LA ROUGE BAT LA NOIRE
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L’Indienne Fleur de Couteau a scalpé la Négresse Trou Bonbon. Telle est la nouvelle, que la télégraphie sans fil nous apporta hier, vers minuit.
Et voici, sur cet événement sensationnel, les dépêches que notre confrère The Nox a reçues de son envoyé spécial à Calme-Prairie.
Auparavant, à l’intention des lecteurs surmenés ou distraits, nous résumerons brièvement la situation actuelle de l’Amérique. D’après les plus récentes statistiques, la population des États se compose de :
Nègres. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 800 millions
Peaux-Rouges. . . . . . . . . . . . . . . 50 millions
Les Blancs, refoulés dans les réserves du Nord, disparaissent de plus en plus, abrutis par l’alcool et par les vices les plus abjects.
Le goût des sports n’a fait que grandir dans toutes les classes de la population. La recherche de l’inédit a fait peu à peu tomber en désuétude les courses de taureaux, les combats de fauve, les jeux du cirque où brillaient les gladiateurs, les rencontres en automobile et les luttes en dirigeables. Aujourd’hui, la faveur va tout entière et sans conteste au combat du scalp que la race dominante a daigné emprunter aux Indiens. L’objet du tournoi est simple. Il consiste à scalper le cuir chevelu de l’adversaire, sans que mort s’ensuive. La mort prématurée du vaincu disqualifierait à jamais le maladroit vainqueur.
Récemment, les succès foudroyants d’une Indienne ont porté la renommée de celle-ci par-delà les lacs, les montagnes et les mers. À ce point que les Nègres s’en émurent : si cette renommée grandissait encore, l’insolence bien connue des Indiens ne connaîtrait plus de limites.
Les Nègres ont donc dénombré leurs champions, et le mois dernier, la Nègresse Trou Bonbon fut choisie pour descendre dans l’arène et se mesurer avec l’Indienne Fleur de Couteau. Depuis lors, c’est une effervescence inouïe dans le pays. Chaque jour, les journaux ont publié plusieurs éditions spéciales à ce sujet. De coûteux radiogrammes ont été lancés chaque soir aux quatre coins de l’univers. La Lune et la planète Mars en ont eu leur part.
Le goût sportif passe par une crise tellement aiguë que le préjugé de race subit une éclipse momentanée et que l’on se montre également avide de détails sur les adversaires.
Calme-Prairie, 15 août. – Les deux adversaires ont déjeuné de bon appétit. Fleur de Couteau a pris un concentré de biche, une cuillerée de peptone et, pour boisson frappée, de l’eau du Mississipi. Trou Bonbon, du consommé blanc d’esclave, une pastille du Sénégal (1) et de l’eau de coco.
On dit que Fleur de Couteau est dans d’excellentes dispositions. Elle était même, ce matin, de si bonne humeur qu’elle s’est amusée à jouer le rôle de la prêtresse fétichiste (2) dans un divorce pour rire, composé de ses amis des deux sexes.
Trou Bonbon, par contre, se montrait violemment irritée contre son adversaire. – ? – Elle a eu la précaution de faire graisser à l’huile de palme ses mamelles volumineuses, pour que l’arme de son adversaire ne les entaillât point.
Voici leur signalement respectif.

Deux millions de Peaux-Rouges sont arrivés en aéroplanes, en ballons, en autos, en cerfs-volants, et par trains spéciaux, de la Vieille Montagne, de la Rivière plate, du Massachussets, de l’Oklahoma. Ils font des paris très importants sur Fleur de Couteau.
10 h. du matin. – Bien que le match ne soit annoncé que pour 2 h. de l’après-midi, la foule se dirige déjà vers l’arène. C’est un cirque montagneux admirablement choisi, et qui peut contenir plusieurs millions de spectateurs. Le prix des places varie de 500 à 5.000 francs. Le prix des loges, de 20.000 à 50.000 francs. Les multi-milliardaires ont choisi les bouquets d’arbres pour faire établir à leur ombre des loges d’un grand luxe. Dans ces loges, chaque place est munie d’une longue-vue et d’un microphone pour permettre de voir le sang couler et d’entendre le halètement des adversaires.
Ce matin, les dernières places libres ont atteint le prix de 10.000 francs, et quelques-unes ne sont pas fameuses ; mais l’imagination des retardataires, surexcitée par une réclame intense, n’y regarde pas de si près.
10 h. 3/4. – On me communique ce résumé suggestif :


En outre, sur la proposition de Fleur de Couteau, les deux adversaires ont convenu de partager leur part sur les entrées dans la proportion de 60 % pour le vainqueur et de 35 % pour le vaincu. Les 5 % restants, aux esclaves blanches scalpées à l’Institut d’entraînement au cours des deux dernières années.
Midi. – La plupart des spectateurs sont à leur place. Comme le soleil tombe d’aplomb, ils ont presque tous adopté le costume des ancêtres, selon la recommandation du célèbre docteur hygiéniste Harry B. Démosthène. C’est-à-dire qu’ils sont nus. Et le spectacle est piquant, de voir le bronze mat des Nègres mêlé aux corps vivement coloriés des Indiens.
Le service des buffets étant assuré par des Chinois, on ne voit d’esclaves blancs presque nulle part. Et cette élimination, systématique ou non, sauvegarde tout au moins l’amour-propre des délégués de la presse européenne.
Des forces considérables de police armée sont concentrées dans l’arène et disséminées sur l’amphithéâtre. Ce corps d’élite se compose de Cafres guerriers, colosses réputés pour leur discipline et leur férocité.
Chaque arrivant est fouillé minutieusement. Toute espèce d’arme est prohibée. Les bouteilles elles-mêmes sont interdites, comme pouvant servir de projectiles. Il y en a qui auront soif.
Midi et demie. – Parmi les trilliardaires déjà en place, on admire beaucoup la vieille reine de la Fraternité, dans une loge à ses couleurs, bleu d’azur, constellée de diamants.
Le roi de la Corruption Politique et l’impératrice de la Traite des Blanches, arrivés l’un en monoplan Lina Pomaré VII, l’autre en biplan Soulouque, sont installés non loin l’un de l’autre avec leur famille et échangent des saluts.
1 h. 10. – La chaleur augmente. Mrs J.-K. Blacklake, Gouvernante de l’État de la Nouvelle-Jérusalem, arrive, précédée de 1.500 musiciens et suivie d’une foule de personnages. Le cortège traverse l’arène au milieu des acclamations et s’installe dans la loge présidentielle qu’ombragent des cocotiers centenaires apportés tout exprès du Congo. Des guirlandes d’émeraudes en cabochon courent d’un panache à l’autre. C’est l’une des loges les plus belles, tant par ses dimensions que par la sobriété de sa décoration. Une toile d’or préserve les occupants des ardeurs du soleil. Mais ceux-ci, pour ne pas heurter le sentiment public, se dévêtissent bientôt.
1 h. 25. – On me fait remarquer, ici et là, la présence des célèbres lutteuses Negroblood, Gléglé, Oiseau noir, Fumée jaune, Dent de Renard, Marjorie Brownskin, Chèvrefeuille, Jambe de Cerf, et celle encore du vétéran Tommy A. Johnson, le seul survivant du temps des luttes masculines, auquel on fait une discrète ovation.
1 h. 35. – L’impatience grandit. La cote est maintenant de 10 contre 6 sur Trou Bonbon.
1 h. 40. – Trou Bonbon arrive au vestiaire pour se mettre en tenue de combat.
1 h. 45. – Le docteur Kanoka Konakrys, l’un des médecins chargé de l’examen des deux scalpeuses, déclare que l’Indienne Fleur de Couteau est dans un état de grande nervosité.
1 h. 50. – Fleur de Couteau pénètre dans le ring. Un groupe de Sioux aux cuisses vertes, à la poitrine ensoleillée, entonne l’hymne indien bientôt chanté debout par toute l’assistance. Instants inattendus autant qu’inoubliables de concorde et d’émotion. Après quoi, on chante l’hymne du président Catapulte (air national nègre : He is a strong and smart fellow !…).
1 h. 55. – Trou Bonbon pénètre, à son tour dans le ring.
Des deux scalpeuses, c’est Trou Bonbon qui a l’air le moins ému. On remarque, en effet, sur la figure de Fleur de Couteau, un rictus qu’on n’avait jamais vu pendant sa période d’entraînement. C’est que la chevelure crépue des négresses ménage des surprises.
1 h. 59. – L’arbitre donne le signal du combat en lançant le mot conventionnel : Katséna. (Partez !) Trou Bonbon a le meilleur côté du ring avec le soleil dans le dos.
Voici les détails du match.
1er ROUND
L’oreille de Fleur de Couteau. Les sourcils de Trou Bonbon
Les deux adversaires échangent des feintes.
