À la mémoire d’oncle Joe, Joseph Altairac, Archéologue des Temps futurs et Savanturier incomparable, qui nous a quittés prématurément.

 
 

Jusqu’à présent, nous ne connaissions ce petit classique dystopique d’E. M. Forster qu’à travers la traduction qu’en avait donnée Laurie Duhamel [Vierzon : L’Échappée, collection « Le Pas de côté, » 2014] ; « La Porte ouverte » est heureuse de mettre en ligne aujourd’hui ce qui constitue, à notre connaissance, la première traduction française de The Machine Stops, parue dans la revue internationale Écho en 1951.
 

MONSIEUR N

 
 

 

1. L’AÉRONEF

 
 

Imaginez, si vous le pouvez, une cellule hexagonale comme celle de l’abeille, qui n’est éclairée ni par une fenêtre ni par une lampe et qui, cependant, est emplie d’une douce lueur rayonnante ; qui ne présente aucune ouverture d’aération et où l’air cependant y est frais. Nul instrument de musique n’est visible et, pourtant, au moment où commence ma méditation, la petite chambre vibre de sons mélodieux. Un fauteuil en occupe le centre, tout à côté d’un pupitre de lecture ; c’est là tout son ameublement.

Assise dans ce fauteuil, une masse de chair emmaillotée, une femme d’environ un mètre cinquante de haut, dont le visage a la pâleur du champignon. Et cette cellule est la sienne.

Une sonnette électrique résonne.

La femme presse un bouton ; la musique cesse.

« Il faut sans doute que je voie qui m’appelle, » pense-t-elle et elle fait manœuvrer son fauteuil, lequel, comme la musique, est actionné par un mécanisme. Il roule à travers la chambre où la sonnette importune n’a cessé de résonner.

« Qui appelle ? » dit la femme d’un ton de mauvaise humeur, car elle a été dérangée plusieurs fois depuis le début de l’émission musicale.

Elle connaît des milliers de gens, car les relations humaines ont fait, sous certains rapports, des progrès énormes.

L’oreille à l’appareil récepteur, son visage pâle se plisse soudain de rides souriantes :

« Entendu ! Parlons ; je vais m’isoler. Je pense que rien d’important ne surviendra d’ici quelques instants. Je puis donc t’accorder cinq bonnes minutes, Kuno. Ensuite, je dois diffuser ma conférence sur la musique durant l’ère australienne. »

Ce disant, elle toucha le bouton isolateur de façon que nulle autre personne ne puisse lui parler, toucha ensuite le bouton générateur de la lumière, et la cellule fut plongée dans l’obscurité.

« Allons, vite, dit-elle, de nouveau irritée. Vite, Kuno ; je suis ici dans le noir à perdre un temps précieux. »

Quinze bonnes secondes s’écoulèrent avant que le disque qu’elle tenait de ses deux mains ne se mît à luire. Une lueur bleue le traversa qui s’assombrit jusqu’au violet, et bientôt elle put voir l’image de son fils qui vivait aux antipodes.

« Kuno, comme tu es lent ! »

Le jeune homme sourit gravement.

« Je suis sûre que tu adores lambiner !

– Je t’ai déjà appelée, mère, mais tu étais occupée ou isolée. J’ai quelque chose de spécial à te dire.

– Qu’est-ce donc, mon chéri ? Dis vite. Pourquoi ne m’avoir pas envoyé un pneumatique ?

– Parce que je préfère te le dire de vive voix. Je désire…

– Eh bien ?

– Je désire que tu viennes me voir. »

Vashti observa le visage de son fils dans le disque bleu.

« Mais je te vois ! s’exclama-t-elle. Que veux-tu de mieux ?

– Je veux te voir autrement qu’à travers la Machine, dit Kuno. Je veux te parler, mais non à travers cette assommante Machine !

– Oh ! Chut ! dit la mère, vaguement choquée. Tu ne dois rien dire contre la Machine.

– Et pourquoi pas ?

– Cela ne se fait pas.

– Tu parles comme si un dieu avait fait la Machine, cria le jeune homme. Je suis sûr que tu lui fais des prières lorsque tu es malheureuse. N’oublie pas, mère, que des hommes l’ont faite. Des grands hommes, mais simplement des hommes. La Machine est remarquable, mais elle n’est pas tout ! Je vois une image qui te ressemble, mais ce n’est pas toi que je vois. J’entends quelque chose qui ressemble à ta voix dans cet appareil, mais je ne t’entends pas vraiment. C’est pourquoi je veux que tu viennes vers moi. Viens. Rends-moi visite, que nous puissions nous voir face à face et parler des espoirs qui sont en mon esprit. »

Vashti expliqua qu’elle n’avait guère le temps de lui rendre visite.

« Pour voler jusqu’ici, l’aéronef ne prend que deux jours.

– Je déteste l’aéronef.

– Pourquoi ?

– Je déteste voir l’horrible terre brune, la mer et les étoiles, lorsqu’il fait nuit. Et puis, je ne peux pas penser en aéronef.

– Moi, je n’ai d’idées nulle part ailleurs.

– Quel genre d’idées l’air peut-il te donner ? »

Kuno réfléchit un instant.

« N’as-tu jamais vu les quatre grandes étoiles qui forment un rectangle, trois autres plus rapprochées au milieu du rectangle et trois autres enfin qui semblent suspendues à celles du centre ?

– Non, jamais. Je déteste les étoiles. Mais, dis-tu, elles t’ont inspiré une idée ? C’est intéressant cela ; raconte…

– J’ai eu l’idée qu’elles représentaient un homme…

– Je ne comprends pas.

– Les quatre étoiles sont les épaules et les genoux de l’homme ; les trois en son milieu, la ceinture que les hommes portaient autrefois, et les trois autres suspendues ressemblent à une épée.

– Une épée ?

– Les hommes portaient des épées pour tuer les animaux ou d’autres hommes.

– Ton idée ne me semble pas très bonne, mais elle est originale. Quand l’as-tu eue pour la première fois ?

– En aéronef… »

Il s’interrompit et Vashti eut l’impression qu’une tristesse s’épandait sur le visage de Kuno. Elle n’en était pas très sûre, car la Machine ne transmettait pas les nuances d’expression. Elle ne donnait qu’une idée générale des gens, « une idée suffisante pour toutes fins pratiques, » pensa Vashti. La fraîcheur impondérable qu’un philosophe discrédité avait déclaré être l’essence même de l’échange de relations était, avec juste raison, ignorée par la Machine, tout comme l’impondérable velouté du raisin par les fabricants de fruits artificiels. Un quelque chose d’ « assez bon » était depuis longtemps accepté par notre race.

« À vrai dire, poursuivit Kuno, je désire revoir ces étoiles. Elles sont étranges et je veux les voir, non de l’aéronef, mais de la surface de la terre, comme les virent nos ancêtres voilà des milliers d’années. Je veux visiter la surface de la terre. »

Vashti fut de nouveau choquée.

« Mère, viens me voir. Toi seule peux m’expliquer ce qu’il y a de mal à vouloir visiter la surface de la terre.

– Aucun mal, répondit-elle, maîtrisant son trouble, mais aucun avantage non plus. La surface de la terre n’est que poussière et boue ; rien n’y vit plus et il te faudrait un masque respiratoire, sans quoi le froid de l’atmosphère extérieure te tuerait. On y meurt dès qu’on s’y expose.

– Je le sais. Je prendrai toutes précautions.

– De plus…

– Oui ? »

Elle réfléchit, choisit ses mots avec soin. Son fils avait un caractère étrange et elle souhaitait le dissuader d’entreprendre l’expédition.

« … Cela serait contraire à l’esprit de notre époque, affirma-t-elle.

– Est-ce à dire, contraire à la Machine ?

– Dans un sens, mais… »

L’image sur le disque s’atténuait.

« Kuno ! »

Il s’était isolé.

Durant un instant, Vashti eut une impression de solitude. Puis elle donna de la lumière et, à la vue de sa chambre inondée d’une douce clarté, constellée de boutons électriques, elle se sentit rassérénée.

Il y avait des commutateurs et des interrupteurs partout autour d’elle ; des boutons pour la nourriture, la musique et les vêtements ; le bouton du bain chaud qu’il suffisait de presser pour déclencher l’élévation, au milieu du plancher, de la baignoire, imitation de marbre rose, emplie jusqu’au bord d’un liquide chaud et désodorisant ; celui du bain froid, celui de la littérature et, bien entendu, tous ceux grâce auxquels elle communiquait avec ses amis. La chambre, bien qu’elle ne contînt rien, la mettait en contact avec tout ce qui l’intéressait au monde.

Vashti pressa l’interrupteur d’isolation et tout ce qui s’était accumulé au cours des trois dernières minutes sembla s’abattre sur elle. La cellule s’emplit de sonneries, d’appels et de tubes acoustiques. Qu’y avait-il de nouveau dans l’alimentation ? Quels produits recommandait-elle ? Avait-elle eu quelque idée nouvelle dernièrement ? Pouvait-on lui communiquer celles qu’on avait eues ? Irait-elle visiter les pouponnières communales sous peu ?… et quel jour du mois prochain était-elle libre ?

À la plupart de ces questions, elle répondit avec irritation, qualité qui allait croissant dans cette ère d’accélération. Elle déclara que les nouveaux produits alimentaires étaient horribles ; qu’elle ne pourrait rendre visite aux pouponnières, tenue qu’elle était par des invitations et des engagements antérieurs ; qu’elle n’avait aucune idée nouvelle, mais qu’on venait de lui en soumettre une : quatre étoiles formant un rectangle, trois en son centre étaient l’image de l’homme. Elle avait des doutes sérieux quant à la valeur de cette idée. Puis elle pressa l’interrupteur, se débarrassa de ses correspondants, car l’heure était venue de sa causerie sur la musique australienne.

Le système grossier des réunions publiques avait été abandonné depuis longtemps ; ni Vashti ni son auditoire ne quittaient leurs cellules respectives. Elle parlait de son fauteuil tandis que, chacun dans le sien, ses auditeurs l’entendaient et la voyaient à peu près bien. Elle débuta par un compte rendu humoristique de la musique de l’ère prémongolienne et décrivit la révolution de la chanson qui suivit la conquête de la Chine. Aussi lointaines et primitives semblaient être les méthodes de I-San-So et celles de l’école brisbane, elle avait l’impression que leur étude pouvait être profitable aux musiciens modernes, car elles avaient une certaine fraîcheur et contenaient des idées.

