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La Bête du Gévaudan !… Grande complainte historique et lamentable. Paroles recueillies par Adolphe Joly ; musique de Ernest Bernhardt, 1862.
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La Bête du Gévaudan !… Grande complainte historique et lamentable. Paroles recueillies par Adolphe Joly ; musique de Ernest Bernhardt, 1862.
La pitié ou, sans aller si loin, la mansuétude envers les animaux possède cela d’admirable qu’elle ne saurait rien perdre de sa grandeur en se localisant sur certains tapis, même spéciaux et d’aspect bizarre, cocasse, aux seuls yeux secs de l’incharitable.
Conjurer, par exemple, aux chevaux, les tortures de l’insolation, grâce aux chapeaux de paille que vous savez, voilà belle matière aux ricanements des sans-cœur !
Et de quel pouffement donc ces cruels n’accueilleront-ils point la prochaine mise en vente de l’hameçon cocaïné, dont l’emploi, pourtant, atténuera dans d’énormes proportions les affres suprêmes de nos pauvres poissons !
(Sans ajouter que le même ichthyophile travaille à la confection d’une graisse destinée à la friture, mais quelle friture ! Un plaisir, une vraie volupté pour le goujon que sa bonne étoile amènera dans la poêle garnie de cette graisse, d’autant plus agréable, nous assure l’inventeur, qu’elle sera plus bouillante.)
Animé des mêmes sentiments, un autre brave homme, le cœur sur la main, m’adresse le billet suivant :
« Cher maître et apôtre,
À qui de plus compétent en matière d’escargots que vous, qui tant connaissez dans les coins ces charmants mollusques, pourrais-je m’adresser en vue de donner à ma petite idée l’immense publicité de votre tribune, retentissante trompette auprès de laquelle ils n’avaient que de bien frêles flûtiaux, à Jéricho.
Celui qui inventa l’« escargot sympathique » fut bien inspiré.
Nul animal, en effet, n’attire plus invinciblement l’affection, pour qui l’étudie, que le délicieux colimaçon.
Malheureusement (pour lui), l’escargot possède une grave défaut : il est comestible exquisement.
Alors, dame, qu’est-ce que vous voulez ? on n’est pas des anges : après avoir chéri l’escargot pour lui-même, on arrive à l’aimer pour soi et, après l’avoir comblé d’attentions amicales en son vivant, on finit par, dans le petit sépulcre qui fut sa maison, l’ensevelir à grand renfort de beurre et de fines herbes.
Requiescat in pace !
Depuis le temps que la plupart des peuples civilisés prodiguent une telle fin à l’escargot, il a dû s’y habituer ; aussi n’est-ce pas tant son trépas que je vous invite à déplorer avec moi que les conditions particulièrement cruelles accompagnant ledit trépas.
Avant de le mettre en contact avec nos instruments de cuisine, on le fait, ainsi que vous ne l’ignorez pas, jeûner pendant un certain laps plus ou moins long.
Cette opération indispensable le débarrasse de mucilages et autres substances de nature affligeante pour sa comestibilité.
Plein d’inconvénients pour le gourmet hâtif, ce jeûne d’une quinzaine de jours ne constitue-t-il pas une atroce torture pour notre sympathique mollusque ?
Je plains les gens qui ne partageraient pas mon scrupule.
Alors, moi, bon garçon, qu’est-ce que je fais, quand j’ai recueilli ma provision d’escargots ?
Tout bêtement, je les fais tremper, pendant quelques heures, dans une terrine pleine d’huile de ricin.
Cette petite baignade produit en une heure les effets du jeûne prolongé que nous déplorons tous.
Après quoi, afin de débarrasser les sujets du goût peu agréable d’huile de ricin, il ne vous reste plus qu’à les faire séjourner dans un bidon de benzine, et prendre soin de bien les égoutter.
Préparé de cette façon, l’escargot offre, en outre, l’avantage de pouvoir servir aux illuminations en l’honneur de l’arrivée du tsar en France.
Veuillez agréer, etc., etc. »
Renvoyé à la Société protectrice des animaux.

