RECETTES ET SECRETS DU XVIIIe SIÈCLE
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Moyen simple de prendre des lapins sans furet et sans arme à feu
Ayez un certain nombre d’écrevisses.
Tendez des poches devant plusieurs terriers.
Glissez dans chaque trou une écrevisse.
L’écrevisse, après quelque temps, arrive au fond du trou. Elle pique le lapin et s’y attache.
Le lapin, pour se débarrasser de l’écrevisse, veut sortir de son trou et vient se faire prendre dans la poche.
Vous prenez le lapin et récupérez l’écrevisse.
Il est vrai qu’il faut un peu de patience, parce que l’écrevisse va fort lentement ; mais enfin, on n’attend pas en vain.
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(in Le Collectionneur français, le journal des curieux, deuxième année, n° 18, octobre 1966)
« À huit ans, raconta Claude Charles, je considérais notre corbeau Minotaure et notre perroquet Pizarre à peu près comme des membres de la famille.
Dans mon esprit, ce n’était pas tout à fait des bêtes, comme les chiens et les chats, mais des créatures à moitié humaines.
C’était aussi l’avis de Marianne, notre servante, qui les écoutait parler avec une admiration qui n’a jamais décru. Il lui arriva un jour de dire :
« C’est peut-être bien des esprits qui se sont « écarnés » dans ces oiseaux-là ! Y avait un vieux au village qui disait que ces choses-là, ça arrive des fois… »
Mon père l’invita à ne pas répéter ces sottises, mais je crois bien qu’elle y pensait.
Minotaure était un corbeau authentique et non point une corneille : il atteignait approximativement la taille d’un coq et il n’est épervier ni peut-être faucon qui l’eussent fait trembler.
Je le revois, grave comme un maître d’école, dans son costume noir, avec ses yeux sans sclérotiques, rusés et sagaces, qui surveillaient les êtres et les événements avec vigilance.
Il parlait bien, d’une voix profonde ; et son croassement avait je ne sais quoi de militaire. Je l’aimais, je crois qu’il m’aimait aussi ; mais personne ne lui plaisait autant que Marianne.
Pizarre était un perroquet magnifique, bleu lapis avec un beau gilet d’or, et qui semblait conscient de sa splendeur. En tout cas, il répétait avec complaisance : « Pizarre est beau ! Il est beau, Pizarre. »
Ses yeux ronds, couleur d’ambre, étaient aussi attentifs que ceux de Minotaure, et curieusement humains.
Lui aussi s’exprimait avec facilité,
d’une voix de polichinelle, et chantait
avec énergie :
Vive le vin, l’amour et le tabac…
Ou bien :
Quand je bois du vin clairet,
Tout tourne, tout tourne au cabaret !
*
Il avait précédé Minotaure dans la maison et, pendant longtemps, il bouda l’oiseau noir qui écoutait ses criailleries avec une sorte de dédain paisible. Cependant, tout se borna en démonstrations vaines, chacun des deux ayant conscience de la force et peut-être du courage de l’autre.
À la longue, ils s’entendirent ; s’ils avaient parlé une langue étrangère, on aurait cru parfois qu’ils conversaient, tandis qu’ils se bornaient à échanger des phrases biscornues : j’ai toujours pensé, pourtant, que, ce faisant, ils imitaient à leur manière les causeries de la famille.
C’est Minotaure qui était le plus à l’aise avec nous et même avec les étrangers. Il comprenait beaucoup de choses qui échappaient à Pizarre ; il avait une mémoire étonnante et une notion exacte de ses droits comme de ses devoirs.
« Allez ! affirmait Marianne, ils sont
tous deux plus malins que beaucoup
d’hommes. »
*
Un soir d’été, ils rendirent un grand service à la famille. Le père et la mère étaient sortis. Je restais seul, au rez-de- chaussée, dans la salle du fond, avec Marianne, Minotaure et Pizarre.
C’était l’époque où les crépuscules sont si longs qu’ils semblent devoir durer toute la nuit.
Je revois les nuages luxueux qui changeaient continuellement de couleur et de forme. Une lumière rougeâtre entrait par la vitre…
Les deux oiseaux commençaient à sommeiller. Marianne me racontait, tout bas, une histoire de son pays, que j’avais entendue une vingtaine de fois mais qui m’amusait toujours.
Tout à coup, elle murmura d’une voix trouble :
« Jésus Marie !… »
Elle avait la tête tournée vers la fenêtre. Deux hommes passaient sur la pelouse, deux hommes masqués, furtifs, qui épiaient la maison. Ils me parurent épouvantables. Nous étions, Marianne et moi, dans la partie la plus sombre de la chambre : du dehors, on ne pouvait nous voir, tandis que nous discernions nettement les fleurs, l’herbe, les arbres, et ces deux hommes.
« Des masques ! reprit Marianne avec terreur… Ça ne peut pas être autre chose que des brigands… Qu’est-ce qu’on va devenir, mon petit Claude ?… Qu’est-ce qu’on va devenir ? »
La bonne fille ne savait pas cacher ses impressions : je la vis pâle et frémissante de peur ; je me mis à trembler…
Les deux hommes avaient disparu au tournant. Mais bientôt, nous perçûmes des craquements au bout du corridor, à la porte d’entrée…
L’effroi me paralysait ; Marianne soupirait sinistrement en faisant le signe de
la croix. J’ai eu souvent peur depuis ;
mais jamais cette peur-là, cette peur
d’enfant, qui remplit tout l’être, dont rien
ne saurait dépeindre l’affreuse intensité…
*
La porte de la rue avait cédé ; des pas furtifs s’entendirent dans le corridor…
Marianne, vacillant sur ses jambes, se leva dans l’intention, comme je l’ai su plus tard, de fermer à clef la porte de la chambre.
Brusquement, une voix retentissante clama :
« Attention ! Oh ! Oh ! qui va là ? »
Puis, un croassement rauque et sauvage, du plus profond effet dans la demi- ombre.
À l’instant, une autre voix, une voix de polichinelle, s’éleva :
« Ran ! Ran ! Ran… Feu ! »
Ces voix m’avaient galvanisé. De passive, ma peur devint active ; je saisis mon fusil de gosse, chargé d’une amorce, heureusement assez bruyante ; une détonation retentit…
« Nom de Dieu ! jura un des hommes, dans le corridor.
– Ran ! Ran ! Ran ! répéta furieusement le perroquet…
– Attention ! Attention ! gronda Minotaure. Holà ! Qui va là ? »
Nous entendîmes des pas lourds qui s’éloignaient, qui devinrent mous sur la terre du jardin, et nous vîmes reparaître les deux hommes sur la pelouse : ils fuyaient…
Et voilà comment nos grands oiseaux nous délivrèrent d’un péril qui aurait pu être mortel…
Ils sauvèrent aussi la forte somme que mon père avait enfermée dans son « secrétaire » et qu’il devait porter le lendemain à la ville.
Rien ne m’ôtera d’ailleurs de la tête
que Minotaure et Pizarre, ayant eu
conscience de quelque chose d’anormal,
avaient obéi à un instinct qui, dans l’espèce, valait mieux que de l’intelligence… »
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(J.-H. Rosny aîné, de l’Académie Goncourt, in L’Intransigeant, « Nos Contes, » cinquante-quatrième année, n° 19650, mercredi 16 août 1933)
Ce matin, nous fûmes enfin admis, par faveur spéciale, à l’honneur d’interviewer le jeune poète Alcofribas Gaga, chef incontesté de l’école gagaïste, d’autant plus incontesté qu’il est et entend rester à la fois son unique disciple.