Sa causerie, qui dura dix minutes, fut bien accueillie. Lorsqu’elle eut fini de parler, elle et une grande partie de ses auditeurs en écoutèrent une autre sur la mer. Le conférencier, muni d’un appareil respiratoire, l’avait visitée récemment ; il y avait également sur ce sujet des idées à recueillir.

Vashti prit ensuite quelque nourriture, parla à un grand nombre de ses amis, prit un bain, parla encore et, finalement, commanda son lit. Celui-ci n’était guère à son goût : il était trop grand. Elle eût aimé avoir un tout petit lit, mais se plaindre était inutile. Dans le monde entier, les lits étaient tous de même grandeur et la production d’un lit différent eût entraîné de sérieuses modifications à la Machine. Elle s’isola donc de nouveau, ce qui était indispensable, car ni le jour ni la nuit n’existaient dans ce monde souterrain, et se remémora tout ce qui était survenu depuis la dernière fois qu’elle avait commandé son lit. Des idées ? Presque pas. Des événements ? L’invitation de Kuno en était-il un ?

Auprès d’elle, sur le petit pupitre, était une survivance de l’ère de l’encombrement : un livre. Mais celui-ci était le Livre de la Machine. Il contenait les directives pour faire face à toutes les éventualités possibles. Avait-elle chaud ou froid, souffrait-elle de dyspepsie, avait-elle de la peine à trouver un mot ? Elle ouvrait le Livre qui lui indiquait le bouton à presser. Il était publié par le Comité central et, suivant une coutume établie, était richement relié.

Assise dans son lit, Vashti le prit avec révérence. Elle jeta un regard autour d’elle dans la chambre lumineuse comme si elle craignait d’être observée, puis, mi-honteuse, mi-heureuse, elle murmura : « Ô Machine ! Ô Machine ! » et porta le volume à ses lèvres. Trois fois elle le baisa, trois fois elle inclina la tête et trois fois ressentit l’envahissement du délire de la soumission. Ce rite accompli, elle chercha la page 1367 où se trouvaient les horaires des aéronefs reliant l’île de l’hémisphère sud, sous le sol de laquelle elle vivait, à celle de l’hémisphère nord, sous laquelle vivait son fils.

Elle pensa : « Je n’ai vraiment pas le temps ! » fit l’obscurité dans la cellule et s’endormit.

Elle s’éveilla et donna de la lumière, mangea, échangea quelques idées avec ses amis, écouta de la musique, des causeries, puis, de nouveau, plongea sa chambre dans l’obscurité et dormit.

Au-dessus, au-dessous d’elle, la Machine bourdonnait éternellement ; elle n’entendait pas ce bruit régulier puisqu’elle l’avait eu dans les oreilles dès sa naissance. La terre qui la portait suivait sa course dans l’espace, à travers le silence, l’exposait soit au soleil invisible, soit aux étoiles non moins invisibles.

Vashti s’éveilla, donna de la lumière.

« Kuno !

– Je ne te parlerai pas, répondit-il, jusqu’à ce que tu viennes me voir.

– Es-tu allé à la surface de la terre depuis notre conversation ? »

L’image de Kuno avait disparu.

De nouveau, elle consulta le Livre. Elle s’énervait et, palpitante, s’appuya au dossier du fauteuil. (Imaginez cette femme sans dents ni cheveux.) Bientôt, elle dirigea son siège vers le mur et pressa un bouton peu familier. Le mur glissa lentement. Par l’ouverture béante, elle vit un tunnel. Il décrivait une légère courbe, si bien que son but n’était pas visible. Si elle décidait d’aller voir son fils, là était le point de départ du voyage.

Elle connaissait naturellement le système des communications. Il n’y avait rien de mystérieux. Elle commanderait un véhicule qui l’emporterait par le tunnel jusqu’à l’ascenseur, lequel communiquait directement avec l’aéroport. Ce système avait été en usage depuis des siècles, longtemps même avant l’établissement universel de la Machine. Et elle avait étudié cette civilisation qui avait directement précédé la sienne, la civilisation qui, ayant confondu les fonctions du système, avait conduit les gens vers les choses au lieu d’amener les choses aux gens. Drôle d’époque, vraiment, où les hommes recherchaient un changement d’air au lieu de changer l’air de leur chambre ! Et cependant, elle avait peur de ce tunnel qu’elle n’avait pas revu depuis la naissance de son dernier enfant. Cette courbe, par exemple, ne lui semblait pas telle qu’elle se la rappelait ; cette lumière n’était pas aussi brillante que l’avait suggéré un certain conférencier. Vashti, soudain aux prises avec les terreurs de l’épreuve directe, se retira dans sa chambre et le mur se referma.

« Kuno, je ne puis aller te voir ; je ne me sens pas bien. »

Aussitôt, un appareil énorme émergea du plafond, tomba sur elle ; un thermomètre s’inséra entre ses lèvres, un stéthoscope se posa automatiquement sur son cœur. Tandis qu’elle demeurait impuissante, des compresses froides s’appliquaient à son front.

Kuno avait tout simplement prévenu son médecin.

Ainsi, les passions humaines au petit bonheur se heurtaient à la Machine. Vashti absorba le remède projeté dans sa bouche et l’appareil médical remonta et disparut à travers le plafond.

La voix de Kuno retentit, demandant des nouvelles.

« Je vais mieux. »

Puis sur un ton irrité :

« Pourquoi ne viens-tu pas plutôt vers moi ?

– Parce que je ne puis quitter l’endroit où je suis.

– Pourquoi ?

– Parce que, à tout instant, quelque chose de formidable peut survenir.

– Es-tu monté à la surface de la terre ?

– Pas encore.

– Alors, que se passe-t-il ?

– Je ne te le dirai pas dans la Machine. »

Vashti reprit son existence coutumière.

Mais elle pensa à Kuno, à sa naissance, à son départ pour la pouponnière communale, à sa seule visite là-bas, à celles qu’il lui faisait et qui cessèrent lorsque la Machine lui eut assigné une cellule à l’autre extrémité de la terre.

« Les devoirs des parents, disait le Livre de la Machine, cessent au moment de la naissance. P. 422327483. »

C’était vrai. Mais il y avait eu quelque chose de spécial chez Kuno – en vérité, chez tous ses enfants – et après tout, s’il le désirait tellement, elle entreprendrait bravement le voyage. Ce « quelque chose de formidable qui pouvait survenir… » Que voulait-il dire ? Une idée stupide de jeune, sans doute, mais il lui fallait aller voir.

De nouveau, Vashti pressa le bouton peu familier ; de nouveau, le mur s’écarta et découvrit le tunnel recourbé dont l’autre extrémité n’était pas visible. Serrant le Livre sur son cœur, elle se leva, avança en titubant vers l’entrée et commanda le véhicule. Sa chambre se referma derrière elle : le voyage vers l’hémisphère nord avait commencé.
 
 

 

Tout était parfaitement aisé. Le véhicule approcha ; elle y trouva un fauteuil exactement pareil au sien. Quand elle donna le signal, il s’arrêta. Elle entra à pas mal assurés dans l’ascenseur. Un autre passager s’y trouvait, le premier être humain qu’elle ait vu face à face depuis des mois. Peu de gens voyageaient en ces jours où, grâce aux progrès de la science, la terre était partout exactement la même. Les rapides échanges, desquels la civilisation précédente avait tant espéré, avaient abouti à un renversement complet de la civilisation. Pourquoi aller à Pékin qui était tellement semblable à Shrewsbury ? Les hommes d’aujourd’hui ne bougeaient presque plus ; leur seule activité résidait dans leur cerveau.

L’aéronef était une relique de l’ère ancienne. On l’avait conservé, ce qui était plus simple que de le supprimer ou de le réduire, mais il dépassait de beaucoup maintenant les besoins de la population. L’un après l’autre, les aéronefs s’élevaient des vomitoires de Rye ou de Christchurch, (j’ai conservé les noms antiques), fendaient le ciel encombré et arrivaient aux débarcadères du sud… vides. La mise au point du système était si précise, indépendante de la météorologie, que le ciel, calme ou nuageux, ressemblait à un vaste kaléidoscope où se reproduisaient les mêmes dessins. L’aéronef à bord duquel voyageait Vashti partait alternativement au coucher, puis au lever du soleil. Chaque fois qu’il passait au-dessus de Reims, il croisait celui qui faisait le service d’Helsingfors au Brésil, et lorsque, à chaque troisième voyage, il survolait les Alpes, l’aéronef venant de Palerme passait à l’arrière dans son sillage. Jour et nuit, vent ou tempête, marée ou tremblement de terre, rien n’entravait plus l’homme. Il avait harnaché Léviathan. Et la littérature d’autrefois, avec ses louanges et ses craintes de la Nature, sonnait faux comme le hochet fêlé d’un enfant.

Toutefois, lorsque Vashti vit les vastes flancs du vaisseau aérien ternis par l’exposition constante à l’air extérieur, elle sentit renaître son horreur de l’épreuve directe. Cet aéronef n’était pas tout à fait semblable à celui du cinématophote. Et puis il avait une odeur, ni forte ni désagréable, mais une odeur. Et, les yeux fermés, elle eût pu dire qu’elle se trouvait auprès d’une chose inconnue. Elle dut franchir à pied la courte distance de l’ascenseur à l’aéronef et s’exposer aux regards des autres passagers. L’homme qui la précédait laissa tomber son Livre. Rien de grave en soi, mais fort troublant pour tous. Dans les cellules, si le Livre tombait, une partie du plancher s’élevait automatiquement, mais la passerelle de l’aéronef n’était pas mécanisée à cet effet et le volume sacré gît là, immobile. Tout le monde s’arrêta. L’événement n’était pas prévu ; et l’homme, au lieu de ramasser sa propriété, se tâta les muscles du bras, ne comprenant pas ce qu’il lui arrivait.

