VENT DE NUIT

 

_____

 
 

Au poète du « Glas, »

YVES BERTHOU.
 

Passez votre chemin, pauvres âmes dolentes

Qui tristement rôdez au chevet des vivants,

Égrenant dans la nuit vos processions lentes…
 

Vos sanglots étouffés troublent comme un remord

Et le vitrail géant des vieux cloîtres gothiques

Frissonne en écoutant passer le vent de mort.
 

Pour quel morne devoir vos ombres affolées

Ont-elles déserté, comme un long vol d’oiseaux,

L’abri calme des ifs et des blancs mausolées ?
 

Sans doute avez-vous cru mélancoliquement,

Dans les alléluias des campanules bleues,

Entendre le tocsin du Dernier Jugement ?
 

Ou bien les vers de terre et les larves livides

S’arrachant les lambeaux de votre sein verdi

Chassent-ils le sommeil de vos orbites vides ?
 

Retournez, retournez aux sépulcres bénits,

Sous la croix de bois noir où votre nom s’efface.

J’irai dévotement semer sur vos granits
 

Que le fauve lichen a souillés de sa lèpre

Le myrte symbolique et les grands lys d’argent ;

Et, par les soirs, quand sonnera l’heure de vêpres,
 

Les chanoines béats, devant les grands missels

Ne vous oublieront plus dans les oraisons lentes…

Passez votre chemin, pauvres âmes dolentes !
 
 

_____

 
 

(Octave Béliard, in La Trêve-Dieu, revue d’Art et de Littérature [Le Havre], première année, n° 2, février 1897 ; Mikhail Konstantinovich Klodt, « Ivan le Terrible visité par les fantômes de ses victimes, » plume et encre sur papier)

 
 

 

CONTES NOIRS

 

_____

 

L’AÏEULE

 
 

À l’ami et poète H. MÉRIOT.

 
 

Et, à la lueur calme des cires, j’aperçus l’aïeule blanche entre les plis du drap blanc. La chambre dormait. Parfois, des ombres noires agenouillées, un sanglot montait, mêlé aux tintinnabules des chapelets égrenés. Des draperies étaient jetées sur les glaces, et il régnait, dans ce silence, quelque chose de sacré, comme dans un temple.

Sur la table de nuit, aussi couverte d’étoffes blanches, un vieux christ familial étendait ses deux bras d’ivoire jauni, avec un rictus entre ses lèvres maculées. Les vieilles dévotieuses, en entrant, donnaient un salut à cette icône du désespoir, et, avec la branche de myrrhe, laissaient tomber quelques larmes d’eau lustrale sur l’Apparence humaine qui gisait là.

Je regardais. Mes yeux secs étaient rivés au cadavre. Entre les tuyaux du bonnet, sa belle vieille tête souriait. Des mèches blanches, comme des ondes d’argent, brillaient à l’entour. J’eus la sensation subite d’un regard fixé sur moi à travers le treillis des cils, et je frissonnai d’une terreur religieuse. Un instant suffit à me persuader que les paupières bleuâtres étaient bien closes.

Pauvres yeux qui furent bleus, comme le lin en fleur, dont les octante et trois ans sonnés n’avaient pas terni l’eau lumineuse !

Elle avait été belle ; belle, elle était encore, malgré son grand âge. Les cheveux jadis noirs, qui, peu à peu, avaient pris l’éclat métallique des filigranes d’argent, avaient été l’objet d’un culte. Et sa bouche, sa pauvre bouche de paralytique, rieuse pourtant, montrait encore, à quelques jours de là, ses trente-deux merveilles d’ivoire !

La mort, comme la vieillesse, avait respecté tout cela. Même, elle avait apporté comme un regain de printemps, effaçant les rides, pâlissant les taches : la peau de la morte était douce comme celle d’une jeune vierge.

On avait mis un chapelet de buis entre ses mains jointes, et, d’instant en instant, il semblait qu’elle en laissât échapper un grain, en murmurant du bout de ses lèvres violettes, des Ave Maria d’outre-tombe.

« Elle n’est pas morte ! » m’écriai-je.

Quelques têtes se retournèrent ; il y eut des sourires tristes.

L’aïeule continuait son chapelet sans fin…

Et il me vint l’idée que l’âme ne s’était pas enfuie et qu’elle frappait à la porte de cette bouche fermée. Je voyais l’absurdité d’un Éden rêvé par-delà les étoiles ; et les Esprits des Morts se révélaient à moi, voletant comme des génies de l’air, autour des rejetons aimés, inquiétant les chats dont les prunelles d’or vert suivent leurs bonds invisibles dans les espaces.

La morte parut faire un mouvement… Agacé, je me levai. Ma main passée sous ses reins sentit une sorte d’humidité chaude. Une vague odeur se répandait.

L’odeur s’accusa davantage, devint fétide. J’allai entrouvrir les volets et la fenêtre, et les exhalaisons de juin entrèrent. Alors, il se fit un combat entre les parfums du dehors et l’écœurante puanteur qui sortait de l’aïeule.