(Alphonse Allais, « La Vie drôle, » in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, dixième année, n° 3249, vendredi 23 août 1901 ; repris sous le titre « Cœur pitoyable, » dans Le Supplément, grand journal littéraire illustré, vingtième année, n° 2212, mardi 13 octobre 1903)
Prenez un Chinois sain et vigoureux ; enfermez-le dans un cachot spacieux et convenablement aéré ; et, pendant cinq ou six mois, ne lui donnez, pour toute nourriture, que du riz naturel (en quantité suffisante). Votre Chinois ne fera que croître et embellir. Après cela, recommencez l’expérience avec un second Chinois aussi solide que le premier, mais en ayant soin, cette fois, de remplacer le riz naturel par du riz « décortiqué. » Au bout de cinq à six semaines, et même avant, vous constaterez que les choses se gâtent et que, peu à peu, l’état du Céleste empire. Votre prisonnier sera bientôt inerte, flasque, mou, blafard et trémébond. Si vous insistez, il expirera en murmurant : « Saleté d’Européen ! »
Qu’est-ce que cela prouve ? Cela prouve qu’il y a dans la cuticule du riz un principe vital dont notre organisme ne peut pas se passer. On a toujours été très méprisant pour les pelures. Mais leur jour viendra. Qui sait si nous ne commettons pas une grave erreur en pelant nos pommes de terre ? La bonne mine des cochons que nos pelures engraissent devrait nous faire réfléchir.
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(Balthasar [Henri Roorda], « Les vitamines, » in Le Roseau pensotant, humour de tous les jours, Lausanne : Éditions Spes, 1923)
À Jules Lévy.
On en voit de petits, de grands,
De semblables, de différents,
Au fond des bocaux transparents.
Les uns ont des figures douces ;
Venus au monde sans secousses,
Sur leur ventre ils joignent les pouces.

D’autres lèvent les yeux en l’air
Avec un regard assez fier
Pour des gens qui n’y voient pas clair !
D’autres enfin, fendus en tierce,
Semblent craindre qu’on ne renverse
L’océan d’alcool qui les berce.

Mais, que leur bouche ait un rictus,
Que leurs bras soient droits ou tordus,
Comme ils sont mignons, ces fœtus.
Quand leur frêle corps se balance
Dans une douce somnolence,
Avec un petit air régence !
On remarque aussi que leurs nez,
À l’intempérance adonnés,
Sont quelquefois enluminés :
Privés d’amour, privés de gloire,
Les fœtus sont comme Grégoire,
Et passent tout leur temps à boire.

Quand on porte un toast amical,
Chacun frappe sur son bocal,
Et ça fait un bruit musical !
En contemplant leur face inerte,
Un jour j’ai fait la découverte
Qu’ils avaient la bouche entr’ouverte :
Fœtus de gueux, fœtus de roi,
Tous sont soumis à cette loi
Et bâillent sans savoir pourquoi !…

Gentils fœtus, ah ! que vous êtes
Heureux d’avoir rangé vos têtes
Loin de nos humaines tempêtes !

Heureux, sans vice ni vertu ;
D’indifférence revêtu,
Votre cœur n’a jamais battu.
Et vous seuls, vous savez, peut-être,
Si c’est le suprême bien-être
Que d’être mort avant de naître !

Fœtus, au fond de vos bocaux,
Dans les cabinets médicaux,
Nagez toujours entre deux eaux,
Démontrant que tout corps solide
Plongé dans l’élément humide
Déplace son poids de liquide.

C’est ainsi que, tranquillement,
Sans changer de gouvernement,
Vous attendez le jugement !…
Et s’il faut, comme je suppose,
Une morale à cette glose,
Je vais ajouter une chose :
C’est qu’en dépit des prospectus
De tous nos savants, les fœtus
Ne sont pas des gens mal f….

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(Mac-Nab, Poèmes mobiles, monologues, avec illustrations de l’auteur et une préface de Coquelin cadet, Paris : Léon Vanier, 1886)
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(Bernard Gervaise, in Le Quotidien de Montmartre, journal hebdomadaire, deuxième année, n° 36, dimanche 11 mai 1930)
À Roguenant.
À l’orée du bois qui grelottait à la bise, je me promenais. Et, hanté de pensées tristes, je regardais les squelettes des arbres.
Dans la nudité noire des branches, la bise glaciale sifflait : elle semblait se moquer de moi, des hommes, de la vie.
Et voici la longue raillerie lâche, l’étrange chant barbare que j’entendais dans son sifflement :
« Au printemps, l’Homme faible est né sur le bord de la forêt mystérieuse.
Au souffle chaud de l’été, l’Homme frêle grandit un peu.
À l’automne, l’Homme présomptueux se dit : Je saurai le secret de la vie splendide.
Et l’Homme est entré, souriant d’espoir, dans la grande forêt mystérieuse.
Mais l’hiver était venu et, au lieu des arcanes superbes et multiples de la vie, l’Homme étudia la simplicité rigide de la mort.
Et l’Homme désolé s’enveloppa de son orgueil en disant : C’est ma science des choses qui a tué les choses !
Mais l’Homme mourra de froid dans le vêtement glacé de son orgueil.
Et le printemps reviendra ; le grouillement infini de la vie recommencera.