Trou Bonbon se précipite en avant et, d’un seul cherokis (3), décolle l’oreille droite de son adversaire. Corps à corps. Les deux lutteuses se montrent très prudentes. Trou Bonbon balafre le front de Fleur de Couteau exactement à la naissance des cheveux. Belle passe qui soulève d’unanimes approbations. Nouveau corps à corps. Trou Bonbon y laisse ses sourcils. Le sang coule peu.
2e ROUND
Trou Bonbon perd une partie de ses avantages
Trou Bonbon adopte sa terrible garde basse. Elle est presque accroupie. Ses mamelles touchent terre. Elle tente un coup de nuque, mais le manque. Prompte comme la biche, Fleur de Couteau riposte et soulage Trou Bonbon d’une de ses mamelles qui s’affaisse sur le sol comme une outre. Corps à corps. Fleur de Couteau fait pencher la tête de Trou Bonbon, d’un scalp du droit sans profondeur. L’arme a dévié dans les cheveux crépus. Fleur de Couteau paraît soucieuse.
3e ET 4e ROUNDS
Des swings, des hooks, des kataskumas (4), des cherokis, des uppercuts, des knoks, des malaglaouïs (5), entremêlés de corps à corps, sont échangés sans grand résultat. On ne saurait dire encore laquelle des deux adversaires l’emportera. Leur science à toutes deux est grande.
Avant la fin du 4e round, l’attention des spectateurs se laisse distraire par l’arrivée de plusieurs trains de cerfs-volants. Il faut convenir que c’est superbe. Les nacelles aériennes reluisent d’or et de rubis. D’or et de gueule, tout le monde connaît l’empereur des Pains d’épices et les couleurs de son blason. Il s’est réservé, tout en haut de l’amphithéâtre, cinq loges tendues de pourpre sur des piliers d’or. On s’était inquiété déjà de son retard. C’est qu’il tenait à faire une arrivée sensationnelle.
Aidés d’une foule de laquais en livrée cramoisie, Lui et ses invités mettent successivement pied à terre. On murmure d’aise chaque fois qu’on reconnaît un personnage. Ce sont tous et exclusivement des souverains.
Voici le roi de la Vision extra-lucide, la gracieuse reine des Harengs-saurs et le prince époux, le roi du Sérum de la longévité, le prince Horace LXVIII des Rayons ultra-violets, puis l’impératrice douairière de la Paix armée et la reine régente des Mitrailleuses qu’on s’étonne de voir ensemble, tant sont connus leur haine et leurs procès retentissants. Voici encore le roi des Hameçons, la reine du Jour artificiel, le grand-duc régnant de la Culture microbienne, le prince héréditaire des Engrais chimiques… Mais le 5e round ayant commencé, l’attention admirative se lasse et se détourne des derniers arrivants.
5e ROUND
L’œil de Trou Bonbon
Fleur de Couteau place une pointe du droit et deux uppercuts dans un corps à corps. Trou Bonbon place un coup au corps. Tout en parant, Fleur de Couteau tente quatre directs du gauche et en place un. La peau se décolle sur la nuque. Trou Bonbon se défend bien, mais, dans un corps à corps, Fleur de Couteau lui place encore un kataskuma et, d’un final, lui cure l’orbite gauche dont l’œil vole à plusieurs mètres. Trou Bonbon n’a point sourcillé. D’ailleurs, elle a perdu ses sourcils.
Pendant l’intervalle, Trou Bonbon va ramasser, dans le sable, l’œil qui brille au soleil avec une fixité terrible. Elle l’essuie et le remet dans l’orbite.
Rumeurs d’admiration, cris délirants parmi les Nègres, jets de fleurs, de sacs de dollars. Même, des indiens lancent dans l’arène les plumes de leurs coiffures enrichies de pierres précieuses.
Le bruit se répand bientôt que ce n’est heureusement pour Trou Bonbon que son œil de verre.
6e ROUND
Leur nez et leur bouche saignent
Trou Bonbon reprend sa garde accroupie. Corps à corps. Fleur de Couteau place encore deux uppercuts, un du gauche, un du droit, coup sur coup. Trou Bonbon répond par un cherokis de la lèvre qui découvre toutes les dents de Fleur de Couteau. Un rire sanglant et perpétuel caractérisera désormais l’expression de l’Indienne. C’est d’une belle et captivante horreur. Fleur de Couteau répond par une section des narines. Trou Bonbon place trois points de repère dans la tête, mais sans grande vigueur. Toutes deux saignent abondamment de la bouche et du nez.
7e ROUND
Fleur de Couteau prend l’avantage
Fleur de Couteau place deux pointes du droit sur le front. Et, coup sur coup, elle place un uppercut, puis un malaglaouï, puis un swing, qui rouvre une ancienne blessure à la joue de Trou Bonbon, puis encore une pointe qui passe comme au lardoir l’oreille de la Négresse. À ce moment, Trou Bonbon tente un swing au corps, mais Fleur de Couteau y répond par un terrible cross qui fait reculer Trou Bonbon jusqu’aux cordes du ring.
8e ROUND
La poursuite. Fleur de Couteau rit
Comme un fauve, Fleur de Couteau suit Trou Bonbon tout autour du ring, et réussit un bon direct au front, ainsi qu’un coup du gauche sur la tempe. Elle se met en pleine action. Son sourire forcé et sanguinaire révèle ses dents pointues. Trou Bonbon, par contre, paraît harassée. Fleur de Couteau lui place encore une belle section directe du droit. Corps à corps. Trou Bonbon place un coup du gauche sur la joue de Fleur de Couteau qui résonne comme un tambour. Quatre dents couleur d’amande s’éparpillent dans l’arène. Fleur de Couteau ne fait qu’en rire et assène trois formidables hooks du gauche sur la nuque de Trou Bonbon qui chancelle. Ce round est de beaucoup à l’avantage de Fleur de Couteau.
9e ROUND
Le mari de Trou Bonbon intervient
Après un corps à corps où Fleur de Couteau est sévèrement maltraitée, celle-ci prend sa revanche et place une série de cherokis dans la figure de Trou Bonbon. Tous les coups que porte Fleur de Couteau sont d’une étonnante précision. Elle amuse son adversaire pour la fatiguer. La figure de Trou Bonbon est maintenant dans un piteux état, comme passée au hachoir. L’œil droit tuméfié se ferme de plus en plus. Et ce n’est pas de son œil de verre qu’elle y verra. Un direct sur le nez, deux uppercuts, enfin un hook du gauche en plein visage ont raison de Trou Bonbon qui s’affaisse lourdement. Fleur de Couteau pousse un cri de triomphe et s’apprête au scalp, quand un colosse surgit dans l’arène, et, avant qu’on ait songé à l’arrêter, se précipite sur Trou Bonbon, la secoue énergiquement et hurle : « Vas-tu te relever, espèce de brute ! »
Cette grave infraction au règlement soulève d’unanimes clameurs. Debout, les spectateurs indignés s’agitent, menacent de tout saccager.
C’est le mari de Trou Bonbon qui a voulu ranimer le courage de sa femme. Il y est parvenu. Trou Bonbon se relève, et, pendant que la cloche sonne la fin du round, elle reprend ses sens.
À connaître cette intervention conjugale, la jovialité l’emporte sur l’indignation ; des rires inextinguibles secouent l’assemblée, déferlent sur tous les gradins, submergent les rois eux-mêmes qui ne peuvent résister. Les policiers, accourus pour s’emparer de l’homme qui, dans sa nudité totale, est beau comme un bronze africain, se laissent gagner par l’hilarité générale, prennent ce bon mari dans leurs bras vigoureux et le portent en triomphe jusqu’à sa place. Sûre de la victoire, Fleur de Couteau renonce à toute réclamation.
10e ROUND
Les Vautours
Fleur de Couteau touche au nez, et le sang coule à nouveau. Elle se montre meilleur tacticien que son adversaire et place encore un kataskuma du droit sur la figure, dans un corps à corps. Trou Bonbon agite la tête d’une façon continue pour esquiver les nombreuses pointes que l’indienne lui porte avec rapidité tout autour de la nuque. Trou Bonbon résiste bien, fait assez bon usage de son droit, et, à la volée, détache trois doigts à la main de Fleur de Couteau.
Des vautours, gypaètes (6) et condors, attirés par le sang, commencent à décrire des cercles lents et de plus en plus bas au-dessus de l’arène. L’un d’eux, même, d’un vol hideux, pique dans le sable et dévore goulument l’oreille de Fleur de Couteau. Chassé par Dupont, il recule en rechignant et s’envole en claquant lourdement de l’aile.