Quelqu’un alors, exprimant directement sa crainte, dit : « Nous allons être en retard, » et toute la bande, Vashti piétinant les pages du Livre, monta à bord.

À l’intérieur, son anxiété redoubla : les arrangements étaient plutôt grossiers ; rien de moderne ne frappa ses yeux, et une hôtesse de l’air pourvoirait à ses besoins durant le voyage. Un tapis roulant conduisait d’un bout à l’autre de l’aéronef, mais il lui fallut faire quelques pas pour atteindre sa cabine. Là encore, Vashti fut déçue. Certaines cabines étaient meilleures que d’autres et cette hôtesse ne l’avait pas favorisée ! Des spasmes de rage la secouèrent, mais les soupapes de verre étaient closes : elle ne pouvait plus sortir. Elle vit, à l’extrémité du vestibule, l’ascenseur dans lequel elle avait pris place l’instant d’avant, qui montait et descendait régulièrement – vide. Sous ces corridors recouverts de céramiques vernissées étaient les cellules, rangées les unes au-dessous des autres jusqu’à des profondeurs considérables. Dans chacune d’elles, un être humain, dans son fauteuil, se nourrissait, dormait et produisait des idées. Tout au fond de cette ruche souterraine était sa propre chambre. Vashti frémit.

« Ô Machine ! Ô Machine ! » murmura-t-elle. Elle caressa le Livre et se sentit réconfortée.

Soudain, les murs du couloir semblèrent se fondre, comme dans les rêves ; l’ascenseur disparut ; le Livre tombé sur la passerelle glissa vers la gauche, disparut également. Les carrelages reluisants du tunnel devinrent une eau courante et rapide ; il y eut un léger choc et l’appareil, sortant à l’air libre, s’éleva au-dessus des eaux d’un océan des tropiques.

Il faisait nuit. Durant un moment, Vashti vit les contours de la côte de Sumatra soulignés par des vagues phosphorescentes, couronnés de phares qui balayaient la mer de leurs rayons devenus inutiles. Tout cela disparut aussi et seules les étoiles l’intéressèrent. Elles n’étaient pas immobiles, se balançaient, lointaines, au-dessus de sa tête, apparaissaient soit par un hublot soit par un autre, comme si l’univers, et non l’aéronef, donnait de la bande. Et, comme il arrive souvent par les nuits claires, elles semblaient apparaître tantôt lointaines, tantôt proches ; tantôt entassées les unes sur les autres dans le firmament infini, tantôt comme un voile cherchant à masquer cet infini : une voûte limitant à jamais les visions humaines. D’une façon ou de l’autre, elles lui parurent intolérables.

« Allons-nous voyager dans l’obscurité ? » demandèrent les passagers mécontents et l’hôtesse, prise en défaut, s’empressa de donner de la lumière et de baisser les stores de métal pliant.

Quand les aéronefs avaient été construits, le désir de voir les choses directement existait encore de par le monde. De là ce nombre extraordinaire de hublots et de fenêtres et le manque de confort qui s’ensuivait pour des gens civilisés et raffinés. Dans la cabine de Vashti, une fente du store laissait apercevoir une étoile et, après quelques heures d’un sommeil tourmenté, elle fut dérangée par une lueur inaccoutumée qui était l’aurore.

Aussi rapide que fût la course de l’aéronef vers l’ouest, la terre tournait vers l’est encore plus rapidement et ramena Vashti et ses compagnons vers le soleil. La science pouvait prolonger la nuit, mais si peu, et l’espoir entrevu d’arriver à neutraliser les révolutions diurnes de la terre avait échoué comme beaucoup d’autres, si possible encore plus vastes. « Aller aussi vite que le soleil, » ou même plus vite, avait été l’ambition de la civilisation précédente. Des aéroplanes de course, construits à cet effet, avaient atteint des vitesses phénoménales et avaient été pilotés par les hommes les plus capables de l’époque. Ils avaient tournoyé autour du globe, volant toujours vers l’ouest ; tournoyé sans répit tandis que l’humanité entière applaudissait. Mais en vain ! Le globe terrestre poursuivait vers l’est sa course rapide et régulière ; d’horribles accidents étaient survenus et le Comité de la Machine, de plus en plus important, avait déclaré cet effort illégal, indigne de la mécanique et passible de la peine de « privation de gîte. »

Des sans-gîte, il sera parlé plus tard.

Le Comité, aucun doute à cela, avait eu raison. Cependant, cet effort de lutte avec le soleil avait éveillé pour la dernière fois l’intérêt général de notre race pour les astres et, en vérité, pour toute autre chose. Pour la dernière fois, les hommes avaient été unis dans la pensée commune d’une puissance autre que celle exercée par la terre. Le soleil avait été vainqueur et, pourtant, c’était la fin de son ascendant spirituel. À l’aube, à midi, au crépuscule, les signes du zodiaque poursuivant leur course n’affectaient plus ni les cœurs ni les vies des hommes, et la science réfugiée sous terre se consacrait désormais à l’étude de problèmes qu’elle était sûre de résoudre.

Donc, lorsque Vashti découvrit que sa cabine était envahie par un rayon rose de lumière, elle fut ennuyée, chercha à ajuster le store qui échappa à ses doigts et s’éleva soudain. Elle vit à travers le châssis vitré de petits nuages roses dans un ciel bleu et, comme le soleil se levait, ses rayons d’or pénétrèrent directement dans la cabine, se jouèrent sur le mur comme une mer dorée. Cette lumière, tout comme les vagues, s’élevait, s’abaissait suivant les mouvements de l’aéronef et, comme la marée, montait implacablement. À moins qu’elle ne se protègeât, Vashti pensa que ces rayons fulgurants allaient bientôt la frapper au visage. Un spasme d’horreur la secoua et elle sonna l’hôtesse. Celle-ci fut également horrifiée, mais ne put rien faire. Il n’entrait pas dans ses attributions de réparer le store ; elle ne put que suggérer un changement de cabine auquel elle procéda aussitôt.

Les gens étaient exactement semblables les uns aux autres dans le monde entier ; cependant, cette hôtesse de l’air, sans doute à cause de ses fonctions exceptionnelles, était un peu différente du commun des mortels. Il lui fallait souvent s’adresser directement aux passagers et elle avait acquis des manières quelque peu rudes et originales. Lorsque Vashti, avec un cri de terreur, perdit l’équilibre, en voulant éviter les rayons du soleil, cette femme, pour la retenir, fit un geste de barbare : elle avança la main.

« Comment osez-vous ! s’exclama Vashti. Perdez-vous toute notion de la bienséance ? »

La femme, confuse, s’excusa de n’avoir pas laissé choir la passagère. Les gens ne se touchaient jamais, la coutume étant tombée en désuétude du fait de la Machine.

« Où sommes-nous à présent ? demanda Vashti avec hauteur.

– Au-dessus de l’Asie, répondit l’hôtesse, soucieuse de politesse.

– L’Asie ?

– Veuillez excuser mon parler vulgaire. J’ai l’habitude de mentionner les endroits que nous survolons par leur nom d’autrefois.

– Oh ! je me souviens. Les Mongols vinrent de l’Asie.

– Exactement au-dessous de nous, en plein air, s’élevait une ville appelée Simla.

– Avez-vous jamais entendu parler des Mongols et de l’école brisbane ?

– Non.

– Brisbane aussi était une ville en plein air.

– Ces montagnes, à droite… » Elle remonta le store métallique ; la chaîne centrale des monts Himalaya s’étalait à leurs yeux. « … furent appelées autrefois le « Toit du Monde. »

– Quel nom stupide !

– Vous devez vous rappeler que, bien avant le début de la civilisation, ces monts semblaient un mur impénétrable qui touchait aux étoiles. On supposait que les dieux seuls pouvaient exister sur leurs sommets. Quels progrès nous avons faits grâce à la Machine !

– Quels progrès nous avons faits grâce à la Machine, murmura Vashti.

– Quels progrès nous avons faits grâce à la Machine ! » répéta en un écho le passager qui avait laissé tomber le Livre et qui passait dans le couloir.

« Et cette matière blanche qu’on aperçoit entre les rocs ?

– J’en ai oublié le nom.

– Recouvrez la fenêtre. Ces montagnes ne me donnent pas d’idées. »

Le versant nord des monts Himalaya était dans l’ombre profonde ; sur les pentes indiennes, le soleil venait de se lever. À l’époque de la Littérature, les forêts en avaient été détruites afin de fournir de la pâte à papier, mais les cimes neigeuses apparaissaient dans toute leur splendeur et des nuages s’accrochaient encore sur les pointes de Kinchinjunga. Dans la plaine s’apercevaient les ruines de nombreuses cités ; des cours d’eau minuscules en contournaient les anciens murs et, sur leurs rives, se voyaient des vomitoires marquant l’emplacement des villes souterraines d’aujourd’hui. Au-dessus de tout cela, les vaisseaux aériens se hâtaient, se croisaient, s’entrecroisaient avec une incroyable sûreté, s’élevaient nonchalamment pour échapper aux perturbations atmosphériques et pour survoler le « Toit du Monde. »

« Nous avons certes fait des progrès grâce à la Machine ! » répéta l’hôtesse de l’air, et elle cacha les monts Himalaya en rabaissant le store métallique.

La journée s’écoulait péniblement. Chacun des passagers occupait sa cabine, évitant tout contact avec une véritable répulsion physique et souhaitait se retrouver bientôt sous terre. Ils étaient huit, des hommes jeunes pour la plupart, sortant des pépinières publiques pour aller occuper les cellules de ceux qui étaient morts dans diverses parties du monde. Celui qui avait laissé tomber le Livre retournait à sa propre chambre. Il avait été envoyé à Sumatra à seule fin de propager la race. Vashti seule voyageait de son propre gré.

Vers midi, elle jeta un nouveau regard sur la terre. L’aéronef survolait une nouvelle chaîne de montagnes, mais elle ne put voir grand-chose à cause des nuages : des masses de rocs noirâtres qui se fondaient en un gris indistinct. Les formes en étaient fantastiques : l’une d’elles lui rappela un homme prostré.

« Aucune idée dans tout cela, » dit-elle, et elle cacha les monts du Caucase derrière le store métallique.