Mais l’Homme n’en saura rien. »
À l’hymne haineux de la nature irritée, je répondais :
« Ton éclat de rire est un rire. Ta menace est une promesse. Je suis heureux de savoir que la vie ne meurt pas. »
Mais les choses méchantes, les arbres noirs, les herbes sèches, le ruisseau glacé, tout me répétait avec la bise :
« L’Homme n’est rien ! L’Homme n’est rien ! »
Je répliquais, m’efforçant au courage :
« Qu’importe, pourvu que quelque chose soit ! »
Mais ma vaillance de plus en plus se pénétrait de mélancolie, non à cause du sentiment doux de mon néant, mais parce que j’étais perdu dans l’infini hostile.
*
J’entendis un grand cri guttural, étrange. Et je me sentis saisi par des bras indénouables, écrasé contre une poitrine dure comme un roc, emporté dans un formidable élan.
Je songeai : « Les choses me tuent ! » Et je voulus mourir bravement.
Je me rappelai la phrase de Pascal sur le roseau pensant plus noble que l’univers conjuré contre lui, Et, dans l’immensité qu’enténébraient des nuages lourds, je clamai :
« Je pense, moi ! »
J’éclatai d’un rire méprisant.
Et, comme les vaillances qui se sentent inutiles poussent la fureur jusqu’à l’extrême grossièreté (demandez à Cambronne) je dis encore :
« Je me fous de vous, meurtriers inconscients ! »
*
L’élan qui m’emportait ne diminuait pas. Les arbres se succédaient à mon passage dans une fuite vertigineuse. Et dans une oppression, j’allais, tantôt presque évanoui, inconscient, anéanti par l’égalité rapide du mouvement, tantôt secoué douloureusement par des bonds brusques, par de violents sursauts.
Je me souvins de cauchemars semblables qui déjà m’avaient torturé. Je fis pour m’éveiller de pénibles efforts. Mais je sentais toute leur vanité : j’étais bien sûr que je ne dormais pas !
*
La course victorieuse s’arrête ; l’étreinte se desserre, subitement. Presque étouffé, je tombe, comme un paquet inerte, sur l’herbe sèche et rare. Et je vois, debout, grand, puissant, ouvrant sa gueule en un rictus hideusement joyeux, un singe.
Le danger, resté extraordinaire, devenait pourtant naturel. Je pensai que j’avais été saisi par quelque échappé de ménagerie. Et alors j’eus peur. Parce que le péril connu, mesurable, me faisait un devoir de la défense et que j’étais faible, brisé, endolori de l’étreinte récente. Combien il m’eût été plus doux d’être perdu sans ressource, de me reconnaître le droit de m’abandonner à l’inéluctable défaite, sans lutte, sans effort ! Combien me répugnait l’horrible fatigue nécessaire du combat, et surtout la fatigue ennuyeuse de penser, de combiner, de chercher un moyen de défense ou d’évasion ! Oh ! être l’arbre qui ne peut résister aux coups du bûcheron et chez qui la résignation ne s’appelle pas lâcheté !
Bientôt, dans mes poumons moins douloureux, l’air entra régulièrement, accompagné de courage. J’envisageai froidement mon affreuse situation. Je cherchai le moyen sauveur. Je réfléchissais, immobile sur la terre froide. Mon premier mouvement serait, sans doute, le signal du combat. Il fallait faire le mort, tant que mon plan ne serait pas trouvé.
Mais non, je ne trouvais rien. Je regrettais mon dédain pour les récits de chasses et de voyages ; mes souvenirs ne m’offraient aucune situation analogue à la mienne, aucune de ces ruses triomphantes qui délivrent l’homme ingénieux de la brute plus forte.
Je regardai l’ennemi attentivement.
Énorme, il se dandinait dans sa puissance tranquille. Et il me regardait, toujours riant et joyeux. Son rire ne me sembla pas méchant et, dans son regard, je crus voir luire quelque chose d’humain.
L’esprit me vint que peut-être je l’apaiserais avec des caresses de paroles, et de ma voix la plus douce et la plus enthousiaste, du ton dont on parle à Dieu, de façon que ma phrase fût à la fois une soumission et une admiration, je dis :
« Oh ! le beau singe ! »
Le singe répondit :
« Certes ! Et fort aussi ! »
Mon singe parlait !
L’événement se rapprocha de mon esprit de quelques remarques antérieures, du rire continuel et du regard humain de l’animal. Tout cela immédiatement forma système. Sans rien concevoir encore du détail de mon étrange aventure, je crus comprendre : j’étais victime d’une farce d’amis. Il était de ma dignité de me fâcher. Je me levai, déclarant :
« Oui, tu es fort, espèce d’imbécile. Mais, tu sais, je la trouve mauvaise ! »
Je devais avoir l’air agressif, car le singe dit :
« Toi, méchant ! »
Et, d’une irrésistible bousculade, il m’envoya rouler à quatre pas.