11e ROUND
Trou Bonbon à terre et scalpée
C’est rapide. Après un corps à corps, qui suit une tentative de Trou Bonbon pour toucher Fleur de Couteau à la figure, celle-ci accélère l’allure du combat, et, de trois coups formidables du gauche, à la mâchoire, envoie Trou Bonbon à terre. Trou Bonbon ne bouge plus, face au sol. Avec une dextérité qui révèle un art consommé, Fleur de Couteau l’a scalpée, et maintenant elle brandit, des deux doigts qui lui restent à la main gauche, le trophée crépu et sanglant.
Par l’effet de cette douleur nouvelle et plus vive, Trou Bonbon s’est relevée. Elle serre la main de son heureux adversaire. Son crâne rouge prend au soleil des marbrures extraordinaires.
Les Indiens exultent, trépignent de joie. C’est une ovation interminable à l’adresse de Fleur de Couteau qui triomphe sans jactance.
Elle dit à ses familiers, qui se pressent autour d’elle, qu’elle ne douta jamais de la victoire, mais qu’elle eut à faire à forte partie et qu’elle dut être continuellement sur ses gardes.
Elle morigène la police, à cause du vautour qui a mangé son oreille.
Sur les gradins, d’où la foule ne s’écoule qu’à regret, c’est un saccage méthodique. Chacun veut emporter un souvenir de cette journée mémorable. Les rois ayant amené leur garde du corps, les loges sont bien gardées et ne souffrent aucun dommage. Mais pour le reste de l’amphithéâtre, c’est bientôt plus dévasté qu’après le passage d’un cyclone…
Après le combat
Calme-Prairie, 15 août. – En somme, ce fut, depuis le début, un combat inégal et, dès les premiers rounds, la cote des paris revint à égalité.
Presque toujours, les coups de Trou Bonbon ont manqué de longueur d’atteinte, et, pas un instant, elle n’a été sur le pied d’égalité avec son terrible adversaire.
Maintenant que Trou Bonbon est battue, la foule dont elle était l’idole lui reproche amèrement sa défaite.
« Quand on n’est pas de taille à se défendre convenablement, entend-on dire de tous côtés, on ne se mêle pas d’entrer dans le ring.
– Par sa folle présomption, entend-on encore à Calme-Prairie, Trou Bonbon a humilié la race nègre tout entière. Les conséquences en peuvent être incalculables. »
Je cours en ville pour assister aux tueries qui ne manqueront pas de se produire, tant la surexcitation est grande. Je vous tiendrai au courant.
Un dernier mot hâtif. – Les oiseaux mécaniques qui s’élèvent de toutes parts dans le ciel de ce beau soir d’été… (suivent quelques mots illisibles.)
(The Nox.)
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(1) Se trouve dans toutes les pharmacies.
(2) Comme on le sait, il n’y a presque plus de chrétiens dans les États. (N. D. L. R.)
(3) Mot sioux qui signifie entaille (Plus exactement : mot haut-sioux archaïque).
(4) Mot apache qui signifie balafre.
(5) Mot congolais qui signifie une autre sorte de balafre.
(6) Nous ignorions l’existence de cette variété en Amérique. (N. D. L. R.)
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(R.-H. de Vandelbourg, in Pan, revue libre paraissant tous les mois, quatrième année, n° 4, avril-mai 1911)
Ce jour-là, les membres de l’Académie de médecine de Berlin avaient été convoqués pour une séance extraordinaire.
Le bruit s’était répandu que la Science allemande allait avoir à se prononcer sur un cas spécial et de nature à stupéfier le Monde.
Il s’agissait d’un rapport du Doktor Wissenschaft, dont les travaux concernant les globules du sang et les analyses microbiennes avaient déjà jeté une certaine lumière sur des maladies jugées jusqu’alors inguérissables.
Aussi l’illustre assemblée avait-elle grand’chance de se trouver au complet, d’autant que, d’après le bruit qui courait, les nouvelles communications étaient de nature à bouleverser toute idée reçue.
Un peu avant deux heures, l’appariteur chargé d’introduire les membres de l’Académie et de recueillir leurs signatures sur la feuille de présence, avait vu descendre d’une auto le Professor Wissenschaft avec un homme, la figure soigneusement enveloppée, qu’il entourait d’une surveillance continue et de mille précautions.
Cet homme fut conduit mystérieusement dans un petit salon d’attente, où il fut enfermé à clef.
Après quoi, le savant spécialiste gagna la grande salle, où déjà ses confrères se trouvaient réunis, attendant que la séance fût déclarée solennellement ouverte. L’assemblée, composée des principaux représentants de la Kultur scientifique allemande, était présidée par Herr Professor Schmalztopf.
Il avait les joues rouges et rebondies. Son cou dessinait vers la nuque un bourrelet de chair luisante. Son ventre, qui prenait naissance au milieu de l’estomac s’avançait comme un baril.
Il agita une sonnette, et parla d’une voix grasse comme sa personne :
« Illustres Professors,
Nos relations se trouvant rompues, du fait de la guerre, avec les Académies des nations ennemies, nous cessons enfin d’être influencés par des travaux de moindre valeur que les nôtres.
Et, de cette situation, nous tirerons cet avantage que nous, pourrons ainsi plus facilement imposer notre loi scientifique et établir notre suprématie sur les peuples inférieurs, que, dans les cinq parties du monde, nous sommes, par la force des choses, appelés un jour à gouverner ! »
Un murmure approbateur accueillit ces paroles où l’orgueil teuton s’étalait avec une inconscience presque comique. L’orateur continua :
« Vous vous rappelez, messieurs, que le gouvernement nous avait ordonné de diriger une enquête sur la situation apportée à nos soldats par le développement de la vermine dans les tranchées, c’est-à-dire du pediculus capitis que les Français s’obstinent à désigner sous le nom de « pou, » du pulex irritans qu’ils appellent « puce » et du cimex lectularius qu’ils nomment « punaise. »
Sa Majesté l’Empereur a bien voulu se déclarer satisfait de nos recherches, et il décida qu’il n’y avait pas lieu de supprimer ces insectes qui contribuent à surexciter nos soldats et les tenir en éveil contre les traîtrises de l’ennemi. »
Des applaudissements éclatèrent, soulignant l’importance de cette déclaration.
« Maintenant, reprit le Professor Schmalztopf, permettez-moi de passer la parole à notre éminent confrère Herr Doktor Wissenschaft pour la lecture d’un curieux rapport au sujet duquel je réclame toute votre attention. »
Le Professor Wissenschaft se leva, vérifia ses papiers de sa loupe grossissante superposée à ses grosses lunettes d’écaille noire et, de sa voix aiguë et souffreteuse, il commença :
« Illustres et admirables confrères,
La découverte que je viens vous soumettre n’est point de celles qui doivent apporter un soulagement à l’humanité.
Elle est plutôt la constatation d’un phénomène. Mais cette constatation est de nature… heu !.. à soulever un problème des plus graves et des plus inquiétants. »
Un grand mouvement d’attention accueillit cet exorde inattendu.
Comprenant qu’il avait attaché son auditoire, le savant reprit d’une voix plus assurée :
« L’homme est-il un animal ?…
Cette question a pu se résoudre par l’affirmative, à ne considérer que les individus constituant l’ensemble des nationalités de qualité inférieure… heu !… telles que la France, la Russie, l’Italie et l’Angleterre.
Mais la prédominance intellectuelle de l’Allemagne, dont le cerveau est le volcan d’où jaillissent toutes les pensées génératrices destinées à asservir l’humanité, a fait écarter… heu !.. cette hypothèse.
L’homme est donc avant tout un homme… et l’animal reste un animal. »
Applaudissement prolongés. L’orateur poursuivit :
« Or si, par la suite des temps, la structure du corps humain a pu se modifier, les éléments primordiaux, constitutifs des organes, sont restés les mêmes.
Ceci posé, vous admettrez avec moi, illustres Professors, que les globules du sang de l’homme se différencient des globules du sang de l’animal… Pas plus d’ailleurs que le sang d’un ours ne ressemble à celui d’un cheval, ou mon sang, à moi, à celui d’un chameau. »
Approbations sur divers bancs.
« Cependant, reprit avec autorité Wissenschaft, la Providence a mis sur mon passage un être exceptionnel, un soldat wurtembergeois, un Allemand, un homme par conséquent, qui déroge à ces principes fondamentaux et indiscutables.
Le sang qui coule dans les veines de cet homme, de cet Allemand, n’est pas du sang humain. C’est du sang de porc ! »

Sensation sans précédent… Un tumulte indescriptible envahit la salle de l’Académie dont les membres s’agitent, affolés… Des voix s’élèvent :
« Précisez !… Des détails !… Expliquez-vous ! »
La sonnette du président Schmalztopf ramène enfin le calme dans les esprits surexcités… Wissenschaft peut continuer son rapport.
