CHAPITRE IV

 

LA FANTASTIQUE ODYSSÉE DU ROI ALVAS ET DE SORA

 
 

J’avançai une chaise. Il s’assit ; la jeune fille s’installa près de lui. Il commença son récit :

« Je suis Alvas le Sansar, – Alvas l’Astronome, – le Roi des Sansars, le quatrième descendant en ligne directe d’Alvas le Grand, premier maître de l’atome. Le grand peuple des Sansars habitait la région du pôle Nord.

Si je parle au présent, c’est que, souvenez-vous-en, il m’est difficile de comprendre que mon existence se passait voici des millions d’années. Néanmoins, il en est ainsi et je vais vous l’expliquer. »

Il se tourna vers la sphère et passa le doigt sur le Grœnland.

« Regardez ce globe et vous verrez le grand nombre de terres situées au Nord. Le continent que vous nommez Grœnland touche au pôle. À mon époque, il s’étendait au-delà même du pôle et descendait ensuite vers le Sud jusqu’au 70e degré. Il était bordé sur le côté opposé du méridien par plusieurs îles. Celle-ci – il désignait la Nouvelle-Zambie – en faisait peut-être partie. Plus au sud s’étendaient les vastes continents, les pays torrides du sud, animés d’une vitalité épouvantable, recouverts d’une vapeur brûlante, fourmillant de germes pestilentiels et de dangers mortels. Nous ne pouvions qu’approcher ces régions. Y pénétrer signifiait la mort. Notre vie se concentrait autour du pôle.

Ceci s’expliquait par un fait très simple de l’évolution planétaire. Lorsque la Terre se refroidit, les pôles furent les premiers points habitables, tandis que le reste de la planète n’était qu’un tourbillon de vapeur, que la croûte terrestre à l’équateur était une masse de feu. Seule la température polaire permit à la vie, grâce à sa fraîcheur relative, de subsister.

Nous savons que la vie prit naissance aux pôles ; nous savons aussi qu’antérieurement la Terre était une boule de feu. Elle fait partie du système solaire et émane du Soleil autour duquel elle tourne. Nous savons encore qu’un nombre incalculable de siècles s’écoula avant que la planète fût suffisamment refroidie pour permettre aux vapeurs brûlantes de se condenser et de se rassembler dans les creux où elles formèrent les océans.

Au commencement, l’immense voile de vapeur qui enveloppait la Terre de tous côtés la rendait impénétrable aux rayons du soleil. Pendant des millénaires, la Terre reposa comme emmaillotée, propre à accueillir bientôt la vie. Elle trouvait en elle-même la source de sa propre chaleur ; aucun élément extérieur n’irradiait sur elle. À cette époque, les pôles devaient ressembler à l’équateur. Les rayons solaires ne pouvaient percer les nuages éternels qui maintenaient la Terre dans un état d’humidité constante et la plongeait dans une demi-obscurité. La végétation se bornait à quelques champignons ; la vie animale y était presque inexistante.

Puis le soleil perça.

Le voile de vapeur se déchira et s’abîma dans les mers ; la vie fit sa véritable apparition et se répandit à la surface du globe. La chaleur du soleil s’ajouta peu à peu à celle de la terre. La vie se développa là où elle était possible : aux pôles.

Voilà notre explication des origines.

– Je comprends, répondis-je. La plupart de nos astronomes adoptent cette théorie. Les pôles furent certainement les premiers lieux habitables. Toutefois, aucun savant n’a indiqué, à ma connaissance, qu’il y faille rechercher les origines de l’homme.

– Pourquoi pas ? Vous en trouvez sûrement les premières traces dans le Nord.

– C’est exact. Racontez-moi ce que vous savez. D’où venaient vos Sansars ? »

Il secoua la tête.

« Je ne puis rien vous dire. J’en sais aussi peu sur nos origines que vous sur les vôtres. Un mystère impénétrable nous les cache. Vous pouvez remonter jusqu’aux Sansars ; en ce qui nous concerne, nous nous perdons dans les brumes du commencement.

– Jusqu’où votre science vous permet-elle de retracer l’existence de l’homme ?

– Des millions d’années.

– Et votre civilisation ?

– Plusieurs centaines de milliers d’années. Je crois qu’elle vécut plus longtemps que la vôtre. Je vous accorde que nous n’avons aucune trace des premiers hommes. Cependant, nos plus anciennes chroniques datent de plusieurs milliers d’années.

– Et vous dites que votre peuple vivait des millions d’années auparavant et que les races caucasiennes actuelles descendent de vous ?