*
De nouveau, je ne compris plus rien. Et, puisque mouvement et parole me réussissaient si mal, je me tins coi.
Le singe s’était rapproché. Debout, sévère, me guettant, prêt à mater la moindre tentative de révolte, il ordonna :
« Écoute ! »
Lamentablement docile, je soupirai :
« J’écoute.
– Je vais te raconter mon histoire. »
J’implorai :
« Je veux bien. Je ne demande pas mieux. Je la pressens infiniment curieuse, ton histoire. Mais j’ai froid. »
Le singe me cueillit et, me serrant dans ses grands bras comme on serre un enfant frileux, il reprit sa course vertigineuse.
Il me déposa enfin dans une caverne profonde et chaude, où l’on était bien, à l’abri de la bise.
Pendant que je reprenais haleine, il jeta deux ou trois cris brefs, comme des appels.
Un autre singe parut, un peu plus petit, à l’entrée de la grotte. Et mon vainqueur, très poli, me dit :
« Je vous présente ma guenon. »
Sa guenon avait-elle reçu une moins bonne éducation et ignorait-elle le français ? Ou bien avait-il de mauvais renseignements à lui donner sur leur hôte ? Toujours est-il que tourné vers elle, il me désigna du doigt avec des murmures inarticulés.
Quand fut terminée cette cérémonie indispensable entre nouvelles connaissances de bonne compagnie, mon étrange interlocuteur raconta son histoire. Il parlait lentement, péniblement, cherchant les mots, supprimant articles, pronoms, conjonctions. Ses phrases étaient interminables, coudées en brusques interruptions, perdues en parenthèses filandreuses, prolongées en incorrections bizarres : quelque chose d’intermédiaire entre le français et le singe. Aucun lecteur ne consentirait à l’horrible tension d’esprit qui me tortura plusieurs heures ; au risque de laisser perdre toute la couleur et tout le pittoresque du récit, je traduis en notre langue ce qui me fut dit en un agaçant sabir :
*
« Ne vous étonnez pas, Monsieur, de m’entendre parler. Je ne suis singe que depuis peu d’années. Je fus d’abord un homme, et un homme autrement intelligent que vous, – soit dit sans vous offenser ! – un homme de génie, tout simplement.
Ou plutôt le large et merveilleux aboutissant de toute une famille de génies patients, pénétrants, créateurs.
Mon nom d’homme ? Il ne vous dirait rien. Car, pour des raisons que vous saurez bientôt, les plus grands des hommes furent des ignorés.
Mon grand-père, Monsieur, était un puissant chimiste, – un autre savant, je vous assure, que votre Lavoisier, son petit et illustre contemporain ! Mon grand-père parvint le premier à produire une matière organique. C’était peu de chose encore, l’urée seulement. Mais vous savez que tous les commencements sont pénibles. Et sa méthode était d’une certitude telle qu’il affirma dans son testament : « Cent ans suffiront pour arriver à la création de l’homme. » Malheureusement, il ne fit sa découverte que très vieux. Il mourut.
Il n’avait rien publié. Mais il avait appris à mon père le grand secret. Et son testament recommandait ceci : Ne rien divulguer jusqu’à ce qu’on fût parvenu à fabriquer des hommes aussi facilement que des souliers ou des habits. Il fallait, en effet, illustrer la famille pour toute la durée de l’humanité, non faire à tel ou tel de ses membres un peu de gloire précaire. Mon grand-père prévoyait que mon père continuerait l’œuvre et qu’un enfant encore à naître l’achèverait.
Mon père rencontra plus de difficultés que ne l’avait soupçonné l’inventeur de la méthode. Néanmoins, il créa des plantes, des zoophytes, des mollusques, des insectes. Même, à l’âge de soixante-dix ans, son vigoureux génie réalisa un vertébré, l’amphioxus.
Il en mourut de joie.
J’étais bien jeune, quinze ans à peine ; longtemps mon père avait désespéré d’avoir un fils, la famille semblant épuisée par l’intense labeur cérébral. Peut-être même avait-il éprouvé un peu de découragement à certaines époques de sa vie et n’avait-il poursuivi qu’avec une âpreté insuffisante des découvertes qui lui semblaient sans avenir. Ce qui m’induit à cette supposition, c’est que sa vieillesse fut bien plus féconde que sa jeunesse ou sa maturité.
Malgré mon jeune âge, j’étais déjà au courant de tous ses travaux. Je l’y aidais utilement et, si je n’étais trop riche pour compter de près, je pourrai peut-être revendiquer pour moi la formule amphioxus.