Le jeune maître (il n’a que 53 ans) nous reçut avec son affabilité coutumière, et dans son cabinet de travail, première table à gauche, au Café des Hémisphères de France et de Magdebourg.
« Mon œuvre, commença-t-il, réalise ce qu’avait misérablement tenté la jeune école française : Marinetti, Guillaume Apollinaire, Picabia, Max Jacob, Tzara, Trifouillard, Bahis et Macroton : synthétiser tous les arts en les rendant inutiles. Cette œuvre est : parfaite, définitive, close. La voici. »
J’attendais de voir issir de ses profondes un certain nombre de plaquettes enluminées, ou de volumineux manuscrits. Il comprit, sourit avec condescendance, puis, dominateur :
« Aveignez votre calame. Je dicte. »
Et j’entendis :
Dans l’ombre long vibrant d’un nauséabond bouge,
Quatre cardinaux verts battaient l’absinthe rouge !
J’attendais, béant.
« C’est tout, proféra le maître. Remarquez, d’abord : par ces alexandrins, imperturbablement classiques, je renoue avec la pure tradition. Mais ceci n’est rien. Nicolas Poussin et Molière préconisent que « la matière soit louable, » c’est-à-dire éminente en dignité. Or, où plus d’éminence que chez un prince de l’Église, si ce n’est en quatre ? Ceci n’est rien encore. Je prétends inclure peinture en poésie. Qui dit peinture dit couleur, donc éclat : quoi de plus éclatant que la pourpre cardinalice ?
Quatre cardinaux verts battaient l’absinthe rouge.
Ceci n’est toujours rien. Pour extérioriser, exalter la magnificence voulue, il se nécessite que la surface éclatante signifiant mes cardinaux, s’avive par l’opposition immédiate de la complémentaire : rouge ? – vert ! – Donc : verdure, jardin ? Non : banal, trivial ! voisinage d’une perruche ? Point : indécent. Mais ! un cardinal étant, à titre humain, soumis comme tous, à la dipsomanie, que peut-il picturalement absorber ? Absinthe. Laquelle n’existant plus qu’à l’état de mythe en prend l’auguste recul du passé, et, tel disait Verlaine, qui s’y connaissait, l’inflexion
Des voix chères qui se sont tues.
– Mais, hasardai-je, j’avais cru jusqu’ici l’absinthe être verte, et rouges les cardinaux ?
– Précisément, et c’est là mon trait de génie : toute couleur suggérant aussitôt sa complémentaire, il convient que je prononce : rouge pour que l’auditeur s’évoque : vert, et vice-versa ! Pour ce qui concerne la musique, à peine est-il utile d’insister sur l’allitération :
Dans l’ombre long vibrant d’un nauséabond bouge…
Cardinal dans nauséabond bouge, l’homme rouge qui passe, dans un bouge ! par ceci, je rejoins, qui ? Hugo… »
Il poursuivit longtemps sur ce ton… J’osai cependant lui demander : « Mais pourquoi quatre ? – Eh, laissa-t-il tomber, méprisant, et les quatre points cardinaux ? »
Je m’échappai alors, parfaitement abruti, et les clochers de Saint-Germain-des-Prés, sonnant l’Angélus, me répétaient aux oreilles :
Dans l’ombre long vibrant d’un nauséabond bouge,
Quatre cardinaux verts battaient l’absinthe rouge !
SBRIGANI
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(in La Place de Grève, gazette mensuelle, avril 1920 ; Edward Linley Sambourne, caricature de Gustave Eiffel, parue dans Punch or the London Charivari, le 29 juin 1889)
LA ROUGE BAT LA NOIRE
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L’Indienne Fleur de Couteau a scalpé la Négresse Trou Bonbon. Telle est la nouvelle, que la télégraphie sans fil nous apporta hier, vers minuit.
Et voici, sur cet événement sensationnel, les dépêches que notre confrère The Nox a reçues de son envoyé spécial à Calme-Prairie.
Auparavant, à l’intention des lecteurs surmenés ou distraits, nous résumerons brièvement la situation actuelle de l’Amérique. D’après les plus récentes statistiques, la population des États se compose de :
Nègres. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 800 millions
Peaux-Rouges. . . . . . . . . . . . . . . 50 millions
Les Blancs, refoulés dans les réserves du Nord, disparaissent de plus en plus, abrutis par l’alcool et par les vices les plus abjects.
Le goût des sports n’a fait que grandir dans toutes les classes de la population. La recherche de l’inédit a fait peu à peu tomber en désuétude les courses de taureaux, les combats de fauve, les jeux du cirque où brillaient les gladiateurs, les rencontres en automobile et les luttes en dirigeables. Aujourd’hui, la faveur va tout entière et sans conteste au combat du scalp que la race dominante a daigné emprunter aux Indiens. L’objet du tournoi est simple. Il consiste à scalper le cuir chevelu de l’adversaire, sans que mort s’ensuive. La mort prématurée du vaincu disqualifierait à jamais le maladroit vainqueur.
Récemment, les succès foudroyants d’une Indienne ont porté la renommée de celle-ci par-delà les lacs, les montagnes et les mers. À ce point que les Nègres s’en émurent : si cette renommée grandissait encore, l’insolence bien connue des Indiens ne connaîtrait plus de limites.
Les Nègres ont donc dénombré leurs champions, et le mois dernier, la Nègresse Trou Bonbon fut choisie pour descendre dans l’arène et se mesurer avec l’Indienne Fleur de Couteau. Depuis lors, c’est une effervescence inouïe dans le pays. Chaque jour, les journaux ont publié plusieurs éditions spéciales à ce sujet. De coûteux radiogrammes ont été lancés chaque soir aux quatre coins de l’univers. La Lune et la planète Mars en ont eu leur part.
Le goût sportif passe par une crise tellement aiguë que le préjugé de race subit une éclipse momentanée et que l’on se montre également avide de détails sur les adversaires.
Calme-Prairie, 15 août. – Les deux adversaires ont déjeuné de bon appétit. Fleur de Couteau a pris un concentré de biche, une cuillerée de peptone et, pour boisson frappée, de l’eau du Mississipi. Trou Bonbon, du consommé blanc d’esclave, une pastille du Sénégal (1) et de l’eau de coco.
On dit que Fleur de Couteau est dans d’excellentes dispositions. Elle était même, ce matin, de si bonne humeur qu’elle s’est amusée à jouer le rôle de la prêtresse fétichiste (2) dans un divorce pour rire, composé de ses amis des deux sexes.
Trou Bonbon, par contre, se montrait violemment irritée contre son adversaire. – ? – Elle a eu la précaution de faire graisser à l’huile de palme ses mamelles volumineuses, pour que l’arme de son adversaire ne les entaillât point.
Voici leur signalement respectif.

Deux millions de Peaux-Rouges sont arrivés en aéroplanes, en ballons, en autos, en cerfs-volants, et par trains spéciaux, de la Vieille Montagne, de la Rivière plate, du Massachussets, de l’Oklahoma. Ils font des paris très importants sur Fleur de Couteau.
10 h. du matin. – Bien que le match ne soit annoncé que pour 2 h. de l’après-midi, la foule se dirige déjà vers l’arène. C’est un cirque montagneux admirablement choisi, et qui peut contenir plusieurs millions de spectateurs. Le prix des places varie de 500 à 5.000 francs. Le prix des loges, de 20.000 à 50.000 francs. Les multi-milliardaires ont choisi les bouquets d’arbres pour faire établir à leur ombre des loges d’un grand luxe. Dans ces loges, chaque place est munie d’une longue-vue et d’un microphone pour permettre de voir le sang couler et d’entendre le halètement des adversaires.