Il raconte à la suite de quelles circonstances il fut amené à constater l’existence d’un tel phénomène, l’hémorragie du soldat Friedrich au camp de Weingarten, le résultat de ses analyses et observations. Puis, s’efforçant d’enfler sa voix pointue :
« Ici, messieurs, j’arrive au principal :
Cet homme… heu !… est-il un homme ?… Est-il un porc ?
La question est posée… À vous de la résoudre !
Vous me répondrez que vous ne l’avez pas vu… D’accord ! Rassurez-vous : je vous le présenterai… Il est ici ! Je n’ai pas voulu me contenter d’une photographie : vous auriez pu m’accuser de l’avoir truquée !
Je vous le montrerai donc… heu !… en chair et en os !…
Quand vous le verrez, vous vous écrierez sans doute : « C’est un porc ! » Il a, en effet, une tête de cochon, des oreilles de cochon, un groin de cochon.
Et pourtant, il parle, il raisonne… Il a été déclaré bon pour le service de l’armée !
Je vous le montrerai donc en chair et en os !…
Mais dans ce cas, comment se ferait-il que cet homme soit arrivé à dégénérer en animal, à devenir peu à peu, disons le mot, un cochon ?
– Montrez-le ! Montrez-le !… » cria-t-on de toutes parts.
Wissenschaft fit un signe. Un huissier sortit de la salle des séances, et revint aussitôt ramenant Friedrich ahuri, qu’il fit asseoir sur un tabouret au centre de l’assemblée.
« Voici le sujet, proclama triomphalement l’orateur. La question est de savoir… heu !… si cette créature bizarre doit être rangée parmi les hommes ou parmi les bêtes.
La science attend votre décision. »

Le Professor Bierfasz s’avança. Il avait la taille carrée et les jambes courtes. Sa poitrine disparaissait sous une barbe fluviale et jaunâtre. Ses cheveux longs retombaient sur le col de sa redingote en boucles graisseuses.
« Évidemment, dit-il, après avoir tourné plusieurs fois autour du patient dont les oreilles se soulevaient et se rabaissaient en signe d’inquiétude… nous nous trouvons en face d’un phénomène pourvu de particularités qui nous feraient pencher vers la race porcine… »
Mais le Professor Wursthaut intervint. Celui-là était grand et sec et marchait le cou en avant. À chaque pas, il hochait la tête, ainsi qu’à chaque mot qu’il prononçait, offrant ainsi l’aspect d’un balancier de pendule.
Après avoir tourné, lui aussi, autour de Friedrich, il déclara :
« Veuillez cependant remarquer, mon cher collègue, que la partie inférieure du corps n’a pas encore été suffisamment modifiée pour nous autoriser à le classer parmi les animaux !…
Ainsi, il se tient encore debout comme un homme… et ses bras sont pourvus de véritables mains.
– Qu’en concluez-vous ? demanda Bierfasz.
– Qu’il est moitié homme, moitié porc.
– Pardon ! intervint Wissenschaft… J’affirme que, dans le sang que j’ai soumis à mes analyses, il n’existe pas un seul globule humain.
– Il y aurait peut-être moyen de nous mettre d’accord, déclara Wursthaut, ce serait de procéder à un examen anatomique. Je réclame donc le sujet pour mon laboratoire de chirurgie. »
Et il saisit par le bras Friedrich, dont les petits yeux se renfonçaient de crainte sous ses sourcils épais, blancs et rudes.
« Je l’avais réclamé avant vous ! s’exclama Bierfasz qui s’empara de l’autre bras de la victime.
– Je vous dis qu’il m’appartient !
– Je vous dis qu’il est à moi ! »
Friedrich, tiraillé violemment de droite et de gauche, se mit à pousser des cris aigus. Des voix s’élevaient parmi les académiciens :
« Écoutez-le !… Il crie comme un cochon ! »
Le président Schmalztopf agita sa sonnette.
« Messieurs, intervint-il, calmez-vous ! Le mieux, dans le domaine de la Science, est de se faire des concessions mutuelles.
L’objet du litige sera coupé en deux.
Vous, Professor Wursthaut, vous pourrez disséquer à loisir le côté homme, et vous, Professor Bierfasz, le côté porc.
– Parfaitement ! » acquiescèrent en même temps les deux savants, qui lâchèrent le malheureux Friedrich, lequel roula à terre.
Des bravos prolongés accueillirent la solution du président, pendant que la victime de Hans Kœln murmurait, épouvantée :
« Je suis perdu !… Ils vont me couper en morceaux ! »

Au même instant, il s’aperçut que la porte par laquelle il était entré était restée entrouverte. L’idée lui vint de profiter du brouhaha formé par les discussions qui s’étaient engagées de toutes parts, pour essayer de prendre la fuite…
Et, évitant de se relever, dans la crainte d’attirer l’attention, il se traîna en hâte sur les mains et les genoux.
Il allait atteindre la porte de salut, quand une clameur s’éleva :
« Regardez !… Il court à quatre pattes ! Il court à quatre pattes ! »
La sonnette du président retentit de nouveau.
« Messieurs, déclara Schmalztopf, la preuve que nous cherchions vient de nous être révélée, grâce à Dieu ! Toute nouvelle enquête est désormais superflue. Passons au vote… »
À l’unanimité, les représentants de la Kultur médicale allemande, membres de l’Académie de Berlin, décidèrent que le soldat wurtembergeois Friedrich, du 109e régiment du Landsturm, était un porc !
L’affaire, racontée le lendemain dans tous les journaux de l’empire, fit grand bruit. Le gouvernement en profita habilement pour publier dans le Berliner Tageblatt, sous la signature autorisée du Professor Wissenschaft, un article tendant à prémunir le peuple allemand contre l’abus de la charcuterie, espérant ainsi parer en même temps, dans une certaine mesure, à l’effet du blocus.
« Prenez garde, écrivait le grand savant, qu’à l’exemple du phénomène qu’il m’a été donné d’étudier, une consommation excessive de lard et de saucisses n’assimile lentement votre chair à la viande de porc et ne vous donne peu à peu, non seulement l’aspect physique, mais l’instinct et les habitudes de cet animal.
Il faut éviter que le peuple allemand subisse de telles déformations, – non pas que nous cesserions d’être supérieurs aux autres nations…
Mais le jour où, comme le soldat Friedrich, du 109e régiment du Landsturm, nous en arriverions à marcher à quatre pattes, nous serions les premiers à regretter que, au cours des revues militaires passées devant Sa Majesté l’Empereur d’Allemagne, nous soyons obligés de remplacer le pas de l’oie par le pas du cochon. »
En présence de l’émotion causée par cet incident national, il arriva que l’autorité militaire jugea utile d’intervenir, car nombre de journalistes, se basant sur le vote de l’Académie de médecine, réclamaient la radiation immédiate du soldat Friedrich des cadres de l’armée.
Ils s’indignaient de voir figurer par erreur, parmi les hommes du 109e régiment du Landsturm, un animal qui aurait dû être relégué d’office dans une cour de ferme.
Et Friedrich, victime lamentable du sinistre farceur Hans Kœln, fut immédiatement cité devant un conseil de réforme. Quand celui qu’on n’appelait plus que l’homme à la tête de cochon, se présenta tout nu devant la commission d’examen, les trois médecins qui la composaient poussèrent un cri de surprise, car ils se trouvaient en face d’un corps couvert dans sa totalité de poils rudes et luisants.
Il y en avait sur la poitrine, sur le ventre, sur les mollets : à peine, de temps en temps apparaissait un coin de chair rose. Un médecin constata :
« Mais il n’y a pas de doute !… Ce sont de véritables soies !
– Ainsi donc… réformé… conclut le deuxième médecin.
– Pardon ! objecta le troisième… Dans la nomenclature des cas de réforme, celui-ci n’a jamais été prévu. Nous ne pouvons rien décider sans l’assentiment du ministre de la Guerre.
– Voulez-vous vous charger de cette démarche ?
– Avec plaisir… Je dois précisément le voir tantôt… Il m’a fait convoquer à propos d’une question d’hygiène. »
… Quand le ministre reçut des mains de son huissier la carte du médecin délégué à la commission de réforme de l’armée, il était en conversation avec un important personnage, un officier supérieur, septuagénaire, de force redoutable et d’ossature imposante.
Sa face, bien qu’arrondie par d’épais favoris, restait carrée… De sa mâchoire puissante, il semblait toujours prêt à broyer quelque chose ou quelqu’un.
C’était le maréchal allemand Hindenburg.

Le ministre lui tendit la carte de visite.
« Faites-le entrer, commanda le maréchal… J’ai précisément à lui parler au sujet de « l’homme à la tête de cochon. »
Friedrich était décidément devenu une célébrité, ayant même attiré l’attention du premier maréchal de l’empire.