Bientôt le cou grossit, d’un bleu foncé. Des milliers de vies sortaient de cette mort. Les lèvres s’efforçaient instinctivement de retenir les sanies. À vue d’œil, le visage s’était mué. Le nez s’amincissait, les joues s’enflaient, une moue hideuse contractait la bouche dont le coin laissa tout à coup s’échapper un filet de porosité brunâtre. Ce n’était plus l’aïeule, c’était la boue humaine.

Au-dehors, il y avait de l’allégresse. Des oiseaux chantaient : la brise de Loire frémissait dans les rideaux du lit, faisant danser sur leurs plis les rayons d’un soleil clair. Les cierges jaunes juraient dans la splendeur du jour.

Et je pensais à tous les germes, à toutes les végétations que nourrirait sa chair. Son sang transformé allait devenir sève ; et tous ces êtres me seraient frères, en quelque sorte : moi, né de la vie, eux, nés de la mort ; mystérieux lien. Comment la nature ne parlerait-elle pas à l’âme, puisqu’en chaque brin d’herbe s’est glissé un atome de la substance des morts aimés ? C’est l’âme des choses, le secret des influences invisibles qui nous guident, dans tout ce qui nous entoure et que nous ne voyons même pas. Les crevasses des chênes sont des bouches amies ouvertes pour les baisers ; les bras des grands hêtres sont des index majestueux, avertisseurs des dangers. Les saules sont les pleurs absents ; les arbres à fruits les mamelles des aïeules, gonflées de lait. Et, puisque les végétaux, nourris des morts, nourrissent eux-mêmes les vivants, il n’est pas une voix de taureau dans le crépuscule, pas un chant d’oiseau sur le bord du nid, qui ne soit l’écho de la plainte ou de l’allégresse de ceux qui ne sont plus.

Ce sont les ombres qui font ululer la chouette dans les nuits tristes ; c’est le frôlement de leurs mains vaporeuses qui fait craquer les meubles pendant nos insomnies. Chaque bruit de la création est leur œuvre. Nos pensées, nos sentiments, nos affections leur appartiennent, car nous avons en nous de leur corps et de leur âme. Nous ne sommes que de petits enfants conduits par la main des Invisibles.
 

*

 

La chambre était vide. Seul avec la funèbre femme qui ensevelit, je m’abîmais dans mes réflexions. Des hommes entrèrent avec une boîte de chêne et de la sciure de bois. Prenant les coins humides du drap, où le corps vomissait la pourriture par la bouche descellée, ils placèrent cette chose sans nom sur son dernier lit, un oreiller sous la tête. Puis le couvercle s’abattit, les écrous crièrent, et on enleva le tout sur quatre épaules. La matière était partie… l’âme était toujours là…

Et, au moment même où j’écris, il y a derrière moi quelqu’un qui lit chaque trait de plume. Je sens son souffle sur ma nuque, et je frissonne malgré moi.
 
 

_____

 
 

(Octave Béliard, in La Trêve-Dieu, revue d’Art et de Littérature [Le Havre], première année, n° 4, avril 1897 ; « The Ghost Story, » gravure d’après Frederick Smallfield, parue dans The Graphic, 9 décembre 1878)

 
 

 

L’HORLOGE

 

_____

 
 

Cette horloge fut donnée à grand-mère le jour de son mariage, en 1820, si j’ai bonne mémoire. Ce ne sont pas là des choses d’hier. Sa marraine la lui apporta dans un char à bœufs. Une curieuse figure, cette marraine, paysanne cossue du Marais vendéen, plus ou moins accointée avec la petite gentilhommerie du pays dont elle partageait les aspirations et les regrets, comme elle en avait partagé l’infortune. Pendant la Révolution, cette grande fille, qui s’était battue comme un homme, avait trouvé dans sa laideur la meilleure arme défensive, et les Infernaux, peu soucieux d’attaquer une vertu si bien gardée, s’étaient contentés de l’enterrer vive, jusqu’au cou. L’héroïne villageoise s’était exhumée seule, je ne sais trop comment, en secouant les épaules, grattant la terre marécageuse avec ses ongles et arrachant ses jambes comme des navets. Depuis lors, une légende s’était faite autour d’elle. On disait que son martyre lui avait valu les bonnes grâces de l’Invisible ; du reste, elle avait des secrets pour guérir les entorses, calmer la cuisson des brûlures et arrêter les saignements de nez, ce qui accréditait les racontars. En donnant à grand-mère la belle horloge de bois peint, elle lui dit : « Fillette, je te donne une amie, une confidente. Si tu la comprends bien, elle te comprendra. Les choses, vois-tu, ont une petite âme fluette et craintive qui s’éveille dans le silence quand on ne la brusque pas. »

Et, de fait, dès que ce meuble bavard fut installé chez grand-mère, entre deux grandes armoires sculptées, grand-mère ne cessa point de l’interroger, et il ne manqua jamais de répondre. L’horloge disait l’heure, l’heure du lever et du coucher, l’heure du repas, l’heure de la messe, l’heure du travail et l’heure d’amour. Mais ce n’était rien que cela ; elle avait un petit cœur métallique qui battait régulièrement, tandis que, par un trou rond, on voyait se promener le balancier comme une prunelle jaune qui regarderait en souriant. Cette palpitation de vie était paisible : l’horloge avait une âme philosophe. Suivant les interrogations de grand-mère, elle lui disait d’une même voix qu’il faut se hâter, que le temps court, ou bien elle lui enseignait la modération.