Ce matin, les dernières places libres ont atteint le prix de 10.000 francs, et quelques-unes ne sont pas fameuses ; mais l’imagination des retardataires, surexcitée par une réclame intense, n’y regarde pas de si près.
10 h. 3/4. – On me communique ce résumé suggestif :


En outre, sur la proposition de Fleur de Couteau, les deux adversaires ont convenu de partager leur part sur les entrées dans la proportion de 60 % pour le vainqueur et de 35 % pour le vaincu. Les 5 % restants, aux esclaves blanches scalpées à l’Institut d’entraînement au cours des deux dernières années.
Midi. – La plupart des spectateurs sont à leur place. Comme le soleil tombe d’aplomb, ils ont presque tous adopté le costume des ancêtres, selon la recommandation du célèbre docteur hygiéniste Harry B. Démosthène. C’est-à-dire qu’ils sont nus. Et le spectacle est piquant, de voir le bronze mat des Nègres mêlé aux corps vivement coloriés des Indiens.
Le service des buffets étant assuré par des Chinois, on ne voit d’esclaves blancs presque nulle part. Et cette élimination, systématique ou non, sauvegarde tout au moins l’amour-propre des délégués de la presse européenne.
Des forces considérables de police armée sont concentrées dans l’arène et disséminées sur l’amphithéâtre. Ce corps d’élite se compose de Cafres guerriers, colosses réputés pour leur discipline et leur férocité.
Chaque arrivant est fouillé minutieusement. Toute espèce d’arme est prohibée. Les bouteilles elles-mêmes sont interdites, comme pouvant servir de projectiles. Il y en a qui auront soif.
Midi et demie. – Parmi les trilliardaires déjà en place, on admire beaucoup la vieille reine de la Fraternité, dans une loge à ses couleurs, bleu d’azur, constellée de diamants.
Le roi de la Corruption Politique et l’impératrice de la Traite des Blanches, arrivés l’un en monoplan Lina Pomaré VII, l’autre en biplan Soulouque, sont installés non loin l’un de l’autre avec leur famille et échangent des saluts.
1 h. 10. – La chaleur augmente. Mrs J.-K. Blacklake, Gouvernante de l’État de la Nouvelle-Jérusalem, arrive, précédée de 1.500 musiciens et suivie d’une foule de personnages. Le cortège traverse l’arène au milieu des acclamations et s’installe dans la loge présidentielle qu’ombragent des cocotiers centenaires apportés tout exprès du Congo. Des guirlandes d’émeraudes en cabochon courent d’un panache à l’autre. C’est l’une des loges les plus belles, tant par ses dimensions que par la sobriété de sa décoration. Une toile d’or préserve les occupants des ardeurs du soleil. Mais ceux-ci, pour ne pas heurter le sentiment public, se dévêtissent bientôt.
1 h. 25. – On me fait remarquer, ici et là, la présence des célèbres lutteuses Negroblood, Gléglé, Oiseau noir, Fumée jaune, Dent de Renard, Marjorie Brownskin, Chèvrefeuille, Jambe de Cerf, et celle encore du vétéran Tommy A. Johnson, le seul survivant du temps des luttes masculines, auquel on fait une discrète ovation.
1 h. 35. – L’impatience grandit. La cote est maintenant de 10 contre 6 sur Trou Bonbon.
1 h. 40. – Trou Bonbon arrive au vestiaire pour se mettre en tenue de combat.
1 h. 45. – Le docteur Kanoka Konakrys, l’un des médecins chargé de l’examen des deux scalpeuses, déclare que l’Indienne Fleur de Couteau est dans un état de grande nervosité.
1 h. 50. – Fleur de Couteau pénètre dans le ring. Un groupe de Sioux aux cuisses vertes, à la poitrine ensoleillée, entonne l’hymne indien bientôt chanté debout par toute l’assistance. Instants inattendus autant qu’inoubliables de concorde et d’émotion. Après quoi, on chante l’hymne du président Catapulte (air national nègre : He is a strong and smart fellow !…).
1 h. 55. – Trou Bonbon pénètre, à son tour dans le ring.
Des deux scalpeuses, c’est Trou Bonbon qui a l’air le moins ému. On remarque, en effet, sur la figure de Fleur de Couteau, un rictus qu’on n’avait jamais vu pendant sa période d’entraînement. C’est que la chevelure crépue des négresses ménage des surprises.
1 h. 59. – L’arbitre donne le signal du combat en lançant le mot conventionnel : Katséna. (Partez !) Trou Bonbon a le meilleur côté du ring avec le soleil dans le dos.
Voici les détails du match.
1er ROUND
L’oreille de Fleur de Couteau. Les sourcils de Trou Bonbon
Les deux adversaires échangent des feintes.
Trou Bonbon se précipite en avant et, d’un seul cherokis (3), décolle l’oreille droite de son adversaire. Corps à corps. Les deux lutteuses se montrent très prudentes. Trou Bonbon balafre le front de Fleur de Couteau exactement à la naissance des cheveux. Belle passe qui soulève d’unanimes approbations. Nouveau corps à corps. Trou Bonbon y laisse ses sourcils. Le sang coule peu.
2e ROUND
Trou Bonbon perd une partie de ses avantages
Trou Bonbon adopte sa terrible garde basse. Elle est presque accroupie. Ses mamelles touchent terre. Elle tente un coup de nuque, mais le manque. Prompte comme la biche, Fleur de Couteau riposte et soulage Trou Bonbon d’une de ses mamelles qui s’affaisse sur le sol comme une outre. Corps à corps. Fleur de Couteau fait pencher la tête de Trou Bonbon, d’un scalp du droit sans profondeur. L’arme a dévié dans les cheveux crépus. Fleur de Couteau paraît soucieuse.
3e ET 4e ROUNDS
Des swings, des hooks, des kataskumas (4), des cherokis, des uppercuts, des knoks, des malaglaouïs (5), entremêlés de corps à corps, sont échangés sans grand résultat. On ne saurait dire encore laquelle des deux adversaires l’emportera. Leur science à toutes deux est grande.
Avant la fin du 4e round, l’attention des spectateurs se laisse distraire par l’arrivée de plusieurs trains de cerfs-volants. Il faut convenir que c’est superbe. Les nacelles aériennes reluisent d’or et de rubis. D’or et de gueule, tout le monde connaît l’empereur des Pains d’épices et les couleurs de son blason. Il s’est réservé, tout en haut de l’amphithéâtre, cinq loges tendues de pourpre sur des piliers d’or. On s’était inquiété déjà de son retard. C’est qu’il tenait à faire une arrivée sensationnelle.
Aidés d’une foule de laquais en livrée cramoisie, Lui et ses invités mettent successivement pied à terre. On murmure d’aise chaque fois qu’on reconnaît un personnage. Ce sont tous et exclusivement des souverains.
Voici le roi de la Vision extra-lucide, la gracieuse reine des Harengs-saurs et le prince époux, le roi du Sérum de la longévité, le prince Horace LXVIII des Rayons ultra-violets, puis l’impératrice douairière de la Paix armée et la reine régente des Mitrailleuses qu’on s’étonne de voir ensemble, tant sont connus leur haine et leurs procès retentissants. Voici encore le roi des Hameçons, la reine du Jour artificiel, le grand-duc régnant de la Culture microbienne, le prince héréditaire des Engrais chimiques… Mais le 5e round ayant commencé, l’attention admirative se lasse et se détourne des derniers arrivants.