Dans la soirée, nouveau coup d’œil. L’aéronef survolait une mer dorée où s’éparpillaient de nombreuses îles autour d’une presqu’île.

Elle répéta : « Aucune idée dans tout cela ! » et cacha la Grèce derrière le petit store.
 
 

2. L’APPAREIL DE CORRECTION

 
 

Un vestibule, un ascenseur, un train tubulaire, un quai, une porte à coulisse. Renversement exact de tous les gestes du départ, et Vashti arrivait à la cellule de son fils, réplique exacte de la sienne. Elle n’avait pas eu tort en déclarant que sa visite était inutile. Les boutons de commande, ceux de réglage, le pupitre de lecture avec le Livre, la température, l’atmosphère, l’éclairage, tout y était semblable. Et si Kuno lui-même, Kuno, chair de sa chair, était enfin près d’elle, quel avantage y avait-il à cela ? Elle était trop bien élevée pour même lui serrer la main.

En détournant les yeux, elle dit :

« Me voici. J’ai fait un voyage horrible et j’ai grandement retardé le développement de mon esprit. Cela en vaut-il la peine, Kuno ? Je suis sûre du contraire. Mon temps est trop précieux. Le soleil m’a presque touchée et j’ai rencontré les gens les plus grossiers. Je ne puis t’accorder que quelques minutes. Dis vite ce que tu as à dire, que je prenne au plus tôt le chemin du retour.

– J’ai été menacé « de privation de gîte, » dit Kuno.

Vashti le regarda en face.

« J’ai été menacé de privation de gîte et je ne pouvais te dire cela par la Machine. »

Cette peine extrême entraînait la mort. La victime, sans abri, exposée à l’air extérieur, ne peut survivre.

« J’ai pu aller à la surface de la terre depuis que je t’ai parlé. J’ai pu accomplir cette chose formidable et j’ai été découvert.

– Mais il est parfaitement légal d’aller à la surface de la terre, s’exclama Vashti, parfaitement mécanique aussi de la visiter. J’ai entendu dernièrement la causerie d’un homme sur la mer… Quelle objection y a-t-il à cela ? Il suffit de demander un appareil respiratoire et d’obtenir un permis de sortie. Ce n’est pas une chose courante chez les gens enclins aux études de l’esprit. Je t’ai prié moi-même de ne pas tenter l’expérience, mais il n’y a aucune objection légale à l’entreprendre.

– Je n’ai pas demandé de permis de sortie.

– Comment as-tu fait alors ?

– Je me suis moi-même frayé un nouveau passage.

– Frayé un nouveau passage ? » murmura la mère.

Pour elle, cette phrase ne voulait rien dire. Elle dut la répéter, puis s’écria :

« Mais c’est affreux, cela !

– Pourquoi ? »

Cette question brève la choqua outre mesure.

« Tu es donc toi aussi sur le point d’adorer la Machine, dit Kuno froidement. Tu considères irréligieux que j’aie pu me frayer un nouveau chemin de sortie. C’est exactement ce que le Comité a pensé lorsqu’il m’a menacé de « privation de gîte. »

À ces mots, Vashti se mit en colère.

« Je n’adore rien ! cria-t-elle. Je suis trop avancée pour cela. Et je ne t’accuse pas d’irréligion, puisque la religion n’existe plus. La crainte et la superstition qui existaient autrefois ont été détruites par la Machine. Tout ce que j’ai voulu dire est que se frayer un nouveau passage est… Mais, d’ailleurs, il ne peut y avoir de nouveau passage !

–  C’est ce que tout le monde pense.

– Sauf par les vomitoires, avec un permis de sortie indispensable, il est impossible de sortir. Le Livre le dit.

– Eh bien ! Le Livre a tort, car je suis sorti sur mes deux pieds. »

Kuno possédait une certaine force physique.

En ces jours, c’était un vrai démérite que d’être musclé. Chaque enfant était examiné à la naissance et tous ceux qui paraissaient trop robustes étaient détruits. Les humanistes protesteront, mais il eût été cruel de permettre à un futur athlète de vivre ; il n’eût jamais été heureux dans ce mode d’existence créé par la Machine. Il eût désiré des arbres pour y grimper, des cours d’eau pour s’y baigner, des plaines et des montagnes afin d’exercer sa force et son adresse. L’homme doit être adapté à son entourage, n’est-il pas vrai ? À l’aube du monde, les faibles rejetons de l’homme furent exposés sur le Taygète ; à son déclin, les forts subiront l’euthanasie afin que la Machine progresse, qu’elle progresse éternellement.

« Tu sais que nous avons perdu le sens de l’espace. Nous disons : l’espace est annihilé, mais nous n’en avons annihilé que le sens. Nous avons perdu une partie de nous-mêmes. J’ai décidé de la recouvrer et, à cette fin, j’ai pris l’habitude de marcher sur le quai de la station devant l’ouverture de ma cellule. Je l’arpente d’un bout à l’autre sans répit, jusqu’à ce que je sente la fatigue. Et, ce faisant, j’ai également recouvré le sens de « près » et « loin. » « Près » est l’endroit où mes pieds me portent rapidement, et non l’endroit où me transporte le train ou l’avion. « Loin » est l’endroit où je ne puis atteindre rapidement en marchant. Le vomitoire est loin, bien que je puisse y arriver en trente-huit secondes par le train. L’homme est la mesure. Ce fut là ma première leçon. Avec ses pieds, il mesure la distance, avec ses mains, la possession, avec son corps, il mesure tout ce qui est aimable, désirable et fort. J’allai plus loin… c’est alors que je t’ai appelée pour la première fois, et tu n’as pas voulu venir.

Cette cité, tu le sais, est construite profondément sous terre, avec les seuls vomitoires en saillie à la surface. Ayant parcouru jusqu’au bout le quai qui passe devant ma chambre, je pris l’ascenseur et gagnai le quai au-dessus que j’arpentai également, et ainsi de suite jusqu’à ce que j’aie atteint le plus élevé, directement au-dessous de la surface de la terre. Tous les quais sont exactement semblables et je ne gagnai, en les visitant, que la sensation de développer tout à la fois mes muscles et mes sens.

J’aurais dû être satisfait de cela, peut-être, mais, comme je marchais et réfléchissais, l’idée me vint que nos cités avaient été construites à une époque où les hommes respiraient encore l’air extérieur et que des conduites d’aération avaient dû être aménagées pour les ouvriers. Dès ce moment, je ne pus penser à rien d’autre. Ces conduites avaient-elles été détruites au profit de tous les tubes de nourriture, de remèdes, de musique et autres, que la Machine avait établis par la suite ? ou bien en reste-t-il des traces ? Une chose me paraissait certaine : si je devais jamais les découvrir, ce serait dans les tunnels du train à l’étage supérieur. Partout ailleurs, tout l’espace possible avait été utilisé.

Je te raconte mon aventure rapidement et je te prie de croire que j’eus des craintes et des moments de découragement, surtout lorsque tu refusas de venir vers moi. J’entendais tes réponses : « Cela ne se fait pas, c’est contraire à la mécanique ; c’est manquer à la décence que d’arpenter le quai d’un tunnel… » La crainte de faire un faux pas et d’être électrocuté ne m’est jamais venue. Ce que je craignais était ce quelque chose d’intangible que la Machine n’avait pas prévu. Puis je pensai : « L’homme est la mesure, » et je m’obstinai. Finalement, je découvris une ouverture.

Les tunnels sont éclairés. La lumière, artificielle bien entendu, règne partout ; l’obscurité est l’exception. Lorsque j’aperçus une ouverture sombre dans le mur carrelé, je sus que j’avais découvert une exception et je me réjouis. J’y glissai le bras – tout d’abord, je n’y pus glisser davantage – et, au comble de la joie, je l’agitai en faisant de grands ronds.

J’agrandis l’ouverture, y mis la tête et criai dans l’obscurité : « Je viens ! Je réussirai ! » et j’entendis ma voix se répercuter dans le passage interminable. Il me sembla aussi entendre un appel de ces ouvriers, morts depuis si longtemps, qui chaque soir retournaient vers leur foyer et leur femme, vers les nuits étoilées, et aussi celui des générations qui avaient vécu en plein air : « Tu réussiras ! Viens ! »

Kuno s’interrompit. Ses dernières paroles, aussi absurdes qu’elles aient pu paraître, avaient ému Vashti. Ce fils, elle le savait, avait récemment demandé à devenir père et sa requête avait été refusée par le Comité : son physique n’étant pas celui que la Machine désirait voir se reproduire.

« Un train passa, poursuivit Kuno, à m’effleurer, mais j’avais la tête et les bras dans le trou sombre. J’en avais fait assez pour un jour. Je regagnai ma cellule et commandai mon lit. Ah ! quels rêves ! Je t’appelai de nouveau et, de nouveau, tu refusas de venir. »

Elle secoua la tête.

« Assez ! dit-elle. Ne parle plus de ces choses horribles. Tu es en train de renier la civilisation !

– Ayant recouvré le sens de l’espace, je ne pouvais plus m’arrêter. Je décidai de pénétrer dans la conduite obscure et d’y grimper. Je me mis à exercer mes bras. Jour après jour, je fis des mouvements ridicules, tant et si bien qu’il me fut bientôt possible de rester suspendu par les mains et de tenir mon oreiller à bout de bras durant plusieurs minutes. Je commandai alors un appareil respiratoire et me mis en route.

Au début, ce fut facile. Le mortier désagrégé me permit d’élargir l’ouverture. Je me glissai dans le noir et l’esprit des morts m’encouragea. Je ne sais trop ce que je veux dire par là, mais c’est ce que j’éprouvai. Je sentais, pour la première fois, une protestation s’élever contre la corruption et, tout comme les morts m’encourageaient, moi, à mon tour, j’encourageais tous ceux qui n’étaient pas encore nés.

Comment puis-je expliquer cela ? Je sentais que l’humanité existait, qu’elle existait sans ornements d’aucune sorte. Elle m’apparaissait toute nue. Ces tubes, ces boutons, ces mécanismes n’étaient pas venus au monde avec nous, ne nous suivraient pas dans la mort et n’avaient de valeur au suprême degré durant notre vie. Eus-je été plus robuste, je me serais volontiers débarrassé de tous mes vêtements afin d’émerger nu à l’air extérieur. Mais cela n’est possible ni pour moi, ni sans doute pour aucun être de ma génération.

