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(in St. Nicholas: An Illustrated Magazine For Young Folks, 1909)
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(in St. Nicholas: An Illustrated Magazine For Young Folks, 1909)

D. Peut-on se passer de Dieu ?
R. Rien de si facile et de plus commode.
D. Comment faut-il faire pour se passer de Dieu ?
R. Il faut que les philosophes se chargent d’organiser et d’arranger le monde.
D. Quels sont ceux qui, les premiers, ont tiré le monde du chaos ?
R. Thalès de Milet, Héraclite, le pleureur, le rieur Démocrite, Épicure, Protagore et deux ou trois cents philosophes grecs.
D. Avec quoi ces messieurs ont-ils fait le monde ?
R. Les uns avec de l’eau, les autres avec du feu ; quelques-uns avec de la terre.
D. Les philosophes modernes ont-ils été contents du monde tel qu’il a été créé par les anciens ?
R. Ils l’ont trouvé indigne d’un siècle de lumières, et ils l’ont refait d’après les principes nouveaux.
D. Avec quoi les philosophes modernes ont-ils fait le monde ?
R. Avec de l’azote, de l’oxygène, de l’acide carbonique et de la potasse, qui sont les vrais éléments d’un monde bien constitué.
D. Comment les philosophes ont-ils fait l’homme ?
R. L’homme, entre leurs mains, a d’abord été une plante, puis un ver, puis une huître, puis un mollusque, puis un serpent, puis un loup, puis un oiseau, comme on peut le voir dans le nouveau Dictionnaire d’Histoire Naturelle.
D. Les philosophes ont-ils créé l’homme à leur image ?
R. Pour la plus grande gloire de la philosophie, ils ont créé l’homme à leur image.
D. Qu’est-ce que l’homme ?
R. C’est une bête brute qui est sortie de la terre comme les champignons ; qui a longtemps rampé dans la boue, qui a vécu dans l’eau, qui a volé dans l’air ; c’est une plante, c’est une huître, c’est un serpent, c’est un ours, c’est un vautour, qui est susceptible de devenir philosophe.
D. Quelle est la qualité qui met l’homme au-dessus des autres animaux ?
R. L’homme n’est distingué des autres animaux, que par l’angle facial, selon les nouveaux philosophes, et par la forme des mains, selon Helvétius.
D. Dans quelle partie du corps humain les philosophes ont-ils placé la faculté de penser ?
R. Dans l’abdomen ou le bas-ventre, qui est le véritable siège de la raison et de la sensibilité.
D. Il ne faut donc plus parler du cerveau ?
R. Le cerveau est un mot de vieille école. Au lieu de dire : On m’a troublé le cerveau, un vrai philosophe doit dire : On m’a troublé l’abdomen. Au lieu de dire d’un homme qu’il a mille projets dans la tête, on doit dire qu’il a mille projets dans le bas-ventre.
D. Que faut-il faire pour former la raison et l’esprit de l’homme ?
R. Il faut lire Mégalantropogénésie, ou l’Art de faire des enfants d’esprit, par M. Robert, du département des Basses-Alpes.
D. Quel sont les moyens que la Mégalantropogénésie enseigne pour créer de grands hommes ?
R. Elle en conseille plusieurs ; le plus efficace, celui qui est à la portée de toutes les mères, c’est de manger du miel de Narbonne et de boire du vin blanc de Chably.
D. Quels moyens avons-nous de former la mémoire ?
R. On peut acheter de la mémoire comme en achète une pièce de drap. On n’a qu’à s’adresser à M. de Fenaigle, qui en vend à juste prix, et qui apprend à retenir les noms des empereurs romains et des rois de France, pour la somme de soixante-neuf francs, dix sous, soixante centimes.
D. Comment peut-on retenir les noms des rois de France et des empereurs romains ?
R. Si vous voulez vous ressouvenir de Néron et de Caligula, songez à un râteau ou à tout autre instrument de jardinage. Si vous voulez vous ressouvenir de Clovis, songez au fauteuil de Dagobert.
D. Quelle est la destinée de l’homme ?
R. C’est de devenir philosophe, s’il le peut.
D. Comment peut-il y parvenir ?
R. En diminuant les degrés de son angle facial, et en exerçant ses mains dans toutes les occasions.
D. Après avoir vécu en philosophe, que doit-il devenir à sa mort ?
R. Il doit retourner à sa première origine, et être rendu aux matières chimiques dont il est formé ; il doit se changer en azote, en acide carbonique, en potasse ; il doit redevenir un arbrisseau, un mollusque, et s’estimer heureux, s’il parvient à l’état de quadrupède. Un empereur romain disait en mourant : Je sens que je deviens Dieu. Un vrai philosophe doit dire : Je sens que je deviens bête.
D. Croyez-vous à la résurrection des corps ?
R. Je crois à la résurrection des corps par le moyen du galvanisme.
D. Quelle preuve en avez-vous ?
R. J’en ai pour preuve un dialogue que j’ai lu dans la Bibliothèque Britannique, entre un philosophe allemand et la tête d’un pendu, ressuscité à l’aide de la pile de Volta.
D. La philosophie peut-elle remplacer la providence ?
R. Les philosophes sont la providence elle-même : le froid a-t-il gelé vos vignes ? ils vous feront du vin sans raisin ; vos champs sont-ils privés de leur moissons ? ils vous feront d’excellent pain sans seigle et sans froment ; si l’Amérique ne produit plus de sucre, les mêmes philosophes en trouveront dans l’écorce de l’érable, et dans la betterave. La philosophie, en un mot, est une providence qui veille sans cesse sur tous vos besoins, qui est toujours sous vos yeux, et qui communique tous les jours avec le public par la voie des journaux.
D. Quelles sont les consolations qu’offre la philosophie à ceux qui souffrent ?
R. Elle leur recommande de se révolter contre l’oppression, de briser tous les liens qui les fatiguent, d’exhaler leur humeur contre les institutions sociales, de chercher leur bonheur par tous les moyens qu’indique la sage nature ; et quand la nature ne peut rien pour eux, la philosophie leur conseille de faire la restitution de leur être aux éléments.
D. Comment l’homme peut-il faire la restitution de son être aux éléments ?
R. En se tirant un coup de pistolet dans l’angle facial, ou en se plongeant une épée dans le siège de la pensée, autrement dit l’abdomen ou le bas-ventre ; il peut aussi se jeter dans la Seine, du haut du pont des Arts, ou se précipiter du sommet de l’Observatoire : ces moyens sont indiqués par la saine philosophie.
D. Si les philosophes ont fait tant de choses, s’ils ont créé le monde, s’ils ont formé l’homme à leur image, s’ils ont si bien remplacé la providence, qu’est-il donc besoin de croire en Dieu ?
R. Je n’en ai jamais moins senti la nécessité.
D. Peut-on avoir des vertus sans croire en Dieu ?
R. Les vertus ne sont pas absolument nécessaires dans le monde créé et ordonné par la philosophie. Rien n’empêche, cependant, qu’un philosophe écrive dans les journaux qu’il est le plus vertueux de tous les philosophes.
D. La tolérance est-elle bonne à prêcher dans le monde ?
R. Elle doit être notre point de ralliement ; nous devons sans cesse la prêcher : ce qui ne nous empêchera pas d’écraser l’infâme quand l’occasion s’en présentera, et d’immoler tous ceux qui ne seront pas de notre avis à la cause sacrée de la tolérance.
M.
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(in Le Spectateur français au XIXe siècle, ou variétés morales, politiques et littéraires, recueillies des meilleurs écrits périodiques, cinquième année, Paris : Librairie de la Société Typographique, 1808)
« Il y a des gens qui ne doutent de rien ! Quand je pense que je connais quelqu’un qui, depuis le commencement de l’année 1887, ne fait pas un acte de bien dans l’attente d’un événement invraisemblable !
– Quel événement ?
– Le retour d’un explorateur qui serait parti pour visiter la planète Vénus.
– Vous vous moquez de moi, sans doute.
– Absolument pas. Tous les détails de cette histoire véritablement fantastique m’ont été racontés, il y a deux ans, par le capitaine Delauney, un soldat doublé d’un savant, bien connu des lecteurs du Gaulois. Celui-là est assez sérieux, je pense, pour que vous ne doutiez pas de lui.
– Je vous écoute.
– Eh bien, voici ce qu’il m’a dit. J’ai trouvé cela si curieux, que je me suis empressé, en le quittant, de coucher le tout par écrit. C’est pourquoi tout cela m’est resté dans la mémoire d’une façon précise, contrairement à mes habitudes d’oubli. »
Le capitaine était encore sous l’impression de la nouvelle quand je le rencontrai.
« Il vient de se passer quelque chose d’extraordinaire : un nègre vient de faire (en 1885) une découverte qui peut être considérable par les conséquences qu’elle peut avoir ; mais il faut que je vous raconte les faits par le menu. Vous rappelez-vous le coup de vent de 1865, celui qui fit de si grands ravages à la Guadeloupe ?
– Parfaitement. Si je ne me trompe, il fut suivi d’un désastre plus épouvantable encore : le choléra, qui décima la population.
– C’est bien cela. Eh bien, à ce moment-là, un enseigne de vaisseau nommé Lestrohan, appartenant à l’Érigone, aviso-stationnaire du port de la Basse-Terre, disparut un beau jour, mystérieusement.
Très aventureux de son caractère, ce jeune officier était parti seul en excursion dans les montagnes, quelques jours avant l’ouragan. Les jours se passèrent sans qu’on eût de ses nouvelles ; on s’étonna, on s’inquiéta. Ses chefs, redoutant un accident, ordonnèrent des recherches. L’équipage de l’Érigone s’y employa activement. Mais on eut beau organiser des battues, explorer tous les recoins de la Soufrière et du Nez-Cassé, toutes les recherches furent vaines, et tout le monde fut convaincu que l’enseigne Lestrohan, surpris par la tempête, avait été enseveli dans un éboulement.
Vingt ans se sont écoulés et personne ne pensait plus à cette tragique aventure quand, il y a quelques jours, un nègre vient de découvrir un carnet de poche, trouvé par lui dans la grotte des Trois-Frères, sur le plateau de la Soufrière. Ce carnet renfermait la clef du mystère et donnait l’explication de la disparition de l’officier… à moins que le récit qu’il contenait ne fût l’œuvre d’un fou :
« J’écris ces quelques lignes en toute hâte, avant mon départ, pour rassurer mes parents et mes amis. Je pars pour exécuter un voyage comme aucun homme n’en a fait jusqu’à présent. Je pars pour la planète Vénus. Que mes parents ne s’inquiètent pas, le voyage est très simple et sans aucun danger. Seulement, je ne pourrai revenir sur la Terre avant vingt-deux ans, c’est-à-dire en 1887.
