Ce besoin impérieux de solitude qui s’empare de moi, à certains moments, m’avait poussé, cette année-là, à me fixer pour la saison printanière dans un petit village des Açores, du nom de Pakoa.

La population des îles est douce et accueillante. Les touristes n’ont pas encore contaminé ces âmes fraîches, superstitieuses et puériles.

Les pêcheurs ramènent autant de rayons de lune que de poissons dans leurs filets et le merveilleux se juxtapose au réel, dans l’humble vie de ces êtres simples qu’il transfigure.

L’hôtel m’avait rebuté par sa banalité internationale et j’avais loué deux chambres chez un pêcheur que j’accompagnais souvent en mer, quand le temps était propice.

Or, un soir que nous venions de jeter l’ancre dans une petite crique, Miguel, le patron de la barque, me saisit rudement par le bras :

« Regardez ! »

Il pointait son index vers l’orient et un tremblement incoercible faisait grelotter sa mâchoire dont l’os saillait sous la peau tendue.

Tout d’abord, je ne vis rien, parce que le clair de lune pailletait l’eau huileuse et violette. Mais, peu à peu, mon regard s’accoutuma à ce miroitement et je distinguai quelques taches mouvantes que je pris pour une bande de marsouins.

Sans être très fréquent, le spectacle n’avait rien d’extraordinaire et l’émotion de mon compagnon me stupéfia. Il se tenait accroupi, à l’avant du bateau, le corps à demi projeté hors du plat-bord, et il demeurait pétrifié dans une mystérieuse écoute.

Machinalement, je tendis l’oreille à mon tour et j’entendis, alors, une sorte de mélopée lointaine qui semblait sourdre de la mer, pour parvenir, mélodieuse et atténuée, jusqu’à nos oreilles.

Surpris, j’interrogeai Miguel du regard.

Il me répondit simplement :

« Les sirènes ! »

Et je compris qu’il me tuerait si je me hasardais à empoigner les avirons pour rapprocher la barque du mystère.
 

*

 

Les femmes-poissons ont toujours exercé sur mon imagination une attraction irrésistible. Je résolus donc de tout mettre en œuvre pour contempler celles-ci de plus près et – puisque Miguel me refusait son aide – je le suppliai de me débarquer sur un coin de la côte d’où je pourrais gagner, par mes propres moyens, la pointe extrême d’un cap, au voisinage immédiat duquel les sirènes plongeaient et s’ébattaient sous la clarté lunaire.

Le pêcheur m’obéit, sans un mot. Et, dès que j’eus sauté sur le rivage, je me mis à courir parmi les rochers, partagé entre ma curiosité et ma crainte d’une imposture.

L’ampleur du chant mystérieux s’accroissait de minute en minute et je ne tardai pas à découvrir, dans tous ses détails, un spectacle dont la magie me bouleversa.

Les sirènes étaient au nombre de six. Je ne me lassai pas de les compter et de les recompter. Tel que j’étais placé, je pouvais distinguer, avec netteté, leurs beaux visages réguliers et le double renflement de leurs poitrines. Elles nageaient, avec une aisance parfaite, jouant entre elles et se pourchassant, tandis que leurs mains frappaient en cadence l’eau troublée d’où elles faisaient rejaillir un éclaboussement de gouttelettes.

Contrairement à toutes les traditions, cinq de ces ondines étaient brunes de teint et de chevelure. La sixième, qui se tenait un peu à l’écart de ses compagnes, possédait, en revanche, les tresses blondes et la peau laiteuse que la légende attribue à ces êtres d’exception. Et les inflexions de leurs voix conjuguées faisaient vibrer la nuit açorienne, comme un cristal choqué.

Je venais d’atteindre la petite plage de sable fin que le cap incrustait à sa pointe, quand, brusquement, un obstacle imprévu me fit trébucher et je m’effondrai sur les deux genoux.

Je me relevai presque aussitôt, avec fureur, et je dispersai, à grands coups de pied, les pauvres jupes, les chemises de toile raide et les socques vernies contre quoi j’étais venu buter – toute cette misérable défroque qui ramenait le spectacle merveilleux à de strictes proportions humaines.

Un tourbillon de pensées frénétiques s’éleva alors en moi. Je vis dans le jeu, innocent, de ces baigneuses une sorte de sacrilège dont j’avais le devoir impérieux de les punir, parce que c’était mon rêve le plus cher qu’elles profanaient ainsi, à leur insu.

J’arrachai donc ma veste, sans plus réfléchir, et je me jetai à la mer. Puis, à longues brassées, je me mis à nager dans la direction de ces créatures dont le chant, faussement divin, me bouleversait par sa provocation impie.

Elles continuèrent, d’ailleurs, leurs ébats, sans se douter de mon approche, jusqu’à l’instant où la nageuse blonde – celle qui chantait un peu à l’écart de ses compagnes – tourna la tête et m’aperçut.

Alors, ce fut bref et irrésistible. Ses yeux, couleur d’algues mouillées, fixèrent leur regard sur mes yeux, tandis que son chant s’enflait et prenait une ampleur magnétique qui heurta mon tympan jusqu’à l’éclatement.

Il me parut que ma respiration se suspendait ; mes membres devinrent pesants et inertes ; je tentai, vainement, de pousser un cri de malédiction ou d’appel. Et, droit comme un navire torpillé, je sombrai, d’un bloc, dans l’eau profonde.

… Quand je repris mes esprits, dans cette cabane qui sentait le feu de bois et la saumure, une voix de femme cria :

« Il est vivant ! »

Alors, il y eut un tumulte joyeux autour de mon lit et le pêcheur inconnu, qui m’avait recueilli dans sa pauvre maison, me fournit, en quelque phrases brèves, les explications que voici :

Ses filles et ses nièces, qui se baignaient, ce soir-là, de compagnie, avaient assisté, épouvantées, à ma défaillance inexplicable. Sans hésiter, elles avaient alors plongé à ma suite et elles avaient eu la chance de m’agripper par ma ceinture ; puis, se relayant, elles étaient parvenues à me ramener jusqu’à la côte. Maintenant que j’étais tiré d’affaire, toutes les cinq se réjouissaient.

Je répétai, d’une voix rauque :

« Toutes les cinq ?

– Oui. Mes trois filles et mes deux nièces. »

Les sirènes brunes se pressaient autour de moi, avec de grands sourires. Je les comptai, comme dans un rêve :

« Une, deux, trois, quatre, cinq… »

Elles étaient six, pourtant, tout à l’heure ?… Six !… Il en manquait donc une à l’appel.

« Et l’autre ? murmurai-je… Où est-elle ?

– Quelle autre ?

– La blonde… »

Les cinq jeunes filles se regardèrent avec surprise.

« Nous ne savons pas ce que vous voulez dire. Ici, toutes les femmes ont les cheveux noirs. »

La sincérité était peinte sur leurs visages et j’étais encore trop épuisé pour avoir la force d’insister davantage.

« Dormez ! me conseilla mon hôte… Il est très tard. »

Et je ne sus jamais quelle était cette créature étrange dont les yeux, couleur d’algues mouillées, et le chant mystérieux m’avaient conduit aux portes de la mort.
 
 

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(Albert-Jean, « Les mille et un matins, » in Le Matin, quarante-neuvième année, n° 17809, jeudi 22 décembre 1932 ; Alexander Rothaug, « Am Nixenstein, » c. 1920)