Comme au coup de sifflet d’un machiniste malfaisant, le frais et verdoyant décor que, naguère encore, offrait la Butte Montmartre achève de s’effacer. Des avenues tirées au cordeau et bordées de prétentieuses bâtisses se frayent brutalement passage à travers les jardins et les venelles. C’en est fait de ce coin charmant, de cette colline sacrée, isolée de Paris et du reste du monde, et qui fut le lieu d’élection, la vraie patrie de tant de poètes et d’artistes. Montmartre se meurt, Montmartre est mort ou, hélas ! il ne s’en faut guère.

On ne réfléchit pas assez que lorsque la Butte sera dépouillée de ce qui fait son charme, ses cabarets et ses jardins, ses petites rues tortueuses et pittoresques, les étrangers et même les Parisiens n’auront plus aucune raison d’y venir.

Il y a cinquante ans, en 1886 exactement, un groupe d’artistes, d’archéologues et d’hommes de lettres se constitua dans le but de défendre contre les Vandales du bâtiment ce hameau parisien où il y avait encore des chaumières et des jardins, mais qui déjà était sérieusement menacé. La société du Vieux Montmartre était créée. Accessoirement, elle se donna pour mission de réunir en un musée les documents de toute nature capables de perpétuer le souvenir de ce coin de Paris et d’en faire connaître l’histoire.

Installé d’abord à la mairie du XVIIIe, puis rue d’Orsel, le musée occupe maintenant un vaste atelier, 22, rue Tourlaque. Il y a aussi une bibliothèque et des statues.

C’est ce musée que nous avons visité, guidés par MM. A. Bourdat-Parménie, secrétaire général, et C. Quesneville, trésorier de la société.

La villa des Fusains où se trouvent les locaux du musée est, elle-même, un des coins les plus curieux de la Butte. Qu’on se figure un jardin aux massifs capricieusement dessinés, autour duquel sont groupées, dans un pittoresque désordre, toute sorte de constructions en bois, en pierre ou en plâtre. Toutes d’ailleurs sont habitées par des artistes et, çà et là, des torses de statues mutilés se dressent entre les fusains verdoyants qui ont donné leur nom à cette espèce de village.

Que de richesses, que de documents curieux sont entassés là !

Tout d’abord, les affiches attirent notre attention. Il y en a qui sont uniques, introuvables ailleurs, même à Carnavalet. Voici celle que Clemenceau, alors maire de Montmartre, fit placarder le lendemain de son arrestation par la garde nationale le 22 mars 1871.

Voici encore l’écharpe de maire de Clemenceau, des bons de réquisition signés de lui pour mille kilos de viande de cheval et des cartes de rationnement donnant droit à une livre de la même viande.

De la même époque de la Commune, une instructive liste du prix des denrées. En voici quelques extraits : Une boîte de sardines, 12 fr. 50 ; une livre d’éléphant, 20 fr. ; d’ours, 15 fr. ; un cochon de lait, 580 fr. ; une gousse d’ail, 0 fr. 50 ; une livre de beurre salé, 40 fr. ; de beurre frais, 60 fr. ; un boisseau de pommes de terre, 50 fr. ; d’oignons, 65 fr. ; un moineau, 1 fr. 75.

La section archéologique n’est pas moins riche. Le musée renferme tout un lot de volumes reliés en veau, aux armes de la princesse de Lorraine, qui fut supérieure de l’abbaye de Montmartre. Quelques-uns sont rarissimes, comme par exemple l’oraison funèbre de la reine Anne d’Autriche, prononcée en l’église des Martyrs.

L’histoire de ces volumes est assez curieuse ; ils furent acquis par la société du Vieux Montmartre à la vente d’un abbé Bossuet, curé de Saint-Louis-en-l’Île, et qui était l’arrière-petit-neveu du grand orateur.

Outre ces livres et beaucoup d’autres plus modernes que, faute de place, nous passons sous silence, la bibliothèque possède un lot de précieux autographes. Citons au hasard les lettres de Pauline Viardot, Benjamin Godart, Chincholle, Charles Jacques, Hébert, Marcel Legay, Seveste, Willette, et jusqu’à une invitation à une soirée aux Tuileries du prince Louis-Napoléon, alors président de la République.

Les dessins, les tableaux et les aquarelles des peintres de la Butte, ainsi que les moulages, bustes ou médaillons, y sont nombreux.

Voici, à côté du portrait de Deruelle, qui fonda en 1782 la fabrique de porcelaine de Clignancourt que commanditait le comte de Provence, un service à café provenant de cette manufacture et, chose plus rare encore, un bol de faïence épaisse provenant du cabaret de Ramponneau et portant cette inscription : L. Nicollet, à Ramponneau.

En dernière heure, nous sommes heureux d’apprendre que la Ville de Paris vient d’acquérir, pour y installer le musée-bibliothèque du Vieux Montmartre, une maison datant de la seconde moitié du XVIIIe siècle et qui s’élève à l’angle de la rue Girardon et de l’impasse du même nom, à l’entrée de l’avenue Junot. Cette si intéressante et si curieuse collection aura enfin trouvé un cadre digne des richesses qu’elle renferme.
 
 

 

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(Gustave Le Rouge, in Le Monde illustré, n° 4083, samedi 21 mars 1936)