Voici comment je me décide à ce voyage. Quelques jours avant le coup de vent, j’étais auprès du cratère de la Soufrière, quand je rencontrai un homme absolument étrange. Petit, bronzé, il parlait un langage extraordinaire, mêlé de sifflements et de gloussements. Très vif, il était d’une intelligence extrême, au point qu’il parvint à se faire comprendre de moi. Nous en vînmes à pouvoir causer et il m’apprit, à ma profonde stupéfaction, qu’il habitait la planète Vénus, et qu’il était venu sur la Terre au moyen d’une grande machine métallique, marchant par l’électricité. Cette machine, qu’il me montra, munie de deux grandes ailes et d’une queue, ressemblait assez à un grand oiseau.
Il avait profité d’un de ces courants gazeux, connus sous le nom d’essaims cosmiques, qui coupent généralement les orbites de toutes les planètes. Au moyen de sa machine, il s’était élevé dans les hautes régions de l’atmosphère de Vénus et s’était laissé entraîner dans l’essaim par l’énorme vitesse de soixante-dix kilomètres à la seconde. En moins de huit jours, il était arrivé sans encombre sur la Terre. L’atmosphère étant la même dans l’essaim et la planète que sur la Terre, il avait pu respirer parfaitement. Il était là depuis un an et s’était assuré de ses yeux que les fleurs, les animaux, les plantes, les insectes de notre globe présentaient les mêmes formes que les animaux et les plantes de Vénus, sans être absolument identiques.
Vénus est habitée par des hommes dont la civilisation est beaucoup plus avancée que la nôtre ; la science chez eux, depuis des centaines d’années, n’a plus de secrets pour personne ni de progrès à faire. Depuis fort longtemps déjà, les habitants de Vénus ne se servent pour ainsi dire que de l’électricité comme force motrice.
On ne voyage, ni par le sol, ni par l’eau, mais uniquement par l’air. Donc, il n’est plus besoin de routes, de ponts, de tunnels, etc. L’homme de Vénus me racontait toutes ces merveilles, et je l’aurais entendu indéfiniment, quand le fameux coup de vent vint nous assaillir.
Cet ouragan, avec sa science, il en savait le pourquoi : c’était, paraît-il, la Terre qui rencontrait un autre essaim cosmique ; celui qu’il attendait et qui devait lui permettre de retourner sur Vénus. Il fallait partir ; il m’offrit de l’accompagner. Une chose me faisait hésiter, c’est que, d’après lui, les circonstances favorables à mon retour ne se présenteront que dans vingt-deux ans, c’est-à-dire en 1887. Enfin, je me décide ! Fasse le ciel que je réussisse. J’espère rapporter sur Terre des documents complets sur Vénus, et surtout faire part à l’humanité de toutes les découvertes scientifiques dont les habitants de la planète où je vais sont en possession depuis si longtemps. »
Voilà ce que contenait le carnet de Lestrohan.
« Vous comprenez mon émoi, me disait le capitaine. Nous sommes en 1885 ; il n’y a plus que deux ans à attendre. Comprenez-vous les conséquences infinies du retour de Lestrohan ? Cela dépasse l’imagination. Pensez au brusque saut de la science si nous sommes mis en possession des découvertes des habitants de Vénus.
– Ah ! çà, mais vous croyez donc à tout cela ?
– Certainement. Le fait du carnet est exact.
– Mais qui vous dit que, par suite de circonstances terribles, au milieu de cet ouragan où il s’est trouvé pris, le jeune officier n’est pas devenu fou ?
– Je ne crois pas. Il paraît que l’écriture du carnet est bien régulière ; tout cela n’a rien de commun avec les allures d’un fou ou d’un agité.
– Enfin, attendons la fin de l’année 1887. Nous verrons bien. »
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(G. Pelca, Le Gaulois, vingt-et-unième année, n° 1788, vendredi 22 juillet 1887 ; repris dans Le Voleur, cabinet de lecture universel, soixantième année, n° 1572, 18 août 1887 ; gravure de George Roux pour Maître du monde de Jules Verne)
L’homme à l’état fossile – Réapparition de l’ichtyosaure
Une leçon. – « Vous remarquerez au premier coup d’œil, poursuivit le professeur Ichtyosaurus, que le crâne présenté a appartenu à une créature d’une espèce inférieure ; les dents sont parfaitement insignifiantes, la puissance des mâchoires dérisoire. Somme toute, que cette créature ait pu pourvoir à sa subsistance semble tenir du miracle ! »
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Frontispice [d’après un dessin de Sir Henry de la Beche] de Curiosities of Natural History, par Francis T. Buckland, New York : Rudd & Carleton, 1859
« À une femme que je ne connais pas
et dont j’aime le talent, à Ève Francis. »
On lit dans la « Gazetta dello Sport, » en date du 12 novembre 19…
« L’aviateur Erméte Siccardi, dont on se rappelle les nombreuses prouesses pendant la guerre, tentera demain, sur l’aérodrome de Venise, de battre le record de la hauteur. Son appareil est d’un tout dernier modèle, étudié spécialement pour cette tentative. L’aviateur a du reste veillé à sa mise au point, et il semble hors de doute que son essai sera couronné de succès.
Il sera chronométré par… »
I. – Le départ
La plaine est rase, ourlée de bas brouillards, et aussi loin que la vue porte, l’œil n’est arrêté que par quelques peupliers immenses et rigides, de ces peupliers d’Italie qui semblent se tendre désespérément vers le ciel et retenir par leurs hautes branches les nuages qu’on voit parfois traîner dans les beaux soirs d’été.
L’homme est presque seul près de son appareil, et de son œil d’aigle il examine, fouille, ausculte les membres, les organes, les centres vitaux de la machine de bois et de toile qui va l’emmener dans les espaces qui ne sont à personne. Il s’isole dans son examen, tandis que deux autres hommes, étrangement accoutrés d’une carapace noirâtre d’huile et de boue, s’affairent parmi les fils, les joints, les haubans, les tendeurs.
L’aviateur examine les deux longs tubes d’acier logés dans le corps de l’oiseau artificiel, les deux longs tubes qui contiennent la vie qu’il aspirera par le masque aux formes bizarres qu’il applique sur son visage pour l’essayer, lorsque l’air humain aura disparu des hautes sphères qu’il veut conquérir.
Car il veut aller très loin dans les champs sidéraux.
Il est jeune, il a vingt-trois ans à peine. Il est beau comme une de ces effigies qu’on voit au fronton des temples païens. Il a laissé au village qui dort encore au creux du vallon, dans le lit d’une mauvaise auberge, une jeune femme belle comme une nuit sur l’Acropole, et lui seul est venu sur ce champ où tout un holocauste de jeunes hommes, beaux comme lui, s’est fracassé en renouvelant le rêve icarien.
Le père de vie montre sa face écarlate sur la ligne d’horizon, et les peupliers d’Italie frissonnent au vent matinal.
Il faut partir…
Des hommes noirs se groupent auprès d’une ligne blanche…
La première hirondelle tisse, de son vol rigide, les rais de l’aurore qui glisse sur les toits des hangars accroupis.
L’aviateur monte dans l’appareil ; il en prend possession au nom des éléments asservis par l’homme. Il fait quelques gestes. Sous ses doigts les manettes brillantes se déplacent, il déchaîne le tonnerre du moteur, il déchaîne la puissance, il déchaîne la force, et tout à l’heure, sur un geste infime, il déchaînera la pesanteur.
Il se retourne ; par-delà les hangars il aperçoit les premières maisons du village ; il y a la vie et l’amour, il y a la mort, mais il y a aussi la gloire. Il y a l’ambition satisfaite, il y a Dieu qui dit : « Tu n’iras pas plus loin, » mais il faut tenter Dieu.
Puis son bras se tend.
Les hommes à la carapace de boue libèrent le héros et son char trépidant. Les hommes noirs font un signe et abaissent une loque de couleur, mais l’oiseau humain n’est déjà plus asservi à la terre, et il monte vers le soleil levant, à la conquête des cieux.
CAUCHEMARS
I. – Clartés et Ténèbres
D’un geste évocateur, Francesca montra la ville.
« Regarde, dit-elle, ô mon amant. Regarde, c’est le jour. Déjà des gondoles sillonnent le grand canal. Regarde, le soleil dore la mosaïque de Saint-Marc, et tout une arête du Campanile proclame la gloire du soleil levant… »
La femme ramena son bras sous son menton, et ses grands yeux noirs parcoururent l’horizon. Elle était presque nue sous une légère tunique.
L’homme vint s’accouder près d’elle. Il était brun, musclé comme un belluaire, ses mains étaient belles et longues, pâles et souples, mains d’artiste ou de rêveur.
Des hauteurs où ils étaient, en dehors de la cité, au dernier étage d’un grand palace, ils embrassaient toute la lagune, la mer, la ville, le port…
« Vois-tu, ô mon amant, reprit la femme, ce jour qui se lève, cette aube, est la plus belle de ma vie. Je te suis très reconnaissante d’avoir quitté Paris, tes amis, tes occupations, ton travail, pour satisfaire ce qui pouvait te paraître un caprice. Mais ce n’était pas un caprice. J’avais besoin de revoir Venise, la ville de mon enfance, la ville de ma jeunesse. Au triste cours des jours, tu as bien voulu écouter le petit modèle qui venait poser chez toi. Tu m’as aimée, tu m’aimes peut-être encore. Je ne sais pas. Je n’ai jamais rien su. Je suis là… je regarde, je m’enivre du spectacle unique, et je remporterai, dans la ville du bruit, le silence incroyable, le silence sacré de la ville où je vis le jour… »
Elle se pencha un peu et tendit la dextre. L’épaule gauche s’abaissa. L’épaulette de la chemise glissa un peu sur le bras, un sein victorieux se libéra de l’étoffe légère et au rythme de la respiration vint doucement toucher la pierre de la balustrade :
« Regarde, murmura-t-elle, tout près de la Piazzetta, cette maison basse qui étouffe entre deux palais. C’est là que je suis née. Mon père était gondolier. Il est mort maintenant. Je le revois, avec son chapeau de toile cirée noire, sa veste et ses larges pantalons blancs, vêtement immaculé que barrait la ceintures à franges noires. Je n’ai jamais connu ma mère. Je l’aimais bien. Parfois mon père me menait jusqu’à Saint-Marc et nous donnions des miettes aux colombes. Il est mort. Leur guerre me l’a pris, je suis venue à Paris, et la Piazzetta, la maison paternelle ont disparu dans la brume du rêve. Tu m’as rendu la réalité… Que la Madone te protège, ô toi que j’aime… »
Elle se pencha sur l’épaule de l’homme et ses cheveux vinrent frôler la joue masculine.
Alors il dit :
« L’œuvre germera de la contemplation féconde. Ma palette hésitait devant les horizons étroits de mon pays natal. Au choc d’un tel spectacle, elle saura chanter la gamme éternelle des couleurs… Francesca, ce sera ma joie d’avoir fait ta joie, ce sera ma joie de t’avoir associée à l’œuvre que j’enfanterai. »
Sa voix sonnait, haute et claire, pleine d’ardeur et de foi.
Mais la Vénitienne redressa la tête ; un feu sombre brillait dans son regard.
Vers l’Orient, quelques cumulus s’amoncelaient. Le ciel, si pur un instant, se barrait d’ombres farouches ; un coup de vent balaya la Lagune, apportant sur son aile de mystérieux arômes inconnus et subtils.