Le médecin avait à peine fini d’exposer au ministre de la guerre ses scrupules sur la limitation des cas de réformes que Hindenburg l’interrompit :
« Si je vous comprends bien, Herr Doktor, vous voulez faire réformer ce phénomène ?
– Oui, Herr Maréchal.
– Pourquoi faire ?
– Pour dégager l’armée allemande d’un élément indigne de son intelligence.
– L’intelligence n’a rien à voir avec mes soldats ! interrompit violemment le maréchal. Pas de pensée ! Surtout pas de pensée !
Ce qu’il faut à diriger pour nos officiers, c’est des automates… Plus nous aurons de brutes à encadrer, plus nous serons forts ! »
Il marchait à travers le salon à grandes enjambées. Chacun de ses pas faisait trembler les meubles. Il grommelait :
« Non, mais voyez-vous qu’on se mette réformer tous ceux qui ne sont pas comme les autres ?… On n’en finirait pas !
L’Académie prétend que le soldat Friedrich est un homme dégénéré ?
Je préfère croire que c’est un animal amélioré !
J’ordonne donc qu’il soit envoyé au front le plus tôt possible… et en première ligne.
Pour lutter contre la coalition qui la menace, bêtes ou gens, l’Allemagne n’aura jamais trop de chair à canon ! »
Le lendemain matin, à la première heure, le soldat Friedrich était dirigé sur le front occidental.
On l’avait embarqué dans un wagon à bestiaux !

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(Aristide Bruant, Captive ! grand roman inédit, in Le Petit Parisien, troisième partie : « La Terre de France, » quarante-deuxième année, n° 14621 & 14623, dimanche 18 et mardi 20 février 1917 ; livraisons n° 131 & 132, illustrées de cartes postales anti-boches)
Il y a quelque temps déjà, nous avions eu l’occasion, dans l’article intitulé « Un pseudonyme inconnu de Gustave Le Rouge, » d’indiquer qu’une nouvelle de Gustave Guirou, – pseudonyme commun de Gustave Guitton et de Gustave Le Rouge, – avait été publiée en feuilleton dans le Supplément illustré de la Dépêche tunisienne en novembre 1899. Il semble désormais établi que ce n’est pas l’unique contribution des deux compères à la presse d’Afrique du Nord, puisque nous retrouvons, la même année, leurs noms associés au sommaire du Tirailleur algérien, pour deux « potacheries » dont ne rougirait pas l’Almanach Vermot. De quoi ouvrir un nouveau champ d’investigation pour les amateurs de Gustave Le Rouge…
MONSIEUR N
Isidore vient de rentrer chez lui en titubant.
Il a monté tant bien que mal en se tenant à la rampe jusqu’au troisième palier de l’escalier.
Par la force de l’habitude, il a ouvert sa porte et, très amoureux quand il est ivre, il a voulu embrasser sa femme, mais sa bourgeoise ne l’entend pas ainsi.
« Te voilà encore saoul, Zidore ! Mufle ! Pourceau !… »
Isidore baisse la tête et va s’asseoir. Sa femme, qui remarque l’état lamentable de son gilet, apostrophe l’ivrogne :
« Tu t’es encore lâché des crachats sur ton gilet. Et tu crois que je m’en vais laver comme ça tes ordures ! Tiens, voilà une brosse, du savon et de l’eau dans cette cuvette. Fais toi-même ta lessive. Moi, je ne touche pas à tes saletés, je t’avertis ! »
Très docile, Isidore quitte sa veste, ôte son gilet et commence à le nettoyer sur le rebord de la fenêtre ouverte.
Il a presque fini son ouvrage, et se prépare à faire sécher son linge, quand le gilet lui échappe des mains et tombe sur le pavé de la cour.
Sans qu’aucune raison justifiât sa douleur, voilà qu’Isidore commence à pousser de lamentables hurlements et pleure de grosses larmes mille fois plus sincères que celles, légendaires, du crocodile.
« Qu’as-tu à pleurer, grand bêta ? » interroge la femme.
L’émotion, les larmes arrêtent la voix d’Isidore dans son gosier.
Il ne peut que dire :
« Mon gilet… tombé… cour. »
Madame Zidore lève les épaules et descend dans la cour.
Elle y ramasse le gilet, et remonte auprès de son mari qu’elle trouve presque noyé dans une mare de larmes répandues.
Les échos de la chambre hurlaient de douleur à répéter les sanglots du malheureux Isidore.
« Mais te tairas-tu, animal ! Qu’as-tu à pleurer comme ça !
– Heu !… Heu !… geint Zidore, j’aurais pu tomber avec mon gilet. »
G. Guitton-le Rouge
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(in Le Tirailleur algérien, journal illustré du dimanche, humoristique, littéraire, satirique et politique, première année, n° 6, dimanche 24 septembre 1899)
Du Pognon est un bon vivant, il porte sur son être la trace des noces échevelées faites en joyeuses compagnies ; et tout le monde est d’accord pour dire que si Du Pognon n’a ni dents ni cheveux, il ne doit s’en prendre qu’à lui-même.
Du Pognon est très recherché par le beau sexe, et ce n’est un secret pour personne que si Mme Cornedure, chez qui il se rend assez souvent, a d’aussi belles toilettes et de si ravissants bijoux, elles les a obtenus au prix des faveurs, librement consenties, à son ami Du Pognon.
Madame Cornedure, au dernier printemps, mit au monde une jolie petite fillette.
Du Pognon, s’étant vêtu sur son trente-et-un (que veux donc dire une pareille expression, nom d’un chien ?), va faire aux Cornedure une visite amicale.
La nounou est déjà arrivée et tient dans ses bras la pouponne.
Le vieux monsieur regarde la petite avec un délicieux serrement de cœur et il éprouve du vague plein l’âme en la contemplant.
« La charmante pouponne ! les jolis yeux !… Tiens, remarque-t-il, elle a mes yeux, la petite… C’est tout à fait mes yeux bleus.
– C’est vrai, reprend la nourrice gouailleuse, c’est tout le portrait de Monsieur.
– Vous trouvez, nounou ? interroge, en se cambrant la taille vaniteusement, le piteux Du Pognon.
– Certainement, affirme la nourrice, que la petite vous ressemble. Elle n’a pas de cheveux, elle n’a pas de dents… c’est tout à fait le portrait de Monsieur. »
G. G. le Rouge
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(in Le Tirailleur algérien, journal illustré du dimanche, humoristique, littéraire, satirique et politique, première année, n° 9, dimanche 15 octobre 1899)
Problème proposé à l’Académie des Sciences : Pourquoi les mulets d’Auvergne, qui ont le trou du cul rond, font des crottes quarrées.
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(Anonyme [Comte de Caylus], « Voyages d’un cul-de-jatte colporteur, » in Mémoires de l’Académie des Colporteurs, s.l. : De l’Imprimerie ordinaire de l’Académie, 1748 ; François Chauveau, illustration pour « Les Deux Mulets, » in Fables choisies mises en vers par M. de la Fontaine, 1678-79)
Le sujet est peut-être un peu scabreux pour les débuts de deux jeunes misses aussi pudiques que Vénus sortant de Londres.
Mais il y va de la réputation de chasteté de la sœur de la verte Erin, qu’on tente vainement de faire passer pour l’Angleterre jaune.
Nous ne voulons pas laisser suspecter la vieille patrie des Angles de n’en plus contenir que d’alternes-internes.
Accuser nos compatriotes de vices hors nature ! Quel contresens !
Eux, les hommes les plus froids de la terre, que leur devise seule : « Dieu et mon endroit » devrait suffire à innocenter d’une pareille imputation.
Et cependant la calomnie s’épand.
La semaine dernière encore, à l’Alhambra, au moment où nous chantions les vertus de nos frères sur un air connu :
All right ! all right !
Rien ne les passionne !
Ils ont la soupless’ d’une planche…
– À bouteilles ! s’est écrié un witty fellow du parterre.
Ce jeu de mots, intraduisible en français, nous a éclairés sur les regrettables légendes qu’a accréditées dans le public le récent procès intenté à l’esthète ( pourquoi… thète ?) Oscar Wilde. Un tel scandale ne pouvait durer.
Or un seul homme pouvait établir la parfaite respectability des faits auxquels il avait été mêlé : c’était le déjà nommé poète O. Wilde, auquel la justice britannique a fait payer si cher sa traduction nouvelle de l’Art d’aimer, comme si son nom même ne le prédestinait pas à ce travail !
Aussi résolûmes-nous de nous mettre en rapport avec les juges du pauvre flétri.
À l’attorney et à l’attornement général, nous présentâmes notre requête en ces termes mesurés, puisqu’en mesure :
C’est nous qui somm’s, misters,
Ling a ling !
Les two Vavass’ Sisters,
D’mandant d’un’ voix soumise,
Ling a ling !
D’interviewer ‘f you please,
Pendant une heure et quart
Ling a ling !