Resté seul, je continuai avec ardeur. En sept ans, Monsieur, je créai un couple de chacun des principaux vertébrés, sauf le singe et l’homme.
Cependant, je crois qu’il manqua toujours quelque chose à mes animaux. Je fabriquais les femelles avec une facilité relative. Les mâles me coûtaient beaucoup plus de peine et ils avaient, sans doute, quelque secrète imperfection. Mes couples ne purent jamais se reproduire. La femelle artificielle, accouplée à un mâle naturel, donnait des petits, qui mouraient jeunes. Aucun mâle artificiel ne put jamais féconder une femelle, même naturelle.
Mais la difficulté me faisait sourire. J’avais bien des années devant moi pour perfectionner mes produits.
Le jour même où j’accomplissais mes vingt-deux ans, je réussis à former une guenon, la jolie guenon que vous voyez auprès de moi. »
La femelle sentit probablement qu’on parlait d’elle ; elle eut une grimace qui devait être un sourire et coquettement se gratta les babines.
« Mais je m’acharnai inutilement pendant trois ans à vouloir lui fabriquer un mâle. Aucun résultat.
Regardez, Monsieur, les yeux de ma guenon. Si vous ne vous sentez pas en face d’une admirable amoureuse, d’un être fait de sens passionnés, de cœur tendre et d’imagination érotique, d’une véritable guenon, en un mot, c’est que vous ne connaissez rien aux physionomies.
Enfermé dans mon labeur acharné, j’ignorais l’amour. D’ailleurs, vous devez comprendre que, malgré une grande fortune, la nature de mes travaux me condamnait à une vie de sauvage.
Depuis que j’avais créé une guenon, c’est-à-dire une femme plus puissante et plus naturelle que vos poupées, j’avais entendu plusieurs fois comme un vague appel de mes sens. Mon admiration pour mon œuvre fut toujours accompagnée d’un peu de désir inavoué et, les jours où j’espérais lui réussir un singe, j’éprouvais un indistinct malaise, qui devait être un commencement de jalousie.
Quelques-unes de mes réflexions de savant allèrent dans le même sens que le désir de ma chair. Pourquoi ne pas essayer l’alliance des deux espèces animales supérieures ? Le produit serait intéressant à étudier.
D’ailleurs, je ne parvenais pas à fabriquer son mâle ; j’avais une répugnance grande à donner à ma chère guenon un singe naturel, et il n’était pas juste de la laisser vivre sans amour, elle qui n’avait pas la distraction de la science.
Enfin, Monsieur, j’ai tort de vouloir expliquer. L’amour ne s’explique pas, et j’étais amoureux. Voilà tout.
Vous semblez étonné. Vous devriez pourtant comprendre, même sans sortir de vos préjugés étroits : entre un savant comme moi et une femme la distance étant infinie, je ne descendais vraiment guère plus en allant à la guenon. Et au point de vue physique, combien je montais ! D’ailleurs l’amour choisit pour nous, et selon des principes ignorés de l’homme et du singe.
Je l’aimai donc.
D’abord, elle me repoussa. Elle était dans la logique de la nature en refusant le faible mâle qui s’offrait, comme la jeune fille qui refuse un vieillard, comme la belle fille qui écarte un infirme.
Moi, suivant la logique du désir, un jour de printemps je l’attachai et je la violai.
Dans le spasme d’amour je sentis sur tout mon corps un immense fourmillement. Des poils me poussaient, Monsieur. Et mes pieds, ayant rencontré les jambes de ma divine guenon, les saisirent et amoureusement les serrèrent, comme des mains.
Depuis elle m’aima, parce que je commençais à lui ressembler. Ah ! Monsieur, quel magicien que l’amour ! Plus puissant que mon grand-père, que mon père et que moi-même !
À chacun de ses baisers enivrants, je me sentis un peu plus singe. Quelle volupté, Monsieur, de se transformer sous l’influence adorée, jusqu’à devenir semblable à celle qu’on aime ! Vos banales amours entre êtres analogues ne transmutent guère que vos âmes. Plus complet, mon amour changeait tout moi-même. Ah ! les mystères de joies éprouvées par mes organes.
Et je devenais fort. Cette faiblesse de constitution qui m’avait, quelques années auparavant, exempté du service militaire, a-t-elle bien disparu ? Vous avez pu vous en rendre compte tout à l’heure.
En même temps, les goûts simples et naturels de la bien-aimée me gagnaient. Et bientôt, d’accord sur les conditions du bonheur, nous sommes venus vivre dans les bois. Et l’amour, qui suffit au singe de cœur, me fit oublier mes inutiles ambitions de savant.
Depuis des jours et des jours, je suis heureux absolument.