5e ROUND
L’œil de Trou Bonbon
Fleur de Couteau place une pointe du droit et deux uppercuts dans un corps à corps. Trou Bonbon place un coup au corps. Tout en parant, Fleur de Couteau tente quatre directs du gauche et en place un. La peau se décolle sur la nuque. Trou Bonbon se défend bien, mais, dans un corps à corps, Fleur de Couteau lui place encore un kataskuma et, d’un final, lui cure l’orbite gauche dont l’œil vole à plusieurs mètres. Trou Bonbon n’a point sourcillé. D’ailleurs, elle a perdu ses sourcils.
Pendant l’intervalle, Trou Bonbon va ramasser, dans le sable, l’œil qui brille au soleil avec une fixité terrible. Elle l’essuie et le remet dans l’orbite.
Rumeurs d’admiration, cris délirants parmi les Nègres, jets de fleurs, de sacs de dollars. Même, des indiens lancent dans l’arène les plumes de leurs coiffures enrichies de pierres précieuses.
Le bruit se répand bientôt que ce n’est heureusement pour Trou Bonbon que son œil de verre.
6e ROUND
Leur nez et leur bouche saignent
Trou Bonbon reprend sa garde accroupie. Corps à corps. Fleur de Couteau place encore deux uppercuts, un du gauche, un du droit, coup sur coup. Trou Bonbon répond par un cherokis de la lèvre qui découvre toutes les dents de Fleur de Couteau. Un rire sanglant et perpétuel caractérisera désormais l’expression de l’Indienne. C’est d’une belle et captivante horreur. Fleur de Couteau répond par une section des narines. Trou Bonbon place trois points de repère dans la tête, mais sans grande vigueur. Toutes deux saignent abondamment de la bouche et du nez.
7e ROUND
Fleur de Couteau prend l’avantage
Fleur de Couteau place deux pointes du droit sur le front. Et, coup sur coup, elle place un uppercut, puis un malaglaouï, puis un swing, qui rouvre une ancienne blessure à la joue de Trou Bonbon, puis encore une pointe qui passe comme au lardoir l’oreille de la Négresse. À ce moment, Trou Bonbon tente un swing au corps, mais Fleur de Couteau y répond par un terrible cross qui fait reculer Trou Bonbon jusqu’aux cordes du ring.
8e ROUND
La poursuite. Fleur de Couteau rit
Comme un fauve, Fleur de Couteau suit Trou Bonbon tout autour du ring, et réussit un bon direct au front, ainsi qu’un coup du gauche sur la tempe. Elle se met en pleine action. Son sourire forcé et sanguinaire révèle ses dents pointues. Trou Bonbon, par contre, paraît harassée. Fleur de Couteau lui place encore une belle section directe du droit. Corps à corps. Trou Bonbon place un coup du gauche sur la joue de Fleur de Couteau qui résonne comme un tambour. Quatre dents couleur d’amande s’éparpillent dans l’arène. Fleur de Couteau ne fait qu’en rire et assène trois formidables hooks du gauche sur la nuque de Trou Bonbon qui chancelle. Ce round est de beaucoup à l’avantage de Fleur de Couteau.
9e ROUND
Le mari de Trou Bonbon intervient
Après un corps à corps où Fleur de Couteau est sévèrement maltraitée, celle-ci prend sa revanche et place une série de cherokis dans la figure de Trou Bonbon. Tous les coups que porte Fleur de Couteau sont d’une étonnante précision. Elle amuse son adversaire pour la fatiguer. La figure de Trou Bonbon est maintenant dans un piteux état, comme passée au hachoir. L’œil droit tuméfié se ferme de plus en plus. Et ce n’est pas de son œil de verre qu’elle y verra. Un direct sur le nez, deux uppercuts, enfin un hook du gauche en plein visage ont raison de Trou Bonbon qui s’affaisse lourdement. Fleur de Couteau pousse un cri de triomphe et s’apprête au scalp, quand un colosse surgit dans l’arène, et, avant qu’on ait songé à l’arrêter, se précipite sur Trou Bonbon, la secoue énergiquement et hurle : « Vas-tu te relever, espèce de brute ! »
Cette grave infraction au règlement soulève d’unanimes clameurs. Debout, les spectateurs indignés s’agitent, menacent de tout saccager.
C’est le mari de Trou Bonbon qui a voulu ranimer le courage de sa femme. Il y est parvenu. Trou Bonbon se relève, et, pendant que la cloche sonne la fin du round, elle reprend ses sens.
À connaître cette intervention conjugale, la jovialité l’emporte sur l’indignation ; des rires inextinguibles secouent l’assemblée, déferlent sur tous les gradins, submergent les rois eux-mêmes qui ne peuvent résister. Les policiers, accourus pour s’emparer de l’homme qui, dans sa nudité totale, est beau comme un bronze africain, se laissent gagner par l’hilarité générale, prennent ce bon mari dans leurs bras vigoureux et le portent en triomphe jusqu’à sa place. Sûre de la victoire, Fleur de Couteau renonce à toute réclamation.
10e ROUND
Les Vautours
Fleur de Couteau touche au nez, et le sang coule à nouveau. Elle se montre meilleur tacticien que son adversaire et place encore un kataskuma du droit sur la figure, dans un corps à corps. Trou Bonbon agite la tête d’une façon continue pour esquiver les nombreuses pointes que l’indienne lui porte avec rapidité tout autour de la nuque. Trou Bonbon résiste bien, fait assez bon usage de son droit, et, à la volée, détache trois doigts à la main de Fleur de Couteau.
Des vautours, gypaètes (6) et condors, attirés par le sang, commencent à décrire des cercles lents et de plus en plus bas au-dessus de l’arène. L’un d’eux, même, d’un vol hideux, pique dans le sable et dévore goulument l’oreille de Fleur de Couteau. Chassé par Dupont, il recule en rechignant et s’envole en claquant lourdement de l’aile.
11e ROUND
Trou Bonbon à terre et scalpée
C’est rapide. Après un corps à corps, qui suit une tentative de Trou Bonbon pour toucher Fleur de Couteau à la figure, celle-ci accélère l’allure du combat, et, de trois coups formidables du gauche, à la mâchoire, envoie Trou Bonbon à terre. Trou Bonbon ne bouge plus, face au sol. Avec une dextérité qui révèle un art consommé, Fleur de Couteau l’a scalpée, et maintenant elle brandit, des deux doigts qui lui restent à la main gauche, le trophée crépu et sanglant.
Par l’effet de cette douleur nouvelle et plus vive, Trou Bonbon s’est relevée. Elle serre la main de son heureux adversaire. Son crâne rouge prend au soleil des marbrures extraordinaires.
Les Indiens exultent, trépignent de joie. C’est une ovation interminable à l’adresse de Fleur de Couteau qui triomphe sans jactance.
Elle dit à ses familiers, qui se pressent autour d’elle, qu’elle ne douta jamais de la victoire, mais qu’elle eut à faire à forte partie et qu’elle dut être continuellement sur ses gardes.
Elle morigène la police, à cause du vautour qui a mangé son oreille.
Sur les gradins, d’où la foule ne s’écoule qu’à regret, c’est un saccage méthodique. Chacun veut emporter un souvenir de cette journée mémorable. Les rois ayant amené leur garde du corps, les loges sont bien gardées et ne souffrent aucun dommage. Mais pour le reste de l’amphithéâtre, c’est bientôt plus dévasté qu’après le passage d’un cyclone…
Après le combat
Calme-Prairie, 15 août. – En somme, ce fut, depuis le début, un combat inégal et, dès les premiers rounds, la cote des paris revint à égalité.
Presque toujours, les coups de Trou Bonbon ont manqué de longueur d’atteinte, et, pas un instant, elle n’a été sur le pied d’égalité avec son terrible adversaire.
Maintenant que Trou Bonbon est battue, la foule dont elle était l’idole lui reproche amèrement sa défaite.
