DOUARNENEZ, juillet. (De notre envoyé spécial)
 

La légende de Ker-Ys, nous l’avons contée hier, et nos lecteurs ont pu s’apercevoir qu’on pourrait très facilement prendre ce récit pour une page des Eddas, ou pour le résumé d’une Saga des Vikings, ou pour un épisode du Nibelungenlied. Elle est de pure inspiration nordique.

Gradlon jeune fait figure de Siegfried, Malgven de Walkyrie. Lorsque Marie de France, vers la fin du XIIe siècle, écrivait en Angleterre ses lais, elle reprit le personnage du roi d’Ys et les grands traits de la fable :
 

« Gent ot le corps e franc le cuer,

Pur con ot nom Graalent-Muer ! »
 

Chrétien de Troyes, Luc du Guast, Thomas Erceldon, Pierre de Saint-Cloud, etc., ont composé leurs poèmes d’après des traductions de lais armoricains.

La tragique histoire de Dahut appartient donc au romancero breton. Bien plus, on peut dire qu’elle est un de plus purs échos du vieux monde celtique.

M. de la Villemarqué, dans le Barzaz-Breiz, indique que la tradition relative à la destruction de la ville d’Ys est commune aux trois grands rameaux de la race celtique : Bretons, Gallois et Irlandais l’ont chantée. « On la trouve localisée en Armorique, comme en Cambrie, comme en Irlande. » Les textes s’accordent à décrire « avec une effrayante énergie » un cataclysme dont l’histoire n’a conservé qu’un vague et incertain souvenir ; « selon les uns et les autres, la fille du roi fut la cause de l’inondation et Dieu punit la coupable en la noyant et en la changeant en sirène… »
 

La ballade armoricaine

 

Il ne serait peut-être pas inutile de donner ici la traduction de la ballade armoricaine – Livaden Geris – qu’a recueillie l’auteur du Barzaz-Breiz :
 

I

 

As-tu entendu, as-tu entendu ce qu’a dit l’homme de Dieu au roi Gradlon qui est à Is ?

« Ne vous livrez point à l’amour ; ne vous livrez point aux folies. Après le plaisir, la douleur !

Qui mord dans la chair des poissons, sera mordu par les poissons ; et qui avale sera avalé.

Et qui boit et mêle le vin, boira de l’eau comme un poisson ; et qui ne sait pas, apprendra. »
 

II

 

Le roi Gradlon parla :

« Joyeux convives, je veux aller dormir un peu.

– Vous dormirez demain matin ; demeurez avec nous ce soir ; néanmoins, qu’il soit fait comme vous le voulez. »

Sur cela, l’amoureux coulait doucement, tout doucement, ces mots à l’oreille de la fille du roi :

« Douce Dahut, et la clef ?

– La clef sera enlevée ; le puits sera ouvert : qu’il soit fait selon vos désirs ! »
 

III

 

Or, quiconque eût vu le vieux roi endormi, eût été saisi d’admiration.

D’admiration, en le voyant dans son manteau de pourpre, ses cheveux blancs comme neige flottant sur ses épaules, et sa chaîne d’or autour de son cou.

Quiconque eût été aux aguets, eût vu la blanche jeune fille entrer doucement dans la chambre, pieds nus ;

Elle s’approcha du roi son père, elle se mit à genoux et elle enleva chaîne et clef.
 

IV

 

Toujours il dort, il dort le roi.

Mais un cri s’élève dans la plaine : « L’eau est lâchée ! La ville est submergée !

– Seigneur roi, lève-toi ! Et à cheval ! Et loin d’ici – La mer débordée rompt ses digues ! »

Maudite soit la blanche jeune fille qui ouvrit, après le festin, la porte du puits de la ville d’Is, cette barrière de la mer !
 

V

 

« Forestier, forestier, dis-moi, le cheval sauvage de Gradlon, l’as-tu vu passer dans cette vallée ?

– Je n’ai point vu passer par ici le cheval de Gradlon, je l’ai seulement entendu dans la nuit noire : Trip, trep, trip, trep, trip, trep, rapide comme le feu.

– As-tu vu, pêcheur, la fille de la mer, peignant ses cheveux blonds comme l’or, au soleil de midi, au bord de l’eau ?

– J’ai vu la blanche fille de mer, je l’ai même entendue chanter : ses chants étaient plaintif comme les flots. »
 

La langue et la prosodie de ce poème accusent une origine fort reculée. Son rythme ternaire et les ressources qu’on y a demandées à l’allitération lui donnent un intérêts philologique et ne laissent pas croire qu’il fût l’œuvre d’un chanteur populaire.

Or, si l’on rapproche la version bretonne de la version galloise, œuvre du barde Gwyddno, qui vivait de 469 à 520, on s’aperçoit que non seulement le système prosodique est le même, mais que le poème gallois contient presque littéralement deux strophes de la ballade armoricaine…

De ces coïncidences, ne pourrait-on pas déduire que les deux chants sont contemporains, et puisque, à travers le désordre que met la succession des siècles dans les événements marquants d’une époque, nous voudrions rechercher sur quel fond historique repose la ville d’Ys, il ne serait pas sans intérêt de faire une digression en faveur de la poésie bretonne, de ses moyens et de ses différents stades, ce qui nous permettra peut-être d’établir une chronologie.
 

Les bardes

 

Lorsque, fuyant le Saxon, les princes cambriens passèrent en Armorique, ils ne se séparèrent pas de leurs bardes. Ceux-ci étaient les domestiques des grandes maisons. Ils avaient partagé avec les druides les fonctions sacerdotales ; dans la guerre, ils animaient les combattants et, dans la vie civile, ils se faisaient les historiographes des chefs et rendaient la justice, célébrant les belles actions, flétrissant les mauvaises. En somme, ils tenaient le Livre de raison des clans, et les bardes insulaires avaient assez de suprématie sur le monde druidique pour que les adeptes de Gaule, selon César, allassent se faire initier en Grande-Bretagne. L’Armorique faisait exception, paraît-il, et au IVe siècle, ses bardes étaient encore à l’écart de toute influence étrangère, mais leur dieu Bélen ne les enrichissait pas. Ceux de l’île de Bretagne prenaient encore, à cette époque, le triple nom de barde, de devin et de druide ; mais, traités à la table des nobles, s’ils répartissaient toujours le blâme et la louange, ils avaient des devoirs de mercenaires à remplir.

Dès le Ve siècle, le Christianisme avait conquis l’Angleterre. Les moines irlandais vinrent évangéliser en breton la péninsule bretonne. Saint Patrice s’était efforcé de dépouiller Ossian du vieil homme. Les bardes, Taliésin, Gwenc’hlan, partirent en guerre, la harpe à la main, contre les apôtres de Jésus ; ils détestaient les moines français, mais, leurs maîtres se convertissant, ils entèrent peu à peu sur les traditions druidiques les plus éclatantes des images bibliques et évangéliques. Saint Patrice, saint Sulis, saint Brieuc, saint Corentin parlaient leur langue. Ce fut à ceux-ci qu’ils se rendirent.

La légende de la ville d’Ys est le prototype de ces œuvres dont la racine plonge en plein sol celtique, mais dont les ramures sont animées par l’inspiration la plus tumultueuse des prophètes d’Israël.
 
 

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(Florian Leroy, in L’Ouest-Éclair, journal républicain du matin, vingt-neuvième année, n° 9777, mercredi 1er août 1928)