Non, pas tout à fait. Il nous manque un enfant. Ah ! un petit singe à embrasser, à lancer sur les hautes branches des arbres où, avec un effroi chaque jour diminué, de sa queue et de ses quatre mains, il se suspendrait ! un petit singe aux jolis mouvements éveillés ! un petit singe à jeter à ma guenon bien-aimée qui, avec l’adresse de son espèce et de l’amour maternel, dans ses grands bras divins le recevrait et d’un geste adorablement gracieux et large me le renverrait ! Quel vide dans une vie de singe que l’absence d’un petit ! Le croirez-vous, Monsieur ? il y a des jours où j’en pleure… »
Décidément, la guenon comprenait, car elle poussait maintenant de petits cris douloureux.
« Et puis, Monsieur, le singe n’est pas seulement un animal familial, c’est encore un animal social, Je désirais un ami. C’est pourquoi je vous ai capturé. Je vous ferai une jolie guenon, aussi jolie que la mienne… »
La guenon eut un signe de tête qui disait : « Impossible ! »
« Vous deviendrez semblable à nous et vous aurez des petits, et nous fonderons la cité sublime des singes qui, à l’intelligence humaine, joindront l’adresse et la force physiques.
Que pensez-vous de mon projet, Monsieur ? N’est-ce pas qu’il est autrement beau que celui de mon grand-père ? N’est-ce pas que l’avenir est à nous et que vous êtes des nôtres ? N’est-ce pas, ami ? »
*
Je n’osai trop contredire mon brutal et sentimental ami. Je déclarai le projet admirable. Seulement, je ne me sentais aucun goût pour les baisers de guenon et il savait bien que l’amour ne se commande pas.
Sans l’ombre d’une hésitation, en savant toujours sûr de lui, le singe affirma :
« Ça viendra. »
*
Le lendemain, de bonne heure, le singe me réveilla. Après m’avoir fait donner ma parole d’honneur que je reviendrais, il m’envoya chercher ses instruments de chimie. Comme il y avait un village à traverser, il n’osait pas y aller lui-même, de peur des chiens vils et des hommes ineptes.
Pendant des mois, il essaya des mélanges inouïs, tenta des combinaisons inédites, rapprocha des corps étonnés. De terribles détonations criaient ; des explosions violentes emportaient des fragments de roche, renversaient des arbres. Plusieurs fois, le chimiste maladroit se blessa.
Il ne put réaliser aucun vertébré, pas même l’amphioxus ; aucun vivant, pas même les vagues gélatines qui frissonnent au fond des mers ; aucune matière organique, pas même l’urée dont la production est une expérience courante dans les laboratoires.
L’amour inférieur avait singulièrement diminué déjà sa merveilleuse intelligence.
Il finit par briser rageusement ballons, cornues et alambics, désespérant de la fabrication de mon élégante compagne.
*
Un jour il me dit :
« Ami, tu es jeune. Tu dois avoir grand besoin d’une guenon. Couche avec la mienne. Ne crains rien pour notre amitié. Soyons au-dessus des petites jalousies humaines. »
Je refusai. Il insista à plusieurs reprises et se heurta toujours au même « Non » résolu.
Alors il me serra contre lui, à m’étouffer, jusqu’à ce que j’eusse sangloté une promesse.
La guenon montra des répugnances qui me rendirent l’espoir. Mais il lui expliqua si gentiment : Je deviendrais un singe, moi aussi, et je lui ferais un joli petit singe qu’on se lancerait amoureusement des uns aux autres ! Et il évoqua si éloquemment la vision douce de ces jeux de famille dans les nuits tièdes de l’été, sur le gazon, au clair de la lune !
Puis il sortit, nous laissant seuls, en mari bien élevé.
La guenon vint à moi, me prit dans ses longs bras hideux.
Je la repoussai de toutes mes forces. Mais elle était bien plus puissante que moi et, malgré tout, de plus en plus ses caresses m’étreignaient.
Elle me dit en singe (je commençais à comprendre la langue) :
« Je t’aime ! »
Son cri d’amour était à la fois ridicule et effrayant. Pas pour toutes les oreilles, cependant.
Le singe, retenu par une jalousie qu’il refusait de s’avouer, écoutait, sans doute.
Il entra furieux, clamant :
« Tu ne me l’as jamais dit aussi amoureusement ! »
Brusque, il détacha de moi les bras de la guenon et, comme à notre première rencontre, m’étouffant sur sa poitrine, d’un élan vertigineux il m’emporta.
Il m’emporta jusqu’à l’orée du bois. Et là, il me battit, me battit rageusement.
« Cochon ! cochon ! » répétait-il, tantôt en français, tantôt en singe.