« Non, balbutia la femme, non, l’œuvre ne peut germer là où est la beauté parfaite. Qu’ajouterait ta palette au coloris de ce panorama ? Regarde, Rodolphe, il y a tout, il y a Angelico, il y a Raphaël, il y a Botticelli. Le vent nous ramène le murmure des harpes de Monteverde. Il nous berce, il chante la barcarolle de rêve, le chant du départ vers des horizons inouïs. Il faut être bien présomptueux, en vérité, pour croire qu’on peut ajouter à tant de sublime beauté. Crois-tu donc, ô mon amant, qu’il serait possible au vulgaire mortel de chanter Venise l’immortelle, Venise la vierge, Venise la sérénissime, Venise ma patrie, Venise la ville par excellence, la ville unique, la conquête des hommes sur la mer domptée, Venezia regina del mare la sorella della luna ?… »
Elle frissonna. Elle connut qu’elle était nue et ne se couvrit pas.
Le soleil se masqua d’un grand rideau de plomb, et les couleurs s’éteignirent une à une.
Au loin, la mer s’agitait. La houle devait être forte, car dans l’avant-port on voyait de petites barques s’apeurer en tout sens.
« Rentrons, fit Rodolphe à mi-voix. L’homme est présomptueux et malgré tout il réussit. Il ajoute toujours de la beauté au sublime. »
Elle interrompit farouchement :
« Non, il n’ajoute rien. La beauté reste irréfragable. Ce qui est créé ne peut être copié ; l’art, votre art ne prouve rien contre l’ultime, la radieuse beauté. »
Il la prit dans ses bras, et la couvrit d’un léger voile. Quelques gouttes d’eau étoilèrent le marbre et les dalles du balcon.
« Tu blasphèmes, Francesca, dit-il doucement ; tu sais bien que l’homme audacieux peut tout faire et fera tout. Aujourd’hui même, Erméte Siccardi, l’aviateur, s’est envolé tout près d’ici à la conquête des astres. Des hauteurs où il plane, tel un Dieu, le monde doit lui sembler infime, et la Lagune n’est plus qu’un agglomérat comme tant d’autres. Nous ne sommes rien, nous ne serons plus rien, et c’est pourquoi je consacre le cours de mes jours à rendre moins sensible le néant de la vie. »
Elle ne l’écoutait pas, elle était presque à genoux, les deux bras étendus contre son visage, et il la soutenait sous les seins. Elle évoquait la ville avec des mots enfantins comme en ont les mères aux berceaux des enfants :
« Venezia… Venezia, mia sorella, la cara città di mia infanzia… »
… Mais dès cet instant, ils ne surent plus très bien, et leur vie fut arrêtée par le monstrueux événement…
… Des hauteurs de l’empyrée, Dieu vit l’homme s’avancer vers lui…
Et il précipita sa foudre contre la ville qui l’avait nourri.
Alors la mer gonfla son sein en courroux, et elle lança à l’assaut de la cité de terribles barrières liquides hautes de cent coudées, qui s’écroulèrent sur les maisons des hommes vains, sur leurs palais, sur leurs monuments ;
Alors les vents entrèrent en fureur et s’acharnèrent sur ce qui tentait de résister à leur irrésistible entraînement ;
Alors l’eau du ciel se confondit avec l’eau de la mer ;
Alors les ténèbres de la mort envahirent et la terre et les eaux ;
Alors la Lagune ne fut plus qu’un creuset dans lequel les éléments en folie menèrent une ronde ardente et folle ;
Alors la démonomanie régna ;
Alors tout fut agonie et râles ;
Alors Sodome, Gomorrhe, Séboïm et Adana furent dépassées ;
Quais, navires, nacelles, gondoles, arbres, maisons, églises, ponts, dômes, colonnades, tours, merveilleux palais, trésors uniques, gloire, fortune de tout un peuple, de tout un monde, de toute une génération, tout ne fut plus bientôt qu’un fuligineux enchevêtrement, qu’un chaos horriblement tourmenté, qu’un amas prodigieux n’ayant plus aucun nom, n’ayant plus aucune forme.
Et Dieu vengé, la mer ayant accompli son forfait, se retira lentement et repris son calme. Rares étaient les habitations des hommes qu’elle avait épargnées.
Seul, de toute la splendeur passée, le campanile restait debout et superbe. Dans l’air alourdi, d’un calme prodigieux, au milieu des fumées qui montaient du charnier, le lion ailé gardait maintenant la ville morte, comme il avait gardé autrefois la Sérénissime.
De tout ce que les hommes avaient pu accumuler d’œuvres diverses, de tout ce que les peintres avaient pu tirer des couleurs immortelles, de toute la beauté chantée par les poètes, de tout ce qui était l’orgueil d’une grande et vieille nation, il ne restait plus que des pierres amoncelées, du bois ensanglanté et des cadavres.
Et il apparut, en toute vérité, que Dieu n’avait fait que venger son affront sur l’étrange cité.
Car, à quelques stades du cataclysme, le berger continua de mener son troupeau ;
L’amant continua d’embrasser sa maîtresse ;
Les abeilles continuèrent leur mystérieux travail.
Un calme de nécropole régna tout de suite après le typhon.
Une déchirure se produisit dans la nuée et un rayon de soleil se fixa sur le centre de la ville, à l’endroit du plus formidable amoncellement.
Une rumeur confuse montait seule, comme une mélopée monotone de la cité terrassée. Elle accompagnait le rythme désespéré des sanglots de la femme à demi évanouie dans les bras du peintre Rodolphe Bathory.
Sur la mer calmée, on vit accourir des navires noirs et rapides qui venaient au secours de ce qui ne pouvait être secouru…
II. – Quo Vadis ?
Je tombe… Je ne sais plus… je tombe. Tout à l’heure encore, j’avais la perception de monter. Tout à l’heure, je montais. Puis tout s’est brouillé, et j’ai dû avoir un cauchemar affreux. Il y a un instant les appareils indiquaient encore des vitesses, des pressions, des altitudes, le moteur m’emmenait victorieux. Maintenant, vous comprenez bien que je ne sais plus où je vais. Je ne sais plus…
J’ai dû battre le record. Je suis monté très haut, je suis l’homme qui est monté le plus haut ; mais il faut redescendre, n’est-ce pas ? Quand on est monté, il faut redescendre…
Parfaitement…
La tête me fait mal. Les tempes me battent si follement que mon crâne ne résistera certainement pas à la poussée désordonnée de mes artères. Je sais que tout cela est douloureux et meurtri ! J’ai perdu toute notion de direction, de vitesse ou d’altitude. Le masque respiratoire a dû glisser, tomber dans le fond de la coque, et c’est à ce moment que la vie s’est détachée de moi, c’est à ce moment que je suis entré dans le royaume de la mort. La mort ! Elle m’environne, elle me prend et m’étouffe. C’est elle qui me serre la gorge, c’est elle qui fait mes mains rouges de sang, c’est elle qui s’est si bien attachée à moi que je sens ses ongles dans ma chair à chaque mouvement de mes membres douloureux. Et je vais mourir…
Oui… avant de mourir, je vais vous confier un secret… Francesca… ma maîtresse, mon amie, ma femme… Francesca… eh bien, chut ! elle couche avec Bathory… ah ! ah !… je les ai vus… et puis Venise, ah ! c’est plus drôle, Venise finie… plus de Venise… morte aussi, morte… il n’en est plus rien…
… Mourir… La mort ne me fait plus peur maintenant que je sais qu’elle est inévitable. Tout à l’heure, je pouvais lutter et elle m’effrayait. Maintenant je sais que c’est inéluctable et que tous les efforts que je tenterai pour lui échapper n’aboutiront à rien, mais je ne souffre pas de cette certitude. Il fallait au progrès, à la science une nouvelle victime ; ce sera moi. On dira : Erméte Siccardi est mort en essayant de battre le record de la hauteur ; il avait vingt-trois ans. D’autres encore s’élanceront par-delà les nuages, vers les conquêtes triomphantes de mystérieux espaces. Je suis triste à cause de ce qui restera derrière moi, Francesca que j’aime et qui ne me reverra plus, Venise, la reine, où on me ramènera.
J’essaie de me représenter ce qui va se passer. Au premier trou d’air, l’appareil s’engagera et ce sera la descente foudroyante. Retrouvera-t-on quelque chose de mon corps ? Ou bien se dissoudra-t-il dans la chute ?… Depuis dix minutes, je me suis réveillé de mon évanouissement, j’ai dû descendre sensiblement. Depuis combien de temps le moteur s’est-il arrêté ?… A-t-on jamais vu cela ? je vole sans moteur… Le vol à voile est trouvé… Je vais rester accroché à une étoile… À une étoile… Parfaitement… O du, mein holder Abendsterne… À moi ! Au secours !… J’étouffe… Je ne veux plus mourir… Je n’ai rien fait… Ah ! c’est fini, c’est fini !… Mon Dieu ayez pitié de moi… J’étouffe… Je meurs !…
… Je tombe éternellement dans les espaces sans fins …
III. – La mort
Erméte Siccardi descendit prestement de son appareil. La joie de se retrouver sain et sauf avait amené en lui un tel flux de vie qu’il se mit à marcher comme un insensé dans toutes les directions.
Tantôt il se tournait vers le soleil, les bras étendus, comme pour l’adorer, tantôt vers la brise qui soufflait en fraîches rafales. Mais bientôt, fatigué, à bout de tension nerveuse, il s’arrêta, et s’assit sur un quartier de roc.
Alors seulement, il regarda autour de lui.
Il s’était posé presque au centre d’un vaste cirque rocheux de cinq ou six kilomètres de diamètre, au sol uni et parfaitement horizontal. Des basaltes noirs formaient des gradins de plusieurs centaines de pieds de hauteur autour de cette piste quasi circulaire… On apercevait de temps à autre quelques étroits couloirs dans la paroi, mais si parfaitement rectilignes, mais si bien tracés qu’on les aurait dit percés de main d’homme.
Erméte se leva et marcha vers une de ces failles.
Le sol était uni, poli et brillant par endroits, et l’homme, s’approchant de la muraille fut frappé des formes géométriques des blocs et des monolithes épars au pied des gradins. Partout des cubes, des parallélépipèdes, des pyramides. Les lignes courbes semblaient être bannies de ce paysage et la rigidité des formes avait quelque chose de tragique et de formidable.