« Quand on n’est pas de taille à se défendre convenablement, entend-on dire de tous côtés, on ne se mêle pas d’entrer dans le ring.
– Par sa folle présomption, entend-on encore à Calme-Prairie, Trou Bonbon a humilié la race nègre tout entière. Les conséquences en peuvent être incalculables. »
Je cours en ville pour assister aux tueries qui ne manqueront pas de se produire, tant la surexcitation est grande. Je vous tiendrai au courant.
Un dernier mot hâtif. – Les oiseaux mécaniques qui s’élèvent de toutes parts dans le ciel de ce beau soir d’été… (suivent quelques mots illisibles.)
(The Nox.)
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(1) Se trouve dans toutes les pharmacies.
(2) Comme on le sait, il n’y a presque plus de chrétiens dans les États. (N. D. L. R.)
(3) Mot sioux qui signifie entaille (Plus exactement : mot haut-sioux archaïque).
(4) Mot apache qui signifie balafre.
(5) Mot congolais qui signifie une autre sorte de balafre.
(6) Nous ignorions l’existence de cette variété en Amérique. (N. D. L. R.)
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(R.-H. de Vandelbourg, in Pan, revue libre paraissant tous les mois, quatrième année, n° 4, avril-mai 1911)
Ce jour-là, les membres de l’Académie de médecine de Berlin avaient été convoqués pour une séance extraordinaire.
Le bruit s’était répandu que la Science allemande allait avoir à se prononcer sur un cas spécial et de nature à stupéfier le Monde.
Il s’agissait d’un rapport du Doktor Wissenschaft, dont les travaux concernant les globules du sang et les analyses microbiennes avaient déjà jeté une certaine lumière sur des maladies jugées jusqu’alors inguérissables.
Aussi l’illustre assemblée avait-elle grand’chance de se trouver au complet, d’autant que, d’après le bruit qui courait, les nouvelles communications étaient de nature à bouleverser toute idée reçue.
Un peu avant deux heures, l’appariteur chargé d’introduire les membres de l’Académie et de recueillir leurs signatures sur la feuille de présence, avait vu descendre d’une auto le Professor Wissenschaft avec un homme, la figure soigneusement enveloppée, qu’il entourait d’une surveillance continue et de mille précautions.
Cet homme fut conduit mystérieusement dans un petit salon d’attente, où il fut enfermé à clef.
Après quoi, le savant spécialiste gagna la grande salle, où déjà ses confrères se trouvaient réunis, attendant que la séance fût déclarée solennellement ouverte. L’assemblée, composée des principaux représentants de la Kultur scientifique allemande, était présidée par Herr Professor Schmalztopf.
Il avait les joues rouges et rebondies. Son cou dessinait vers la nuque un bourrelet de chair luisante. Son ventre, qui prenait naissance au milieu de l’estomac s’avançait comme un baril.
Il agita une sonnette, et parla d’une voix grasse comme sa personne :
« Illustres Professors,
Nos relations se trouvant rompues, du fait de la guerre, avec les Académies des nations ennemies, nous cessons enfin d’être influencés par des travaux de moindre valeur que les nôtres.
Et, de cette situation, nous tirerons cet avantage que nous, pourrons ainsi plus facilement imposer notre loi scientifique et établir notre suprématie sur les peuples inférieurs, que, dans les cinq parties du monde, nous sommes, par la force des choses, appelés un jour à gouverner ! »
Un murmure approbateur accueillit ces paroles où l’orgueil teuton s’étalait avec une inconscience presque comique. L’orateur continua :
« Vous vous rappelez, messieurs, que le gouvernement nous avait ordonné de diriger une enquête sur la situation apportée à nos soldats par le développement de la vermine dans les tranchées, c’est-à-dire du pediculus capitis que les Français s’obstinent à désigner sous le nom de « pou, » du pulex irritans qu’ils appellent « puce » et du cimex lectularius qu’ils nomment « punaise. »
Sa Majesté l’Empereur a bien voulu se déclarer satisfait de nos recherches, et il décida qu’il n’y avait pas lieu de supprimer ces insectes qui contribuent à surexciter nos soldats et les tenir en éveil contre les traîtrises de l’ennemi. »
Des applaudissements éclatèrent, soulignant l’importance de cette déclaration.
« Maintenant, reprit le Professor Schmalztopf, permettez-moi de passer la parole à notre éminent confrère Herr Doktor Wissenschaft pour la lecture d’un curieux rapport au sujet duquel je réclame toute votre attention. »
Le Professor Wissenschaft se leva, vérifia ses papiers de sa loupe grossissante superposée à ses grosses lunettes d’écaille noire et, de sa voix aiguë et souffreteuse, il commença :
« Illustres et admirables confrères,
La découverte que je viens vous soumettre n’est point de celles qui doivent apporter un soulagement à l’humanité.
Elle est plutôt la constatation d’un phénomène. Mais cette constatation est de nature… heu !.. à soulever un problème des plus graves et des plus inquiétants. »
Un grand mouvement d’attention accueillit cet exorde inattendu.
Comprenant qu’il avait attaché son auditoire, le savant reprit d’une voix plus assurée :
« L’homme est-il un animal ?…
Cette question a pu se résoudre par l’affirmative, à ne considérer que les individus constituant l’ensemble des nationalités de qualité inférieure… heu !… telles que la France, la Russie, l’Italie et l’Angleterre.
Mais la prédominance intellectuelle de l’Allemagne, dont le cerveau est le volcan d’où jaillissent toutes les pensées génératrices destinées à asservir l’humanité, a fait écarter… heu !.. cette hypothèse.
L’homme est donc avant tout un homme… et l’animal reste un animal. »
Applaudissement prolongés. L’orateur poursuivit :
« Or si, par la suite des temps, la structure du corps humain a pu se modifier, les éléments primordiaux, constitutifs des organes, sont restés les mêmes.
Ceci posé, vous admettrez avec moi, illustres Professors, que les globules du sang de l’homme se différencient des globules du sang de l’animal… Pas plus d’ailleurs que le sang d’un ours ne ressemble à celui d’un cheval, ou mon sang, à moi, à celui d’un chameau. »
Approbations sur divers bancs.
« Cependant, reprit avec autorité Wissenschaft, la Providence a mis sur mon passage un être exceptionnel, un soldat wurtembergeois, un Allemand, un homme par conséquent, qui déroge à ces principes fondamentaux et indiscutables.
Le sang qui coule dans les veines de cet homme, de cet Allemand, n’est pas du sang humain. C’est du sang de porc ! »

Sensation sans précédent… Un tumulte indescriptible envahit la salle de l’Académie dont les membres s’agitent, affolés… Des voix s’élèvent :
« Précisez !… Des détails !… Expliquez-vous ! »
La sonnette du président Schmalztopf ramène enfin le calme dans les esprits surexcités… Wissenschaft peut continuer son rapport.
Il raconte à la suite de quelles circonstances il fut amené à constater l’existence d’un tel phénomène, l’hémorragie du soldat Friedrich au camp de Weingarten, le résultat de ses analyses et observations. Puis, s’efforçant d’enfler sa voix pointue :
« Ici, messieurs, j’arrive au principal :
Cet homme… heu !… est-il un homme ?… Est-il un porc ?
La question est posée… À vous de la résoudre !
Vous me répondrez que vous ne l’avez pas vu… D’accord ! Rassurez-vous : je vous le présenterai… Il est ici ! Je n’ai pas voulu me contenter d’une photographie : vous auriez pu m’accuser de l’avoir truquée !