– J’en suis certain. Vous parlez la langue des Sansars ; voilà une preuve de nos liens de parenté. Si vous vivez ici, – son doigt se posa sur la Californie, – vous devez habiter une Terre dont les pôles sont gelés ; preuve qu’un laps de temps énorme s’est écoulé. Nous voyageons depuis des millions d’années, qui nous ont paru quelques jours à peine. Sora – il désigna la jeune fille – ne comprend pas, mais je vais lui expliquer à l’aide du globe terrestre. »

Il le fit tourner sur son axe, puis l’arrêta et suivit du doigt les contours du nord du Grœnland. Il secoua la tête.

« Je ne reconnais qu’une partie du tracé. Là, tout près des pôles, se trouvait la cité des Sansars. À son emplacement, votre sphère indique un océan. Plus au sud, du côté de ces îles, s’élevaient les observatoires voisins du pôle magnétique. Le premier observatoire se plaçait exactement au pôle. La ville de Sansar comptait un million d’habitants. Tous ces pays – sa main balaya les régions arctiques – étaient riches, habitables, prospères et fourmillant de ressources. Mais ici, à l’extrémité nord de l’Amérique du Nord, il faisait trop chaud ; nous ne pouvions y pénétrer.

– Vous voulez donc dire qu’à l’époque dont vous parliez la Terre n’était refroidie qu’aux pôles et que le pays appelé de nos jours Amérique du Nord était trop chaud pour les êtres humains ?

– Exactement. Nous vivions au pôle. Quelques rares savants, nos sages, prévoyaient, d’après leurs calculs, qu’un jour arriverait où le froid étendrait son domaine et où il nous faudrait descendre vers le sud ; mais l’homme ordinaire ne s’en préoccupait pas. Les plus savants parmi les sages prédisaient qu’une période géologique viendrait où le monde entier gèlerait et où toute vie deviendrait impossible. »

J’acquiesçai d’un hochement de tête.

« C’est exact ; nous en trouvons la preuve dans la Lune. La Terre suivra la même évolution.

– Oui, c’est également là que nous lûmes notre avenir ; mais, de mon temps, la Lune était habitée.

– Habitée ? Votre civilisation devait être supérieure à la nôtre, sans quoi vous n’auriez pas eu connaissance de ce fait. Pouviez-vous vous rendre dans la Lune ?

– Oui, mais c’est une longue histoire. Nous découvrîmes sa vie et sa civilisation par hasard, grâce à un incident technique dans notre système de radiodiffusion ; mais je vous en parlerai plus tard. Pour l’instant, je me bornerai à ceci : la Lune n’abritait pas seulement des êtres vivants ; la civilisation y était très avancée. Ce satellite atteignait les derniers stades de son évolution planétaire active ; la vie n’y était possible qu’à l’équateur. C’est pourquoi le fait que vous habitiez en Californie me fait évaluer le très long temps écoulé. Des millions d’années ont été nécessaires pour refroidir la Terre au point de rendre cette région habitable.

Ma lignée est éteinte. Le pôle Nord est gelé. Je reviens sur la Terre en étranger. »

J’écoutais passionnément. Était-il possible que la Lune ait eu ses habitants, sa civilisation ? Cet homme mystérieux allait-il dévoiler le passé ? Qui de nous a jamais regardé la Lune sans s’interroger sur son histoire, sans se l’imaginer au temps de son activité, planète tournoyante et entourée d’une atmosphère ? Rien d’impossible, certes, à ce qu’elle ait eu sa vie et sa civilisation !

Toutes les races blanches, je le savais, proviennent des hautes terres d’Asie, mais il est totalement impossible, de nos jours, d’en retrouver un spécimen pur. Bien plus, nul savant parmi les plus grands ne peut fournir une réponse satisfaisante à la question ainsi posée au sujet des Aryens. Tels des abeilles, ils ont quitté le rucher pour essaimer ailleurs, Ibériens, Grecs, Latins, Celtes, Goths, Hindous, Perses, Scandinaves, Allemands, Slaves, chacun des essaims repoussait ou absorbait son prédécesseur et rassemblait en lui les germes multiples d’où devait éclore notre complexe civilisation moderne. Qu’étaient les premiers Aryens ? Nul ne le sait. Pourquoi douterais-je de l’existence des Sansars ?

« Si le pôle Nord était habité, dis-je, j’aimerais en entendre parler. Je voudrais surtout l’explication de votre présence ici ce soir, et du rapport entre un pouce et une comète. »
 

(À suivre)

 
 

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(Austin Hall, traduit de l’américain par Lola Tranec, in Carrefour, sixième année, n° 252, mercredi 13 juillet 1949)