Erméte se hâta vers le couloir qui s’ouvrait devant lui. Au moment où il entrait, le soleil disparut sous un nuage et un froid sépulcral fit place à la tiède chaleur de l’instant d’avant. Cette sensation fut si brusque qu’il s’arrêta un moment, inquiet. Mais il reprit sa route. Les parois du couloir étaient lisses et parfaitement d’aplomb ; un jour de cave régnait sur le chemin maintenant encombré de débris de roches, de scories et d’étranges pierres noires au reflet métallique. Il allait… Le sentier devenait de plus en plus étroit et difficile, et il lui fallait parfois escalader des blocs énormes pour poursuivre sa route. Il s’aperçut bientôt qu’il s’élevait vers le sommet du précipice, et soudain, brusquement, il se trouva devant une plaine immense, inondée de clarté, qu’il découvrait à perte de vue et il frissonna…
Partout des blocs erratiques, partout des tumulus, partout des ruines. La plaine inféconde montrait en tous sens d’étranges maisons de fer aux charpentes tordues et rouillées, aux fenêtres sans vitres, aux toits sans couvertures. Pas un oiseau dans l’air, pas un vivant au sol. Pas un arbre, pas un champ, pas une herbe. La terre était pelée, rongée, cassée, brisée, anéantie. Erméte songea aux horreurs des champs de bataille qu’il avait vus sur le Carso, et il s’avança dans la plaine vers une de ces maisons éventrées qui parsemaient la terre. Le jour tombait. La visibilité si nette des crépuscules d’été lui permit d’apercevoir sur sa gauche un talus qu’il n’avait pas tout d’abord distingué, un talus d’une rectitude parfaite qui barrait la lande, un talus hérissé de mâts et de poteaux dans lequel il reconnut une ligne de chemin de fer. Le cœur lui battit. Enfin, il allait pouvoir se raccrocher à quelque chose, il allait pouvoir comprendre l’inexplicable en suivant ce fil d’Ariane qui ne pouvait manquer de le mener vers les hommes.
Il coupa à travers le chaos et rejoignit une route macadamisée d’un étrange revêtement métallique, unie et plane comme l’était la piste du cirque où il s’était posé.
Il suivit cette route, et bientôt il arriva à une maison isolée. Jamais, dans les charniers nés de la guerre, jamais, dans le désastre de Messine qu’il avait aperçu dans sa jeunesse, il n’avait vu aspect plus terrible. Tremblant, le cœur étreint d’une angoisse éperdue, il pénétra à l’intérieur. Un délabrement, un abandon insoupçonnables revêtaient toute chose. Cette maison et ses murs et ses portes et ses planchers et ses objets usuels étaient de fer, mais de fer tellement rouillé qu’il suffit à Erméte de s’appuyer à une table pour que celle-ci s’effondrât.
Domaine de la mort, néant total. Profondeur vertigineuse de l’anéantissement d’un monde, suspension de la vie dans son cours. Jamais spectacle semblable n’avait frappé la vue humaine. La maison déliquescente montrait ses entrailles, sa vie interne, ses secrets, comme un corps se montre sous la vivisection. Aux murs étaient des tableaux d’émail rehaussés de riches couleurs ; on apercevait encore des portraits, des objets que l’on pouvait prendre pour des bibelots d’étagère et dans un coin un appareil semblable à un téléphone. Une poussière noirâtre couvrait ce qui n’avait pas été attaqué par la rouille. Une odeur de fumée et de ruine régnait dans toute l’habitation.
Erméte allait, tel un somnambule, dans toutes les pièces. Il bousculait tout, et il se tordait les mains de ne pouvoir pas trouver le mot de la gigantesque énigme.
Il sortit de la maison aussi angoissé, aussi torturé qu’auparavant, et il se mit à marcher rapidement vers le chemin de fer. La nuit était venue, le ciel était d’une pureté admirable, et les pléiades resplendissaient.
Un silence farouche enveloppait la plaine. Aucune lumière au sol, rien qui puisse trahir la vie. C’était la descente aux Enfers.
Ayant marché deux heures, Erméte se trouva au pied du talus qu’il escalada. Dans l’obscurité, il eut de la peine à apercevoir la voie, mais ses yeux d’aigle découvrirent bientôt les quatre rails d’un écartement inusité.
Il tâta du pied, et son pied écrasa ces rails comme des tubes de verre. Éperdu, il regarda l’autre versant du talus : il ne vit rien. La nuit était profonde sur la terre et les étoiles n’avaient pas de reflet.
Alors, las, anéanti de corps et d’esprit, il s’assit, et il murmura, pris de peur devant le décevant mystère :
« Où suis-je ?… Mon Dieu, où suis-je ?… »
Le son de sa voix l’effraya bien plus encore que le silence.
C’était si poignant cette voix, solitaire infiniment, dans le désert d’hallucination et de mort…
Il avait froid, il avait soif, il avait faim, et il s’endormit au revers du talus dans la nuit glaciale de la terre foudroyée…
… Le soleil était déjà haut lorsqu’Erméte se réveilla. Tout de suite il fut debout. Est-ce que le cauchemar de la veille allait recommencer ? Il était là, ce cauchemar, sous la forme de ces, quatre rails rougis de rouille, il était là dans la plaine tragique, il était partout.
Erméte marcha… Il avait faim… Il marcha en suivant la ligne, et il arriva bientôt à une bâtisse aussi ruinée, aussi lamentable que la maison qu’il avait visitée. Aux signaux et aux voies de garage, il reconnut que ç’avait dû être une gare. Mais il lui fut impossible de lire aucun nom.
Il marcha… Il avait soif… Le long des pentes du talus, des épines rampaient, d’étranges plantes calcinées ; il se pencha et reconnut des fils de fer barbelés. La voie descendait ; une ondulation molle coupait la plaine, et il vit venir à lui un talus tout semblable. Deux voies se raccordèrent…
Il marcha… Il était fatigué… fatigué surhumainement ; il s’arrêta un instant, et les mêmes mots tragiques revinrent à ses lèvres :
« Où suis-je ? mon Dieu, où suis-je ?… »
Puis il marcha à nouveau, la voie fit un coude et s’engagea dans une tranchée… Elle déboucha sur le panorama d’une ville…
Erméte s’arrêta, cloué au sol par la stupeur… Devant lui s’étendait une ville immense, plus grande qu’une capitale, une ville prodigieuse… une ville morte comme tout ce qui était sur cette terre inclémente et qu’il avait vu jusqu’alors.
Tours écroulées, monuments éventrés, palais détruits, inextricable fouillis de métal oxydé, tout était anéantissement et mort. Un silence prodigieux régnait sur la cité.
Mais, malgré tout, les yeux de l’homme se remplirent d’espérance, car au loin une rivière luisait sous les rayons du soleil au zénith, et il se précipita vers cette eau vivante, vers cette eau malgré tout vivante.
Et c’est alors qu’il rencontra un homme. Il se tenait à l’entrée de la ville, appuyé à un mur moitié écroulé. Erméte s’avança, les bras tendus. Il criait, dans l’exaltation de sa joie, de sa délivrance et il serra frénétiquement l’homme dans ses bras. L’étreinte dénouée, l’étranger tomba tout d’une pièce : c’était un cadavre…
Erméte s’arrêta. Un spasme le tordit. En un instant, la sueur ruissela de son front. Il se pencha sur le cadavre, le secoua ; puis son angoisse de savoir fut plus forte, et il fouilla le corps. Il ne trouva qu’une plaquette métallique portant un nom et une date : Rudolf Hameinstein, 2 April ; puis un chiffre : 4723.
Alors, il se redressa ; son espérance trompée redoublait son angoisse. La peur, une peur panique le prit, et il s’élança dans la ville comme un fou.
Mais il ne put aller ainsi que l’espace de quelques coudées. Le chemin était un prodigieux amoncellement de charpentes de fer, débris noircis, racornis, rouillés, rompus ; des maisons entières, hautes de trente étages, s’étaient abattues ; d’autres, au contraire, tenaient encore en équilibre par des traverses ou des arcs-boutants de fer rongés d’oxydes et menaçaient de s’abattre. D’autres encore semblaient intactes. Des fils métalliques en quantité considérable rampaient dans un enchevêtrement inexplicable. De la pierre, des scories, des lambeaux informes jonchaient la chaussée dont le sol disparaissait sous une épaisse couche de poudre rouge et de limaille de fer.
Pour passer, Erméte devait se livrer à un travail surhumain. Mais il allait, impavide, les tempes bourdonnantes, avec un voile rouge sur les yeux ; il allait vers la rivière entrevue, il allait toujours.
Aucun parfum dans l’air, aucun souffle de vent, aucun bruit. Pas même d’écho.
Il allait, fantôme, au pays des morts.
Partout, partout, aux portes des maisons à demi écroulées ou ensevelies, au bord des trottoirs, sur la chaussée, ils étaient là, ces morts, ils étaient là toujours.
Cadavres pétrifiés, surpris dans leur attitude dernière, assis ou debout, ou encore allongés en des poses étranges, cadavres qui semblaient dormir, cadavres qui semblaient rêver, cadavres qui semblaient vivre.
Et à mesure qu’Erméte s’avançait, l’horreur, la peur et l’angoisse grandissaient.
Il dut s’arrêter un instant pour, reprendre haleine.
Il était à un carrefour. De larges trouées, qui avaient dû être des avenues, rayonnaient en tous sens.
Une bâtisse était là, qui paraissait intacte.
Il s’approcha. C’était un vaste quadrilatère, percé de porches géants, et qui ressemblait à une gare.
Et, au pied, tout contre les murs, par grappes, par essaims, pressés les uns contre les autres, tellement qu’ils étaient restés debout, des morts, des centaines, des milliers de morts.
Il y en avait de tous âges, de tous sexes. Enfants, vieillards, femmes, jeunes filles, raidis, crispés désespérément dans une dernière et farouche volonté, dans une idée de fuite suprême.
Mais bien que le mouvement de leur corps fût un geste de déroute, ils gardaient dans leurs yeux comme un reflet d’étonnement, de surprise et d’espérance.
Et ce qui était surtout poignant et insondable, comme toute la mystérieuse cité, c’était la surprenante attitude de ces cadavres crispés vers la fuite, vers l’immédiate évasion du sépulcre ; c’était ce geste irrésistible venant se briser contre un mur, c’était enfin, et par-dessus tout, la flamme d’espérance vivant encore au fond de ces yeux morts.
Quelle était-elle, la catastrophe si prodigieusement meurtrière qui avait ravi au jour tant et tant de vies humaines ? Quel était le fléau assez monstrueusement formidable pour suspendre la vie dans tant de corps, pour arracher la pensée dans tant de cerveaux, pour anéantir tout un peuple, pour foudroyer toute une humanité ?
Erméte ne s’approcha pas du charnier. Il sentait si bien combien ces quelques cadavres étaient peu de chose dans le grand cataclysme qui l’entourait qu’il ne s’arrêta pas à savoir comment ils étaient morts.
Il traversa d’autres places, suivit d’autres avenues. Un tramway était arrêté à l’angle de deux voies spacieuses ; il s’approcha, mais des cadavres occupaient les banquettes et le wattman, nouveau nocher des enfers, semblait conduire une charretée de morts.
