L’irritation de Mathias s’apaisait ; il l’exprima avec un dernier haussement d’épaules. Peu lui importait, maintenant, le refus des ses porteurs noirs ! Au contraire, il éprouvait un réel plaisir à s’enfoncer, seul, délivré de son escorte, vers le cœur inconnu de l’immense forêt. Un jour inquiet filtrait çà et là, au travers de la prodigieuse masse de palmes, de lianes et de ramures ; l’air pesant semblait stagner. Tout était tellement immobile que Mathias, plusieurs fois, s’arrêta, interdit, étonné d’oser troubler ce calme surhumain. Il entendait, alors, gronder au loin les rapides de la rivière dont il avait jusqu’ici remonté le cours, et qui surgissait d’un mystérieux abîme après avoir cheminé, souterraine, pendant des milles.

D’où venait-elle ? Voici ce que recherchait Mathias, le but de son expédition audacieuse, sur les traces du grand Stanley, dans la terrible sylve tropicale, dans une région demeurée blanche sur les meilleures cartes, malgré de nombreux sacrifices. De redoutables énigmes apparaissent à tous moments, dans ce fabuleux pays ; il en est d’obscures et menaçantes, que les sorciers eux-mêmes, tatoués cependant de conjurations et chargés d’amulettes, craignent d’évoquer. Afrique  ! Terre des fièvres et des superstitions, où la nature encore souveraine déploie pour se défendre ses féroces sortilèges !…

Mathias songeait ainsi, et, malgré lui, l’effarement de ses nègres lui revenait à la mémoire. Quoi ! les plus courageux, ceux-là même qui lui étaient les plus dévoués, même Nianga qui lui avait sauvé la vie, tous l’abandonnaient, après avoir en vain tenté de le dissuader ! Ils ne voulaient plus faire un pas, ils refusaient d’affronter un épouvantable danger ! Lequel ? Aucun n’avait pu, n’avait voulu préciser… À travers leurs paroles confuses, Mathias avait vaguement compris qu’un monstre devait gîter en quelque antre… Était-ce donc suffisant pour terrifier des chasseurs de lions et d’éléphants ? L’explorateur le leur avait dit, en des phrases que la colère rendait plus véhémentes. Les noirs s’étaient obstinés, hochant silencieusement la tête, évitant les regards du maître ; et plusieurs pleurèrent lorsque celui-ci les quitta pour s’en aller seul vers l’aventure.

Le risque, jusqu’alors, semblait inexistant. Rarement Mathias avait connu dans ces parages une telle quiétude. Aucun indice de la vie pullulante des jungles ne se décelait. Plus de frôlements, de bruits insolites, de fuites brusques, plus de cris. L’ombre n’étincelait plus de l’envol d’un oiseau au fulgurant plumage. Seuls les arbres colosses dressaient leurs piliers ; nul souffle n’agitait les feuillages… Mathias suivait une piste naturelle, où il ne distinguait aucune empreinte. Encore une fois, il s’arrêta, intrigué par l’absolue solitude ; et son souvenir lui redit les paroles de Nianga :

« Rien de vivant n’approche de l’endroit où tu veux aller… »

Tous ses nerfs, comme de subtiles antennes, accrochèrent cette phrase : « Rien de vivant… rien de vivant… » Il écouta. Le bruit grondant de l’eau n’était plus perceptible, étouffé par la végétation comme par des murailles. Rien… Un frisson glissa le long de l’échine de Mathias. Pendant quelques secondes, au milieu de l’énorme silence, il eut peur. Mais, tout de suite, la honte le saisit. Un rude entêtement le possédait ; il serra le canon de son rifle, et reprit son chemin.

« J’irai, oui, j’irai ! ne fût-ce que pour savoir ! Un monstre !… Ha ! ha ! La bête de l’Apocalypse, sans doute ! Eh bien ! à présent, je donnerais beaucoup pour l’apercevoir, ou seulement pour l’entendre. Mais il me faudrait un fameux hurlement, pour que… »

Il s’interrompit. À travers l’espace, un chant lui parvenait.

L’émoi étreignit la cœur de Mathias. Il écouta, figé… Un chant… Mais quelle voix, quel instrument pouvaient émettre des sonorités aussi étranges ? Quel rythme inconnu et divin animait la singulière mélodie, toute vibrante d’accords limpides et de dissonances fantastiquement troublantes ?… Là-bas, quelle harpe éolienne était donc suspendue ? Nul souffle ne glissait… Et le chant s’éployait, dépassant les limites de l’imagination. Mathias se surprit, marchant dans la direction de l’hymne. Un instant, il songea : « Le monstre… » Le souvenir des sirènes antiques se présenta à son esprit… un instant.

Il marchait. Peu à peu, autour de lui, la végétation se clairsemait. Les plantes qui demeuraient paraissaient chétives et vidées de leur sève. Bientôt, l’homme foula une brousse sèche et maigre. Sous ses pieds, un vallonnement inclina sa pente. Là, c’était le sol nu, écorché de pierrailles, rongé par la lumière torride. Et, en bas, Mathias aperçut le prodige.

C’était une fleur, une splendide corolle attachée à une tige haute, robuste et harmonieuse, qui se balançait doucement, bien que le vent ne soufflât point. Cette tige jaillissait d’une sorte de coupe végétale, pourpre, comme posée sur le sol, et pleine d’un liquide où le soleil jetait des reflets d’or sanglant. Sur le sol, autour de cette coupe, de fortes lianes, rejetons de la plante, rayonnaient en se recourbant en vrilles sinueuses. Çà et là croissaient d’autres fleurs du même type, mais moins puissantes.

Cela, Mathias le vit du premier coup d’œil, mais la corolle géante absorba toute son attention. Qu’elle était belle ! Un magnétisme émanait de sa grâce inquiétante. C’était autour d’elle que l’air vibrait bizarrement ; mais, à cet endroit, il était impossible de discerner si l’émotion ressentie était produite par les sons extraordinaires, les couleurs sublimes, les parfums… Car tout cela se mêlait, se confondait en une sauvage et subtile symphonie qui s’infiltrait jusqu’au plus secret refuge de l’âme et la bouleversait tout entière. Près de cette merveille, un bien-être infini pénétrait Mathias. Il ne souhaitait plus rien. Là était enfin le but, le vrai but de toute son existence. Il s’approcha ; chaque pas augmentait ses délices. Ses pensées s’accordaient à l’ambiance indicible et commandaient ses sens. Les sources qu’il recherchait, à son gré, il les entendit bruire, il les vit et il en respira la fraîcheur. Et son délire extatique le transporta soudain, parce qu’il l’avait simplement désiré, dans son village natal, à l’heure où tintent les clochettes des troupeaux rentrant, dans la gloire sereine du couchant, tandis que monte des prés l’odeur du foin coupé…

Mathias approchait, perdu dans sa contemplation multiple. Ses regards ne s’attachaient plus à la désolation des alentours. Tout l’idéal était concentré dans la plante magique. Il avançait, obéissant, plus près, plus près encore… Et il ne résista point lorsqu’une liane, puis une autre se jetèrent sur lui, l’enserrèrent comme des tentacules et l’attirèrent contre la tige, tandis que la corolle se courbait vers sa tête…

Nul ne revit jamais Mathias.

Dans le calice monstrueux, la sève est plus rouge, des appels insidieux bourdonnent plus longuement dans l’atmosphère, et elle resplendit mieux, la sœur exotique des mandragores !
 
 

 

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(Maurice Noury, « Les Contes du Petit Journal, » in Le Petit Journal, n° 24717, jeudi 18 septembre 1930)