Néanmoins, je grimpai avec mon appareil respiratoire, mes vêtements hygiéniques et mes comprimés de régime. Mieux valait agir ainsi que pas du tout.
 
 

 

Je rencontrai une échelle faite de quelque métal primitif. La lumière du tunnel en éclairait les échelons les plus bas, et je vis qu’elle s’élevait verticalement au-dessus de l’amas de détritus au fond de la conduite. Combien de fois nos ancêtres avaient-ils dû y grimper ? Le métal rude coupait mes gants et mes mains saignaient. La lumière m’aida durant un moment, puis vint l’obscurité profonde, et, pire encore, le silence qui me perçait les oreilles comme un fer de lance. La Machine bourdonne ! Le savais-tu ? Ce bourdonnement pénètre en nous et guide peut-être nos pensées. Qui sait ? J’étais en train d’échapper à son pouvoir. Puis l’idée me vint : « Ce silence signifie-t-il que j’agis mal ? » mais j’entendis des voix dans le silence et elles me redonnèrent du courage. » Kuno se mit à rire. « J’en avais besoin. L’instant suivant, ma tête rencontra quelque chose de solide. » Vashti soupira.

« J’avais atteint l’un de ces couvercles pneumatiques qui nous protègent de l’air extérieur. Tu les as peut-être remarqués de l’aéronef. Dans le noir, les pieds sur les barreaux d’une échelle invisible, les mains en sang, je ne sais encore comment je vécus cette épreuve, mais les voix m’encourageaient. À tâtons, j’explorai le couvercle qui avait au moins huit pieds de diamètre ; il était parfaitement lisse. Mon bras trop court n’en atteignait pas tout à fait le centre. Je crus entendre une voix : « Saute ! Cela en vaut la peine. Il y a peut-être une poignée au centre, tu la saisiras et tu viendras vers nous, seul, sans aide. Et s’il n’y a pas de poignée, que tu tombes et ailles t’écraser là-bas, au fond… eh bien ! cela en vaut toujours la peine ; tu viendras vers nous, seul, sans aide ! »

Je sautai. Il y avait une poignée… » Kuno s’arrêta de parler. Les yeux de sa mère s’emplissaient de larmes. Il était perdu, elle le savait. S’il ne mourait pas aujourd’hui, il périrait demain. Il n’y avait, dans le monde, pas de place pour un tel être. À sa pitié se mêlait un certain dégoût, la honte d’avoir donné le jour à ce fils indigne. Elle, si respectable et toujours pénétrée d’idées. Était-ce là le petit garçon auquel elle avait appris à se servir des multiples interrupteurs et boutons qui réglaient leur existence ? auquel elle avait donné ses premières leçons dans le Livre ? Le duvet sombre qui ombrageait sa lèvre n’était-il pas la preuve qu’il retournait à un type sauvage ?

Or, sur la question atavisme, le Livre était impitoyable.

« … Il y avait une poignée et je la saisis. J’étais suspendu dans le noir, en transe, entendant un bourdonnement de mécanisme, comme un murmure dans un rêve près de s’achever. Ce qui m’avait intéressé jusqu’alors, les idées échangées avec d’autres hommes, grâce aux tubes acoustiques, tout cela me parut infiniment mesquin. Cependant, la poignée tournait doucement, moi avec. Mon poids avait sûrement déclenché un mécanisme et soudain…

Je ne puis décrire cela. Je me trouvai étendu, la face au soleil ; le sang me coulait du nez et des oreilles ; j’entendais un ronronnement formidable : le couvercle avait tout simplement sauté en m’entraînant, et l’air que nous fabriquons ici s’échappait de l’orifice, se mélangeait à celui de là-haut. Il jaillissait comme l’eau d’une fontaine. Je me traînai vers lui, car l’air extérieur fait mal, et je l’aspirai à grandes gorgées. Mon appareil respiratoire avait été projeté je ne savais où ; mes vêtements étaient déchirés. Couché, les lèvres tout près de l’ouverture, j’aspirai longuement l’air qui sortait. Le saignement de nez et d’oreilles cessa. Peux-tu imaginer une scène aussi étrange ? Un vallon creux, un terrain herbeux – je t’en reparlerai tout à l’heure – éclairé par un soleil pas très brillant, car il y avait des nuages marbrés au ciel. Ah ! le calme, la nonchalance, l’espace, et, caressant ma joue, la fontaine jaillissante de notre air artificiel ! Bientôt, je vis mon appareil respiratoire. Il s’élevait et s’abaissait dans le courant d’air au-dessus de ma tête et, tout là-haut, je vis des avions. Nul n’observe jamais rien de ces avions, sans quoi j’eus peut-être été aperçu. J’étais dans une situation critique. Le soleil éclairait l’orifice et je voyais les premiers barreaux de l’échelle, mais il était inutile d’essayer d’y atteindre ; j’aurais pu être projeté dans l’espace ou bien tomber au fond du passage et me tuer. Je ne pouvais qu’attendre, couché dans l’herbe, aspirant l’air qui continuait à fuir. Je regardai autour de moi.

Je savais où j’étais, car j’avais eu soin d’écouter une causerie afin de me documenter avant d’entreprendre mon expédition. Le Wessex, pays autrefois important, est directement au-dessus de nous. Ses rois régnèrent sur la contrée maritime qui s’étend de Andredswald à la Cornouaille. Le conférencier parla surtout de la grandeur du Wessex ; je ne sais donc combien de temps ce pays demeura une puissance internationale ; d’ailleurs, cela ne m’eût été d’aucune utilité. À dire vrai, je ne pus que rire sous cape durant cette partie de la causerie.

Pour revenir à mon aventure : j’étais donc près de l’orifice, le couvercle pneumatique auprès de moi, mon appareil respiratoire dansant au-dessus de ma tête, et nous étions tous trois emprisonnés dans un petit vallon creux de terrain herbeux et bordé de fougères.

Heureusement pour moi, j’étais dans un creux, continua Kuno sérieux et grave, car l’air de l’orifice y retombait peu à peu, y était refoulé et l’emplissait comme l’eau emplit un bol. Je me traînais d’abord ; je pus enfin me redresser. J’aspirai ce mélange où l’air qui fait mal prédominait dès que je cherchais à gravir les rebords de ce petit vallon. Cependant, je ne m’en trouvais pas trop mal. Je n’avais pas perdu mes comprimés et conservais une gaieté vraiment ridicule ; quant à la Machine, je n’y pensais plus. Mon ambition était d’arriver au sommet de ce talus où croissaient les fougères et de voir ce qui se trouvait au-delà.

Je gravis enfin la pente. L’air nouveau était encore trop âpre ; je me laissai rouler au fond du creux, ayant eu la vision momentanée de quelque chose de gris. La lumière du soleil faiblissait et je me souvins qu’il se trouvait dans le Scorpion. J’avais également écouté une causerie à ce sujet. « Si le soleil est dans le Scorpion et que vous soyez dans le Wessex, hâtez-vous, prenez garde, car il fait noir dès le coucher de l’astre. » (Information la plus utile que j’aie jamais retenue au cours d’une causerie, la dernière je pense.) Je m’efforçai d’aspirer l’air nouveau avec une sorte de frénésie et d’avancer aussi loin que possible de mon trou. Ce creux s’emplissait si lentement. Par moments, j’avais l’impression que la fontaine d’air artificiel jaillissait avec moins de force, que mon appareil dansait plus près du sol, que le ronflement allait décroissant… »

Kuno s’arrêta. « Je ne crois pas que tout cela t’intéresse. Ce qui suit t’intéressera encore moins. Il n’y a pas d’idées dans ce récit. Je regrette de t’avoir dérangée. Nous sommes tellement différents l’un de l’autre, ma mère. »

Mais elle le pria de continuer.

« Le soir tombait quand j’arrivai à grimper le talus. Le soleil était déjà bas à l’horizon et j’y voyais à peine. Toi qui viens de franchir le Toit du Monde, tu seras déçue à la description des petites collines qui frappèrent ma vue, des collines basses, de couleur indistincte. Elles me parurent vivantes et la verdure qui les recouvrait semblait une peau sous laquelle les muscles ondulaient. Je sentis que, dans le passé, elles avaient attiré les hommes avec une force incalculable et que ces hommes les avaient aimées.

Aujourd’hui, elles dorment, peut-être pour jamais. En rêve, elles communient avec l’humanité. Heureux l’homme, heureuse la femme qui éveilleront les collines du Wessex ! Elles dorment et ne mourront pas ! »

Une note passionnée faisait vibrer la voix de Kuno.

« Ne vois-tu pas, nos conférenciers ne voient-ils pas que nous sommes en train de mourir et que la seule chose vraiment vivante ici bas est la Machine ? Nous l’avons créée pour nous servir et c’est elle qui nous a asservis. Elle nous a dérobé le sens de l’espace et du toucher ; elle a émoussé nos émotions et réduit l’amour à un acte charnel ; elle a paralysé notre corps, nos volontés, et nous oblige à l’adorer. La Machine se développe – mais pas comme nous l’avions souhaité. La Machine avance – mais non vers le but que nous lui avions assigné. Nous sommes comme les globules rouges de ses artères, et si elle pouvait se passer de nous, elle nous laisserait périr. Oh ! comment remédier à cela ? Je ne puis que dire et redire aux hommes que j’ai vu les collines du Wessex, comme les vit Alfred lorsqu’il en chassa les Danois !

Le soleil se coucha. J’ai oublié de te dire qu’un voile de brume encerclait mon vallon, le séparant des collines, et qu’il était couleur de nacre. »

De nouveau, Kuno fit une pause.

« Continue, » dit sa mère, mais avec lassitude. Il fit non de la tête. « Continue. Rien ne peut me troubler maintenant. Je suis endurcie à toute épreuve.

– J’avais pensé tout te dire, mais je ne puis plus… Adieu. »

Vashti hésita. Elle était énervée par tant de blasphèmes, mais elle était curieuse.

