À RIMBAUD

 

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Toi, du fond de mon sort calme et simple, je t’aime

Pour ta folle âme inguérissable de bohème,

Ô précoce Rimbaud, Musset des vagabonds,

Flâneur des ports, marcheur des quais, rêveur des ponts,

Pâle dormeur sur les bancs froids des tristes gares,

Hôte des cabarets aux subites bagarres,

Badaud nocturne ami du cocher maraudeur ;

Et puis soudain rouleur des océans, rôdeur

Des vastes flots dont l’âcre embrun te fit revivre,

Passager invisible à bord du Bateau Ivre,

Menant ton songe halluciné sous tous les cieux,

Si plein de voix que tu restais silencieux !


Ah ! tu l’as bien senti, nostalgique malade !


Le poète, d’instinct, est l’éternel nomade,


L’homme que sans répit tourmente le besoin


D’épuiser l’infini des frissons, d’aller loin,


Plus loin toujours, changeant d’âme comme de place,


Pour rafraîchir à l’inconnu sa fièvre lasse,


Et pour chercher ailleurs, ailleurs encor, là-bas,


Si par hasard tout le bonheur n’y serait pas !
 
 

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(Fernand Gregh, « Poésies, » in Revue des Deux-Mondes, quatre-vingtième année, tome 55, 15 février 1910 ; Alfred Kubin, « Hommage à Rimbaud, » estampe, 1919)