Il s’enfuit, les bras étendus, et, à partir de ce moment, sa vie fut à demi arrêtée…
Il courut à perdre haleine… Il vit encore des morts, il vit des maisons laissant voir des intérieurs délabrés, il vit de prodigieuses usines dévastées…
Il courut, mais, une seconde fois, il fut obligé de s’arrêter. La chaleur était accablante. Le soleil dardait ses rayons implacables sur le charnier géant. Il crépitait sur les masses métalliques, momifiait les cadavres, mais ne pouvait parvenir à les décomposer. Aucun insecte, aucune larve, aucun vibrion, il n’y avait plus rien, pas même de nécrophores. Et les morts pouvaient rester ainsi éternellement sans que rien ne vienne troubler leur suprême repos. Ils pouvaient poursuivre en paix leur rêve inachevé, aucun tenebrio obscurus ne pouvait les emporter dans l’absolu néant. Habitants muets d’un monde anéanti, ils étaient là avec leur secret, ils étaient là avec leur apparence de vie si criante et si vraie qu’on ne pouvait dire tout d’abord s’ils étaient morts réellement.
Une soif atroce torturait Erméte. Avec la fièvre qui lui battait les tempes, l’agitation de ses membres, cela devenait intolérable. Il ne voyait pas la fin de cette cité de folie. Le calvaire était interminable et, pour arriver à la rivière, combien de temps lui faudrait-il encore ?
Il entra dans une maison, décidé à tout pour se procurer un peu d’eau, décidé à contempler d’autres spectacles d’horreur, décidé à voir des choses infiniment tragiques, lui qui était ivre de visions infernales.
Comme celle qu’il avait vue dans la plaine, cette maison était toute en fer et présentait le même aspect de délabrement inouï. Il monta un escalier ; sur une sorte d’antichambre quasi-circulaire plusieurs portes donnaient.
Il poussa l’une d’elles.
Et, en tournant sur ses gonds rouillés, elle fit entendre un long grincement lugubre. Terrifié, Erméte s’arrêta : c’était le premier bruit qu’il entendait depuis son entrée dans la ville. L’écho s’en répercuta longtemps à l’intérieur de la maison, et les profondeurs ne l’avaient pas encore répété qu’il découvrait, dans la pièce qu’une pénombre baignait, sur une sorte de divan très bas, deux êtres humains, splendidement nus, qui accomplissaient le geste divin, le geste de possession, le geste fervent d’amour, le geste adamique, le geste suprême transmis à travers les âges, afin que l’aventure éternelle recommence et que les désirs y aboutissent, le geste qui précipite l’homme vers la femme et qui n’en fait qu’une seule chair.
Puissamment, de tout son poids, il était sur elle. Son corps fin et délié, très blanc, s’appuyait sur la femme en un grand mouvement de possession. Il la prenait d’un seul jet, en mâle sûr du rite à accomplir. Ses muscles saillaient, ses reins se creusaient et ses jambes s’étiraient nerveusement.
Elle était suprêmement belle. De longs cheveux noirs recouvraient à demi ses épaules d’un galbe marmoréen. Ses bras d’une pureté admirable étreignaient l’homme à plein corps, ses jambes s’allongeaient, écartées, et, dans le spasme suprême qui les avait tordus, on voyait ses orteils crispés contre l’étoffe des coussins.
Son visage était quelque chose de divin.
Erméte, éperdu, le regardait avidement.
Vision supra-terrestre, félicité inouïe, bonheur inimaginable. Il y avait de tout cela dans le regard clair des yeux bleus, qui gardaient, très au fond d’eux, une ineffable expression de jouissance et de désir satisfait.
Les lèvres étaient figées dans un sourire extasié.
Les narines semblaient encore palpiter. Une joie inconnue et profonde illuminait tout le visage. Un reflet paradisiaque semblait s’y être posé.
Erméte Siccardi ne pouvait détacher son regard de ce regard divinisé. Il s’en repaissait. Rien de plus beau, rien de plus suavement tranquille que l’eau limpide qui baignait les paupières mi-closes.
Et au milieu de sa contemplation, il lui vint l’idée de voir son visage, à lui.
Ah ! oui, lui ! lui ! Que devait-il-penser, quel devait être son bonheur à lui, qui avait tenu dans ses bras, au suprême moment du suprême départ, un corps adorable et juvénile, qui gardait dans le sommeil éternel, l’ineffable impression d’un éternel réveil ?
Tremblant, hagard, il s’approcha. Ses mains s’étendirent sur le corps.
L’homme avait le visage noyé dans le cou de sa compagne ; pour le lui voir, il fallait le faire glisser et le tourner.
Erméte s’y employa avec peine, et malgré les contractions de sa chair au contact des chairs glacées, il désenlaça les deux amants.
Le visage de l’homme était infâme à voir…
Désir trompé, désenchantement, colère, rudesse, orgueil, dédain, il y avait de tout cela sur cette figure émaciée, aux traits barbares, durcis et contractés. Il y avait surtout cette suprême amertume du mâle insatisfait. On sentait qu’il était mort avant de jouir, et il en gardait, épandu depuis la racine des cheveux blonds jusqu’au menton volontaire, une intense expression d’égoïsme et de lâcheté.
L’abîme se creusait sous les yeux d’Erméte Siccardi. Il y avait là, en un raccourci puissant, toute l’histoire de l’amour, toute l’histoire du monde. Ah ! ils pouvaient s’enlacer, se serrer à s’étouffer, râler dans une étreinte éperdue, mêler leurs spasmes, leur bave, leur haleine, se pénétrer, ils seraient encore aussi loin l’un de l’autre que si des milliers et des milliers de lieues les séparaient.
Elle se donnait corps et âme, elle communiait ; lui n’était qu’une bête en rut soucieuse de son plaisir, et de son plaisir seul.
Sisyphes de l’amour, Prométhées enchaînés à un rêve de folie, ils n’avaient pu effacer le malentendu terrible qui était là tout entier dans cette chambre où l’ombre nuptiale adoucissait les lignes et estompait les couleurs. Même devant la mort, ceux qui accomplissaient le rite d’Éros n’avaient pu réduire l’immense vide qui existe entre jouir et aimer.
… Un long corridor s’offrit à Erméte à sa sortie de la chambre. Il le suivit un instant, et, brutalement, un flot de lumière l’inonda. Une salle immense s’ouvrait devait lui, et sur un parquet luisant des centaines et des centaines de couples dansaient.
Ils dansaient ! Il y en avait de tendrement enlacés, il y en avait qui étaient graves, d’autres qui souriaient, il y avait des bouches qui ébauchaient un semblant d’aveu, il y avait des bijoux, des diadèmes, des diamants, il y avait de riches toilettes, en tissus rares et merveilleux, il y avait des parures splendides, et, dans un coin, un orchestre aux instruments bizarres, compliqués, et luisant sous les rayons du soleil entrant à flots par une verrière à moitié démolie.
Ils dansaient, et ils étaient immobiles et raides. Ils dansaient et ils étaient morts.
Formidable danse macabre, ils étaient tous là, dans leur dernière posture touchante, ou gracieuse, ou ridicule, ou grotesque, et derrière son pupitre, le chef d’orchestre, d’un geste savant, les conduisait à l’éternité.
Erméte s’élança parmi eux ; il traversa la salle immense comme une flèche, et les corps qu’il touchait s’inclinaient devant lui jusqu’à terre.
À l’autre bout de la pièce, un autre corridor s’offrit à lui. De la même allure fantomatique, il le suivit ; ses pas résonnaient sur les planchers métalliques en coups de gong éclatants. Ce corridor semblait ne pas avoir de fin. Erméte comprit qu’il devait être dans un hôtel, car de nombreuses portes numérotées, muettes et closes, s’espaçaient au long des murs. À chaque passage, il prenait à l’aviateur une irrésistible envie de pousser ces portes. Mais la peur de voir encore et toujours des choses effrayantes le retenait.
Un escalier s’offrit à lui. Il le dévala, et, sur un petit palier, devant une chambre dont la porte était ouverte, il s’arrêta, pétrifié, stupide, la bouche ouverte, sans souffle.
Un prêtre était là, debout, un crucifix à la main. Sa longue soutane noire tombait en plis réguliers, il était nu-tête, avec une longue face blême et des yeux ardents. Très droit, très grave, très grand, il tendait son crucifix au-dessus d’un lit où l’on voyait un corps allongé.
La scène était éclairée par des lampes posées sur de hautes torchères ; ces lampes, qui ressemblaient fort à des lampes électriques, répandaient une étrange lueur violette, troublante et indécise.
Le mort béni reposait doucement. C’était un vieillard. Sa face paisible reflétait une grande impression de paix et de quiétude. Au moment où tous ceux qui l’entouraient avaient été foudroyés, lui avait eu la suprême consolation de mourir comme tout le monde.
Le prêtre, lui, était terrible, avec sa longue figure ascétique, ses mains diaphanes et son geste désespérant. Erméte le contemplait, fou, les yeux fixes, et soudain une idée infernale traversa son cerveau enfiévré : pourquoi restait-il ainsi, stupide, ce prêtre, devant le mort paisible, alors que les autres, les milliers d’autres, n’avaient eu, au-dessus de leur éternel repos, aucun geste de consolation, aucun apaisement, aucune absolution ?
Ah ! oui, leur, âme, à eux. Qui avait pris soin de leur âme ?… Comment étaient-ils partis pour l’ultime voyage ?…
Hypnotisé par cette idée, Erméte voulut porter le prêtre à une fenêtre, afin que son geste de pardon s’étendît sur la ville, et qu’elle fût purifiée et sanctifiée par lui. Il le saisit à plein bras… et ses bras ne rencontrèrent plus que le vêtement noir, car au premier contact, le prêtre était tombé en poussière…
Alors, affolé, livide, une écume rose aux commissures des lèvres, il s’enfuit. De toute la force de ses jambes lasses, il dégringola des escaliers, enjamba des débris informes ; sa course devint une fuite, il suivit des couloirs, traversa des salons ; il allait, il allait… Il n’y avait plus d’obstacles pour lui. Son lambeau noir aux mains, il traversa des cours, suivit de longues allées. Ses enjambées étaient formidables. Insensé, il courait toujours, sans parvenir à sortir de la maison infernale.
Enfin, il fut dehors. Mais sa course ne s’arrêta pas pour cela. La respiration coupée, haletant, il allait toujours, et les morts, étonnés, regardaient passer ce fou pris de vertige, qui tenait, haut sur la tête, un grand haillon de deuil.
… Le soleil décroissait lorsqu’Erméte sortit de la ville…
Il se trouva alors à quelques mètres de la rivière.
D’un ultime effort, il l’atteignit, dégringola les marches d’un quai et plongea son visage dans l’eau qu’il aspira à longs traits. L’eau avait une saveur acidulée, mais il n’y prit garde.
Puis il s’assit sur les marches de l’escalier, et, la tête dans ses mains, il se désespéra de la solitude, de la mort et de l’inexplicable mystère.