« Ce n’est pas sérieux. Tu me fais venir de l’autre extrémité de la terre pour me conter ton aventure. Je veux l’entendre jusqu’au bout. Dis-moi, – mais sois aussi bref que possible, car une telle perte de temps est désastreuse, – dis-moi comment tu revins à la civilisation.

– Oh ! c’est cela que tu veux savoir, dit Kuno. Tu veux tout savoir concernant la civilisation. Entendu ; t’ai-je dit que mon appareil respiratoire finit par tomber ?

– Non, mais je comprends tout maintenant. Tu le mis, réussis à marcher à la surface jusqu’à un vomitoire voisin, et ta conduite fut rapportée au Comité central.

– Pas du tout… »

Il passa la main sur son front, comme pour en chasser un souvenir terrible et obsédant. Puis reprenant son récit, il le poursuivit en s’échauffant peu à peu :

« Mon appareil tomba au coucher du soleil. Je t’ai déjà dit que le jaillissement d’air s’était affaibli, n’est-ce pas ?

– Oui.

– Au coucher du soleil, il cessa tout à fait et mon appareil tomba. J’avais oublié la Machine ; occupé par tant d’autres choses, je ne faisais pas attention au temps qui s’écoulait. J’avais mon bain d’air dans lequel je plongeais quand l’atmosphère de la surface me devenait intolérable, et que je pensais conserver quelques jours si le vent ne s’élevait pas. Trop tard, hélas ! je me rendis compte que l’arrêt de la fuite d’air artificiel impliquait que l’Appareil de Correction avait bouché le trou dans le tunnel ; que l’Appareil de Correction était lancé à ma poursuite.

J’eus un autre avertissement que je négligeai. Le ciel était maintenant plus clair qu’à la tombée du jour, car la lune brillait, éclairant mon vallon dans les moindres détails. Je me trouvais à la limite des deux atmosphères, lorsque je crus voir bouger quelque chose sur le sol et disparaître dans l’orifice de la conduite. Fatale sottise, j’y courus voir. Je me penchai, j’écoutai et crus entendre un faible crissement tout au fond du passage.

Je fus alarmé, mais trop tard. Je décidai de retrouver mon appareil respiratoire et de m’éloigner aussitôt, mais celui-ci avait disparu. Je me rendis compte alors qu’un facteur malfaisant était à l’œuvre, que je devais fuir et que, si l’air de la surface devait me tuer, mieux valait mourir en courant vers mon nuage couleur de nacre… Je ne pus même pas m’élancer. Du passage sortit un long ver, énorme, horrible, un long ver blanc qui rampait sur l’herbe.

Je poussai un cri. Je fis tout ce que je n’aurais pas dû faire. Je piétinai l’affreuse créature au lieu de la fuir, et elle s’enroula à ma cheville. Une lutte s’ensuivit. Je courus dans le vallon, tandis qu’elle grimpait à ma jambe. « Au secours ! » (Ce qui survint alors est terrible ; je ne te le dirai pas) « Au secours ! » (Pourquoi l’homme ne peut-il souffrir en silence ?) « Au secours ! »

Le ver s’enroula autour de mes deux chevilles, les maintint étroitement serrées. Je tombai et fus traîné loin des fraîches fougères et des collines vivantes. En passant près du couvercle (je puis te dire cela), j’eus l’idée d’en saisir la poignée. Autour de celle-ci était déjà enroulée une de ces horribles créatures. Le petit vallon en était plein qui fouillaient dans toutes les directions, qui le mettaient à nu. Je voyais les groins blanchâtres des autres vers tout autour de l’orifice, prêts à agir si besoin en était. Les fougères, les broussailles, tout était arraché et jeté dans ce passage infernal ! Les dernières choses que je vis avant que le couvercle n’ait été rabattu sur moi, furent certains astres au firmament où peut-être habitent des êtres plus fortunés que moi.

Je luttai jusqu’au dernier moment, quand ma tête heurta l’échelle de métal. Je revins à moi dans ma cellule. Des vers, aucune trace. J’étais de nouveau plongé dans l’air artificiel, la lumière et la paix artificielles, et mes amis m’appelaient afin de savoir si j’avais eu quelque idée intéressante récemment. »
 
 

 

Le récit terminé, toute discussion impossible, Vashti se prépara au départ.

« Tout cela finira par la « privation de gîte, » dit-elle calmement.

– Je l’espère.

– La Machine a été plus que miséricordieuse.

– Je préfère la miséricorde de Dieu.

– Cette expression superstitieuse implique-t-elle que tu espères pouvoir vivre dans l’air extérieur ?

– Oui.

– N’as-tu jamais vu, autour des vomitoires, les ossements de ceux qui furent chassés après la Grande Révolte ?

– Oui.

– Ils furent laissés pour notre édification, là où les rebelles périrent. Certains d’entre eux réussirent à s’éloigner en rampant, mais ils ne survécurent pas à l’épreuve – qui peut en douter ? Et il en est de même des sans-gîte d’aujourd’hui. La surface de la terre ne pourvoit plus aux besoins de la vie.

– Vraiment ?

– Les fougères et la verdure ont pu subsister, mais tous les spécimens de la vie animale ont péri. Un avion quelconque en a-t-il jamais vus ?

– Non.

– Un conférencier en a-t-il déjà parlé ?

– Non.

– Alors, pourquoi cette obstination ?

– Parce que je l’ai vue, s’exclama-t-il.

– Tu as vu quoi ?

– Parce que je l’ai vue au crépuscule… parce qu’elle vint à mon secours lorsque je lançai un appel… parce qu’elle aussi fut saisie par les vers et que, plus heureuse que moi, fut tuée par l’un d’eux qui lui perça la gorge. »

Il était fou. Vashti s’en alla. Même au cours des événements qui s’ensuivirent, elle ne revit jamais le visage de son fils.
 
 

3. LES SANS-GÎTE

 
 

Au cours des années qui suivirent l’escapade de Kuno, deux faits importants prirent place au royaume de la Machine. Au premier abord, ces faits parurent révolutionnaires, mais, dans les deux cas, les esprits des hommes ayant été préparés d’avance, ils ne firent qu’exprimer des tendances qui existaient déjà à l’état latent.

Le premier de ces faits fut l’abolition des appareils respiratoires. Les penseurs avancés, comme Vashti, avaient toujours considéré comme une sottise de visiter la surface de la terre. Des vaisseaux aériens avaient leur utilité, mais quel avantage pouvait-on retirer d’aller ramper sur quelque distance dans un véhicule motorisé terrestre ? L’habitude était vulgaire, même assez inconvenante ; elle ne produisait pas d’idées et n’avait aucun rapport avec les coutumes vraiment importantes.

Les appareils respiratoires furent donc abolis et, bien entendu, les véhicules motorisés. À l’exception de quelques conférenciers qui se plaignirent d’être ainsi privés de l’élément-sujet, la décision fut acceptée calmement. Ceux qui désiraient encore savoir comment était la surface du globe n’avaient en somme qu’à écouter un phonographe ou à regarder un cinématophote quelconque. Les conférenciers eux-mêmes convinrent, après expérience, qu’une causerie sur la mer n’était pas moins stimulante lorsque composée d’après d’autres conférences déjà données sur le même sujet.

« Méfiez-vous des idées originales ! s’exclama l’un d’eux, un penseur avancé. Les idées originales n’existent pas vraiment. Elles ne sont que des impressions physiques engendrées par la peur ou l’amour ; et qui donc pourrait, sur des bases aussi grossières, édifier un système philosophique ? Que vos idées soient de seconde main, si possible qu’elles remontent même à plus loin, car alors elles seront indemnes de cet élément troublant : l’observation directe. N’apprenez rien de ce sujet que je traite : celui de la Révolution française. Apprenez plutôt ce que je pense que Énicharmon pensa qu’Urizen pensa que Gutch pensa que Ho-Yung pensa que Chi-Bo-Sing pensa que Lafcadio Hearn pensa que Carlyle pensa que Mirabeau dit de la Révolution.

Par l’intermédiaire de ces dix grands esprits, le sang versé à Paris, les fenêtres brisées à Versailles, mettront en lumière une idée dont vous pourrez tirer le meilleur profit dans votre vie quotidienne. Assurez-vous que les intermédiaires soient nombreux et divers, car, en histoire, il y a toujours une autorité qui contredit l’autre. Urizen réagit contre le scepticisme de Ho-Yung et Énicharmon contre l’impétuosité de Gutch. Vous tous qui m’écoutez êtes mieux à même de juger de la Révolution française que moi-même. Vos descendants seront encore dans une meilleure position, puisqu’ils auront appris ce que vous pensez que je pense, et qu’ainsi un nouvel intermédiaire aura été ajouté à la longue chaîne. Et, un jour (la voix du conférencier s’amplifia), viendra une génération qui aura dépassé les faits, les impressions ; une génération dépourvue de caractère, une génération libérée, « comme les séraphins, de la souillure de la personnalité, » et qui concevra la Révolution française, non telle qu’elle se fît, non comme ils eussent préféré qu’elle se fît, mais comme elle se serait faite à l’époque de la Machine. »

Des applaudissements frénétiques saluèrent ce discours qui, en somme, ne faisait qu’exprimer un sentiment latent dans les esprits des auditeurs : celui que les faits terrestres devaient être ignorés et que l’abolition des appareils respiratoires avait marqué un pas en avant, un gain manifeste. Il fut même suggéré que les aéronefs devraient être supprimés. Toutefois, du fait que la navigation aérienne était étroitement liée au système déjà compliqué de la Machine, cela ne se fit pas. D’année en année cependant, les aéronefs furent de moins en moins utilisés et les grands penseurs y firent rarement allusion.

Le second fait important fut le rétablissement de la religion.

C’est également au cours d’une conférence demeurée célèbre que fut annoncé cet événement. Nul ne se méprit sur le ton révérenciel sur lequel se termina la péroraison du discours, qui éveilla un écho dans le cœur de chacun. Ceux qui avaient continué à adorer en silence, parlèrent. Ils décrivirent l’étrange sentiment de paix qui les envahissaient lorsqu’ils posaient la main sur le Livre ; le plaisir qu’ils éprouvait à répéter le numéro de certaines de ses pages, quand bien même ceux-ci n’avaient que peu de sens et n’étaient qu’un son capté par l’oreille ; l’extase de toucher un bouton, si peu important qu’il fût, ou de faire vibrer une sonnette électrique, même inutilement.

