Tout le monde connaît le sort tragique de Kurt Eisner, mais on ignore souvent que celui qui sut, par ses discours enflammés, soulever les foules, fut en même temps un grand poète.

Nous nous bornerons ici à faire connaître les circonstances dans lesquelles il écrivit les petits contes dont nous donnons ci-dessous la traduction. Depuis décembre 1917, Kurt Eisner s’était efforcé de mettre fin à la guerre en suscitant des grèves, dans tout le pays. C’est à Munich que ses efforts furent couronnés de succès ; le gouvernement bavarois, pour se débarrasser de lui, le mit en prison. L’arrestation eut lieu dans la nuit du 31 janvier au 1er février 1918. Kurt Eisner resta en prison huit mois et demi. C’est de sa cellule, pendant l’été de 1918, qu’il écrivit les petits contes qu’on va lire et qui montrent bien comment, à défaut d’autres moyens, il sut par ses sarcasmes, venger l’humanité.
 
 

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LE SIGNE DE LA VRAIE SÉLECTION

 

Un habitant de la planète Mars descendit sur la Terre, et se fit expliquer événements et phénomènes. Dans une ville, il vit de nombreux êtres qui étaient aveugles, privés de bras et de jambes, atteints d’un tremblement continuel, haletants ou tordus de douleurs ; il y en avait aussi qui avaient perdu la raison.

« Les pauvres hommes, dit-il, d’être venus au monde ainsi arrangés ! mais quelle cruauté que d’attirer plus particulièrement encore l’attention sur eux en leur épinglant des croix de fer sur la poitrine !

– C’est un malentendu, lui dit son guide. Les hommes que vous voyez ici sont nos héros, qui ont été mutilés à la guerre, et les croix que vous apercevez à leur poitrine sont les insignes d’un grand honneur !

– Mais pourquoi faites-vous des guerres ? demanda l’habitant de la planète Mars.

– La guerre est une loi de sélection en vertu de laquelle les plus forts sont victorieux et survivent aux autres, lui expliqua son compagnon ; ainsi, elle sert à la conservation d’une race forte. »
 

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L’habitant de la planète Mars visita alors un hôpital. De nouveau, il vit des mutilés, des aveugles et des fous.

« Encore des héros ! s’écria-t-il dans une admiration douloureuse.

– Mais non, lui répondit son guide d’un air méprisant ; ce que vous voyez là, ce sont de misérables déchets d’humanité, les produits d’une sélection à rebours. Toutes ces créatures sont nées telles que vous les voyez là.

– Ah ! je comprends, dit l’habitant de la planète Mars ; à la différence des héros, ils ne portent pas de croix de fer. »

Lorsque le Martien revint à sa planète, il raconta à ses congénères les impressions qu’il rapportait de son voyage sur Terre :

« Les habitants de la Terre, dit-il, font de la sélection : tantôt bonne, tantôt mauvaise. La bonne se fait par la guerre, la mauvaise par la procréation. Le résultat toutefois, dans les deux cas, est le même. Seulement, les uns, on les appelle des héros, et les autres des dégénérés. Et pour qu’on ne puisse pas les confondre, on attache aux premiers des croix de fer sur la poitrine. »
 

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GARANTISSONS NOS FRONTIÈRES !

 

Après avoir entièrement dévasté le pays de l’ennemi, nous lui imposâmes la paix. Qui a vu les ravages commis dans le pays ennemi, disait-on chez nous, doit comprendre combien il est nécessaire que nous protégions nos propres frontières contre de pareils dangers. Et nous enlevâmes au pays ennemi un tiers de son territoire pour garantir nos frontières.

Les anciennes frontières étaient garanties à présent. Mais qu’en était-il des nouvelles ? L’on recommença donc une nouvelle guerre à vie et à mort pour garantir les nouvelles frontières, et l’on s’octroya un deuxième tiers du territoire ennemi à titre de garantie. Sur quoi, nous nous aperçûmes que notre dernière acquisition était devenue à son tour une province limitrophe qu’il fallait de même garantir. Et, après une troisième guerre victorieuse, nous, nous annexâmes le dernier tiers.