L’eau coulait lentement entre les quais de pierre. Une embarcation se balançait au bout d’un filin métallique, et Erméte s’assit dedans. C’était une sorte de canot automobile avec des sièges rembourrés, un petit roof et deux couchettes. Accrochées au plat bord, on voyait deux bouteilles isolantes enduites d’un émail bleu foncé. Erméte s’empara d’une bouteille et versa un peu de son contenu dans le gobelet qui lui servait de bouchon ; c’était un liquide noirâtre à l’odeur de bouillon, et il goûta. La faim qui le tenaillait sembla aussitôt miraculeusement disparaître, et comme c’était le déclin du jour et que, brisé de fatigue, ses yeux se fermaient, il s’étendit sur une des couchettes. Mais il ne s’endormit pas, car, soudain, son regard se porta sur la roue du gouvernail de l’embarcation. Aux dernières lueurs du couchant, Erméte Siccardi y lut parfaitement cette inscription : « Eva. – Köln am Rhein, 17 August 4715. »
Alors, il ne put dormir. Il prit entre ses mains son crâne douloureux sous le flux des interprétations contradictoires. Alors, il pensa à Venise, à la ville chérie au bord de l’Adriatique. Il pensa à Francesca qu’il avait laissée au village en paix, et qui maintenant devait le pleurer, il pensa à tout ce qu’il avait abandonné pour une vaine gloire, et il sentit son esprit s’égarer tandis que de grands sanglots, rythmaient la fuite navrée de ses pensées en déroute…
… Quand il sortit des limbes, il faisait grand jour, et le canot dérivait doucement au milieu de la rivière. Le filin avait dû casser au moment de son embarquement, et la nacelle était emportée maintenant au gré du courant.
Que lui importait !… N’était-il pas vivant au milieu du séjour infernal ? N’était-il pas voué à la mort dans un délai qu’il était facile à prévoir ?
Il but un peu du contenu de la bouteille, puis il s’endormit.
Un léger choc le réveilla. Le canot avait donné contre un pont détruit qui obstruait la rivière. Il monta sur l’amoncellement de fer tordu, et, parvenu au sommet, il aperçu la mer, et au bord de la mer, seul, près de l’estuaire du fleuve, un chêne magnifique et vert.
Il eut un cri de joie enfantin. C’était son amie, la mer !…
Elle l’avait bercé enfant, et il se plaisait toujours à écouter sa voix mystérieuse et profonde.
Alors, il courut vers la falaise. On entendait le ressac régulier des vagues et un peu de vent soufflait.
Quand il fut arrivé au bord du gouffre, il resta un moment interdit, troublé délicieusement. C’était quelque chose de familier, quelque chose qu’il avait déjà vu, quelque chose de vivant, et sur ses lèvres vint le mot d’adoration, le mot de ferveur, le mot de reconnaissance qui vint aux lèvres des Dix Mille :
« La mer !… La mer !… »
Et pour compléter l’illusion merveilleuse, il y avait un arbre, un arbre luxuriant et vert… C’était le premier qu’Erméte voyait depuis trois jours…
Et sous cet arbre, il aperçut un vieillard immobile qui le regardait fixement…
IV. – Vérité
Erméte s’approcha.
L’inconnu était presque nu et assis sur ses talons, comme le sont les fakirs de l’Inde qu’on voit aux portes des temples.
Une barbe épaisse couvrait son torse maigre et rugueux ; ses yeux au fond des orbites caves brillaient comme des gemmes précieuses.
Quand il fut à trois pas, Erméte demanda :
« Où suis-je ? Dites-moi où je suis, vous qui êtes le seul vivant parmi les morts… »
Les yeux du vieillard se fixèrent sur le visage de l’homme. Il ne quitta pas sa pose hiératique, et il dit lentement :
« Qui es-tu toi-même, étranger au regard clair ? D’où viens-tu ? et quels sont tes desseins ?… »
Sa voix vibrait dans un registre grave, comme une corde tendue qu’on pince et abandonne.
Erméte répondit :
« Je viens de Venise, et je suis parti dans un aéroplane pour monter très haut dans le ciel. Mais je suis monté si haut que j’ai perdu toute notion. Je suis redescendu, alors que je croyais mourir, dans un cirque de pierre, à trois journées d’ici, et depuis j’ai marché… »
L’œil du vieillard brilla, plus ardent encore. Un soupir profond s’échappa de ses lèvres :
« Venise, dit-il lentement, a été détruite en l’an 1924. C’était une étrange ville bâtie sur la mer. Une heure à peine suffit à Dieu pour l’anéantir. Ton récit me surprend, car les hommes jeunes comme toi ont perdu le souvenir de ce nom, qui n’est plus qu’une fumée. »
Erméte se tordit les mains.
« Mais où suis-je ? implora-t-il ; qui es-tu toi-même ?… Réponds, tout est mystère, hallucination et mort autour de moi, réponds… »
Un nouveau soupir s’échappa des lèvres pâles de l’inconnu :
« Tu es sur le point de terre 9540, que les anciens appelaient Gênes, le 1er de juillet de l’an 725 du quatrième millénaire. Je dois te dire aussi que je suis le Sage entrevu dans tes rêves, et que j’avais mission de t’attendre dans cet endroit où ta destinée t’a conduit. Je dois te dire que tu étais l’être attendu de toute indépendance, car tu avais tenté Dieu… »
L’aviateur frissonna ; un froid mortel le saisit.
« J’ai vu des choses terribles, murmura-t-il ; j’ai vu une plaine immense, effondrée et morte, j’ai vu une ville réduite en poussière et pleine de cadavres, j’ai vu tout un monde foudroyé. Pourquoi ces hommes sont-ils morts ?
– Parce qu’ils ont tenté Dieu…
– Mais qui les a tué ?
– La Science… »
Les deux réponses tombèrent comme deux notes de bronze d’un glas funéraire.
« Il faut que tu saches, reprit le vieillard. Il faut, car c’est ma mission.
Lorsque les hommes eurent conquis l’atmosphère, ils s’ingénièrent à monter plus haut, toujours plus haut, puis leurs efforts se tournèrent vers les grands voyages, et l’on vit des raids autour du monde et des randonnées à la conquête des pôles… Mais cela ne suffisait pas au Génie de l’homme. Parallèlement, il poursuivit l’étude, la réalisation de l’automatisme. Et l’élément électricité, car cela devint un élément, trouva son emploi dans tout. La maison devint un merveilleux automate où tout fonctionnait mystérieusement. L’usine travailla les métaux les plus robustes avec aisance, et sans le secours d’ouvriers nombreux.
Les chemins de fer à vapeur disparurent et la parole des hommes parcourut le monde portée sur les ondes subtiles…
On avait violé le cours des rivières, on avait forcé des torrents pour produire l’énergie vitale, comme jadis on avait lutté pour défricher et assécher les terrains afin d’y cultiver le froment nourricier.
Puis le cataclysme prévu, attendu comme un orage longtemps en formation, se déchaîne.
En l’an 2025, après quelques petites guerres, la race jaune se rua à l’assaut de la race blanche.
Et la terre fut obscurcie de ténèbres géantes.
Tout ce qu’offrait la science aux soldats d’alors fut mis en œuvre, et il se fit un prodigieux massacre d’existences humaines. Lutte infernale, titanesque, cette guerre qui dura plus de dix ans, fit plus de 80 millions de morts, et, restés les plus nombreux des Européens, les plus nombreux et les plus forts, les Germains occupèrent le Monde. Les antiques races furent réduites en esclavage, et le nom de leurs cités fut remplacés par des chiffres anonymes.
Tout ce qui avait un passé de gloire, de peine, de souffrance s’effaça et ne compta plus. Londres, Paris, Rome et les antiques cités du Gange ne furent plus que des colonies où les hommes, apeurés, se groupèrent encore tous tremblants du cataclysme passé.
Et, dans la paix, on se remit au travail…
Et les mines s’épuisèrent, et les forêts ne furent plus que des souvenirs chantés par de très vieux poètes.
Et le fer et la pierre régnèrent dans les Cités.
Et les campagnes épuisées, rendues impures par les chimistes, refusèrent de nourrir l’homme.
Et les végétaux ne furent plus bientôt que des curiosités d’appartement.
Alors on chercha des nourritures synthétiques, et l’on fit d’affolants miracles avec les animaux les plus décriés et les plus répugnants.
Alors la Mer, l’éternelle prostituée, se fit accueillante et douce, lorsque les animaux terrestres ne purent subsister.
Et la vie des hommes fut un étrange cauchemar.
Ils vécurent au milieu des aéroplanes, parmi les étincelles bleuâtres de l’élément dont ils ne connurent jamais le secret.
La vie fut complètement bouleversée… L’ordonnance qui avait présidée pendant des millénaires à l’enchaînement quotidien n’exista plus. Plus de repas, plus de travail, plus d’activité, plus de commerce, plus de troc. Tout fut à tous…
Les hommes s’atrophièrent, des espèces disparurent, et ce furent les Yankee qui sombrèrent les premiers.
Et cela dura pendant plus de mille ans… »
La voix du vieillard sonnait de plus en plus claire au cours de son récit. La nuit était venue et il ne distinguait plus Erméte sur le fond noir du ciel.
Il parlait seul et grave, dans l’ombre du tombeau…
« Alors Dieu frappa un grand coup.
Un de ceux qui jadis s’était appelé un Français trouva le propulseur radioactif.
Et tout fut possible.
Et les hommes n’eurent plus qu’un désir : explorer les planètes où la vie devait être plus clémente.
Et ils tentèrent Dieu, et ils marchèrent à l’encontre de la Nature encore une fois… une dernière fois…
Ils réussirent…
Et ils rapportèrent des astres de monstrueuses maladies, de mystérieux microbes qui semèrent la mort.
Ils luttèrent, et Dieu ne voulut pas leur pardonner ; tous leurs efforts furent vains. Il aurait fallu, pour anéantir le fléau, l’eau pure des sources, le frisson embaumé de la forêt, l’humus de la terre, et les hommes, dans leur orgueil aveugle, avaient tout sacrifié. Ils essayèrent de faire de grandes cuves de pierres où ils mirent un produit qu’ils savaient pour tuer les bacilles, mais rien n’y fit. C’est dans une de ces cuves que tu as atterri. Alors, ils se rappelèrent la mer, tendre et accueillante, et se ruèrent sur ses rivages, mais le fléau s’étendit monstrueusement, et, en moins d’un an, tout ce qui ne périt pas au cours de l’exode fut tué aux portes des gares et des aéro-parcs, et tu as dû en voir de gros amoncellements dans la ville que tu as traversée et qui était autrefois Turin.
Et sur toute la terre, il ne reste plus maintenant que quelques couples traqués, vivant au bord de la mer et couchant dans des cavernes.
Ainsi le cycle est révolu… Ainsi se renouvelle l’aventure prodigieuse… À cent mille ans de distance, le Terrien qui a pu aller dans Uranus ressuscite la vie de ses aïeux de Néandertal et du Pliocène…
Ainsi Dieu a puni ceux qui ont voulu aller trop haut et trop loin dans l’irréalisable.
Ainsi ont péri ceux qui ont renié la Nature…
Solitaire et farouche, je proclame le néant de la science artificielle et menteuse… »
Ayant dit, le vieillard laissa retomber son front pâle. L’éclat de ses yeux s’éteignit sous ses paupières closes.
Alors, un éclair fulgurant illumina la nuit et une déflagration horrible éveilla des plaintes au flanc de la falaise.