« La Machine, déclarèrent-ils, nous nourrit, nous vêt et nous abrite ; grâce à elle, nous pouvons nous parler, nous voir les uns les autres ; elle est notre raison d’être. La Machine est l’amie des idées et l’ennemie de la superstition ; la Machine est toute-puissante, éternelle : bénie soit-elle ! » Et, peu après, cette allocution fut insérée dans le Livre. Dans les éditions ultérieures, le rituel se développa, devint un formulaire compliqué d’invocations et de prières. Le mot « religion » fut soigneusement évité et, en théorie, la Machine demeura la création et l’outil de l’homme. Mais en pratique, tous, sauf quelques dégénérés, l’adorèrent comme un dieu.

Un croyant était surtout impressionné par le disque optique bleu, grâce auquel il pouvait voir les autres adorateurs de la Machine ; un autre par l’Appareil de Correction que le coupable Kuno avait comparé à d’horribles vers ; un autre encore par les ascenseurs ; la plupart d’entre eux par le Livre. Et chacun adressait une prière, soit à ceci soit à cela, sollicitait son intercession auprès de la Machine, divinité omnipotente.

La persécution aussi était présente. Elle ne se déchaîna pas pour des raisons dont nous parlerons bientôt, mais elle était latente ; et tous ceux qui n’acceptaient pas le minimum connu sous le nom de « mécanisme non confessionnel » vivaient dans le danger constant de la privation de gîte, synonyme de mort, comme nous le savons.

Attribuer ces deux développements au Comité central serait voir la civilisation avec des idées bien étroites. Ce fut lui, il est vrai, qui annonça ces développements, mais il n’en fut pas l’instigateur, pas plus que les rois de l’époque impériale furent la cause de la guerre. Il céda à un besoin invincible qui émanait nul ne sait d’où et qui, lorsqu’il eut été satisfait, fut supplanté par un nouveau besoin également invincible : état de choses auquel on donne volontiers le nom de progrès. Nul ne suggéra que la Machine avait pu perdre toute discipline.

Au cours des ans, avec une efficacité croissante et une intelligence déclinante, elle avait été servie fidèlement. Mieux un homme comprenait ses propres devoirs envers elle, moins il comprenait ceux que lui devait son voisin, et dans le monde entier il n’y en avait pas un seul qui comprît le monstre dans son intégralité. Les créateurs de la Machine, esprits supérieurs, avaient péri. Ils avaient laissé des instructions précises, il est vrai, et leurs successeurs avaient, chacun dans sa sphère, possédé à fond une partie de ces instructions. Mais l’humanité, dans son désir de confort, s’était surpassée. Elle avait exploité outre mesure les richesses de la nature et, calme et souriante, s’enfonçait maintenant dans la décadence. Le progrès d’aujourd’hui ne signifiait plus que la marche en avant de la Machine.

Quant à Vashti, sa vie devait se poursuivre tranquille jusqu’au désastre final. Elle dormait dans l’obscurité de sa cellule, s’éveillait, donnait de la lumière ; elle faisait des conférences et en écoutait, échangeait des idées avec ses innombrables amis et demeurait persuadée qu’elle avançait rapidement vers la spiritualité. De temps à autre, l’euthanasie était accordée à un ami et il abandonnait sa cellule pour l’au-delà :  éternel mystère pour la conception humaine. Vashti demeurait indifférente. À la suite d’une causerie non réussie, il lui était arrivé de la demander pour elle-même. Mais, le taux des décès ne devant pas dépasser celui des naissances, la Machine la lui avait refusée.

Les premiers signes troublants se manifestèrent sans éclat.

Un jour, Vashti fut fort surprise de recevoir un message de son fils. Elle et lui ne se parlaient jamais. Elle avait su indirectement qu’il était toujours en vie et qu’il avait été transféré de l’hémisphère nord, où il s’était si mal conduit, à celui du sud. En fait, il vivait dans une cellule presque voisine de la sienne.

« Se peut-il qu’il désire me rendre visite ? pensa-t-elle. Jamais, oh jamais ! D’ailleurs, je n’ai pas le temps. »

Il s’agissait d’une folie d’un différent genre.

Kuno refusa de laisser voir son visage sur le disque bleu et, parlant dans l’obscurité, dit avec gravité :

« La Machine s’arrête.

– Que dis-tu ?

– La Machine s’arrête. Je le sais ; j’ai reconnu des signes certains. »

Vashti éclata de rire. Kuno l’entendit et exprima sa colère. Ils ne se parlèrent plus.

« Peut-on imaginer quelque chose de plus absurde ? dit-elle à un ami. Un homme, qui fut mon fils, croit que la Machine est en train de s’arrêter. Si ce n’était pure folie, ce serait sacrilège !

– La Machine est en train de s’arrêter ? répéta l’ami. Que veut dire cela ? Cette phrase ne me dit rien.

– À moi non plus.

– Croyez-vous que cela ait quelque rapport aux ennuis que nous avons eu dernièrement avec nos émissions musicales ?

– Oh non ! sûrement pas. Parlons musique, voulez-vous ?

– Vous êtes-vous plainte aux autorités ?

– Oui, et c’est, paraît-il, dû à une faute technique. L’Appareil de Correction a été averti. Je me suis plainte de ces interruptions qui défigurent les symphonies de l’école brisbane. On dirait par moments des gémissements de souffrance. Le Comité assure que tout ira bien sous peu. »

Obscurément soucieuse, elle reprit sa vie régulière, mais les défauts dans l’émission de la musique l’irritaient. D’autre part, elle ne pouvait oublier l’avertissement de Kuno. S’il avait été au courant de ce qui se passait pour la musique, – sans doute pas, car il la détestait, – s’il avait su que quelque chose clochait de ce côté-là, « la Machine s’arrête » est exactement la phrase venimeuse qu’il eût employée. Il l’avait prononcée à tout hasard, bien entendu, mais la coïncidence était troublante et elle se plaignit vivement au Comité de l’Appareil de Correction.

Comme précédemment, elle reçut la réponse que la défectuosité serait bientôt réparée.

« Bientôt ! s’écria-t-elle. Immédiatement ! Pourquoi aurais-je à subir le tourment de sons déformés ? Lorsque les choses vont mal, elles sont généralement réparées aussitôt. Si vous ne corrigez pas la faute immédiatement, je me plaindrai au Comité central.

– Aucune plainte personnelle n’est transmise au Comité central, répondit le Comité de l’Appareil de Correction.

– À qui dois-je porter plainte alors ?

– À nous.

– D’autres plaintes vous ont-elles été faites ? »

La question n’étant pas mécanique, le Comité de l’Appareil de Correction refusa d’y répondre.

« C’est vraiment trop fort ! s’exclama-t-elle, en parlant à un autre ami. Je suis la plus malheureuse des femmes. Je ne puis même plus être sûre d’entendre de bonnes musiques. La réception est de plus en plus mauvaise.

– J’ai des ennuis moi aussi, répondit l’ami. Mes idées sont souvent interrompues par une vibration trépidante.

– À quoi est-ce dû ?

– Je ne sais si elle se produit dans ma tête ou dans le mur de ma chambre.

– Quel que soit le cas, plaignez-vous.

– J’ai porté plainte et ma plainte sera transmise au Comité central. »

Le temps passa et le calme revint. Il n’avait pas été remédié aux défauts, mais les tissus du corps humain à cette époque étaient devenus tellement asservis à la Machine qu’ils s’adaptaient rapidement aux caprices de celle-ci. Les gémissements discordants qui accompagnaient la symphonie brisbane n’irritaient plus Vashti ; elle les acceptait comme faisant partie de la mélodie. La vibration trépidante, dans la tête ou dans le mur, ne dérangeait plus son ami. Il en était de même avec le fruit artificiel moisi, l’eau du bain qui sentait mauvais, les rimes imparfaites de la machine à poésie qui ne rimaient plus. Tout cela avait au début soulevé des protestations, puis était venu l’acquiescence et l’oubli. Et tout alla de mal en pis sans être même relevé.

Il en fut autrement avec le non-fonctionnement de l’Appareil de Couchage. Cela était sérieux. Vint un jour où, dans le monde entier, – de Sumatra au Wessex et dans les innombrables cités de Courland et du Brésil, – les lits, commandés par leur propriétaire fatigué, n’arrivèrent pas dans les cellules. Cela semble comique, mais de ce moment date l’effondrement de l’humanité. Le Comité responsable de ce non-fonctionnement fut assailli de plaintes ; il les transmit comme de coutume au Comité de l’Appareil de Correction qui, à son tour, promit de les faire parvenir au Comité central. Le mécontentement s’accrut, car l’humanité n’était pas encore suffisamment adaptée aux circonstances qu’elle pût se passer de dormir.

« Quelqu’un s’ingère dans les affaires de la Machine ! dit quelqu’un.

– Quelqu’un cherche à s’emparer du pouvoir afin de réintroduire l’élément personnel ! »

– Qu’il soit puni de la privation de gîte !

– Au secours ! Vengeons la Machine !

– C’est la guerre ! Tuons l’intrus ! »

Mais le Comité de l’Appareil de Correction s’interposa et, avec quelques mots bien choisis, réussit à calmer la panique. Il avoua toutefois que l’Appareil de Correction lui-même avait besoin de réparations.

Cet aveu, franchement exprimé, eut des résultats admirables.

« Nous ne pousserons pas nos plaintes, déclara le célèbre conférencier, celui de la Révolution française qui redorait avec ardeur toute nouvelle décadence ; l’Appareil de Correction nous a si bien servis autrefois qu’il a notre sympathie, et nous attendrons patiemment qu’il soit à même de reprendre son service. En attendant, passons-nous de lits, de comprimés et de toute autre chose. Tel est, j’en suis sûr, le vœu de la Machine ! »

Ses auditeurs, répartis sur des milliers de kilomètres, applaudirent. La Machine les unissait tous. Sous les mers, sous les assises des montagnes, couraient les fils grâce auxquels ils voyaient et entendaient : yeux et oreilles fantastiques qui étaient leur héritage ! et le bourdonnement continu de tant de mécanismes enrobait leurs pensées d’un voile de soumission. Seuls les vieux et les malades se montraient peu reconnaissants. La rumeur assurait que l’Euthanasie ne fonctionnait plus et la douleur avait reparu parmi les hommes.

