Après vêpres, ce jour-là, Dom Jérôme somnolait benoîtement. D’ordinaire, courbé sur le vélin tout neuf d’un missel, il s’appliquait à l’historier de belles lettres écarlates, et même de figures peintes au naturel, selon les dits des Testaments. Mais l’été, à cette heure, pesait si ardemment, que le prêtre, délaissant sa pieuse besogne, s’était assoupi dans son fauteuil de cuir.

Une complainte, chantée par une grosse voix monotone, le berçait. Dans le petit clos du presbytère, Gaucher Lubin, le jardinier-sonneur, arrosait raves et laitues, et rythmait nonchalamment son labeur…

Le curé, en sursaut, s’éveilla.

Après un cri terrible, où s’étrangla sa chanson, Gaucher Lubin venait de s’interrompre. Dom Jérôme eut à peine le temps de se lever : la porte s’ouvrit, et le vilain apparut, livide. Dans ses yeux élargis persistait une épouvante surhumaine. Ses dents claquaient, coupant des mots sans suite, balbutiés d’une voix rauque. Le prêtre crut distinguer :

« Mort… Laissez-moi… Bourges… Il faut… Bourges… »

Un moment, Dom Jérôme pensa que les rigueurs du soleil avaient faussé l’entendement du pauvre Lubin. Mais le rustre portait encore son bon chapeau aux larges bords. L’homme avait-il humé des pots plus que de coutume ? Il chancelait, certes, mais n’était pas ivre ; le curé s’en aperçut bien tout de suite.

Et Lubin répétait, sans trêve :

« Bourges, vite !… Bourges… Oh ! la Mort !… »

Dom Jérôme le prit aux épaules :

« Mon fils Gaucher, regarde-moi ; apaise-toi. Mais qu’as-tu donc ?… Je t’écoute… »

Il avança son fauteuil près du jardinier.

« Non, non… laissez-moi m’en aller… Bourges…

– Tu veux aller à Bourges, mon fils ?… Pourquoi ?

– Il faut, ce soir… Oui, ce soir…

– Bourges est à neuf lieues…

– La Mort….

– Eh quoi ?… Allons, remets-toi. Tiens ! »

Le vilain repoussa la burette du meilleur vin de messe, ressassant toujours, avec un étrange entêtement :

« Bourges… Il faut… Ce soir… »

Après quelques instants, Dom Jérôme enfin démêla, des propos confus du vilain, ceci :

Lubin travaillait, tranquille, dans le clos. Soudain, il devine une présence derrière lui. Il se dresse, se retourne : la Mort était là !… Il crie. Elle, ne bouge pas, fixant sur lui un atroce regard, plein d’étonnement.

« Oh ! qu’elle avait l’air surpris de me voir là !… » gémissait le pitoyable Lubin.

Fou de terreur, il avait pu s’enfuir. Il était venu près de son maître. Il le suppliait, à présent, de le laisser partir, sur l’heure, là-bas, pour Bourges, où il fallait qu’il fût avant le soir.

« Que veux-tu donc faire à Bourges, mon fils ? Te cacher ? Te mêler à la foule ?… C’est une grande ville, oui-dà ! Mais à neuf lieues !

– Permettez-moi, messire, de prendre votre cheval de labour !

– Soit ! Tu me reviendras plus promptement, avec lui, quand le souvenir de ton cauchemar se sera dissipé. Va, Gaucher. Je te bénis. »

L’instant d’après, le galop du cheval sonnait sur le chemin bordier.

Cette aventure avait troublé Dom Jérôme.

« Gaucher Lubin est un simple, songeait-il. Jamais il n’aurait, seul, imaginé pareille sottise. Quelqu’un se serait-il gaussé de lui ? »

Il se dirigea vers la porte du jardin.

Avant de l’ouvrir, il se ravisa.

« S’il y avait là-dessous quelque jeu maléfique de l’Autre ? »

Il se munit, à tout hasard, d’une ampoule d’eau bénite, et passa résolument dans le clos. La Mort était encore là. Elle méditait, le front penché vers la terre. Machinalement, du fer de sa faulx aiguisée et polie par un long usage, elle tranchait, à ses pieds, des tiges de fleurs et de légumes.

« Holà ! lui cria Dom Jérôme mécontent ; cesse, je te prie, ces façons inciviles ! »

La Mort regarda le prêtre. Celui-ci, qui était homme droit et âme quiète, la regarda pareillement. Elle était bien telle que la décrivent les doctes Gestes, telle que la portraiturent vitraux et enluminures. À savoir drapée dans un linceul ancien, souillé de taches sanieuses, troué par les os des coudes et des épaules, et laissant voir, en s’ouvrant, notre misérable charpente. Bien peu d’êtres, comme l’osa Dom Jérôme, ont le courage de contempler sa face : les yeux vides où pourtant danse une lueur verdâtre, brûlant au fond du crâne ; le nez rongé par la lèpre des tombeaux ; les pommettes où des fibres desséchées soutiennent le rire édenté des mâchoires.

Ayant dévisagé le prêtre et réfléchi un moment, la Mort atteignit sous son aisselle décharnée une liasse de méchants parchemins, moisis et rances que, d’un doigt rigide, elle compulsa. Malgré lui, une angoisse étreignit Dom Jérôme, et il murmura son oraison. Ne cherchait-Elle pas son nom sur la liste fatale ? Lui faudrait-il tantôt suivre la Visiteuse ?

Il respira. La Mort repliait ses états et, avec un regard bourru, marmonnait : « Au revoir ! », jetait sa faulx sur son épaule, et tournait son dos étique. Fort aise de la voir déguerpir, Dom Jérôme la retint cependant :

« Or çà, lui dit-il, pourquoi as-tu ainsi effrayé mon jardinier ? Il a voulu partir pour Bourges, à toutes brides, parce que tu t’es montrée à lui, en le fixant avec étonnement.

– J’étais surprise de le trouver encore ici, répondit la Mort, car c’est à Bourges que je dois le prendre, ce soir. »
 
 

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(Maurice Noury, « Les Contes du Petit Journal, » in Le Petit Journal, n° 24245, lundi 3 juin 1929 ; « Death and Doctor Hornbook, » illustration de William Brassey Hole pour The Poetry of Robert Burns, vol. I, Edinburgh : T. C. and E. C. Jack, 1896)