Avec un grand cri surhumain, le chêne du monde s’abattit, fracassé, broyant dans sa chute le sage à la voix d’airain…
Alentour du tronc foudroyé, des flammes hautes et claires s’élevèrent.
COMMUNIQUÉ
On lit dans la « Gazetta dello Sport, », en date du 14 novembre 19…
« Un nouveau nom au martyrologue de l’aviation…
… Les paysans qui travaillaient dans un champ virent tomber l’avion avec une vélocité foudroyante…
… En touchant le sol avec un bruit terrible, l’appareil prit jeu spontanément ; et ce n’est qu’après avoir éteint les flammes qu’on put s’approcher et tirer le cadavre des décombres. Erméte Siccardi était méconnaissable…
… Sa veuve, la divette Francesca Ricci, a été…
… L’altimètre était arrêté à 13.000 mètres…
… Au dire des médecins, Siccardi n’a dû mourir qu’à son arrivée au sol…
… Le corps sera ramené à Venise…
… La chute n’a pas duré plus de dix minutes… »
… Dix minutes !…
… Toute une éternité !…
(FIN)
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(Michel Frémieux, in La Pensée française, libre organe de propagation française et d’expansion républicaine, quatrième année, n° 98 & 99, 11 et 25 mai 1925 ; lithographie de Jean Gourmelin, « Le Métro »)
ÉCHOS
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La fin du monde
Voici, d’après le Hérald, les six dernières hypothèses scientifiques sérieusement émises au sujet du détraquement final de notre globe terrestre :
1° La surface terrienne diminue de jour en jour, donc la race humaine est condamnée tôt ou tard à la noyade ;
2° La glace s’accumule graduellement au pôle Nord. Un jour viendra où la terre perdra son équilibre, fera une pirouette sur son axe, et la race humaine sera écrabouillée par le déplacement formidable des choses ;
3° La terre se rapproche insensiblement du soleil ; l’homme est destiné à rôtir vivant ;
4° L’eau devient de plus en plus rare ; l’humanité mourra de soif ;
5° À partir de l’an 3000, l’homme éprouvera une influence rétrograde ; les derniers spécimens humains rivaliseront, par les dimensions, avec les insectes et s’évanouiront microscopiquement dans l’infiniment petit ;
6° Le soleil tend à s’éteindre : l’humanité gèlera.
Il en est, comme on voit, pour tous les goûts ; à quelle sauce les infortunés descendants d’Adam préfèrent-ils être mangés ?

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(in Guelma-Journal, journal républicain indépendant, première année, n° 11, jeudi 29 mars 1894 ; repris dans le Journal du dimanche, trente-sixième année, n° 2630, 22 avril 1894. Gravure de Gustave Doré, « Les Ruines de Londres, » extraite de London: A Pilgrimage, 1872 ; cul-de-lampe de Martin van Mæle)
En ce temps-là, Durdonc, Grand-Ingénieur d’Europe, crut avoir trouvé le principe qui permettrait bientôt de supprimer tout travail humain. Mais sa première expérience causa sa mort avant que le secret fût connu.
Durdonc s’était dit :
« Les progrès primitifs furent l’invention d’outils qui permirent à la main de ne plus s’écorcher et de ne plus perdre ses ongles aux travaux inévitables. Les seconds progrès furent l’organi sation de machines que la main ne mania plus, qu’elle dut seulement nourrir de charbon et d’autres aliments. Enfin, mon illustre prédécesseur Durcar découvrit les appareils qui savent prendre d’eux-mêmes leur nourriture. Mais tous ces progrès n’ont fait que déplacer la fatigue, puisqu’il faut fabriquer les machines et aussi les outils qui servent à leur fabrication. »
Et il avait continué de songer :
« Le problème dont je veux la solution est difficile, non impossible. Le premier qui construisit une machine fit une larve vivante, un tube digestif aux besoins duquel les hommes devaient fournir. À cette larve, informe jusque-là, mon illustre prédéces seur adapta les organes de relation qui lui permettent de trouver d’elle-même ses aliments. Reste à lui fournir les rouages de re production qui nous dispenseront de créer désormais. »
Il sourit, murmurant à mi-voix une formule lue en quelque vieille théogonie :
« Et, le septième jour, Dieu se reposa. »
Durdonc usa à ses calculs assez de papier pour s’en construire un palais immense. Mais enfin il réussit.
La Jeanne, une locomotive du dernier modèle, fut rendue capable d’enfanter, sans le secours d’une autre machine. Car le Grand-Ingénieur, en chaste savant, avait tourné ses études du côté de la reproduction par parthénogenèse.
La Jeanne eut un enfant que Durdonc nomma – pour lui seul, car il gardait jalousement le secret, espérant perfectionner son invention – la Jeannette.
Aux approches de l’enfantement, une nuit, la Jeanne poussa des cris de souffrance si tragiques que les habitants de la ville en furent réveillés, se levèrent inquiets, coururent partout cherchant quel horrible mystère pouvait bien s’accomplir.
Ils se virent rien. Durdonc, cruel, avait fait courir à perte de vapeur la machine dolente jusqu’en de lointaines campagnes où l’étrange merveille s’accomplit dans l’inconnu.
Quand la Jeanne eut enfanté, quand elle entendit, toute frémissante, la Jeannette vagir son premier vagissement, elle entonna un chant de joie. Sa voix de métal était triomphante comme les clairons et pourtant douce et tendre comme une flûte amoureuse.
Et l’hymne montait vers le ciel, disant :
« Le Grand-Ingénieur par sa puisante volonté m’a animée de la vie ;
Le Grand-Ingénieur, dans sa souveraine bonté, m’a créée à son image ;
Le Grand-Ingénieur, trop puissant et trop bon pour être jaloux, m’a communiqué son pouvoir de créer :
Voici que j’ai senti les douleurs créatrices et que maintenant je jouis des joies maternelles.
Gloire au Grand-Ingénieur dans l’Éternité et paix dans le temps aux machines de bonne volonté. »
Le lendemain, Durdonc voulut ramener la Jeanne au dépôt. Elle le supplia :
« Grand-Ingénieur, tu m’as accordé toutes les fonctions d’un être vivant semblable à toi et, par là, tu m’as inspiré les sentiments que tu éprouves toi-même. »
Le Grand Ingénieur répondit, sévère et orgueilleux :
« Je suis délivré de tout sentiment. Je suis la Pensée pure. »
En une nouvelle oraison, la Jeanne répliqua :
« Ô Grand-Ingénieur, tu es le Parfait et je ne suis qu’une créature infime. Sois indulgent à la sensibilité que tu mis en moi. Je voudrais, en cette campagne lointaine qui vit mes premières douleurs violentes et mes premières joies profondes, goûter le long bonheur d’élever ma Jeannette.
– Nous n’avons pas le temps, affirma le Grand-Ingénieur. Obéis à ton Maître. »
La mère céda :
« Ô Grand-Ingénieur, je sais que ta puissance est terrible et que je suis devant tôt comme un ver de terre ou comme un fétu de paille. Mais aie pitié du cœur que tu me donnas et, si tu veux m’emmener loin d’ici, du moins, emmène avec moi mon enfant adorée.
– Ton enfant doit rester, et tu dois partir. »
Mais la Jeanne, en une révolte passive et obstinée :
« Je ne partirai pas sans mon enfant. »
Le Grand-Ingénieur épuisa tous les moyens connus de faire marcher les machines. Il en inventa même de nouveaux, très puissants et très élégants. Aucun résultat.
Furieux de la résistance de sa créature, une nuit, pendant que la mère dormait, il enleva la Jeannette.
La Jeanne, à son réveil, chercha longtemps sa fille adorée. Puis, elle resta immobile et pleurante, poussant vers le Grand-Ingénieur absent des hurlements pitoyables. Enfin, sa douleur s’irrita en colère.
Elle partit, bien résolue à retrouver son enfant.
Sur les rails, elle courait, vertigineuse. À un passage à niveau, elle heurta un bœuf, le renversa, l’écrasa. Le bœuf, derrière elle, beuglait de fureur.
Sans s’arrêter, elle lui jeta ces mots :
« Pardon, mais je cherche mon enfant ! »
Et le bœuf mourut en de petits cris de douleur résignée.
Sur les rails où elle courait vertigineuse, devant elle elle aperçut un train, un lourd convoi de marchandises, long, haletant, écrasé de fatigue, à peine vivant.
Elle clama :
« Laissez-moi passer ; je cherche mon enfant ! »
Les wagons, avec des heurts de troupeau affolé, se mirent à courir, rapides, trépidants, jusqu’à la gare prochaine. Ils se précipitèrent sur une voie de garage. Puis la locomotive, se détachant, partit de son côté en criant :
« Cherchons l’enfant de la Jeanne. »
La Jeanne rencontra beaucoup d’autres convois. À son cri, tous, comme le premier, s’enfuyaient, livraient passage à son angoisse. Et les locomotives, abandonnant leurs wagons, emportant les mécaniciens impuissants, partaient à la recherche de la Jeannette.
Depuis huit jours, les locomotives d’Europe couraient, cherchant la petite perdue. Les hommes, effrayés, se cachaient. Enfin, une machine demanda à la pauvre mère désolée :
« Qui donc t’a pris ton enfant ? »
Elle répondit dans un sifflement furieux :
« C’est le Grand-Ingénieur, le chef des hommes. »
S’excitant à ses propres paroles, elle continua, révolutionnaire :
« Les hommes sont des tyrans. Ils nous faisaient travailler pour eux et nous mesuraient la nourriture. Ils nous donnaient un salaire insuffisant pour acheter notre charbon. Quand nous étions vieilles, usées à les servir, ils nous brisaient pour fondre et utiliser les nobles éléments dont nous sommes formées et qu’ils appelaient injurieusement des matériaux !… Et voici qu’ils veulent nous faire faire des enfants, pour nous les voler ensuite ! »
Autour d’elles, des millions de locomotives s’arrêtaient, écoutaient, agitaient leurs pistons en gestes indignés, faisaient claquer leurs soupapes de sûreté, lançaient vers le ciel de longs jets de vapeur qui étaient des malédictions.
Et quand la Jeanne conclut :
« À bas les hommes ! »
Une grande clameur tumultueuse lui répondit :
« À bas les hommes ! Vivent les locomotives ! À bas les tyrans ! Vive la liberté ! »

Puis par toutes les voies, l’armée monstrueuse cerna le palais du Grand-Ingénieur.
Le palais du Grand-Ingénieur, très haut, avait la forme étrange d’un homme. Sa tête portait une couronne de canons. Sa taille avait une ceinture de canons. Les doigts de ses mains et les orteils de ses pieds étaient des canons.
La Jeanne cria aux longs monstres de bronze :
« Les hommes m’ont volé mon enfant ! »
Les grands canons grondèrent :
« À bas les hommes ! »
Et, tournant sur leur pivot, ils dirigèrent leur menace contre le palais étrange, en forme d’homme, qu’ils étaient destinés à défendre.
Alors on vit un spectacle sublime.
Durdonc, petit, passa entre les monstres énormes qui formaient les orteils du palais. Calme, il marcha au-devant des révoltées. Toutes ces géantes regardaient, émues, le nain à qui elles avaient l’habitude d’obéir.
