque nous dépassions la chapelle du Dieu de Pitié, la jument redoublait de vitesse sur un accotement de terre molle, et comme la route tournait lentement en cet endroit, le paysage s’ouvrait ainsi qu’un éventail. Oh ! alors ! J’étais heureux comme si l’univers eût été mon jouet ! J’admirais avec des cris la flèche de l’église, si élevée et si seule dans le large ciel, et encore l’acier mince du ruisseau qui avait scié une entaille profonde dans la prairie, et encore les troncs presque morts des vieux saules qui, de distance en distance, hérissaient vers moi leurs visages calcinés… Tout cela vit encore sous mes yeux, et voici que se pressent mille souvenirs, parfois étranges, de ce temps où mon étonnement découvrait le monde… Celui-ci, surtout.

Le dernier automne où j’eus la joie de ces promenades, – hélas ! j’allai l’année suivante apprendre « mes » déclinaisons en septième, chez M. Grisar, – le cabriolet s’arrêtait presque chaque jour devant une haute maison flanquée de deux tours que je trouvais fort laides. C’était une sorte de château isolé, assez rébarbatif, entouré de serres et de cultures. M. de Y., qui l’habitait, un homme d’allure seigneuriale, menait, quoique riche, une vie fort retirée. Sa femme, qui était sa cousine germaine, en imposait par sa taille élancée, sa noble démarche et je ne sais quel grand air de tristesse, de résignation… Ce n’est que plus tard que je compris le sens des racontars qui couraient à ce sujet. Ils étaient fort aimés dans la contrée. Mais la gravité morose du châtelain et la réserve de Mme de Y., toujours endeuillée, faisaient croire qu’un malheur inconnu sévissait sur la famille. Ce malheur, quel était-il ? Nul n’eût pu le dire ; mais les deux fils de M. de Y., deux jumeaux de dix-neuf ans à cette époque, devaient n’y être pas étrangers.

Jamais, depuis leur naissance, sous aucun prétexte, ces enfants n’avaient quitté le castel aux deux tours, et ce qui était plus inexplicable encore, jamais personne n’avait réussi à les voir : les rares habitants du village qui avaient pénétré au château avaient été tenus à l’écart de la chambre où les jumeaux vivaient séquestrés. La croyance s’était par là répandue que les deux jeunes gens devaient être d’une imbécillité si navrante que leur père en avait honte. Et pourtant, M. et Mme de Y. étaient bien portants, d’une intelligence ouverte, avenante… Que croire ? Il était arrivé à Mme de Y., dans des crises de larmes, de s’écrier qu’elle aimait ses enfants plus qu’aucune mère n’avait aimé les siens ; et certains chuchotaient que les jumeaux se montraient indignes de cet amour, sans ajouter d’autres précisions – qu’il leur eût d’ailleurs été impossible d’inventer.

Les visites de mon cousin au château de Y. étaient toujours plus longues que les autres. Lorsqu’il arrivait, il attachait Nicotine à un anneau de la muraille, puis, invariablement, me disait d’attendre dans le cabriolet.

Et, à perdre patience, je considérais la façade glaciale du château énigmatique. Parfois, un paysan passait, s’arrêtait quelques instants, puis me demandait, non sans quelques détours, si je ne connaissais rien de la famille qui habitait cette maison ; j’étais confus de répondre que je n’en avais jamais franchi le seuil.

Enfin, après une demi-heure parfois, je soupirais d’aise quand je voyais la porte s’ouvrir : mon cousin revenait à la voiture, grave et soucieux, en tenant comme d’habitude la tête renversée à cause de son pince-nez, ce qui lui donnait un air familièrement dominateur. Souvent, Mme de Y. l’accompagnait, le pressant encore de questions. Le visage angoissé de cette femme altière m’impressionnait vivement. Lorsque j’y songe aujourd’hui, ses traits me paraissent presque sublimes ; je vois encore dans ses yeux le plus tendre attachement maternel, mêlé à la plus dure et à la plus irrémédiable souffrance.

Un jour de septembre, le hasard me permit de pénétrer enfin dans la demeure maudite. C’était par un après-midi d’épaisse chaleur. Le cabriolet n’était pas parti de quelques minutes que des nuages s’alourdirent, si sombres que les pignons chaulés luisaient d’une blancheur miraculeuse. Parfois, l’horizon semblait tressauter sous le choc presque imperceptible d’un éclair jaune. Un silence inaccoutumé accablait la campagne, et la poussière se mettait à tournoyer sur la route.

