S. S. Golgoz était monté dans ce compartiment sans aucune arrière-pensée. Il ne l’avait ni choisi, ni préféré, ni subi. Muni d’un billet de première classe, il s’était lentement, mais sûrement, dirigé vers un wagon exclusivement composé de compartiments de cette classe. Il avait tourné la première poignée qui s’était trouvée à portée de sa main droite, la seule vacante pour le moment, l’autre étant consciencieusement râpée par l’anse brutale d’un lourd sac de voyage. La portière ouverte, il avait, avec des efforts, hissé sa valise sur la banquette où elle avait, silencieuse et réservée, occupé jusqu’au départ l’encoignure dont il espérait, au cours du trajet, des joies exemptes de tout mélange. Puis il était redescendu sur le quai et avait, sans y prendre aucun plaisir et simplement pour nicotiniser son impatience, grillé quelques vagues cigarettes.

Puis (c’était à prévoir) on avait crié : « En voiture ! » S. S. Golgoz, docile, avait obéi, s’était hissé dans son compartiment et, après avoir inséré sa valise dans le filet, s’était rencoigné, en homme qui se dispose à lutter contre l’ennui de la route par tout le sommeil qu’il pourra.

Avant de fermer les yeux, S. S. Golgoz avait remarqué, en face de lui, dans le coin opposé, un homme corpulent et court, dont les petites jambes pendaient jusqu’au parquet plutôt qu’elles ne l’atteignaient. Il était vêtu de gris-fer et coiffé de marron. Son aspect n’offrait rien de particulier ; le visage peu poilu reluisait seul comme une tomate.

À l’autre extrémité du compartiment, sur la même banquette que le gros monsieur court, s’effilait une jeune dame d’aspect britannique, invraisemblablement dépourvue de poitrine, mince, longue et sans doute flexible ainsi qu’un roseau. Ni laide, ni jolie. Une bouche comme toutes les bouches, des yeux comme tous les yeux ; seul, le nez, énergique, direct et pointu, comme s’il était doué de propriétés indicatrices, s’affirmait, tel un gouvernail volontaire dont le fil s’aiguise vers un port lointain.

S. S. Golgoz, que ces deux personnalités n’intéressaient point autrement, s’accota, ferma les yeux à demi et commença tout un système d’inspirations et d’expirations rythmiques destiné à encourager le sommeil. Mais il faisait lourd ; la banquette n’avait pour ses reins aucune complaisance ; il ne put s’endormir.

Cependant, le train filait à une bonne vitesse française. Les vitres tambourinaient. Les rails sonnaient ; on n’aurait pas entendu voler une compagnie de mouches. S. S. Golgoz, familier des petites supercheries par quoi l’on triomphe des résistances cérébrales, se mit à compter lentement de un à cent.

Il travaillait dans les parages de la soixantaine, lorsque l’aventure prodigieuse, que garantit le titre de cette histoire, se produisit.

Il vit, avec quels yeux cocaïnés de stupeur et d’effroi, il vit le bras gauche de la dame effilée (demoiselle peut-être !) se détacher du corps, rôder quelques secondes par l’espace et venir saisir la main gauche du monsieur corpulent. Aussitôt, le bras gauche du monsieur corpulent se détacha du tronc et s’en fut retrouver l’épaule de la dame effilée, où il s’accrocha subitement, cependant qu’un phénomène analogue se produisait chez le gros monsieur, au long de qui pendait maintenant le bras frêle et grêle de la dame.

S. S. Golgoz n’en revenait pas ; il aurait crié, si sa langue, comme enduite de glu implacable, ne s’était trouvée adhérer de la façon la plus étroite à son palais.

Il était tout de même décidé à les interpeller sur l’inouï accident qui venait de leur arriver, sans le plus petit déraillement explicatif, quand les deux bras droits, au mépris de toutes les lois physiologiques et physiques connues jusqu’à ce jour, effectuèrent un identique chasse-croisé et changèrent d’épaules respectives.