Il devint difficile de lire. Une impureté souillait l’atmosphère, en atténuait la luminosité. Par moments, Vashti y voyait à peine à travers sa chambre. L’air était également vicié.

Bruyantes alors s’élevèrent les plaintes, impuissants furent les remèdes, héroïque le ton du conférencier qui suppliait : « Courage ! Courage ! Qu’importe tout cela ! La Machine est toujours là ! Pour elle, obscurité et lumière ne font qu’un ! »

Une légère amélioration se produisit peu après cela, mais l’éclat brillant d’autrefois ne fut jamais recouvré : l’humanité se trouvait au crépuscule de son existence.

Avec une pointe d’hystérie collective, on parla de « mesures, » de « dictature provisoire, » et les habitants de la région de Sumatra furent invités à se familiariser avec les mécanismes divers de la Centrale qui était située en France. Mais, la plupart du temps, une terreur panique régnait chez les hommes qui épuisaient leurs forces à invoquer le Livre, preuve tangible de l’omnipotence de la Machine.

La terreur atteignait divers degrés. Parfois s’élevaient des rumeurs d’espoir : l’Appareil de Correction était presque réparé, les ennemis de la Machine étaient vaincus, de nouveaux « centres nerveux » étaient créés qui assureraient un service plus efficace qu’auparavant.

Mais un jour vint où, sans aucun avertissement, sans qu’on ait eu le moindre soupçon de faiblesse, le système de communications du monde entier resta en panne et le monde – tel que les hommes l’entendaient  – cessa d’exister.

Vashti était en train de donner une causerie. Ses paroles venaient d’être chaleureusement applaudies. Comme elle se remettait à parler, son auditoire ne se fit plus entendre et sa causerie s’acheva dans le plus grand silence. Vexée, elle appela un ami, spécialiste de la sympathie. Pas de réponse ; l’ami devait dormir. Et aussi tous ceux qu’elle appela ensuite. Tout à coup lui revint à la mémoire la phrase énigmatique de Kuno : « La Machine s’arrête. »

Et cette phrase ne lui disait rien ! Si l’Éternité s’arrêtait, ne serait-elle bientôt remise en marche ?

Il y avait encore un peu de lumière et d’air ; l’atmosphère s’était légèrement améliorée quelques heures auparavant. Et puis il y avait le Livre, et où était le Livre était la sécurité.

Puis elle s’effondra, car la cessation d’activité entraînait une nouvelle terreur : le silence !

Elle n’avait jamais connu le silence, et cette nouvelle épreuve lui fut presque mortelle. Des milliers de gens y succombèrent subitement. Depuis sa naissance, elle avait vécu dans un bourdonnement régulier, qui était à l’oreille ce que l’air est aux poumons, et des douleurs aiguës lui traversèrent le cerveau. Ne sachant plus ce qu’elle faisait, elle se dirigea en titubant vers le mur, pressa le bouton peu familier, celui qui ouvrait la porte de sa cellule.

Cette porte fonctionnait sur une charnière automatique et n’était pas reliée à la Centrale qui était en train de mourir là-bas, en France. Elle s’ouvrit et Vashti sentit renaître ses espoirs : tout ce qui arrivait n’était qu’une fausse alerte ! Elle vit le long tunnel courbe, mais un coup d’œil lui suffit ; le tunnel était plein de gens affolés. Elle se retira de nouveau dans sa chambre. Elle avait dû être la dernière dans cette vaste cité à s’alarmer.

De tous temps, elle avait éprouvé une répulsion physique pour ses semblables ; ils avaient peuplé ses cauchemars ! Elle venait de voir une foule rampante, hurlante, cherchant avidement une bouffée d’air ; des gens qui se touchaient, se poussaient, disparaissaient dans l’obscurité et, de temps à autre, tombaient sur le rail du train. Certains se battaient pour atteindre aux boutons de commande dans l’espoir de voir venir les wagons tubulaires qui ne fonctionnaient plus. D’autres réclamaient l’Euthanasie ou des appareils respiratoires, ou proféraient des blasphèmes contre la Machine. D’autres se tenaient près des portes de leur cellule, ne sachant s’il était préférable de s’y enfermer ou d’en sortir. Et derrière cette cohue, il y avait le silence, le silence, voix de la terre et des générations passées.

Non, mieux valait la solitude. Vashti referma la porte, s’assit et attendit la fin. La désintégration se poursuivait, accompagnée de craquements horribles et de sourds grondements. Les soupapes qui maintenaient en place l’Appareil de Médecine cédèrent sans doute, car il pendit bientôt au plafond comme une loque abominable. Le plancher se souleva, retomba et la précipita hors de son fauteuil. Un tube, tel un serpent, fut projeté en sifflant hors du mur. Et l’horreur finale s’annonça bientôt : la lumière faiblit, et Vashti comprit qu’une longue ère de la civilisation s’achevait.

Elle tourna sur elle-même, priant pour son salut, baisant le Livre, poussant fébrilement tous les boutons l’un après l’autre. Le tumulte au-dehors augmentait, lui parvenait à travers le mur de la cellule. Lentement, la lumière baissait, ne se reflétant plus sur les commutateurs métalliques. Elle ne voyait plus son pupitre de lecture, ne voyait plus le Livre qu’elle tenait pourtant dans ses mains. La lumière suivit la disparition du son, l’air la disparition de la lumière, et le vide emplit les cavernes d’où il avait été exclu depuis si longtemps.

Vashti continua à tourner sur elle-même, tels ces dévots d’une ancienne religion, criant, priant, frappant aux murs de ses mains ensanglantées.

C’est ainsi qu’elle ouvrit sa prison et s’évada, s’évada en esprit : du moins, je l’espère au moment où s’achève ma méditation. Qu’elle ait pu s’évader vivante, je ne puis le concevoir. Elle frappa de nouveau, en aveugle, le bouton de commande de la porte qui s’ouvrit. La poussée d’air fétide sur sa peau, les bruyantes pulsations à ses oreilles lui révélèrent qu’elle était de nouveau sur le quai, dans le tunnel énorme où elle avait vu les hommes se battre. La lutte était finie. On entendait à peine quelques murmures et de faibles vagissements. Les hommes expiraient par centaines sur le quai.

Elle éclata en sanglots.

Des sanglots lui répondirent.
 
 

 

Ils pleuraient sur l’humanité, ces deux-là, et non sur eux-mêmes. Ils ne pouvaient endurer la pensée que cela fût la fin de tout. Même avant que le silence ne soit tombé complètement, leurs cœurs s’étaient ouverts et ils avaient compris l’importance de la vie. L’homme, fleur de toute chair, la plus noble des créatures visibles, l’homme qui avait conçu un dieu à son image et avait vu se refléter sa force dans les constellations, l’homme, superbe dans sa nudité, mourait étranglé dans les vêtements qu’il s’était tissés. Depuis des siècles, il avait peiné et cela était sa récompense. À vrai dire, le vêtement tout d’abord lui avait semblé divin, chatoyant des couleurs de la culture, cousu avec les fils de l’abnégation de soi. Et il était demeuré divin tant qu’il n’avait été qu’un vêtement et rien d’autre ; tant que l’homme avait pu le retirer et vivre conformément à l’essence divine qui est son âme et à celle, non moins divine, qui est son corps.

Le péché contre le corps, voilà surtout ce qui les faisait pleurer ; les siècles d’injures, sous le prétexte d’évolution, faites aux muscles et aux nerfs et à ces cinq portiques par lesquels, seuls, nous pouvons saisir et comprendre, jusqu’à ce que la chair soit devenue une pulpe blanchâtre et le cerveau, siège de l’intellect, une source d’idées ternes : dernières effusions sentimentales d’un esprit qui avait pu comprendre les astres.

« Où es-tu ? dit-elle en un sanglot.

– Ici, répondit la voix dans l’obscurité.

– Y a-t-il quelque espoir, Kuno ?

– Aucun pour nous.

– Où es-tu ? »

Elle se traîna vers lui, par-dessus les corps des morts. Le sang de son fils se mêla au sien.

« Plus vite, dit-il avec effort. Je meurs… Mais nous sommes ensemble ; nous nous parlons, et non par la Machine. »

Il l’embrassa.

« Nous recouvrons notre héritage. Nous mourons, mais nous avons retrouvé la vie comme elle était dans le Wessex, alors qu’Alfred en chassa les Danois. Nous savons ce qu’ils savent, ces êtres humains, là-haut, ceux qui vivent dans les brumes couleur de nacre.

– Kuno, est-ce vrai ? Y a-t-il encore des hommes à la surface de la terre ? Tout ceci : ce tunnel, cette obscurité empoisonnée, n’est-ce pas vraiment la fin ? »

Il répondit :

« Je les ai vus, je leur ai parlé, je les ai aimés. Ils se cachent dans les fougères et la brume jusqu’au jour où notre civilisation cessera d’exister. Ils sont les sans-gîte aujourd’hui… Demain…

– Oh ! demain, un imbécile quelconque remettra la Machine à l’œuvre.

– Jamais, dit Kuno, jamais. L’humanité saura mettre à profit la leçon apprise. »

Comme il parlait, la cité entière fut démolie comme un rayon de miel. Un aéronef venait de tomber par le vomitoire d’un débarcadère en ruines. Il s’enfonçait d’étage en étage avec fracas, faisant explosion, déchirant tout sur son passage, de ses ailes d’acier. Durant un instant, ceux de l’aéronef virent l’amoncellement des morts et, avant qu’ils ne les eussent rejoints, des fragments du ciel pur et bleu.
 
 

 

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(Edward Morgan Forster, « … Et la Machine s’arrêta ! » [« The Machine Stops, » in The Oxford and Cambridge Review, novembre 1909, réponse à « A Modern Utopia » de H. G. Wells ; repris dans le recueil The Eternal Moment and Other Stories, Londres : Sidgwick & Jackson, 1928], traduction anonyme, in Écho, revue internationale, n° 53, janvier 1951)