L’condamné Wilde (Oscar)…
Ah !…
Ling a ling a ling
Ah ! ling a ling a ling
Ah ! ling a ling a ling
Allô !
Car nous avons oublié de dire que cette conversation s’échangeait dans le téléphone à travers la Manche.
La permission accordée, voici le dialogue fidèlement photo-phonographié qu’enregistra le fil transmetteur.
– Allô ! Allô ! Est-il vrai que les accusations portées contre vous étaient dénuées de tout fondement ?
– Allô ! Mettons, si vous voulez, qu’elles remplissent mal leur objet. Ainsi, lord Douglas…
– Pardon ! rappelez-moi donc qui est-ce, lord Douglas ?
– Le fils du marquis de Queensberry.
– Ah ! c’est celui, sans doute, dont Mac-Nab disait :
Douglas, on l’connaît, c’t’oiseau-là !
Faut-il qu’ sa fortune soy’ prospère,
Pour s’êtr’ payé un nom comm’ ça…
Peut donc pas s’app’ler comm’ son père ?
– Eh bien ! le marquis a osé prétendre que je fus longtemps au mieux avec ce jeune homme.
– N’est-ce point exact ?
– Jugez-en : je n’ai jamais pu le voir en face !
– Ne lui avez-vous pas adressé cependant certain sonnet ?
– Mon fameux sonnet d’À Revers ?… Bah ! simple fantaisie cérébrale… Et puis, je l’avoue, cet adolescent, m’avait un moment, tourné la tête.

– Pas si haut !
– Pourquoi m’en tairais-je ? J’aime la jeunesse : sa largeur d’idées me plaît. Les vieillards, au contraire, ont l’esprit étroit.
– Ce qui nous étonne, c’est que vous avez imprudemment assigné devant la Cour ce marquis de Queensberry ; il ne paraît pas d’humeur à se laisser tondre comme les moutons du même pays.
– Que voulez-vous ? Je ne le croyais pas si doculmenté !
– N’a-t-il pas, tout à fait à l’improviste, introduit dans le débat le nom d’un très haut personnage ?
– En effet… Ah ! tout n’est pas rose, allez, dans le genre de vie du premier ministre…
– Chut ! N’insistez pas et daignez plutôt nous parler de votre ouvrage, le Portrait de Dorian Grey [sic], dont il a été question au procès.
— Mais il existe une adaptation française en triolets chantés sous le titre de Ma tante Aurore. Ne la connaissez-vous point ?
– Non, cher maître ; et, si nous ne craignions d’abuser de votre complaisance…

– Comment donc ! Je tiens trop à ce qu’on ne m’accuse plus de ne pas être aimable avec les dames. Ma verve épistolaire m’a fait d’ailleurs assez souvent chanter pour que je ne recule, si j’ose encore m’exprimer ainsi, devant aucun morceau de chant.
– Désirez-vous que nous vous donnions le la ?
– Merci, je préfère prendre le do.
– Question d’habitude.
Et voilà la ravissante romance que nous roucoula l’excellent artiste, doué d’une bien jolie voix de basse, pour Wilde (O.).
MA TANTE AURORE
« Ma tante Aurore » a dix-huit ans :
C’est un joli… joli jeune homme !
Ses yeux sont couleur de Printemps ;
« Ma tante Aurore » a dix-huit ans.
Dans la galerie Orléans,
Il est de ceux que l’on renomme…
« Ma tante Aurore » a dix-huit ans :
C’est un joli… joli jeune homme !
Je veux vous chanter la chanson
De ses amours avunculaires.
Ah ! c’est un pratique garçon !
Vous verrez, d’après ma chanson,
Comme il est prudent, quel est son
Souci d’assurer ses derrières !…
Je veux vous chanter la chanson
De ses amours avunculaires !
Dès son enfance il a montré
Du goût pour la pédagogie.
Rome l’a d’abord attiré.
Un peu plus tard, il a montré
Qu’il comprenait en vrai lettré
De l’Afrique l’ethnologie,
Car, dès l’enfance, il a montré
Du goût pour la pédagogie !
Toujours assoiffé d’idéal,
Il hait les spectacles obscènes
Et ne lit que le Bon Journal :
Simon (Jules) est son idéal.
Il aime, quand vient Germinyal,
Errer dans les bois, à Vincennes…
Là, pour les chercheurs d’idéal,
Jamais de spectacles obscènes.

Bref, il s’entend à gouverner
Sa barque de façon habile.
Ah ! c’est qu’il sait se retourner.
Il s’entend à se gouverner !
La Fortune a beau le berner ;
Toujours il tombe côté pile.
Car il s’entend à gouverner
Sa barque de façon habile.
À vous l’avouer entre nous,
Je crois qu’il possède un fétiche :
C’est une pièce de dix sous.
(Mais que cela reste entre nous !)
Même on dit que de plusieurs trous
Elle est percée… oh ! je m’en fiche ;
Mais, à l’avouer entre nous,
Je crois qu’il possède un fétiche.
« Ma tante Aurore » périra :
Tout passe, tout casse, tout lasse !
La terre jaune couvrira
Son corps charmant, qui périra.
Il lui faudra se résoudre à
Voir au moins la Mort, face à face !
« Ma tante Aurore » périra…
Que Jéhovah ! grand bien lui fasse.

Devant les loyales explications du poète O. Wilde, devant la parfaite innocence de son œuvre, la presse de France voudra bien, nous l’espérons, cesser des plaisanteries fort blessantes pour la réputation de la Grande-Bretagne et qui finiraient par amener un conflit entre les deux nations. Ainsi se trouvera conjuré le danger d’un débarquement des Anglais que l’ami intime de Lord Douglas paraissait surtout soucieux d’éviter.
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(Ce pamphlet est paru dans La Lanterne, supplément littéraire, douzième année, n° 914, 16 juin 1895, trois semaines après la condamnation d’Oscar Wilde à deux ans de travaux forcés pour homosexualité)
Plus de rides, plus de cheveux blancs, grâce à cette œuvre remarquable, qui sera surtout admirée pour la nouveauté du titre.
PORC TRAIT PAR VAN DICK
Cela vous reporte aux jours bénis de la jeunesse, jours heureux, où les gens distingués échangeaient des paroles en ce genre :
Comment vas-tu — yau de poêle ?
As-tu chaud — Colas ?
Te voilà encore — de chasse !
Le vieillard — en sort, etc. etc.
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(Bridet, in Catalogue illustré de l’exposition des Arts Incohérents, Paris : E. Bernard, 1884)
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Deux Vanités flamandes ; la première gravure, anonyme, pourrait bien être du même auteur que la seconde, le peintre Mærten de Vos, c. 1600
Il était l’heure androgyne où de gris le lac devient bleu. Nul engin ne glissait sur le vernis des routes proches. Le taillis semblait vierge et le matin puceau.
Comme trois heures du matin sonnaient vers La Muette ou l’Étoile, quelque chose bougea, puis s’ébroua dans l’air vif.
Je songeai à un faisan d’abord, puis à un chevreuil, puis à une laie suitée. Ce fut un centaure qui apparut.
Ne me demandez pas comment un centaure se trouvait justement ici, à deux pas du Pré-Catelan, dans le second quart du vingtième siècle. En ces temps de T. S. F., d’empirisme et de mystère, il ne faut pas trop approfondir.
J’eus à peine le temps de me dissimuler derrière un arbre, qui devait être un marronnier, à moins que ce ne fût un érable.
Mon cœur surpressé battait la chamade : une-deux, une-deux.
C’est dans ces circonstances que nous apprenons à mépriser l’humanité. Mes jambes, dont je suis habituellement fier, étaient fauchées par la panique. Simple effet d’inaccoutumance à un bétail inusité.
J’écarquillais les yeux sur ce cavalier seul surpris à faire la haute école. Le cheval était indéniable et n’avait pas d’homme sur les reins. À la place du col, un tronc ; sur ce tronc, une tête barbue, qui ressemblait à s’y méprendre à celle de Georges Ponsot. L’animal trottait sous poil alezan, avec une queue magnifique. Autant que mon trouble m’en donnait licence, je le reconnus pour entier.
L’homme s’en prend toujours de son imbécillité aux dieux et je reprochai à ceux-ci mon indépendance matinale. Rien ne leur eût été plus facile que de traverser ma trajectoire par le moyen d’une jolie femme ou d’un pickpocket.
À la vérité, j’avais peur.
Je ne sais si le centaure se mange. L’évidence me suggérait que le centaure mange d’abord. Se nourrit-il d’herbe ou bien de chair ? J’y perdais ma science mammifère et le Larousse n’en parle point.
Un seul détail était certain. Le nouveau venu représentait quinze cents livres de viande nette.