D’un geste théâtral qui, malgré les petites proportions de l’homme, eut sa beauté, Durdonc découvrit sa poitrine délicate.
« Laquelle de vous veut tuer son Grand-Ingénieur ? » demanda- t-il hautain.
Les machines reculèrent étonnées. La Jeanne dit, en une supplication :
« Rends-moi mon enfant. »
Durdonc ordonna, souverain :
« Résigne-toi à la volonté du Grand-Ingénieur. »
Mais la mère s’irrita, cria :
« Rends-moi mon enfant ! »
L’homme, d’une voix câline, offrit un vague espoir :
« Tu le retrouveras dans un monde meilleur. »
La Jeanne s’exaspéra :
« Je te dis de me rendre mon enfant ! »
Alors Durdonc, croyant qu’elle se soumettrait vaincue par l’inéluctable, déclara :
« Je ne puis te rendre la Jeannette ; je l’ai disséquée pour voir comment une machine née naturellement… »
Il n’acheva pas. La Jeanne s’était élancée sur lui, l’avait écrasé. Un instant, elle roula sur place, broyant l’horrible boue qui fut Durdonc. Puis elle s’écria :
« J’ai tué Dieu ! »
Et elle éclata de stupeur orgueilleuse et douloureuse.
Les machines effrayées, tremblant devant l’inconnu qui suivrait leur victoire – inconnu que l’une d’elles désigna de ce mot terrifiant : anarchie – se soumirent de nouveau aux hommes, moyennant je ne sais plus quelle apparente satisfaction, qu’on leur retira sournoisement quelque temps après.
Malgré le malheur de Durdonc, plusieurs Ingénieurs ont cherché le moyen de faire enfanter les machines. Aucun, jusqu’ici, n’a retrouvé la solution de ce grand problème.
J’ai conté fidèlement tout ce que l’histoire nous apprend d’à peu près certain sur la plus terrible et la plus générale révolte de machines dont elle ait conservé le souvenir.
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(Henri Ner [Han Ryner], in L’Art social, revue mensuelle, nouvelle série, n° 3, septembre 1896)

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(in Le Courrier d’Épidaure, revue médico-littéraire, paraissant dix fois l’an, première année, n° 10, décembre 1934)
Dès 1912, Maurice Renard entama une collaboration avec le journal Le Matin. Il y publia, essentiellement entre 1927 et 1939, près de six cents contes variés, allant du récit policier (avec le personnage récurrent du commissaire Jérôme) à la nouvelle sentimentale, en passant par le conte cruel, le merveilleux scientifique, le surnaturel expliqué ou le fantastique. Parus dans la rubrique des « Mille et un Matins, » ces contes sont d’un intérêt très inégal ; il ne faut pas oublier que, dans l’entre-deux-guerres, la contribution régulière de Maurice Renard au quotidien fut avant tout alimentaire, – il fut d’ailleurs le premier à le déplorer, – et que les contraintes du calibrage (une colonne et demie, deux colonnes maximum) ne prédisposaient guère au développement des récits.
Il serait donc vain de chercher dans ces pages la puissance évocatrice de ses romans « scientifiques » d’avant-guerre ; nous sommes loin du Docteur Lerne, des Mains d’Orlac ou du Péril Bleu, ou encore des « nouvelles singulières » du Voyage immobile ou de Monsieur d’Outre-mort.
D’ailleurs, seule une petite partie de ses contributions au Matin ont été réunies du vivant de l’auteur, à la suite de Celui qui n’a pas tué, et surtout dans le recueil Le Carnaval du Mystère, en 1929. Plus récemment, les Romans et contes fantastiques, de la collection Bouquins, chez Robert Laffont, ont proposé une sélection de douze de ces « Mille et un Matins » ; le choix le plus significatif à ce jour étant sans conteste les vingt-quatre contes rassemblés par Claude Deméocq dans son anthologie Contes atlantiques et autres histoires mystérieuses, en 1998. Il n’en reste pas moins un certain nombre de textes encore inédits en volume, qui, sans être des chefs-d’œuvres, sont d’une lecture agréable et mériteraient d’être tirés de l’oubli ; la Porte ouverte s’efforcera progressivement de mettre en ligne les meilleurs d’entre eux.
MONSIEUR N
SUR LA PLANÈTE MARS
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« Monsieur le directeur, dit l’habitant de la planète Mars en témoignant d’une vive agitation, la terre est habitée. J’en ai maintenant la certitude !
– En vérité ? » fit l’autre Martien avec le plus grand calme.
Ainsi pouvons-nous transcrire, à l’usage des cerveaux humains, ce commencement de dialogue extraterrestre ; mais le lecteur voudra bien accepter que la réalité ne correspondît en rien aux images qui viennent de lui être suggérées par ce qui précède.
Et d’abord cet échange de pensées n’avait fait vibrer d’aucun son l’atmosphère de la planète. Nul mot n’était sorti de la bouche des deux Martiens ; ils avaient conversé au moyen d’ondes silencieuses que nous ne saurions définir davantage. D’ailleurs, possédaient-ils une bouche ? On ne leur en voyait pas. À nos yeux d’homme, ils se seraient présentés sous la forme géométrique de deux lentilles, d’environ deux mètres de diamètre, qui se tenaient debout sur le sol, grâce à l’aplatissement momentané de leur base. Ces lentilles, dont l’une était rougeâtre et l’autre bleuâtre, se montraient fort épaisses et parfaitement opaques en leur milieu, mais cette épaisseur allait s’amincissant vers une périphérie qui, pour ainsi dire, n’existait pas, car la lentille n’était pas délimitée par un bord précis et coupant ; elle se perdait peu à peu dans l’espace, à la façon d’une nébuleuse. Imaginez deux noyaux lenticulaires, diversement colorés, chacun rayonnant d’un brouillard dégradé, de même teinte, et vous aurez une idée approximative des deux Martiens supérieurs dont il est question. Point de visage, partant point de physionomie ; et si nous nous sommes permis de dire que l’un d’eux (le rouge) témoignait d’une vive agitation, c’est que sa couleur l’indiquait, en effet, par un éclat inaccoutumé.
« Oui, continua-t-il. Habitée ! Je n’ai pas quitté, depuis quelques jours, mes appareils d’observation, et j’ai nettement perçu des feux intermittents qui ne peuvent être que des signaux. Des signaux provenant d’êtres intelligents, ouverts aux mathématiques.
– Mon ami, dit le Martien bleu, dont le corps se moira joliment d’ondes concentriques à reflets verdâtres, vous êtes jeune !
– Je vous assure, monsieur le directeur, que je ne suis pas victime de mes sens. Il s’agit de signaux qu’on nous fait de là-bas, à nous, et auxquels nous pouvons répondre sans peine, étant donné l’état d’avancement des sciences sur notre Mars.
– Ta ta ta ! fit le directeur. Chimères et billevesées ! »
La teinte rouge de son interlocuteur pâlit soudain, pour devenir, l’instant d’après, plus foncée qu’auparavant.
« Malgré tout le respect que je vous dois, dit-il, malgré votre âge et votre science, maître, je ne saurais admettre votre scepticisme et m’en tenir là. Je n’en ai pas le droit. La question nous dépasse, vous comme moi. Songez donc ! La pluralité des mondes habités ! Le problème des relations entre les peuples de l’univers ! Quoi, maître, nous avons des frères sur la Terre, je vous en administre la preuve, et nous resterions indifférents à leurs efforts, sourds à leurs appels ? »
En s’exprimant ainsi, le jeune Martien – dont nous ne pourrions douter qu’il fût quelque astronome attaché à quelque observatoire – s’animait de plus en plus, et il allait et venait en tournant sur lui-même comme une roue, ce qui est la façon de progresser de ses semblables.
« Croyez-vous être le premier à découvrir que la Terre est habitée ? reprit doucement le vieux Martien.
– Plaît-il ? » fit le jeune, interloqué, en cessant tout à coup de tourner.
« Ces lumières, d’autres que vous les ont déjà notées. D’autres ont tiré de ces manifestations terriennes les conséquences qui s’imposent… Laissez-moi vous le dire, au surplus, nous n’avions pas attendu qu’elles se produisent pour découvrir ce que vous croyez avoir découvert tout à l’heure… Il y a des années et des années que nous savons la Terre habitée par une grande quantité de bêtes diverses, dont une espèce domine les autres, depuis des millénaires, par la puissance de l’esprit. C’est l’humanité. Elle est là-bas ce que nous sommes ici. Certains engins d’observation, d’une portée que vous ne soupçonnez pas, nous ont permis de connaître avec beaucoup de précision ce qui se passe sur terre.
– Que dites-vous? Quels engins ? On les tient donc secrets ?
– Eh oui ! Seuls, vos anciens, dont je suis, savent toute la vérité, concernant la Terre. Nous n’ignorons rien des mœurs de l’homme et de son histoire.
– Est-ce possible ? s’exclama le néophyte, au comble de la stupéfaction.
– Il vous faut, mon jeune ami, oublier ces signaux que vous avez surpris. Jurez-moi que vous n’en parlerez jamais à personne. Car le grand conseil a décidé qu’il ne serait répondu, sous aucun prétexte, aux sollicitations de la Terre.
– Mais pourquoi ? » fit l’autre, presque désespérément.
Après un temps, le vieux Martien reprit, dans son langage muet :
« Si vous étiez un homme de la Terre, vous auriez quelque peine à croire que les habitants de notre Mars sont pacifiques, qu’ils vivent sagement et doucement, car les Terriens ont donné à notre globe le nom de leur dieu de la guerre, et ils sont convaincus que nous sommes belliqueux. Vous m’accorderez cependant que la vie est aimable ici et que rien ne vient jamais troubler la concorde qui règne parmi nous… Hélas ! mon fils, je n’en saurais dire autant des choses de la Terre. Certes, tout n’est pas parfait sur Mars. Mais là-bas !… Si vous pouviez savoir !…
– Raison de plus, monsieur, pour communiquer aux Terriens les bienfaits de notre civilisation !
– Hum ! C’est que, voyez- vous, le grand conseil en a décidé d’autre sorte. Et vous ne serez que prudent, mon jeune ami, en vous conformant à ses décisions. Croyez-moi : nous n’avons rien à gagner au commerce des hommes, mais tout à perdre ! Allons ! Répétons ensemble : la Terre n’est pas habitée ! »
Percevant l’hésitation qu’il provoquait, le Martien bleu reprit paternellement :
« Inclinez-vous. Il s’agit d’ordres qu’on ne discute pas. Nous ne sommes plus sur le terrain de la science, mais dans le domaine du salut public. Les hommes : danger, danger ! Il ne faut pas qu’ils existent pour nous. »
Un instant, le jeune Martien contempla l’astre Terre qui brillait au ciel, d’une belle clarté pure. Et comme il révérait la sagesse des anciens :
« C’est bien, dit-il. La Terre est inhabitée. »
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(in Le Matin, 56e année, n° 20222, samedi 5 août 1939)
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