Je vous le montrerai donc… heu !… en chair et en os !…
Quand vous le verrez, vous vous écrierez sans doute : « C’est un porc ! » Il a, en effet, une tête de cochon, des oreilles de cochon, un groin de cochon.
Et pourtant, il parle, il raisonne… Il a été déclaré bon pour le service de l’armée !
Je vous le montrerai donc en chair et en os !…
Mais dans ce cas, comment se ferait-il que cet homme soit arrivé à dégénérer en animal, à devenir peu à peu, disons le mot, un cochon ?
– Montrez-le ! Montrez-le !… » cria-t-on de toutes parts.
Wissenschaft fit un signe. Un huissier sortit de la salle des séances, et revint aussitôt ramenant Friedrich ahuri, qu’il fit asseoir sur un tabouret au centre de l’assemblée.
« Voici le sujet, proclama triomphalement l’orateur. La question est de savoir… heu !… si cette créature bizarre doit être rangée parmi les hommes ou parmi les bêtes.
La science attend votre décision. »

Le Professor Bierfasz s’avança. Il avait la taille carrée et les jambes courtes. Sa poitrine disparaissait sous une barbe fluviale et jaunâtre. Ses cheveux longs retombaient sur le col de sa redingote en boucles graisseuses.
« Évidemment, dit-il, après avoir tourné plusieurs fois autour du patient dont les oreilles se soulevaient et se rabaissaient en signe d’inquiétude… nous nous trouvons en face d’un phénomène pourvu de particularités qui nous feraient pencher vers la race porcine… »
Mais le Professor Wursthaut intervint. Celui-là était grand et sec et marchait le cou en avant. À chaque pas, il hochait la tête, ainsi qu’à chaque mot qu’il prononçait, offrant ainsi l’aspect d’un balancier de pendule.
Après avoir tourné, lui aussi, autour de Friedrich, il déclara :
« Veuillez cependant remarquer, mon cher collègue, que la partie inférieure du corps n’a pas encore été suffisamment modifiée pour nous autoriser à le classer parmi les animaux !…
Ainsi, il se tient encore debout comme un homme… et ses bras sont pourvus de véritables mains.
– Qu’en concluez-vous ? demanda Bierfasz.
– Qu’il est moitié homme, moitié porc.
– Pardon ! intervint Wissenschaft… J’affirme que, dans le sang que j’ai soumis à mes analyses, il n’existe pas un seul globule humain.
– Il y aurait peut-être moyen de nous mettre d’accord, déclara Wursthaut, ce serait de procéder à un examen anatomique. Je réclame donc le sujet pour mon laboratoire de chirurgie. »
Et il saisit par le bras Friedrich, dont les petits yeux se renfonçaient de crainte sous ses sourcils épais, blancs et rudes.
« Je l’avais réclamé avant vous ! s’exclama Bierfasz qui s’empara de l’autre bras de la victime.
– Je vous dis qu’il m’appartient !
– Je vous dis qu’il est à moi ! »
Friedrich, tiraillé violemment de droite et de gauche, se mit à pousser des cris aigus. Des voix s’élevaient parmi les académiciens :
« Écoutez-le !… Il crie comme un cochon ! »
Le président Schmalztopf agita sa sonnette.
« Messieurs, intervint-il, calmez-vous ! Le mieux, dans le domaine de la Science, est de se faire des concessions mutuelles.
L’objet du litige sera coupé en deux.
Vous, Professor Wursthaut, vous pourrez disséquer à loisir le côté homme, et vous, Professor Bierfasz, le côté porc.
– Parfaitement ! » acquiescèrent en même temps les deux savants, qui lâchèrent le malheureux Friedrich, lequel roula à terre.
Des bravos prolongés accueillirent la solution du président, pendant que la victime de Hans Kœln murmurait, épouvantée :
« Je suis perdu !… Ils vont me couper en morceaux ! »

Au même instant, il s’aperçut que la porte par laquelle il était entré était restée entrouverte. L’idée lui vint de profiter du brouhaha formé par les discussions qui s’étaient engagées de toutes parts, pour essayer de prendre la fuite…
Et, évitant de se relever, dans la crainte d’attirer l’attention, il se traîna en hâte sur les mains et les genoux.
Il allait atteindre la porte de salut, quand une clameur s’éleva :
« Regardez !… Il court à quatre pattes ! Il court à quatre pattes ! »
La sonnette du président retentit de nouveau.
« Messieurs, déclara Schmalztopf, la preuve que nous cherchions vient de nous être révélée, grâce à Dieu ! Toute nouvelle enquête est désormais superflue. Passons au vote… »
À l’unanimité, les représentants de la Kultur médicale allemande, membres de l’Académie de Berlin, décidèrent que le soldat wurtembergeois Friedrich, du 109e régiment du Landsturm, était un porc !
L’affaire, racontée le lendemain dans tous les journaux de l’empire, fit grand bruit. Le gouvernement en profita habilement pour publier dans le Berliner Tageblatt, sous la signature autorisée du Professor Wissenschaft, un article tendant à prémunir le peuple allemand contre l’abus de la charcuterie, espérant ainsi parer en même temps, dans une certaine mesure, à l’effet du blocus.
« Prenez garde, écrivait le grand savant, qu’à l’exemple du phénomène qu’il m’a été donné d’étudier, une consommation excessive de lard et de saucisses n’assimile lentement votre chair à la viande de porc et ne vous donne peu à peu, non seulement l’aspect physique, mais l’instinct et les habitudes de cet animal.
Il faut éviter que le peuple allemand subisse de telles déformations, – non pas que nous cesserions d’être supérieurs aux autres nations…
Mais le jour où, comme le soldat Friedrich, du 109e régiment du Landsturm, nous en arriverions à marcher à quatre pattes, nous serions les premiers à regretter que, au cours des revues militaires passées devant Sa Majesté l’Empereur d’Allemagne, nous soyons obligés de remplacer le pas de l’oie par le pas du cochon. »
En présence de l’émotion causée par cet incident national, il arriva que l’autorité militaire jugea utile d’intervenir, car nombre de journalistes, se basant sur le vote de l’Académie de médecine, réclamaient la radiation immédiate du soldat Friedrich des cadres de l’armée.
Ils s’indignaient de voir figurer par erreur, parmi les hommes du 109e régiment du Landsturm, un animal qui aurait dû être relégué d’office dans une cour de ferme.
Et Friedrich, victime lamentable du sinistre farceur Hans Kœln, fut immédiatement cité devant un conseil de réforme. Quand celui qu’on n’appelait plus que l’homme à la tête de cochon, se présenta tout nu devant la commission d’examen, les trois médecins qui la composaient poussèrent un cri de surprise, car ils se trouvaient en face d’un corps couvert dans sa totalité de poils rudes et luisants.
Il y en avait sur la poitrine, sur le ventre, sur les mollets : à peine, de temps en temps apparaissait un coin de chair rose. Un médecin constata :
« Mais il n’y a pas de doute !… Ce sont de véritables soies !
– Ainsi donc… réformé… conclut le deuxième médecin.
– Pardon ! objecta le troisième… Dans la nomenclature des cas de réforme, celui-ci n’a jamais été prévu. Nous ne pouvons rien décider sans l’assentiment du ministre de la Guerre.
– Voulez-vous vous charger de cette démarche ?
– Avec plaisir… Je dois précisément le voir tantôt… Il m’a fait convoquer à propos d’une question d’hygiène. »
… Quand le ministre reçut des mains de son huissier la carte du médecin délégué à la commission de réforme de l’armée, il était en conversation avec un important personnage, un officier supérieur, septuagénaire, de force redoutable et d’ossature imposante.