Il me battit si longtemps et si violemment que je m’évanouis.
*
Quand je revins à moi, je me vis sur un lit, au milieu de lits alignés.
« Où suis-je ? »
Une religieuse s’approcha.
« Tenez-vous tranquille. Vous êtes à l’hôpital depuis deux jours. Vous allez mieux, n’est-ce pas ?
– Oui, ma sœur.
– Alors on peut faire venir le juge d’instruction. »
Le juge d’instruction ! Je me rappelai mon aventure, toute. Et je me demandai, anxieux, ce que je pourrais bien raconter. Dire la vérité ? Impossible : on m’eût enfermé dans un asile d’aliénés.
Je m’en tirai par un roman quelconque. Mal composé, mon roman. Il faillit me faire arrêter. Heureusement, mon juge d’instruction était un vieux bonhomme qui n’espérait plus d’avancement. Il me laissa aller, avec de sévères reproches. Que je tâche d’avoir une bonne conduite, car mon récit contenait quelque chose de louche et la police aurait l’œil sur moi !
*
Par crainte respectueuse de la justice, – malgré un âpre désir de capturer mon singe et d’en refaire un homme qui, peu à peu, redeviendrait un savant, nous apprendrait peut-être le grand secret, – je passai trois ans à me laisser oublier.
Puis, avec une douzaine de chasseurs bien payés pour cette tentative dangereuse, j’allais saisir dans sa caverne l’homme pithécoïde. Il fit une résistance désespérée. Dans la lutte, sa guenon fut blessée mortellement.
J’enfermai le singe dans une cage de fer devant laquelle je postai à demeure plusieurs femmes publiques. Elles lui souriaient, l’excitaient de continuelles agaceries. J’avais promis vingt mille francs à celle qui parviendrait à en faire son amant.
J’espérais, par un amour humain, refaire un homme de celui qu’avait dégradé un amour inférieur.
Lui, restait sombre, farouche, muet.
Un jour, je lui expliquai qu’il devrait aimer une femme, pour ressentir de nouveau les joies de transformation qui le rendirent jadis si heureux. Il ne comprenait plus les langues humaines. Comme je m’exprime difficilement en singe, mon éloquence fut peut-être insuffisante. Je ne tirai de lui que cette réponse :
« Rends-moi ma guenon ! »
Alors, je frappai le grand coup qui devait le sauver. Je lui avouai que sa femelle avait succombé à ses blessures. Avec des cris furieux, il s’agita violemment.
Les femmes qui étaient là s’enfuirent, effrayées.
Moi-même je m’éloignai, sentant que ma présence irritait davantage sa douleur.
Le lendemain, quand je revins, deux barreaux de la cage étaient faussés. Et mon singe, pendu avec la corde d’un puits voisin, se balançait au grand marronnier de ma cour.

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(Henri Ner [Han Ryner], in La France d’Oc, organe hebdomadaire des revendications régionalistes, n° 16 & 17, 1895)
Une mine patibulaire : front fuyant, yeux caves sous des sourcils broussailleux, bouche lippue, barbe hirsute. Ce visage peu engageant m’interpella l’autre nuit, entre une et deux, au moment où je me rendais au journal pour pondre une copie soignée.
« Vous n’avez peut-être pas l’habitude d’être interviewé vous-même, me dit-il d’un accent anglais pur sang, vous qui interviewez les autres. Cependant, my dear, veuillez m’écouter ; après tout, que vous veuillez ou non, vous m’écouterez tout de même. »
Ma foi, je ne me ferai pas plus brave que mon tempérament m’a donné de l’être, et j’avoue décemment que nulle velléité de révolte ne me secoua. Imperturbablement, je tendis une main presque moite qui pressa bientôt des phalanges solides et calleuses, cependant que j’exhalais :
« Volontiers, Monsieur, à qui donc ai-je l’honneur de parler ? »
La bouche lippue m’apprit, non sans que je tressaille, que mon interlocuteur n’était autre que Jack l’Éventreur.