Jamais autant qu’à cette minute, je ne me sentis civilisé. J’appelai bassement à mon secours les bourreaux de toute poésie : Anglo-Saxons, sergents de ville et taxis.
Durant ce temps, le monstre velu se cabrait, frappait le sol de son sabot, étirait ses bras vers les feuilles ou lissait sa barbe soigneusement. Il avait les ongles bien faits et sa main ne portait pas d’alliance.
« Voilà, pensai-je dans le secret, sans doute le dernier centaure. Encore une famille qui s’éteint. »
À ce point de ma déduction, mon pied heurta une branche sèche. Elle craqua comme un tonnerre dans le silence matinal.
Le centaure fit demi-tour, me vit, et, levant ses épaules musculeuses, murmura philosophiquement :
« Cela devait arriver ! »
Je ne sais si vous êtes comme moi. Les bêtes qui parlent me sont insupportables.
Je bondis et, me souvenant que j’étais champion de demi-fond, je pris la fuite avec rapidité vers les lieux où la civilisation commence, c’est-à-dire vers les alentours de la Porte Maillot. J’eus l’illusion de battre les records dans cette course contre le monstre. Je ne courais plus, je volais.
Mais que faire en présence du destin ?
Les jambes de la bête fabuleuse avaient la supériorité du nombre. Elles se rapprochaient d’un galop léger et je sentis un souffle sur mes reins. Un frisson d’horreur me glaça et je tombai sur l’herbe verte.
Le centaure me huma avec inquiétude et grogna paternellement :
« Est-il permis de se mettre dans de pareils états ?… Relevez-vous, mon petit jeune homme ! Et quittons ces bords fréquentés. »
Il prit la route de Bagatelle et je le suivis en désordre. Quand j’étais élève de cinquième, il me semblait normal que les centaures s’exprimassent avec éloquence. Il y a un degré de fiction livresque à partir duquel rien n’étonne plus. Il en est de même dans la réalité, et la volupté ou l’horreur trouve rapidement ses bornes. Un homme qui court avec quatre pattes égale un cheval parlant.
Le jour grandissait. Le soleil gaspillait ses flèches, pâles d’abord comme des rayons de lune, jaunes ensuite comme des rayons de miel. Le centaure cheminait noblement dans le hallier et je marchais, de loin, sur ses traces, de peur d’un coup de pied subtil.
L’aventure ne me souriait point. Il est des limites à l’inconnaissable.
Je n’espérais rien de bon de ce paradoxe où Cuvier et l’art vétérinaire étaient pareillement bafoués.
Au plus creux du fourré le centaure s’arrêta, s’assit complaisamment sur son derrière et, de sa tribune isabelle, me parla non sans de longs soupirs :
« Mes ancêtres autrefois semaient la terreur dans le monde et se consacraient pour ce motif à l’élevage des demi-dieux. Aujourd’hui, il n’y a même plus de dieux. Il ne reste que des hommes.
– Et des chevaux-vapeur, fis-je.
– Jeune homme, vous l’avez dit. C’est moi qui prends peur devant eux. Leur bruit m’irrite jusqu’aux mœlles. Représentant d’une race déchue, je suis tout sensibilité. Alors, je me dissimule dans les bois. Je recherche la paix nocturne.
– Mais le jour ? »
Le centaure hocha la tête.
« Le jour, je rentre à la maison. »
Je me contins, par politesse, mais les aiguillons de la curiosité perçaient mon visage.
Le digne quadrupède hésita, puis confidentiellement me dit :
« Il est des secrets pleins d’horreur. Au moins, n’en dites rien, jeune homme. La nuit, je cours à quatre pattes. Le jour, je suis instructeur chez Chéri. »

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(Georges Barbarin, in La Vie parisienne, soixante-septième année, n° 52, samedi 28 décembre 1929)
SON PARDESSUS
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Il le perdit,
le retrouva :
Il le perdit quand même
Monsieur le rédacteur en chef,
Je sors de mon lit, dans lequel j’ai passé un congé de huit jours que m’avait accordé mon administration, mais ne sortirais-je pas de mon lit que je sortirais certainement de mes gonds, comme on dit, à la seule pensée de l’aventure qui me valut grippe, teinture d’iode, mouches de Milan, papiers-moutarde, hunyadi-janos et ipéca. Figurez-vous, monsieur, que j’ai perdu mon pardessus, ce qui, au bout du compte, n’aurait rien de surnaturel, si, ayant perdu mon pardessus et l’ayant retrouvé, je ne continuais pas moins à l’avoir perdu tout de même.
Ceci demande quelques explications. Je vous les apporte, monsieur, avec d’autant plus de plaisir que j’espère que mon malheur, grâce à la publicité de votre journal et aux initiatives réformatrices qu’elle ne manquera point de susciter, que mon malheur, dis-je, servira au bien public.
Il y a eu dimanche huit jours, je sortais de chez moi, muni de mon pardessus et d’un bon « tuyau » pour Auteuil. Il faisait beau. J’avais mon « tuyau » dans ma poche et mon pardessus sur le bras.
J’entrai dans un fiacre. C’était un de ces fiacres fermés qui, au-dessus du strapontin et sous le siège du cocher, offrent au voyageur encombré le secours d’un trou noir et oblong, de cette forme particulière qu’ont les sépultures creusées dans les catacombes de Saint-Calixte (je ne parle point des autres, n’ayant visité que celles-là : Rome, via Appia, une lire au gardien). Dans ce trou, je disposai mon pardessus et, arrivé à destination, je l’y laissai, avec cette belle sérénité du distrait que je suis.
Ce n’est qu’après avoir touché Granule, monsieur, que je constatai que, si je gagnais d’une part 95 francs, je perdais d’autre part mon pardessus, au total un déficit de 70 francs que j’essayai de récupérer le plus tôt possible en recherchant à la station le cocher qui m’avait conduit aux courses. Je le trouvai. Il avait encore mon pardessus. Je lui donnai cent sous et tentai de rentrer en possession de mon bien. Il y mit obstacle. Je lui demandai pourquoi. Il me répondit :
« Parce que les règlements s’y opposent ! »
Je dus l’accompagner au dépôt, vers lequel nous nous dirigeâmes, mon cocher, mon pardessus et moi. Là, je donnai toutes indications nécessaires, et je crus que j’allais pouvoir emporter ce qui m’appartenait, quand l’enquêteur m’en empêcha. J’en voulus connaître la raison.
« Parce que les règlements s’y opposent ! »
Les règlements, en effet, exigeaient que mon pardessus s’en allât au bureau central de la compagnie. Mais, comme la « caisse » qui ramasse dans les différents dépôts les objets trouvés ne travaille pas le lundi de Pâques, je devais attendre au surlendemain.
Me voilà, le surlendemain, au bureau central. Enfin ! (Il faut vous dire, monsieur le rédacteur en chef, que la température avait considérablement fraîchi). Enfin ! je crus que j’allais pouvoir réendosser mon pardessus ! Et j’allongeais déjà la main ; mais, au bureau central, on veillait :
« Impossible ! me cria-t-on.
– Et pourquoi ?
– Parce que les règlements s’y opposent ! »
Les règlements, en effet, exigeaient que mon vêtement fût déposé au 4ème bureau de la 1ère division de la préfecture de police. Comme il était plus de trois heures, je dus attendre au lendemain.
Le lendemain, il était midi quand je me dirigeai, mélancolique, vers le quai des Orfèvres, pensant à part moi, dans ma petite jugeote, que je n’allais pas apporter à cette préfecture plus de preuve de ma propriété que je n’en avais donné à l’administration de la compagnie, quatre jours auparavant et maudissant tous les règlements de la terre. Sur ces entrefaites, il se mit à pleuvoir ; j’attrapai l’averse et un bon rhume qui devait dégénérer en une bronchite. Enfin, je pénétrai dans le bureau pour apprendre que, deux heures plus tôt, un monsieur était venu demander mon pardessus qu’il prétendait être le sien. Il avait donné toutes indications précises, et puisque je prétendais, moi, être le véritable propriétaire, il était probable que celui qui m’avait précédé avait été « chargé » par mon cocher, après mon départ, qu’il n’avait pas osé emporter l’objet perdu sous l’œil de l’honnête automédon, mais qu’il s’était renseigné suffisamment, pendant la course, sur le pardessus lui-même, pour pouvoir réclamer à la préfecture un vêtement qui ne lui avait jamais appartenu.
« Heureusement, fis-je en riant jaune, heureusement que vous n’avez pas été sa dupe. Vous, on ne vous trompe pas !
– Monsieur, me répondit-on, nous aurions trop à faire s’il fallait s’occuper de savoir si l’on nous trompe. Nous avons donné à ce monsieur votre pardessus.
– Et pourquoi ? m’écriai-je suffoqué.
– Parce que, monsieur, les règlements ne s’y opposaient pas ! »
L’abonné qui se plaint toujours.