Sa face, bien qu’arrondie par d’épais favoris, restait carrée… De sa mâchoire puissante, il semblait toujours prêt à broyer quelque chose ou quelqu’un.
C’était le maréchal allemand Hindenburg.

Le ministre lui tendit la carte de visite.
« Faites-le entrer, commanda le maréchal… J’ai précisément à lui parler au sujet de « l’homme à la tête de cochon. »
Friedrich était décidément devenu une célébrité, ayant même attiré l’attention du premier maréchal de l’empire.
Le médecin avait à peine fini d’exposer au ministre de la guerre ses scrupules sur la limitation des cas de réformes que Hindenburg l’interrompit :
« Si je vous comprends bien, Herr Doktor, vous voulez faire réformer ce phénomène ?
– Oui, Herr Maréchal.
– Pourquoi faire ?
– Pour dégager l’armée allemande d’un élément indigne de son intelligence.
– L’intelligence n’a rien à voir avec mes soldats ! interrompit violemment le maréchal. Pas de pensée ! Surtout pas de pensée !
Ce qu’il faut à diriger pour nos officiers, c’est des automates… Plus nous aurons de brutes à encadrer, plus nous serons forts ! »
Il marchait à travers le salon à grandes enjambées. Chacun de ses pas faisait trembler les meubles. Il grommelait :
« Non, mais voyez-vous qu’on se mette réformer tous ceux qui ne sont pas comme les autres ?… On n’en finirait pas !
L’Académie prétend que le soldat Friedrich est un homme dégénéré ?
Je préfère croire que c’est un animal amélioré !
J’ordonne donc qu’il soit envoyé au front le plus tôt possible… et en première ligne.
Pour lutter contre la coalition qui la menace, bêtes ou gens, l’Allemagne n’aura jamais trop de chair à canon ! »
Le lendemain matin, à la première heure, le soldat Friedrich était dirigé sur le front occidental.
On l’avait embarqué dans un wagon à bestiaux !

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(Aristide Bruant, Captive ! grand roman inédit, in Le Petit Parisien, troisième partie : « La Terre de France, » quarante-deuxième année, n° 14621 & 14623, dimanche 18 et mardi 20 février 1917 ; livraisons n° 131 & 132, illustrées de cartes postales anti-boches)
Il y a quelque temps déjà, nous avions eu l’occasion, dans l’article intitulé « Un pseudonyme inconnu de Gustave Le Rouge, » d’indiquer qu’une nouvelle de Gustave Guirou, – pseudonyme commun de Gustave Guitton et de Gustave Le Rouge, – avait été publiée en feuilleton dans le Supplément illustré de la Dépêche tunisienne en novembre 1899. Il semble désormais établi que ce n’est pas l’unique contribution des deux compères à la presse d’Afrique du Nord, puisque nous retrouvons, la même année, leurs noms associés au sommaire du Tirailleur algérien, pour deux « potacheries » dont ne rougirait pas l’Almanach Vermot. De quoi ouvrir un nouveau champ d’investigation pour les amateurs de Gustave Le Rouge…
MONSIEUR N
Isidore vient de rentrer chez lui en titubant.
Il a monté tant bien que mal en se tenant à la rampe jusqu’au troisième palier de l’escalier.
Par la force de l’habitude, il a ouvert sa porte et, très amoureux quand il est ivre, il a voulu embrasser sa femme, mais sa bourgeoise ne l’entend pas ainsi.
« Te voilà encore saoul, Zidore ! Mufle ! Pourceau !… »
Isidore baisse la tête et va s’asseoir. Sa femme, qui remarque l’état lamentable de son gilet, apostrophe l’ivrogne :
« Tu t’es encore lâché des crachats sur ton gilet. Et tu crois que je m’en vais laver comme ça tes ordures ! Tiens, voilà une brosse, du savon et de l’eau dans cette cuvette. Fais toi-même ta lessive. Moi, je ne touche pas à tes saletés, je t’avertis ! »
Très docile, Isidore quitte sa veste, ôte son gilet et commence à le nettoyer sur le rebord de la fenêtre ouverte.
Il a presque fini son ouvrage, et se prépare à faire sécher son linge, quand le gilet lui échappe des mains et tombe sur le pavé de la cour.
Sans qu’aucune raison justifiât sa douleur, voilà qu’Isidore commence à pousser de lamentables hurlements et pleure de grosses larmes mille fois plus sincères que celles, légendaires, du crocodile.
« Qu’as-tu à pleurer, grand bêta ? » interroge la femme.
L’émotion, les larmes arrêtent la voix d’Isidore dans son gosier.
Il ne peut que dire :
« Mon gilet… tombé… cour. »
Madame Zidore lève les épaules et descend dans la cour.
Elle y ramasse le gilet, et remonte auprès de son mari qu’elle trouve presque noyé dans une mare de larmes répandues.
Les échos de la chambre hurlaient de douleur à répéter les sanglots du malheureux Isidore.
« Mais te tairas-tu, animal ! Qu’as-tu à pleurer comme ça !
– Heu !… Heu !… geint Zidore, j’aurais pu tomber avec mon gilet. »
G. Guitton-le Rouge
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(in Le Tirailleur algérien, journal illustré du dimanche, humoristique, littéraire, satirique et politique, première année, n° 6, dimanche 24 septembre 1899)
Du Pognon est un bon vivant, il porte sur son être la trace des noces échevelées faites en joyeuses compagnies ; et tout le monde est d’accord pour dire que si Du Pognon n’a ni dents ni cheveux, il ne doit s’en prendre qu’à lui-même.
Du Pognon est très recherché par le beau sexe, et ce n’est un secret pour personne que si Mme Cornedure, chez qui il se rend assez souvent, a d’aussi belles toilettes et de si ravissants bijoux, elles les a obtenus au prix des faveurs, librement consenties, à son ami Du Pognon.
Madame Cornedure, au dernier printemps, mit au monde une jolie petite fillette.
Du Pognon, s’étant vêtu sur son trente-et-un (que veux donc dire une pareille expression, nom d’un chien ?), va faire aux Cornedure une visite amicale.
La nounou est déjà arrivée et tient dans ses bras la pouponne.
Le vieux monsieur regarde la petite avec un délicieux serrement de cœur et il éprouve du vague plein l’âme en la contemplant.
« La charmante pouponne ! les jolis yeux !… Tiens, remarque-t-il, elle a mes yeux, la petite… C’est tout à fait mes yeux bleus.
– C’est vrai, reprend la nourrice gouailleuse, c’est tout le portrait de Monsieur.
– Vous trouvez, nounou ? interroge, en se cambrant la taille vaniteusement, le piteux Du Pognon.
– Certainement, affirme la nourrice, que la petite vous ressemble. Elle n’a pas de cheveux, elle n’a pas de dents… c’est tout à fait le portrait de Monsieur. »
G. G. le Rouge
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(in Le Tirailleur algérien, journal illustré du dimanche, humoristique, littéraire, satirique et politique, première année, n° 9, dimanche 15 octobre 1899)
Problème proposé à l’Académie des Sciences : Pourquoi les mulets d’Auvergne, qui ont le trou du cul rond, font des crottes quarrées.
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(Anonyme [Comte de Caylus], « Voyages d’un cul-de-jatte colporteur, » in Mémoires de l’Académie des Colporteurs, s.l. : De l’Imprimerie ordinaire de l’Académie, 1748 ; François Chauveau, illustration pour « Les Deux Mulets, » in Fables choisies mises en vers par M. de la Fontaine, 1678-79)
Le sujet est peut-être un peu scabreux pour les débuts de deux jeunes misses aussi pudiques que Vénus sortant de Londres.