« Sachez d’abord, me dit-il, après avoir réconforté ma défaillance à l’aide d’un flacon de sels anglais, pourquoi j’éventre les donzelles de Whitechapel. Vous connaissez peut-être Pierre Schlémihl, l’homme qui a perdu son ombre ; moi, je suis l’homme qui a perdu son nombril. Un soir, il y a longtemps de cela, – j’étais jeune et pas mal libertin ; pourtant ma poche ne contenait que rarement de quoi payer les faveurs tarifées des girls londoniennes, – je conquis celles d’une fadasse blonde aux yeux de porcelaine, que je ne pus rémunérer selon son tarif. Furieuse, elle sortit un coutelas de sa profonde et courut sus à moi ; ma fuite fut prompte et la chasse dura jusqu’à l’essoufflement de la mégère. Je courais devant elle, ventre à terre, c’est ainsi que mon nombril s’égara dans la boue d’un faubourg de Londres. Quand je m’aperçus de cette perte qui me rendait, à mes yeux, aussi paria que Pierre Schlémihl après la vente de son ombre, je résolus de rentrer en possession de la cicatrice qui ornait naguère mon abdomen. Nul doute que la femme qui me pourchassait la veille n’ait ramassé l’objet comme gage de la dette que j’avais contractée à son égard ; l’inconvénient dans mes recherches est que je ne connais pas du tout le visage de cette spoliatrice, car notre intimité fut abritée par les plus profondes ténèbres comme il en résulte des fameux brouillards de mon pays. Jusqu’alors je n’ai pu la rencontrer ; j’ai beau en éventrer, bon an mal an, une demi-douzaine, le résultat de mes recherches est infructueux.
– C’est pour me demander un tuyau à ce sujet, que vous désirez m’interviewer ?
– Non, Monsieur, c’est pour dire dans votre journal que je suis tout à fait étranger au crime commis il y a quinze jours dans la rue Dauphine, comme l’avait insinué un de vos confrères. J’ai fait le voyage exprès pour vous sommer de démentir ce bruit calomnieux qui nuit à ma réputation d’éventreur impeccable. Je me souviens des termes employés par le reporter en question au sujet de la découverte de ce qu’il appelle un crime : « Le journalier aperçut un corps gisant sur les marches, il se baissa, tâta et sa main rencontra un cadavre ; continuant ses investigations il constata la présence d’une femme couverte de sang. » Votre police suit l’exemple de ce journalier, elle tâtonne et son activité investigatrice aboutit tout juste à savoir que la victime est une femme, et non pas un homme. Bien innocent celui qui prétendrait le contraire.
– Où voulez-vous en venir, cher Jack ?
– Je veux tout simplement vous demander ce que devient cette affaire. Quel pas a fait l’enquête depuis les multiples arrestations ; depuis la trouvaille, sur le quai Casimir Delavigne d’un tour de cou qu’avait portée l’assassinée et, comme l’a dit si judicieusement le même reporter : « Si ce n’est pas Vautier qui a jeté ce foulard, ce serait donc un autre. » Depuis ce jour, les femmes légères sont excessivement surveillées, celles qui sont soumises selon les lois à cette surveillance et celles que l’on tolère avec moins de rigueur. Est-ce que vous vous figurez que c’est une femme qui a fait le coup ? est-ce que la police des mœurs se le figure ? C’est peut être de sa part une tactique : les fréquentations peuvent influer sur une indiscrétion et provoquer une découverte ; n’empêche que cette manœuvre n’est guère courageuse. N’ayez aucun égard pour ces filles, soit, mais n’en ayez pas plus pour les hommes – si on peut les appeler des hommes – qui se sont fait une vocation de les pousser à la débauche. Épurez de cette espèce certains quartiers de votre cité où la honte, la débauche et l’opprobre s’étalent en plein jour ; chassez les immondes souteneurs qui infestent des points trop nombreux du port et ne cherchez pas le coupable parmi les victimes. Si dix arrestations ne suffisent pas, faites-en cent, mais trouvez l’assassin, car il existe et je vous jure que ce n’est pas moi. Votre police se discrédite par ce manque de perspicacité ou de bon vouloir. Votre ville compte heureusement parmi celles où se commet le moins d’attentats ; tâchez qu’on lui conserve cette réputation. Pour cela, il faut que vos policiers, s’ils mettent des gants de velours, aient dessous des muscles d’acier sinon vous verrez bientôt les crimes se multiplier chez vous. Cherchez, cherchez, et surtout trouvez. Un détective qui ne découvre que le crime, et non le criminel, n’est plus un détective ; c’est un … Comment appelez-vous cela en français ?
– Pardon, vous deviez m’interviewer…
– En effet, je désire savoir ce que vous pensez de ce que je viens de vous dire. »
Brrr… Il tenait à la main un surin gigantesque ; ses dents grinçaient et ses yeux jetaient des éclairs. J’étais médusé ; néanmoins, j’eus encore la force de répondre :
« Je suis absolument de votre avis. »
P’TIT NOËL
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(« Causerie, » in Revue comique normande, artistique, littéraire, théâtrale, dix-septième année, n° 24, 11 juin 1898 ; illustration de John Tenniel pour l’article « The Nemesis of Neglect, » in Punch, or the London Charivari, 29 septembre 1888)
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([Félicien Rops,] in Almanach crocodilien dédié aux étudiants belges, Bibliothèque de la jeunesse musulmane, 1856)






