L’abbé Jeanselme, président de la Société archéologique du département, avait traité, ce pluvieux jour d’automne, son vieil ami M. Alexandre Divol, de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.

Il avait découvert près de la pinède des Beaumes toute une cité romaine, avec des colonnes brisées, des autels, des murs où se lisaient des enseignes, et l’Institut avait envoyé M. Alexandre Divol, le plus illustre de ses membres.

Le savant, étant un ami d’enfance du bon curé, était descendu chez lui, et ils achevaient de déjeuner dans la rustique salle à manger du presbytère.

Ils s’étaient mis à table un peu tard, car ils n’avaient pu résister au désir d’aller visiter la ville exhumée, et Marthon, la gouvernante, avait craint un moment pour les perdreaux dont le vent emportait les plumes au-dessus du jardin.

Puis, durant le repas, ils avaient remué tous leurs souvenirs, et le vieux prêtre, avec ses boucles d’argent sur le col de sa soutane neuve, et l’académicien, avec ses longs et fins cheveux blancs tombant sur les épaules luisantes de sa jaquette d’alpaga, formaient un beau groupe vénérable dans la petite salle où brillait, malgré la saison encore tiède, un feu de bois qui s’éteignait doucement.

Par les fenêtres ouvertes, on apercevait le jardin mouillé et jaune.

Les feuilles rouges de la treille frappaient sans bruit contre les carreaux, et, près du puits, trois lauriers touffus, noirs et solides comme des arbres de bronze, élevaient un arc de triomphe au-dessus de la margelle.

Entre les bancs du portail, on apercevait parfois un mendiant dont le chapeau pelé avait la teinte des coteaux argileux ; des enfants qui allaient à l’école ; un attelage ; des groupes qui gagnaient les champs.

Les deux amis s’étaient réjouis un moment, comme des collégiens, des erreurs grossières d’un archéologue allemand, herr Doctor Wilfried Morster, à propos d’une inscription interprétée à contresens, et maintenant, ayant bu après l’avoir chauffé dans leur main un petit verre de vieux marc, ils regardaient la route d’un air distrait.

Le visage rosé de l’académicien s’était légèrement empourpré. Il avoua que le vin de la cure était généreux, et qu’il buvait depuis dix ans de l’eau minérale ou de l’eau claire ; puis, son cognac avalé, il prit sa canne à bec de corbin et demanda à son hôte la permission d’aller faire un tour.

L’abbé Jeanselme, qui avait un enterrement à quatre heures, ne pouvant l’accompagner, M. Alexandre Divol sortit sur la route.

Les paysans regardaient ce vieillard dont les beaux cheveux s’échappaient d’un feutre à grands bords et dont la jaquette était fleurie au revers d’une rosette rouge, large comme un bouton de rose.

Ils le saluaient craintivement, avec respect.

Décidément, le vin du presbytère était généreux, comme il le disait tantôt à son vieil ami, et lui, Alexandre Divol, eût été presque incapable de distinguer entre un casque fraîchement exhumé d’une ruine et un de ces morions fabriqués par des armuriers modernes pour les panoplies d’amateurs peu scrupuleux.

Le savant put cependant interpréter le sens d’une inscription gravée sur le fût d’un platane : deux initiales au-dessus d’un cœur dessiné par un couple qui se souciait fort peu de l’exactitude anatomique.

Il évoqua un beau soir de son adolescence, un pur visage de jeune fille sous un chapeau de bergère, et un arbre pareil à celui-là, un grand platane droit dont l’écorce était tendre à la lame de son canif…

Mais que diable allait-il chercher là ?…
 
 

 

Le ciel était d’un bleu suave, d’un bleu clair pommelé par endroits de petites nuées semblables à ces empreintes que laisse sur le sable la mer qui se retire, calmée.

Sur un flocon blanc comme la neige, à l’horizon, il crut voir une belle forme assise, les jambes pendantes ; puis le nuage se changea sous le vent en une couronne qui devint à son tour une cigogne dont les ailes s’effilochèrent lentement.

Pareil à ces voyageurs qui, arrivés sur une cime, aiment à se retourner pour apercevoir le chemin parcouru, il s’arrêta, ôta son chapeau, s’épongea le front.

Au loin, le presbytère disparaissait derrière les arbres, et un peu de fumée, s’élevant des massifs, indiquait seule la cheminée de la maison amie.

Il tira son mouchoir qu’il posa soigneusement avant de s’asseoir sur une pierre plate, au-dessous d’un pin, et il examina la terre autour de lui.

Il pensa alors, dans son âme naïve de vieux savant, que l’homme ne connaît rien de ce qui l’entoure, et il contempla les infiniment petits qui s’agitaient au ras du sol.

Des fourmis traînaient des pailles plus grosses qu’elles ; le cadavre sec et creux d’une cigale reposait entre quelques brins d’herbe ; un coléoptère, sur le dos, ramait en vain de toutes ses pattes.

Du bout de sa canne, il retourna l’insecte et le regarda s’enfuir sous un caillou.

Un faucheur passa, haut perché, comme un berger des Landes sur ses échasses ; une perle d’eau tomba dans le calice d’une fleurette dont il ignorait le nom.

Il élargit le cercle de ses observations, et c’est alors qu’il aperçut une chose extraordinaire.

À côté d’un buisson de myrte, un être étrange était debout.

Il se frotta les yeux. Il ne rêvait pas cependant… C’était bien un petit corps noir et luisant qui semblait vêtu de cuir.

Les yeux blancs et ronds étaient immobiles et l’être tirait irrespectueusement un bout de langue d’un rouge déteint.

Il s’appuyait sur un gros champignon et la terre était remuée autour de lui.

D’antiques légendes traversèrent l’imagination du bon savant.

Il pensa à ces nains qui vivent en des palais souterrains et qui viendront chasser les derniers hommes comme ceux-ci chassèrent les géants.

Ce devait être un de ces petits compagnons sorti trop tôt et tué par l’orage.

Inquiet, il se leva et, avec mille précautions, il prit l’être mystérieux dans ses bras. Il regagnait la cure lorsqu’une fillette courut derrière lui, en pleurnichant : « Ma poupée !… je veux ma poupée !… »

L’illustre savant eut un sourire ineffable en rendant le grossier jouet à l’enfant, et il murmura, s’en retournant, les yeux fixés au ciel pommelé : « Ce vin du presbytère était trop généreux… Une poupée !… Où donc avais-je la tête, et que dirait l’Académie des Inscriptions si elle apprenait cela ?… »
 
 

 

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(Léo Larguier, « Contes de l’Éclair, » in L’ Éclair, journal de Paris, quotidien, politique, littéraire, absolument indépendant, vingt-sixième année, n° 9083, jeudi 9 octobre 1913 ; Hans Bellmer, « Die Puppe [La Poupée], » photographies argentiques, 1934-1935)