Mais il y va de la réputation de chasteté de la sœur de la verte Erin, qu’on tente vainement de faire passer pour l’Angleterre jaune.
Nous ne voulons pas laisser suspecter la vieille patrie des Angles de n’en plus contenir que d’alternes-internes.
Accuser nos compatriotes de vices hors nature ! Quel contresens !
Eux, les hommes les plus froids de la terre, que leur devise seule : « Dieu et mon endroit » devrait suffire à innocenter d’une pareille imputation.
Et cependant la calomnie s’épand.
La semaine dernière encore, à l’Alhambra, au moment où nous chantions les vertus de nos frères sur un air connu :
All right ! all right !
Rien ne les passionne !
Ils ont la soupless’ d’une planche…
– À bouteilles ! s’est écrié un witty fellow du parterre.
Ce jeu de mots, intraduisible en français, nous a éclairés sur les regrettables légendes qu’a accréditées dans le public le récent procès intenté à l’esthète ( pourquoi… thète ?) Oscar Wilde. Un tel scandale ne pouvait durer.
Or un seul homme pouvait établir la parfaite respectability des faits auxquels il avait été mêlé : c’était le déjà nommé poète O. Wilde, auquel la justice britannique a fait payer si cher sa traduction nouvelle de l’Art d’aimer, comme si son nom même ne le prédestinait pas à ce travail !
Aussi résolûmes-nous de nous mettre en rapport avec les juges du pauvre flétri.
À l’attorney et à l’attornement général, nous présentâmes notre requête en ces termes mesurés, puisqu’en mesure :
C’est nous qui somm’s, misters,
Ling a ling !
Les two Vavass’ Sisters,
D’mandant d’un’ voix soumise,
Ling a ling !
D’interviewer ‘f you please,
Pendant une heure et quart
Ling a ling !
L’condamné Wilde (Oscar)…
Ah !…
Ling a ling a ling
Ah ! ling a ling a ling
Ah ! ling a ling a ling
Allô !
Car nous avons oublié de dire que cette conversation s’échangeait dans le téléphone à travers la Manche.
La permission accordée, voici le dialogue fidèlement photo-phonographié qu’enregistra le fil transmetteur.
– Allô ! Allô ! Est-il vrai que les accusations portées contre vous étaient dénuées de tout fondement ?
– Allô ! Mettons, si vous voulez, qu’elles remplissent mal leur objet. Ainsi, lord Douglas…
– Pardon ! rappelez-moi donc qui est-ce, lord Douglas ?
– Le fils du marquis de Queensberry.
– Ah ! c’est celui, sans doute, dont Mac-Nab disait :
Douglas, on l’connaît, c’t’oiseau-là !
Faut-il qu’ sa fortune soy’ prospère,
Pour s’êtr’ payé un nom comm’ ça…
Peut donc pas s’app’ler comm’ son père ?
– Eh bien ! le marquis a osé prétendre que je fus longtemps au mieux avec ce jeune homme.
– N’est-ce point exact ?
– Jugez-en : je n’ai jamais pu le voir en face !
– Ne lui avez-vous pas adressé cependant certain sonnet ?
– Mon fameux sonnet d’À Revers ?… Bah ! simple fantaisie cérébrale… Et puis, je l’avoue, cet adolescent, m’avait un moment, tourné la tête.

– Pas si haut !
– Pourquoi m’en tairais-je ? J’aime la jeunesse : sa largeur d’idées me plaît. Les vieillards, au contraire, ont l’esprit étroit.
– Ce qui nous étonne, c’est que vous avez imprudemment assigné devant la Cour ce marquis de Queensberry ; il ne paraît pas d’humeur à se laisser tondre comme les moutons du même pays.
– Que voulez-vous ? Je ne le croyais pas si doculmenté !
– N’a-t-il pas, tout à fait à l’improviste, introduit dans le débat le nom d’un très haut personnage ?
– En effet… Ah ! tout n’est pas rose, allez, dans le genre de vie du premier ministre…
– Chut ! N’insistez pas et daignez plutôt nous parler de votre ouvrage, le Portrait de Dorian Grey [sic], dont il a été question au procès.
— Mais il existe une adaptation française en triolets chantés sous le titre de Ma tante Aurore. Ne la connaissez-vous point ?
– Non, cher maître ; et, si nous ne craignions d’abuser de votre complaisance…

– Comment donc ! Je tiens trop à ce qu’on ne m’accuse plus de ne pas être aimable avec les dames. Ma verve épistolaire m’a fait d’ailleurs assez souvent chanter pour que je ne recule, si j’ose encore m’exprimer ainsi, devant aucun morceau de chant.
– Désirez-vous que nous vous donnions le la ?
– Merci, je préfère prendre le do.
– Question d’habitude.
Et voilà la ravissante romance que nous roucoula l’excellent artiste, doué d’une bien jolie voix de basse, pour Wilde (O.).
MA TANTE AURORE
« Ma tante Aurore » a dix-huit ans :
C’est un joli… joli jeune homme !
Ses yeux sont couleur de Printemps ;
« Ma tante Aurore » a dix-huit ans.
Dans la galerie Orléans,
Il est de ceux que l’on renomme…
« Ma tante Aurore » a dix-huit ans :
C’est un joli… joli jeune homme !
Je veux vous chanter la chanson
De ses amours avunculaires.
Ah ! c’est un pratique garçon !
Vous verrez, d’après ma chanson,
Comme il est prudent, quel est son
Souci d’assurer ses derrières !…
Je veux vous chanter la chanson
De ses amours avunculaires !
Dès son enfance il a montré
Du goût pour la pédagogie.
Rome l’a d’abord attiré.
Un peu plus tard, il a montré
Qu’il comprenait en vrai lettré
De l’Afrique l’ethnologie,
Car, dès l’enfance, il a montré
Du goût pour la pédagogie !
Toujours assoiffé d’idéal,
Il hait les spectacles obscènes
Et ne lit que le Bon Journal :
Simon (Jules) est son idéal.
Il aime, quand vient Germinyal,
Errer dans les bois, à Vincennes…
Là, pour les chercheurs d’idéal,
Jamais de spectacles obscènes.

Bref, il s’entend à gouverner
Sa barque de façon habile.
Ah ! c’est qu’il sait se retourner.
Il s’entend à se gouverner !
La Fortune a beau le berner ;
Toujours il tombe côté pile.
Car il s’entend à gouverner
Sa barque de façon habile.
À vous l’avouer entre nous,
Je crois qu’il possède un fétiche :
C’est une pièce de dix sous.
(Mais que cela reste entre nous !)
Même on dit que de plusieurs trous
Elle est percée… oh ! je m’en fiche ;
Mais, à l’avouer entre nous,
Je crois qu’il possède un fétiche.
« Ma tante Aurore » périra :
Tout passe, tout casse, tout lasse !
La terre jaune couvrira
Son corps charmant, qui périra.
Il lui faudra se résoudre à
Voir au moins la Mort, face à face !
« Ma tante Aurore » périra…
Que Jéhovah ! grand bien lui fasse.

Devant les loyales explications du poète O. Wilde, devant la parfaite innocence de son œuvre, la presse de France voudra bien, nous l’espérons, cesser des plaisanteries fort blessantes pour la réputation de la Grande-Bretagne et qui finiraient par amener un conflit entre les deux nations. Ainsi se trouvera conjuré le danger d’un débarquement des Anglais que l’ami intime de Lord Douglas paraissait surtout soucieux d’éviter.
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(Ce pamphlet est paru dans La Lanterne, supplément littéraire, douzième année, n° 914, 16 juin 1895, trois semaines après la condamnation d’Oscar Wilde à deux ans de travaux forcés pour homosexualité)