S. S. Golgoz, avant d’intervenir, se laissa doucement aller à l’hilarité la moins dissimulée ; c’était si comique, ces deux arêtes accrochées à ce torse puissant, et ces doux poteaux vissés à cette poitrine délicate, qu’il ne put, malgré la bienséance, empêcher d’éclater tout le rire qui s’élaborait dans sa rate.

Mais ce fut bien autre chose, et véritablement il se tordit comme un sarment que le feu poind, quand simultanément, les quatre jambes opérèrent leur mutation. S’étant rencontrées à mi-chemin des deux momentanés culs-de-jatte, elles se firent des politesses, se saluèrent, effectuèrent des révérences et jouèrent ainsi, très décemment d’ailleurs, les jambes féminines protégées par leur double cloche de linge et de drap, jupon et robe, les jambes viriles soigneusement préservées par le double cylindre du pantalon gris-fer.

Cette fois, c’était irrésistible et S. S. Golgoz n’y résista point. Le souple et fragile torse de la dame, succombant sous le poids de ces colonnades soudaines, rivalisait de fantasmagorie grotesque avec le vaste et athlétique poitrail du monsieur d’où s’évadait, jambes et bras, un quatuor de flûtes gamines.

Mais le rire se figea sur ses lèvres à la pensée qu’il ne dormait pas, qu’il ne rêvait pas, et que ces invraisemblables phénomènes se déroulaient sous ses yeux grands ouverts. Qu’étaient ces gens ? En présence de quels médiums prodigieux se trouvait-il ? À quels Buatiers de Kolta avait-il affaire ? Par quels maîtres illusionnistes était-il mystifié ? Qu’allait-il lui arriver ? Que se passait-il ?

Il se passa ceci, qui congela instantanément ses réflexions, transforma son cerveau en une banquise définitive et le laissa mort de froid polaire dans son coin. Les têtes venaient de se détacher ; elles avaient commencé par s’élever au-dessus des troncs décapités, d’environ dix centimètres ; puis, elles se déplaçaient horizontalement, selon un mouvement presque insensible. Lorsqu’elles furent toutes proches l’une de l’autre, elles se regardèrent longuement, avec des yeux éternels ; les bouches se rapprochèrent, se frôlèrent ; mais, comme électrisées par le contact, elles s’écartèrent violemment et vinrent se placer paradoxalement, la grosse tête du monsieur sur le corps hybride de la dame, et la mince tête de la dame sur le corps ambigu du monsieur.

S. S. Golgoz, fou d’angoisse, n’osait plus respirer. Ce qu’il venait de voir l’avait assommé. Il gisait dans son coin comme une bête abattue… Et cependant, il voulait voir, voir encore, se saturer d’horreur. Mais le courage lui manquait ; il défaillait, et, semblable à certaines femmes que la vue du sang induit en syncope, il tenait ses paupières hermétiquement closes et comme crispées sur ses prunelles.

À la fin, pourtant, la curiosité l’emporta. Lentement, lentement, il ouvrit les yeux et poussa un soupir de satisfaction ; il venait de constater que les torses, ayant profité de son abattement momentané pour se substituer l’un à l’autre, selon la même technique, tout était exactement comme s’il ne s’était rien passé d’horrifique et comme si, simplement, d’un commun accord, le monsieur et la dame avaient échangé leur place.

En effet, maintenant, la longue et flexible dame s’effilait en face de lui, cependant que le corpulent monsieur gris-fer, aux jambes exiguës, ventripotait sur la même banquette que la dame, mais à l’autre extrémité du compartiment.

Tous deux, d’ailleurs, dormaient du lourd sommeil qui suit les grandes fatigues et les violentes émotions.
 
 

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(Romain Coolus, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, huitième année, samedi15 juillet 1899 ; repris dans Le Supplément, grand journal littéraire illustré, dix-huitième année, n° 1820, 11 avril 1901. Jean de Bosschère, illustration pour le Décaméron de Boccace, 1930 : Roger Schall, « Tête de veau, » tirage argentique, c. 1950)