À présent, nous étions arrivés à la mer. Mais, comme personne ne l’ignore, l’eau constitue la plus mauvaise de toutes les frontières ; aussi nous vîmes-nous forcés de contraindre par une guerre le pays qui se trouvait au-delà de la mer à nous donner des garanties pour notre nouvelle frontière.

Et cela continua ainsi. Nous nous étendîmes toujours de plus en plus vers l’Est pour avoir de nouvelles garanties de frontières, jusqu’à ce qu’enfin nous arrivâmes à un territoire qui nous frappa comme nous étant connu : nous avions atteint notre propre frontière orientale, si bien garantie, et nous dûmes constater avec effroi combien mal assurée était en ce moment notre frontière occidentale puisqu’elle se confondait maintenant avec celle de l’Est. Aussi, il ne nous resta plus rien d’autre à faire que de nous attaquer nous-mêmes.

À ce moment, un homme se leva et dit :

« Il n’y qu’une manière de garantir les frontières, c’est de ne pas en avoir du tout !

– UTOPISTE ! » lui cria-t-on, et tout le monde se moqua de lui.
 

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L’INCURABLE

 

Hans, depuis son enfance, était possédé du désir de la vérité. Personne ne l’avait jamais entendu mentir. Vint le temps où tous débitaient des mensonges ; on appelait cela du patriotisme. Mais Hans ne mentit point et continua à dire la vérité. Lorsqu’il découvrit qu’il était resté seul à ne point mentir, sa conscience le força à dire : « Tous mentent, excepté moi. » En disant cela, il donnait sur lui-même un témoignage indiscutable : il était devenu fou. Car il faut être fou pour croire que tout le monde a perdu la raison et qu’on est seul à l’avoir conservée.

Un ami s’adressa à un aliéniste.

« Incurable ! répondit celui-ci, en haussant les épaules.

– Mais ne peut-on pas le guérir de l’illusion qu’il a d’être seul à dire la vérité ?

– Si j’y réussissais, répondit le médecin, c’est alors qu’il serait réellement fou. Car il a raison de dire qu’il est seul à dire la vérité. Le guérir serait le rendre fou. Il est donc, de quelque façon qu’on s’y prenne, incurable. »
 

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JE NE L’AI PAS VOULU !

 

Un homme avait couché avec une femme. La femme donna naissance à un enfant. L’homme se vit dans la nécessité de payer une pension alimentaire. Mais il s’y refusa. Il ne nia point qu’il s’était amusé avec la femme, mais il déclara que d’autres l’avaient fait aussi. Et avant tout il jura qu’il n’avait pas voulu l’enfant, cela va sans dire.

Le juge le condamna à pourvoir à l’entretien de l’enfant et aussi aux travaux forcés à perpétuité, pour avoir, de complicité avec d’autres, employé des moyens anticonceptionnels ; il dut en outre adopter l’enfant qui était un avorton et un crétin.
 

(Allusion à Guillaume II, qui à la vue d’un champ de bataille couvert de morts et de blessés, aurait dit : « Je ne l’ai pas voulu ! » se défendant par là d’avoir été l’instigateur de la guerre.)
 
 

 

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(Kurt Eisner, traduit par Alix Guillain, « Contes et récits, » in L’Humanité, journal socialiste, dix-huitième année, n° 6163, dimanche 6 février 1921 ; sans mention de traducteur : « Le Signe de la vraie sélection, » « Petit Conte, » in Le Travailleur socialiste, organe de la Fédération de l’Yonne, vingt-deuxième année, n° 1505, samedi 12 février 1921 ; idem, « Variété, » in L’Éclaireur de l’Ain, journal de la Fédération socialiste de l’Ain, vingt-septième année, n° 24, dimanche 12 juin 1921 ; idem, « Conte de guerre, » in L’Ancien Combattant de l’Ardèche, journal hebdomadaire, troisième année, n° 25, samedi 18 juin 1921 ; sans mention de traducteur : « Garantissons nos frontières ! » « Petit Conte, » in Le Travailleur socialiste, organe de la Fédération de l’Yonne, vingt-deuxième année, n° 1513, samedi 12 mars 1921. Otto Dix, pointes sèches et aquatintes extraites du portfolio « Der Krieg, » 1924)