Lorsque le cabriolet arriva devant le château, une rafale, de proche en proche, révolta les feuillages et une averse des plus drues se mit à battre la chaussée. Je fus tout heureux de voir Mme de Y. apparaître sur le seuil et me faire signe d’entrer ; un serviteur vint me chercher sous un parapluie. Avec des mots affectueux, Mme de Y. m’introduisit dans une grande pièce donnant sur la rue, et m’y laissa seul.

La salle était carrée, nue et austère. Seuls l’ornaient quelques trophées de chasse. Une odeur étrange et fade flottait, qui me fit songer à celle qui se dégagerait d’un clapier. Au bout de quelques minutes, mon cœur craintif se sentit mal à l’aise. Ce lieu m’effrayait. On n’entendait que le rythme immense et désolé de la pluie.

Soudain, un éclair enflamma l’obscurité de la pièce. Presque aussitôt se levèrent dans la chambre contiguë les cris les plus affreux et les plus singuliers qu’on ait jamais perçus. Dès la première seconde, j’eus l’impression que ces cris ne pouvaient être poussés par des êtres humains. Mais il eût été impossible de les prêter à une race d’animaux déterminée, et j’ai vainement essayé, depuis, de les comparer aux cris des différents mammifères, et encore moins à ceux des oiseaux. Au pis aller, j’évoquerais plutôt des voix d’adolescents au moment de la mue, mais avec quelque chose de plus perçant et d’atrocement éraillé. Ils se prolongeaient ainsi qu’une plainte surnaturelle, s’amincissaient, comme chargés d’une langueur exténuée, puis, brusquement, reprenaient avec un éclat de colère. Et ce que ces cris avaient d’effarant, c’est qu’ils semblaient exprimer la douleur la plus farouche, la plus inexorable qu’on pût imaginer. Songez à des êtres qui auraient exprimé l’épouvante d’un supplice éternel !… L’enfer, oui ! C’est bien ce que devait évoquer cette lamentation invraisemblable.

Une fièvre battit dans mes nerfs. Certes, j’allais connaître le mystère de la redoutable maison. Bien que tremblant de frayeur, j’allai jeter un regard avide par le trou de la serrure.

Je les vis aussitôt. Ils se tenaient serrés l’un contre l’autre, la tête baissée, les bras croisés. Ils étaient vêtus d’une épaisse fourrure brune, sur quoi l’un deux portait quelques haillons déchirés. Celui-là, précisément, leva la tête dans ma direction.

Pâlissant, les dents claquantes, je pus voir son visage…

Pour expliquer comment, après tant d’années, ce spectacle est resté si minutieusement découpé dans ma mémoire, il faudrait connaître le mécanisme intime de cette énigmatique faculté que les psychologues considèrent à juste titre comme la base et le soutien de toute notre vie mentale. Que de perspectives se sont, depuis lors, irrémédiablement effacées, comme des paysages qui passent aux côtés d’un wagon, que de sentiments abolis, que de réalités retournées au néant… Et pourtant cette vision, bien plus lointaine, est encore si vivante, si frémissante, qu’il semble vraiment que l’instant qui la fit naître ne s’est pas abîmé avec les autres dans la fuite du passé.

… Celui qui, par hasard, tournait en ce moment la tête vers moi n’appartenait pas à la race humaine. C’était un singe de grandes dimensions, mais un singe dont la figure rouge, râpée et souffreteuse, avait avec l’homme une ressemblance à donner le frisson. Les yeux étaient horriblement rapprochés et luisaient d’une inexplicable douceur. Des grimaces continuelles agitaient une bouche large et immonde. Le corps était couvert d’une toison fauve que j’avais prise pour une fourrure. D’une de ses mains antérieures, l’animal déchirait machinalement ce qui restait d’une camisole noire qu’on lui avait passée. Je ne pus l’examiner longtemps : à un nouvel éclair, il tressaillit, puis sauta au sommet d’un bahut fort élevé, où il s’accroupit si bien derrière un fronton que je cessai de le voir. En même temps, l’hallucinante lamentation reprenait.

C’en était trop. Je cachai mes yeux dans mes mains et j’attendis avec la plus grande anxiété que mon cousin vînt me reprendre. Il ne pleuvait plus quand nous remontâmes en voiture. Mme de Y. me reconduisit au cabriolet le plus aimablement du monde ; longtemps, elle caressa de sa main fine ma joue et mes cheveux. Quand elle m’embrassa, je vis que ses regards étaient troublés de larmes.
 
 

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(Alex Pasquier, Le Forgeron des heures et autres contes, Bruxelles : Librairie Vanderlinden, 1939)