Grand-père était marin. Que d’heures d’attente durant les longues traversées ! Mais le balancier disait que tout arrive, qu’il faut de la patience. Et grand-mère fut patiente ; pour la désennuyer, l’horloge lui racontait des histoires pendant qu’elle tricotait pour l’absent. N’avez-vous pas remarqué que le bruit le plus monotone, quand on s’y laisse bercer, prend un petit air de chanson ? C’est peut-être bien pour cela que grand-mère savait tant de chansons qui, toutes, se ressemblaient, et qui nous faisaient dormir quand nous étions petits. Pour cela encore que nous l’avons connue méditative, aimant la solitude et le tricot ; pour cela qu’elle mourut si vieille, ayant vécu d’une vie modérée et calme, rythmée également par les battements de l’horloge, sans secousses et sans heurts.

Quand grand-mère eut des fils, l’horloge carillonna de joie ; elle berça les poupons de son tic-tac ; elle tinta des glas, hélas !… Mais sa voix, lorsqu’elle riait ou lorsqu’elle pleurait, gardait la même tonalité douce et rêveuse ; et, comme elle avait apaisé les joies trop bruyantes, elle consola les deuils amers.

En mesurant le temps, ne donnait-elle pas l’idée de l’éternité, devant laquelle tout est si peu de chose ?

À force de vivre ensemble, grand-mère et l’horloge arrivaient presque à s’identifier. Indubitablement, elles s’aimaient. Moi, j’aimais aussi le vieux meuble, comme j’aimais grand-mère, et la paix tranquille du foyer trouvait en eux deux symboles vivants. Quand je m’endormais, grand-mère mettait ma main dans sa vieille main et c’était assez pour que j’eusse confiance, car n’avait-elle pas toujours existé et n’existerait-elle pas toujours comme une divinité maternelle ? Et lorsque je sursautais, la nuit, en proie au cauchemar, j’entendais le tic-tac, toujours si égal, qui me rassurait. J’étais bien sûr qui ni les voleurs ni les fantômes n’étaient venus. Autrement, l’horloge aurait-elle été si calme ? Cette gardienne du foyer n’aurait-elle pas averti ? Ou bien les intrus n’auraient-ils pas commencé par arrêter en elle le souffle de la vie ?

Je me croyais moins de la famille que cette ancienne habituée du lieu, qui était là bien avant moi, et je lui portais du respect. Ah ! quand je l’ai connue, elle n’était plus belle comme autrefois ! Sa peinture s’était écaillée et noircie. Les petits amours en cuivre qui jouaient avec des fleurs au-dessus du cadran étaient tout poudrés d’oxyde bleuâtre. Avant de chanter l’heure, la vieille carcasse semblait chercher loin sa respiration, avec un bruit de chaînes rouillées semblable au râle d’un asthmatique. Et le timbre résonnait mal, comme un chaudron fêlé. Même la prunelle jaune s’était ternie et ne regardait plus que vaguement. Ma foi ! c’était tout comme grand-mère qui ne voyait plus guère, qui parlait en chevrotant et qui se tassait dans son fauteuil. La ressemblance s’affirmait de plus en plus. Au fait, elles n’avaient peut-être qu’une âme pour elles deux, et cette âme s’évaporait déjà vers des contrées inconnues.

Un vilain jour (j’étais alors bien grand et ce souvenir ne date pas de loin), on entendit du bruit dans la caisse de l’horloge. La prunelle jaune avait disparu. Sans doute, la lente usure du temps avait rongé les articulations du balancier. Maintenant, le trou rond où ce petit œil vif avait brillé n’était plus qu’un trou noir et vide, et un silence planait ; un silence extraordinaire que nous entendîmes avec angoisse, parce qu’une voix connue depuis toujours, la voix même de la maison, s’était tue. Alors, nous comprîmes que grand-mère était morte, et nous nous tournâmes vers son lit pour la pleurer et l’ensevelir.

Depuis, l’horloge se tait dans son coin, et, par la lunette du balancier, on la voit se remplir de toiles d’araignée. C’est comme une morte vénérée qu’on garde précieusement, et, à l’avoir là, je reste persuadé que grand-mère n’est pas tout entière au cimetière. Une fois, il m’est venu l’idée d’ouvrir la caisse de sapin pour la nettoyer. Et je n’ai pas osé. Qui sait ce qui dort là, derrière ? Cette boîte a l’air d’un long sarcophage. Peut-être y trouverais-je un fantôme ressemblant à grand-mère, qui me reprocherait de ne pas le laisser dormir…
 
 

_____

 
 

(Octave Béliard, « Nouvelles, » in Le Soleil, trente-cinquième année, n° 98, mardi 7 avril 1908 ; Pierre-Louis Dumesnil (le jeune), « Servante habillant des enfants » [détail], huile sur toile, c. 1750)