Pour copie conforme :
GASTON LEROUX.
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(Gaston Leroux, in Le Matin, derniers télégrammes de la nuit, vingt-quatrième année, n° 8446, samedi 13 avril 1907 ; repris dans Les Temps nouveaux, supplément littéraire, volume 5, n° 36, 4 janvier 1908)
À M. Cambronne,
poste restante
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À PROPOS DES FANTAISIES POSTALES
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Monsieur le rédacteur en chef,
C’est encore moi ; mais l’aventure qui vient de m’arriver avec l’administration des postes est telle que je ne me crois point le droit de la passer sous silence. Vous remarquerez, du reste, monsieur le rédacteur en chef, que je n’attache d’importance à mes petites misères qu’autant que je redoute que les autres aient à en souffrir et qu’elles deviennent ainsi, trop promptement, des catastrophes publiques. Je suis heureux, dès l’abord, de cette parenthèse qui tend à établir que je ne suis point un méchant homme, désireux de faire du bruit dans le monde, et je vous prie de croire, monsieur le rédacteur en chef, que je n’ai besoin d’aucune invitation pour remettre moi-même à sa place mon humble personnalité.
Ceci dit, je ne ferai aucune difficulté de vous avouer qu’à cause de ce coquin de printemps, je ne puis m’empêcher de regarder en ce moment les jolies femmes dans la rue. Il y en a beaucoup, monsieur, mais, étant d’un naturel timide, je les regarde sans oser leur adresser la parole.
*
Tant est que l’autre jour, au coin de la rue de Babylone et d’un grand magasin (avez-vous remarqué, monsieur le rédacteur en chef, avec quelle admirable régularité on est conduit, dès qu’on suit une femme, à la porte d’un grand magasin ?), tant est, dis-je, que l’autre jour l’une d’elles, exaspérée sans doute de mon silence, me traita de « gros imbécile. » Commencée sur ce ton, la conversation prit bientôt une allure qui n’était point pour me déplaire. La jeune personne, qui me parut désintéressée, en oublia l’exposition de blanc et, poursuivant à pas lents une promenade un peu incohérente, nous nous trouvâmes rue Cambronne, dans le moment que nous nous avouions une inclination mutuelle à laquelle rien ne saurait résister. Mais l’heure étant venue de nous séparer, je la priai de me fixer un rendez-vous par lettre, poste restante, au bureau de mon quartier. Elle me le promit le plus gracieusement du monde et me demanda sous quel nom de mystère il lui serait possible de m’écrire. Sur quoi, ayant levé les yeux sur la plaque bleue qui marquait le coin de la rue et ayant lu ces mots : « Rue Cambronne, » je lui répondis :
« Mon Dieu ! madame, écrivez au nom de M. Cambronne. »
La chose fut entendue et nous nous séparâmes.
Je vous donne, monsieur le rédacteur en chef, toutes ces explications préalables pour que vous ne soyez point tenté de croire que j’ai choisi ce nom pour faire une mauvaise farce à l’administration des postes, ou encore pour qu’il me portât bonheur. Non, j’ai dit à cette jeune personne « Cambronne » comme je lui aurais dit « Durand. »
*
Le lendemain, qui était le jour fixé entre nous pour la lettre, je me présentai au guichet du bureau de poste et je demandai fort poliment :
« Pardon, monsieur, avez-vous une lettre, poste restante, pour M. Cambronne ? »
L’employé me répliqua :
« Vos papiers ? »
Je crus d’abord avoir mal entendu, mais comme il insistait je fis remarquer à ce fonctionnaire que, de mémoire d’homme, – de la mienne, du moins, – on n’avait jamais exigé de papiers pour la remise d’une lettre adressée poste restante.
« Et Dieu sait si j’en ai reçu, avançai-je avec une certaine fatuité, et à toutes les initiales !
– Oui, monsieur, à toutes les initiales, mais pas au nom de Cambronne, ni à aucun autre nom, sans quoi on aurait exigé de vous les renseignements que je vous demande.
– Ainsi, m’écriai-je, ainsi je puis vous demander si vous avez une lettre aux initiales JK ou BF, ou XYZ ?
– Monsieur, interrompit-il, me le demandez-vous ?
– Je vous le demande.
– Eh bien ! la voilà !…
– C’est trop fort ! m’exclamai-je, en repoussant le papier avec horreur. Vous me livrez une lettre que vous savez ne pas m’appartenir et vous en retenez une autre que vous savez pertinemment être la mienne, sous prétexte qu’il vous faut des papiers et des renseignements !
– C’est le règlement ! »
*
Cet homme prononça ces derniers mots d’une façon si solennelle que je vis bien que je ne tirerais rien de lui par la violence, la colère et même la menace de me plaindre de lui aux journaux. J’usai donc de douceur, et c’est sur le ton de la conciliation que j’essayai de lui fournir quelques-uns des renseignements dont il prétendait avoir besoin.
« Monsieur, fis-je tout miel, monsieur… Cambronne est un général qui est mort à Waterloo.
– Vous vous foutez de l’administration ! » s’écria mon employé, et il me claqua sur le nez la portière de verre de son guichet.
La moutarde commençait à me monter au nez et j’allais inévitablement commettre quelque bêtise, quand un inconnu qui avait assisté à l’incident me frappa légèrement sur l’épaule et me dit :
« Pourquoi, monsieur, faites-vous une fausse déclaration ? Cet employé a raison. Le général Cambronne n’est pas mort à Waterloo ! »
Et il s’éloigna avec flegme.
Ceci me donna à réfléchir. Je rentrai, pensif, chez moi et me précipitai sur mon Larousse. Une heure après, je me retrouvais devant le même guichet.
« C’est vrai, avouai-je, c’est vrai, le général Cambronne n’est pas mort à Waterloo. Né à Saint-Sébastien, près de Nantes, en 1770, il est mort à Nantes le 8 janvier 1842. Il s’était enrôlé jeune encore, fit ses premières armes contre les bandes vendéennes, montra autant de courage que d’humanité, fut envoyé à l’armée de Masséna et s’illustra à côté de l’illustre La Tour-d’Auvergne ; colonel à Iéna, baron en 1810, général de brigade en 1813, il se couvrit de gloire et fut nommé pendant les Cent-Jours général de division, grand-aigle et pair de France. Enfin, monsieur, à Waterloo, il dit ce que vous savez à l’Angleterre. Et maintenant, monsieur, donnez-moi ma lettre… »
*
Mais, voyez l’entêté, encore il me la refusa, me plaignant cette fois sincèrement et disant que je lui ferais perdre sa place si j’obtenais de lui cette lettre sans que j’aie pu lui prouver que j’étais M. Cambronne en personne. De guerre lasse, il m’envoya au directeur.
Le directeur me fit asseoir dans son bureau, me fit conter mon histoire et sourit. Lui aussi voulait que je lui prouvasse que j’étais M. Cambronne. Je dus recommencer :
« Monsieur le directeur, Cambronne était un général du premier Empire… »
Bref, il m’expédia chez le commissaire de police, après m’avoir montré du doigt une centaine de volumes qui constituent le « règlement. » Puisque je ne pouvais pas prouver mon identité avec le général Cambronne, seul le commissaire de police pouvait me délivrer un certificat.
« Quel certificat ? s’écria le commissaire. Comment voulez-vous que je certifie que vous êtes M. Cambronne ?
– Mon Dieu ! monsieur le commissaire, M. Cambronne était un général du premier Empire. J’ai choisi son nom pour correspondre sans ennuis avec une jeune personne… »
Il me flanqua à la porte. Je retournai au bureau de poste, et certainement mon aventure n’aurait pas eu de fin, ce qui eût été bien regrettable, monsieur le rédacteur en chef, pour des raisons qui n’intéressent en rien vos lecteurs et que je passerai sous silence… cette aventure, dis-je, n’aurait pas eu de fin si, devenant soudain enragé devant l’obstination de l’administration, et traduisant ma colère dans des termes que je bannis ordinairement de ma conversation, je ne m’étais écrié :
« Une autre fois, je ferai écrire M. sur la lettre et j’espère que cette initiale, suivie de quatre autres, vous suffira ! »
Je n’avais pas plus tôt prononcé ces paroles, dont je rougis encore, que le directeur, redescendu de son bureau à cause de mon tapage d’enfer, disait à son employé :
« Donnez-lui sa lettre, allez, il n’y a plus de doute. C’est bien lui ! »
L’abonné qui se plaint toujours.
Pour copie conforme :
Gaston Leroux.
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(in Le Matin, derniers télégrammes de la nuit, vingt-quatrième année, n° 8453, samedi 20 avril 1907 ; illustrations de Paul Balluriau, in L’Assiette au beurre, n° 29, 19 octobre 1901)
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